‹ Mémoires d'un petit hommeChapitre 11 sur 14 · DANS LA CARRIOLE · texte numérisé non relu

DANS LA CARRIOLE

A treize ans, on éprouve déjà de petites fiertés à Tendroit de ce que Ton sait, ou de ce que Ton sait faire. Le désir d'apprendre n'est plus seul à posséder notre àme. La présence d'une petite sœur contribue à développer ce sentiment. Les filles n'étudient pas tant de choses que nous. La réserve de leur sexe leur permet moins d'expériences. Nous avons sur elles une supériorité dont nous ne tardons pas à prendre conscience et même avantage. Les filles nous envient souvent, nous admirent toujours. Et l'homme commence de bonne heure à faire la roue.

Cependant vous ne devineriez pas de quoi j'étais fier à treize ans. J'étais fier de savoir choisir une vache.

Traduire du Tite-Live, conjuguer les verbes en |xt, avoir vu la mer, pêcher la truite à la dandinette aussi aisément que l'écrevisse aux ba-

lances, tout cela me donnait une moins haute idée de moi-même que de savoir distinguer une bonne laitière à la structure de la bête, à la forme des fanons, à l'examen de la « source ». La chose n'est pas aisée, vous ne l'ignorez point. Mais si j'en prenais tant d'orgueil, c'est surtout, j'imagine, parce qu'elle constituait un savoir plus rare parmi mes petits amis ou mes camarades du lycée. Tous ces Parisiens pâlots ne connaissaient de la campagne que les jardins bien sablés, les parties de croquet et les promenades en charrette à âne avec grelots et pompons.

Plus heureux qu'eux, j'avais pour la terre et les travaux des champs un goût assez vif (par où se révélait encore en moi, peut-être, le vieux sang de mes ancêtres); et grâce à mes parents, je connaissais de la campagne autre chose que des amusements élégants dans un décor factice. Avant que nos études ne nous prissent le meilleur de l'année, nous étions campagnards beaucoup plus longuement que la mode ne l'exigeait. Lycéens, au moindre congé on nous envoyait goûter un air moins poussiéreux que celui des squares parisiens.

Quand nous étions là-bas, à part quelque gros

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ballon et un jeu de boules, nous n'avions pas un jouet. Ma mère pensait — mes souvenirs ne lui donnent pas tort — que Tenfant se divertit avec autant de plaisir, et avec plus de profit, sans ces objets ingénieux et coûteux qu'on nomme jouets. Nous bêchions, nous arrosions, nous repiquions les salades ou rempotions les boutures avec le jardinier. Nous attrapions les papillons et les insectes. Nous jetions le grain aux poules. Nous attelions le cheval. Nous balayions les allées dans le bois. Nous ramassions le bois mort. Et souvent nous allions à la ferme, aider aux travaux qui n'étaient pas trop durs pour nous. Les journées n'avaient pas assez d'heures.

Le soir, il fallait rendre compte de l'emploi de notre temps. C'était presque toujours une occasion d'être contents de nous et de l'univers. Nous avions appris, avec pas mal de petites choses, une grande chose au moins : l'amour de l'activité humaine dans sa variété et sa beauté, la loi du travail et sa joie bienfaisante. Cela ne valait-il pas mieux que d'avoir musé toute la journée dans un coin du jardin, reçu ou rendu des visites, fait la marchande, le voleur, la petite maman, le prince en voyage.

bref, singé la vie de mille façons prétentieuses et sottes, non sans nous torturer l'imagination pour ne pas répéter dix fois par heure : « On s'ennuie. Qu'est-ce qu'on pourrait bien faire? » Mon père possédait, en dehors de la petite exploitation attenant à notre demeure, une grande ferme et des bois situés à six ou sept lieues de là. Chaque année, il y allait passer trois jours avec son frère, au mois d'août, pour marquer ses coupes et voir son fermier. La maison d'habitation avait quelques chambres libres pour nous : nous ne manquions guère d'en profiter. C'est toujours une joie de manger du pain gris, de boire du cidre, de voir battre son beurre, et d'aller chercher dans les étables les œufs qu'on va manger. (Elle se change bien en autre chose quand on rapporte comme œuf frais, aux éclats de rire de l'assistance, le vieux « nillot » qui incite les poules à pondre; mais on ne m'y prit pas deux fois.) C'est une joie aussi de coucher dans une chambre sans rideaux, pour être réveillé par le jour à quatre heures; et de sentir ses rêves accompagnés, la nuit durant, par le piaffement des chevaux sur le sol de l'écurie, en dessous, par les randonnées des rats dans le grenier, au-dessus, et par

les ronflements d'un vieux garde, étendu sur une paillasse en travers de la porte... N'auriezvous pas apprécié ces bonnes choses-là comme moi?

