SAROLTA
Aujourd'hui encore, je n'écris pas ce nom comme tous les autres, et le fracas de la vie n'a pas éteint en moi la petite musique douce que ses trois syllabes faisaient jadis dans mon cœur d'enfant. Sarolta W... fut ma première passion. N'avais-je pas choisi un joli nom?
J'avais choisi un visage plus joli encore, fin, pâle, un petit clair de lune enveloppé d'un ruissellement de cheveux blonds, oii luisaient deux grands yeux ardents, brun et or. Quand Sarolta baissait ses paupières sous un sermon de Fraiilein, on ne voyait plus qu'une ligne de cils frémissante et lumineuse comme la lisière d'un nuage ourlé d'or par le soleil. Elle avait une bouche trop petite pour les grands mots et les longues phrases, qui gazouillait un français bref, coupé menu, vif comme une chanson de fauvette. Et ses bras étaient minces, minces,
mais quand il leur prenait de me serrer le cou dans un élan, Fraûlein ayant par hasard le dos tourné, j'en étouffais presque. Il est vrai que c'était peut-être de joie.
Sarolta était Autrichienne, de noble famille, et n'avait plus de mère. Son père avait des chevaux de courses qui ne lui laissaient pas souvent le temps de venir embrasser sa fille. Elle habitait, avec sa gouvernante allemande et une femme de chambre, une villa dont le jardin planté de tamaris était commun avec le nôtre, à Trouville. C'est là que je la connus cinq à six semaines. Du matin au soir, pendant ces semaines, nous jouâmes ensemble sur une belle plage blonde, dans un sable humide et doux, devant l'Océan qui se faisait tout petit pour couler son flot dans les fossés de nos citadelles ou pour tapisser nos maisons de sa dentelle d'écume. Et vraiment, quand j'y repense, je me demande s'il ne faut pas compter ce tempslà, sans hésiter, comme le plus heureux de toute mon existence : instant de bonheur unique, irréalisable presque, où je fus heureux à la fois comme un enfant et comme un homme, avec une petite pelle dans la main et une grande flamme dans le cœur... Aujourd'hui je ne serais
plus si brave : la mer fait peur aux hommes, et l'amour aussi, quand ils ont appris à craindre leur perfidie sous leur sourire. En ce temps-là je découvrais l'un et l'autre; ils n'avaient pour moi que des complaisances et des caresses; et je buvais leur enchantement sans arrière-pensée, sans angoisse... Non, aujourd'hui je ne serais plus si brave; c'est pourquoi je ne serai jamais plus si heureux.
Comment j'aimai Sarolta? Je ne sais plus; et cela me vint sans doute tout doucement et tout d'un coup, comme viennent ces choses-là. . . Que vous dirai-je? Sarolta avait dix ans, moi onze. A onze ans, mon frère Jean n'éprouvait pour les filles que du mépris. Elles n'avaient pas de couteau dans leurs poches; elles ne pouvaient pas, avec leurs robes, enjamber les haies ou grimper aux arbres, et elles parlaient trop de leurs poupées. Moi qui avais une âme moins virile, et moins de goût pour les jeux de force ou d'audace, je liais assez volontiers compagnie avec le sexe faible. Sarolta jouait très bien. Elle avait toutes sortes d'inventions et me persuadait habilement que j'en étais l'auteur (je compris plus tard pourquoi, mais cela me flattait). Elle m'obéissait gentiment.
Que dirai-je encore? Sarolta était gracieuse et frêlcj et j'ai toujours été sensible, comme le poète, au charme de
...la grâce, plus belle encor que la beauté.
Et puis la pitié n'incline-t-elle pas les cœurs à l'amour? Ma petite amie n'avait pas l'air heureux. Au lieu de mère elle avait une grande Fraiilein austère et sèche, qui semblait prendre à témoins les principes et les ancêtres offensés quand sa jeune élève remuait le doigt ou la jambe autrement qu'il n'était convenable. Es schickt sichnicht, Sarolta the manteau de fer de la Schicidîchkeit enserrait ma petite amie de toutes parts : au moindre élan, elle sentait une pointe s'enfoncer dans sa chair, sous la forme d'un sermon ou d'une punition de sa gouvernante, comme les pauvres patients de jadis enfermés dans la Vierge de fer qu'on voit encore en certains Musées des supplices. Il lui fallait demander chaque jour plus de permissions qu'elle n^'avait de joies. Combien de fois me rapportat-elle, quand nous étions ensemble, la réponse impitoyable : « Fraiilein ne veut pas »? Combien de fois me disait-elle à l'avance, derrière ses cils frangés d'or sombre : « Fraiilein ne voudra
pas »?... Fraulein avait inventé quelque chose de mieux encore que les permissions : les pardons. Quand Sarolta avait manqué aux « bienséances » , il fallait aller, sur l'autel des genoux secs et durs de sa gouvernante, demander pardon au bon Dieu et à Fraulein. Si Sarolta aime encore le bon Dieu aujourd'hui, c'est qu'il a, pour forcer l'entrée des cœurs qu'on lui a fermés à l'avance, des douceurs mystérieuses et toutes-puissantes.