Mon frère Jean voyait surtout dans ces trois journées une grande expédition cynégétique. Il apportait sa carabine, et de l'aube au soir poursuivait les moineaux dans les haies, les chardonnerets et les pinsons dans le verger. 11 guettait les pies à la bordure des prés, et s'aventurait bravement au milieu des vaches pour jeter du plomb dans la troupe des étourneaux. Il accompagnait les gardes dans les coupes, et quand on découvrait un malheureux levraut gîté au pied d'un chêne, il le fusillait de cépée en cépée jusqu'à ce qu'il pût l'achever d'un coup de crosse.

Pendant ce temps, la vie pittoresque et variée de la ferme suffisait à retenir mon esprit curieux et débonnaire. L'écurie des chevaux, l'é table des vaches, la bergerie où cent cinquante paires d'yeux me regardaient en lançant des éclairs bleus dans l'ombre; l'aire où l'on battait les premières javelles pour faire des liens avec la paille, les granges hautes et profondes où les chars pénétraient en gémissant pour déposer leur charge glorieuse; le coin des poules,

toujours agité, la maison des porcs, toujours somnolente, les appartements des lapins, pleins de grignotements; la forge où Fon ferrait les chevaux, la meule où Ton repassait les faux, la baraque où l'on cuisait la pâtée des porcs; et que sais-je, les réduits vagues où un vieux chien cachait sa patte malade, les coins d'ombre où guettaient deux yeux de chat... : avais-je jamais fini de tout voir, de tout observer, de tout aimer? Les bêtes ont, comme les hommes, leurs coutumes et leurs humeurs, et j'ai peutêtre appris, dans une cour de ferme, autant de psychologie que dans mes livres d'école. L'ombre avait presque fait le tour des pommiers du verger que je regardais encore les poules choisir leur place au perchoir du poulailler. On m'appelait pour dîner. Mon biscuit mangé, je redescendais pour voir les chevaux qui avaient rentré la dernière voiture boire à longs traits calmes dans l'abreuvoir, sous le silence des premières étoiles.

C'étaient de braves gens que les Nanquette, qui cultivaient cette ferme depuis plus de vingt ans quand je les connus. Ils trouvaient chaque année quelque réparation à demander au propriétaire, faisaient réduire leur fermage à me-

sure qu'on arrondissait leur exploitation, conservaient intactes de vieilles mœurs, et payaient leurs échéances au jour dit, en écus de cent sous. Nanquette n'avait pas Tesprit enclin aux nouveautés dans l'agriculture; mais il connaissait son terroir mieux que son Évangile, et tirait un parti surprenant des vieilles méthodes. 0 Que les jeunes en fassent autant », disait-il en montrant ses empouilles. L'asthme le dressait dans un fauteuil pour dormir l'hiver, mais ne l'empêchait pas de travailler dur pendant la bonne saison. Mme Nanquette était, comme les petites juments ardennaises, courte et râblée, sobre, dure à la fatigue. Elle avait des yeux vifs qui ne dormaient jamais tout à fait, même la nuit, au dire des servantes. Elle faisait du beurre exquis et des fromages qui se vendaient jusqu'à la ville, à huit lieues. Deux grandes filles l'aidaient dans ses travaux. Les Nanquette lisaient le journal trois mois par an, et maintenaient, en dépit du siècle, la tradition d'une religion réduite et peu coûteuse, mais sohde.

Mme Nanquette ne quittait guère sa cuisine, et, derrière, les deux salles obscures et fraîches où elle travaillait son laitage. Ses filles se partageaient le soin des bêtes. Elles me voyaient

attaché à leurs pas, curieux de leur besogne, et m'initiaient volontiers à l'art de soigner et de gouverner tout ce peuple à quatre ou à deux pattes. Que d'heures je passais à voir le lait gicler des trayons sous leurs doigts énergiques, mousser dans le seau qu'elles tenaient entre leurs genoux, tandis que les hirondelles entraient par la porte ouverte de l'étable, venaient jeter une mouche dans un nid gourmand, et repartaient en quête d'une nouvelle pâture 1 Je m'employais souvent à aller verser le seau plein de lait dans un bidon, ou à porter le petit escabeau de la vachère auprès d'une autre béte. Je savais attacher la queue d'une vache trop vive après sa patte pour Tcmpêclier de fouetter à droite et à gauche pendant la traite. Mais traire moi-même m'humiliait, je ne faisais nen sortir...

Une année vint où ce fut fini de promener partout ma curiosité insouciante et de philosopher dans l'arche de Noé. Un des gardes, souffrant, ne pouvait accompagner au martelage mon père et mon oncle. Il fut décidé que nous le remplacerions, Jean et moi.