Moi qui n'avais pas des ancêtres si exigeants, moi dont le cœur et l'esprit s'ouvraient librement;, comme l'aubépine sur la haie, sous le regard de parents admirables, je demeurais stupéfait et attristé de cette éducation par les pointes. Je ne puis me demander sans mélancolie ce qu'elle a fait de ma petite amie. Plus j'avance en âge et, j'espère, en sagesse indulgente, plus je déplore cette éducation purement répressive, que la plupart des parents semblent seule connaître et pratiquer. J'ai sans doute autant de défauts que le commun des hommes : je ne me découvre point, du moins, celui de la dissimulation et de l'hypocrisie, premier fruit de cette dangereuse méthode. Et j'ai peut-être plus de bons instincts, quelque chose de plus
généreux dans l'esprit que la moyenne de mes semblables. Ce disant, je ne pèche point contre la modestie, car j'en reporte tout l'honneur sur ceux qui me firent ce que je suis. Mon père et ma mère savaient que l'éducation n'est point œuvre négative, mais positive; qu'il faut empêcher sans doute quelques mauvaises herbes de croître, mais qu'il faut surtout aider la bonne semence à lever et à fructifier; et que le bon grain qui pousse dru a vite fait d'étouffer l'ivraie. Pourtant mon père était d'humeur vive, et les taloches sortaient de sa main comme les abeilles d'une ruche qu'on fâche. Mais il les regrettait ensuite ; surtout il n'ignorait pas la vertu plus efficace d'un compliment bien placé . Je ne crains pas de dire que si cinq cents bourrades de mon père me laissèrent gamin comme devant, quelques sourires de ma mère firent de moi un homme. Pourquoi supposer que l'enfant n'a que de mauvais instincts? Il en a autant de bons, qui sont avides de se développer comme les autres. Ou plutôt, il a des instincts tout court, et la moindre maladresse peut les incliner au mal, comme la plus petite habileté en faire des forces pour le bien. Sachez lui persuader, en toute circonstance, qu'il est capable de l'acte le plus
droit et le meilleur, et il vous convaincra que vous ne vous étiez pas trompé. Au lieu de le faire douter de lui-même par des menaces, au lieu de le rendre mécontent de soi et des autres par des punitions et des humiliations, montrezlui que vous avez confiance en sa franchise, en sa justice, en sa sagesse, et presque toujours il vous donnera raison. On parle de la pente du mal : le bien en a une aussi. Liiomme qui, un jour, s'est senti droit ou généreux, et qui en a conçu une fierté légitime, aura plus de peine le lendemain à montrer un cœur déloyal ou dur. L'enfant qui, aidé d'un mot ou d'un regard de son père, a pris conscience des énergies généreuses de sa nature, travaillera de lui-même à les développer, parce qu'il y trouvera une joie. Et c'est tout ce qu'il sentira en lui de bon et de sain qui le rendra fort contre le mal, plus que les précautions ou les barrières que vous aurez multipliées autour de lui.
... Je plaignais Sarolta. Un jour, ma pitié s'enfla jusqu'à l'indignation. J'étais allé sonner à la porte de sa villa, avec ma sœur, pour lui dire un mot. C'était d'assez bon matin. Je trouvai Sarolta faisant une page d'écriture. Elle était assise sur un grand escabeau sans dossier.
A la table, on avait adapté une sorte de carcan à glissière, qui lui prenait le cou sous le menton et l'obligeait à tenir toujours la tête droite, le buste raide. Sarolta rougit. Elle ne m'avait jamais parlé de cet instrument. Je demeurais bouche bée d'étonnement et d'horreur. Fraûlein nous demanda sèchement ce que nous avions à dire et nous congédia aussitôt : il ne fallait pas déranger son élève pendant qu'elle travaillait. En fermant la porte, j'emportai l'image affreuse du cou frêle et blanc de ma petite amie qui s'emprisonnait à nouveau dans le carcan.
De ce jour, je fus hanté de l'idée que Sarolta était profondément malheureuse. Je me sentis le devoir difficile — mais si doux î — de la consoler, de la défendre, de la protéger. Je provoquais en imagination des légions de Fraiileins, comme les preux de jadis des hordes d'Infidèles. Devant la vraie Fraûlein, j'étais plus réservé; mais j'intercédais pour Sarolta dans les conjonctures graves, je demandais les permissions difficiles, et je prenais généreusement à sa place les responsabihtés inquiétantes. Surtout je m'ingéniais, chaque fois qu'elle revenait vers moi avec sa petite bouche crispée et ses grands yeux humides, à leur faire retrouver bien vite
leur sourire. Étonnée d'abord, craintive devant cette sympathie qui lui était si nouvelle, elle m'en remercia bientôt avec tout l'élan de sa nature passionnée. Un jour elle me sauta au cou et m'embrassa à pleine bouche, en me disant :
— Tu es gentil, toiî Je t'aime plus que tout le monde î
Mieux partagé que Sarolta, moi, je n'aurais pas pu lui répondre la même chose. Mais de ce jour je l'aimai vraiment beaucoup, et autrement que tout 1b monde.
Elle avait deviné son pouvoir sur moi, et s'en servait habilement, avec son instinct de femme. Que d'ambassades délicates je fis pour elle auprès de celle que, je ne sais pourquoi, nous nous étions amusés à baptiser le Grand Vizir 1 Parmi les iradés du Grand Vizir, il y en avait un qui interdisait absolument qu'on jouât pieds nus dans le sable. Je ne sais si les fameuses bienséances, ou la santé délicate de Sarolta, l'avaient motivé. Un jour, ma petite compagne aux cheveux d'or pâle m'emmena derrière une cabine, puis me dit en rougissant :
— Tu devrais demander à Fraûlein qu'elle me permette d'enlever ça... (Elle montrait ses
chaussettes.) Je voudrais avoir mes pieds nus comme toi...
Il fallait que ce fût pour Sarolta ! Par quel artifice réussis-je à surprendre la rigueur de Fraûlein, à écarter le spectre des rhumes et des fluxions de poitrine, à fermer les yeux aux ancêtres? Je revins auprès de mon amie, fier comme un héros qui a vaincu le monstre. Une minute plus tard, nous portions les chaussettes et les souliers à Fralilein comme un trophée. Sarolta avait des petits pieds blancs et roses, qui frissonnaient de plaisir dans le sable chaud — si blancs et roses auprès des miens qui étaient déjà noirs comme un dos de crabe... Et puis elle me faisait jeter des pelletées de sable dessus pour les enterrer, et riait comme une folle en les soulevant pour tamiser le sable à travers les petits doigts. Ce jour-là, nous creusâmes une maison pour nous deux tout seuls. Et vers le soir, elle me prit la tête entre ses mains et me dit à l'oreille :
— Plus tard, si tu veux, nous nous marierons...
0 les belles journées de joie^ de liberté, d'air vif et de grand soleil! La vie affluait à nos cœurs comme à nos joues. Nous étions une
bande d'une dizaine qui se retrouvait tous les jours, se divisait ou se réunissait, comme des moineaux qui jouent deux par deux, puis se rassemblent au premier vol. Trois petits Russes étaient aussi de mes amis : les yeux clairs, le front haut, énergiques et doux, l'air de petits hommes déjà, avec des manières exquises qui semblaient moins le fruit de l'éducation que le signe même de la race. Ils parlaient noblement ma langue et m'apprenaient à écorcher quelques mots de la leur.
Parfois nous chaussions des espadrilles, nous retroussions nos culottes jusqu'en haut des cuisses, et nous partions, mon père, Jean et moi, pour pêcher la crevette au filet, dans les mares laissées par la mer descendante. Il fallait revenir avec sa boîte pleine de chevrette grise ou de « bouquet ». Que de coups de soleil aux mollets, de salure dans les poumons, quelle trempe physique et morale nous donnaient ces petites expéditions! Mais d'autres, plus glorieuses encore, m'étaient interdites. Jean seul et mon frère aîné, quand il s'échappait du lycée un dimanche pour nous rejoindre, pouvaient accompagner mon père au large dans la barque d'un pêcheur du port. J'allais guetter leur retour
avec ma mère et mes sœurs. Sur la petite jetée la femme du pêcheur attendait avec nous, une gamine à la main, et deux garçons auprès d'elle, qui n'allaient pas encore au travail. C'était une famille de braves gens, de mœurs admirables, craignant Dieu plus que la mer et leur conscience plus que l'opinion. Mon père s'était pris d'une grande affection pour Désiré Fennebrec. Ma mère ne se contentait pas de faire h sa femme l'honneur d'aller lui acheter elle-même son poisson sur le marché. Fidèle à l'éducation large et humaine qu'elle nous donnait, quand elle estimait que nous avions assez joué sur la plage avec la noblesse étrangère, elle nous menait chez les Fennebrec, pour les voir trier leur poisson, préparer leur appât, raccomniodjr leurs filets. A connaître ainsi par le menu le métier de pêcheur, à goûter cet exemple savoureux de travail probe, joyeux et sain, nous élargissions notre regard sur la vie et sur les hommes.