Cette année-là, précisément, comme nous arrivions à un grand village qui n'était plus

qu'à une lieue de la ferme, nous croisâmes la carriole de Nanquelte. Mon père fit arrêter notre voiture,

— Eh bienl Nanquette, c'est comme ça que vous nous attendez à la ferme? On va bien chez vous?

— Excusez-moi, monsieur Merviller. On ne va pas plus mal, merci. Mais j'ai perdu une vache hier au soir, et je viens voir à Alligny pour en racheter une. Je vous rejoindrai dans une demi-heure.

Mon père prodigua comme il convenait les marques d'intérêt et les condoléances. Nanquette y parut sensible. Ce gros fermier, qui avait trois cents bêtes dans ses bâtiments, était au-dessus de tels malheurs; mais ils l'affectaient cependant, comme tout ce qui atteignait sa bourse.

Une idée me vint :

— Est-ce que je pourrais aller choisir la vache ? demandai-je . Je reviendrais dans la carriole de M. Nanquette.

Mon père consulta son fermier pour s'assurer que je ne le gênerais point; puis il me donna la permission. Je grimpai tout joyeux auprès du paysan.

Alligny était un gros village entouré de prairies où abondaient les eaux vives. On y élevait beaucoup de bétail. Nous allâmes dans trois maisons. Et, à examiner une ou deux bétes dans chacune, pendant dix minutes au moins, à revenir de l'une à l'autre, à discuter chemin faisant les mérites des candidates, vous ne serez pas surpris que j'aie su, en sortant de là, de quels signes certains — quoique trompeurs I — la nature s'est plu à marquer les bonnes laitières.. . D'autant plus que Nanquette, qui n'avait plus qu'un œil, avait gardé le bon pour les vaches.

Je n'ai pas oublié, aujourd'hui encore, la leçon que je pris ce matin-là. Mais, faute d'avoir pu mettre ma science en pratique, j'ai peur qu'elle ne soit devenue semblable à cette science vaine qui enfle l'esprit de l'homme sans le nourrir, et qui n'est mère que d'orgueil et non de sagesse...

Nous rentrâmes à la ferme vers onze heures. Après un déjeuner rapide, nous partions pour le bois, avec un garde qui portait les marteaux. Je marchais de fiertés en fiertés. Mon père, qui d'habitude tenait le carnet, avait hésité à confier un marteau à notre inexpérience, et nous nous

partagions, Jean et moi, ses attributions. Jean devait rnscrire les réserves et les baliveaux, tandis que je noterais sur ma feuille les abandons.

Il faisait chaud. L'orchestre invisible des insectes emplissait la profondeur du bois d'une musique en sourdine, que coupaient à chaque instant les appels du garde, de mon oncle et de mon père, annonçant l'arbre qu'ils marquaient pour la réserve ou l'abandon. J'avais l'oreille au guet pour ne manquer aucun de ceux qui me concernaient. Le jet svelte et hardi des beaux fûts de frênes, la grâce pensive des bouleaux, la robuste majesté des vieux chênes, étaient perdus pour moi. Il n'était question dans mon esprit que de baliveaux, de blancs, d'anciens ou de modernes, de six ou de trois pieds. Pourtant l'ardeur que j'apportais à ma tâche ne me fermait pas entièrement au charme de ce qui m'entourait. Je ne marchais point, parmi les séductions de la forêt, comme le chevalier du Graal parmi celles des Filles-Fleurs. La nature, merveilleusement persuasive, agit en nous par mille voies insensibles. Elle avait trop d'accès dans mon âme, d'ailleurs, pour ne pas y pénétrer ce jour-là de toute sa puissance et toute sa dou-

ceur. Et, ma parole ! quand mon pore m'appelait pour me faire admirer la haute colonne et la puissante ramure de quelque vieux géant qu'il allait marquer du sceau des condamnés, j'étais moins fier d'inscrire un huit pieds sur mon cahier que triste de penser qu'une si belle chose do Dieu, qu'il avait mis deux cents ans à accomplir, avec l'aide de tant d'étés, tant d'hivers, tant de soleils magnifiques et d'eaux bienfaisantes, allait disparaître à jamais. . .

Vers cinq heures, nous étions revenus à la ferme. Cette première journée n'était qu'un prélude. Le lendemain, nous devions faire une coupe plus importante, dans un bois assez éloigné.