Parfois j'allais avec les deux petits Fennebrec récolter du varech au bout de la plage, derrière les grandes roches qui en marquaient Fextrémité. C'était amusant parce que c'était très loin. On voyait de là-bas la plage toute petite, sem-
blable h une fourmilière piquée de points blancs. L'air du large était plus violent; de grands oiseaux tournoyaient au-dessus de nos tètes. Nous étions seuls, entre les rochers accroupis comme des monstres et l'Océan qui allait revenir battre leur flancs. J'oubliais Sarolta; j'étais grisé d'espace et de vent; des rêves de vie sauvage couraient dans mes veines et soulevaient mon cœur. Je me croyais né pour découvrir des Amériques ou échouer dans des îles désertes... L'événement démentit ces belles espérances. L'âme des grands aventuriers ne fit pas sa demeure en moi. Je n'ai guère voyagé que dans les livres et cherché de terres vierges que dans l'esprit humain.
Un matin, Sarolta ne descendit pas sur la plage comme elle avait coutume de faire, vers dix heures. L'après-midi, je l'attendis en vain. Sarolta avait pris froid, et collait sa petite figure pâle à la fenêtre, captive d'un méchant rhume. La plage grouillante de baigneurs me fut une solitude, pendant trois longues journées. C'était vers la fin de notre séjour. Les jeunes Russes étaient partis. Pour me consoler, j'allais chercher les Fennebrec et je me sauvais aussi loin que possible avec eux.
Une après-midi que nous venions de partir tous les trois, avec des paniers fermes sous le bras, pour aller ramasser de gros crabes qui étaient vendus ensuite au marché, je crus apercevoir en me retournant vers la plage le grand chapeau de paille et la ceinture rose de Sarolta. Je m'arrêtai. Oui, c'était bien elle, et la longue silhouette du Grand Vizir à ses côtés. Un combat surgit en mon esprit.
— Écoutez, dis-je à mes compagnons, nous allons retourner chercher Sarolta. C'est mon amie. Peut-être qu'elle viendra avec nous...
Ils m'obéirent, et nous revînmes en courant vers la plage.
Le plaisir de me revoir avait coloré les joues de Sarolta. J'étais heureux; j'avais toutes les audaces; et puis je désirais secrètement qu'une joie ne m'enlevât pas l'autre.
— Voulez-vous venir cliercher des crabes avec nous? dis-je d'une voix douce comme une prière. Nous n'irons pas loin...
Oh 1 oui, elle eût bien voulu . Elle se tourna vers sa gouvernante. Il y eut un échange de quelques phrases allemandes, et Sarolta me traduisit :
— Fraiilein ne veut pas que je joue avec ces gamins-là...
— Mais ils sont très gentils, dis-je, étonné.
— Non, ils sont des enfants de pécheur, de petits vagabonds... Fraûlein ne veut pas.
Un dégoût se lisait sur son joli visage, reflet de celui qui pinçait les lèvres de la gouvernante.
— Venez avec moi, n'est-ce pas? reprit-elle en me prenant par la main.
Je résistais. Les crabes étaient bien tentants. Et puis j'avais été moi-même chercher les Fennebrec. Était-ce bien de leur tourner le dos maintenant? Quelque chose me disait que ma mère ne serait pas contente du tout. Mais les yeux de Sarolta suppliaient. Elle avait été malade pendant trois jours. Elle m'embrasserait peut-être pour me remercier... 0 lâcheté du cœur de l'homme 1 Je congédiai les Fennebrec en balbutiant. Sarolta m'emmena par la main, fière de sa victoire.
Et le soir, à propos de crabes, il y eut un des rares mensonges de M. Pierre à sa maman. De tout cela il me sera beaucoup pardonné, j'espère, parce que j'aimais beaucoup Sarolta.
Le mois suivant, j'écrivis à Sarolta une lettre, la plus longue que j'eusse jamais faite. Ma mère
voulut la lire, et me la fit recommencer en effaçant plusieurs phrases. Quinze jours plus tard, je reçus d'Autriche deux courtes pages d'une grande écriture noble et raide. Je n'en fus pas fâché contre ma petite amie : Fraulein et le carcan avaient passé par là. Mais je me sentis découragé. Je n'écrivis plus. On ne m'écrivit plus. Nous ne nous revîmes jamais. Le fil léger qui avait un instant uni nos jeux et nos cœurs était rompu. Où vont se perdre les fils de la Vierge qui passent dans l'air d'automne?