Donc, à six heures, le lendemain matin, le bonnet de coton du garde s'agitait sur son matelas, et la main osseuse de Nanquette frappait à notre porte. A six heures et demie, après un café au lait bourré de bonne miche et corsé d'œufs frais, nous montions dans la carriole du fermier, et la jument nous enlevait au trot, assez serrés par bonheur pour ne pas nous bourrer mutuellement les côtes aux secousses de la voiture. Car, avant de gagner un mauvais chemin vicinal, nous n'avions qu'un chemin de terres où

les pluies avaient creusé dans l'argile de fantastiques ornières, tandis que le soleil y durcissait des bourrelets plus redoutables encore. Nous ne formions heureusement qu'une masse, qui s'abandonnait, égale et pressée, au tangage de la carriole. Nanquette, silencieux, aidait sa jument à choisir le terrain le moins défavorable. Un éclat de rire involontaire égayait parfois les passes difficiles. Mon père assurait qu'il faudrait recommencer à déjeuner avant d'aller au bois. Et l'on gagnait tant bien que mal une route un peu plus clémente.

Mes colonnes furent bien remplies, ce jour-là. Je préparai, pour les bûcherons de l'hiver suivant, une hécatombe de chênes et de frênes. Et quand, après tant de bonne besogne, j'eus apaise ma faim dans la maison du garde, vers trois heures de l'après-midi, mon corps demanda grâce, et je m'endormis sur un coffre. Il fallut me tirer par les pieds, une heure plus tard, pour me mettre debout.

— La carriole achèvera de le ré veiller, dit mon père.

La jument de Nanquette, qui avait trouve chez le garde un bon picotin, prenait un trot solide et allongé. Une brise se levait, venue de

quelque orage lointain qui avait rafraîchi l'atmosphère et nous apportait le parfum des regains. Nanquette, un peu libéré de son mutisme coutumier par une bouteille de bon vin que mon pcrc avait apportée là-bas, semblait d'humeur à délier ce qu'il avait de langue. Mon père frappa familièrement sur l'épaule de son fermier et dit:

— Eh bienl Nanquette, nous ne marions toujours pas notre cadette?

Le bonhomme activa sa bête, évita une ornière, puis reposa son fouet.

— Et qu'est-ce qui presse, monsieur Merviller?

— Ce qui presse, c'est que Marie ne serait pas fâchée de s'établir, je pense. Elle aura vingtcinq ans bientôt, n'est-ce pas? Il est temps.

— Elles sont meilleures à prendre à trente qu'à vingt.

— Oui, oui, vous dites cela parce que vous en aurez bientôt soixante. Mais les jeunes gens ne sont pas de votre avis. Marie est gentille, les prétendants ne doivent pas lui manquer?

Nanquette parut chercher sa réponse dans la mèche de son fouet. Elle vint à son heure.

— Il faut croire qu'ils ne lui plaisent pas.

MÉMOIRES D'UN PETIT HOMME 24i

— En êtes-vous bien sûr, Nanquette? Est-ce à la fille, ou au père, qu'ils ne plaisent pas? Je ne dis pas que Marie doive épouser le premier venu. Mais vous avez besoin d'elle à la ferme, et vous trouvez qu'elle s'en ira toujours trop tôt, n'est-ce pas?

Nanquette cligna de l'œil — du bon — et prit son temps pour dire :

— Ça, c'est vrai que Marie est bien utile à la mère. On ne trouve plus de servantes convenables, aujourd'hui.

— Allons 1 c'est une mauvaise raison, cellelà, Nanquette.

— Pardon 1 monsieur Merviller, c'est comme je vous dis. Les serviteurs, aujourd'hui, c'est la plaie de l'agriculture.

— Je le sais bien, mon ami. Je sais qu'ils apportent chaque jour plus d'exigences et moins de dévouement. Les bons travailleurs s'en vont dans les villes, et ce qui reste se fait payer cher un médiocre service. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on gémit là-dessus, croyez-m'en. Avant que les chemins de fer, le commerce et tout l'attrait des villes ne fussent venus voler à la terre ses meilleurs enfants, les maîtres se plaignaient déjà du mal qu'on avait à trouver de bons ser-

viteurs. J'ai entendu souvent mon père citer le trait suivant de sa grand'mère. Quand elle voulait engager une servante, elle lui disait de venir vers midi, et, à peine arrivée, elle la faisait mettre à table sous ses yeux. Si la fille s'attardait à manger et à rire avec les autres domestiques, elle était jugée : il ne fallait pas de fainéante dans la maison. Si, au contraire, elle mangeait vite et sobrement, mon arrière-grand'mère lui disait d'apporter ses bardes. Qu'est-ce que vous dites de cela, Nanquette?

— Je dis que c'était un bon moyen, en effet, fît le bonhomme en riant. Mais m'est avis que ça ne suffirait pas tout de môme.

— Ahl Ah! Nanquette, mon ami, intervint mon oncle, vous et vos pareils, vous êtes plus aifficiles dans le choix de vos serviteurs que dans celui de vos maîtres I II vous faut plus de réflexion pour engager un domestique que pour élire un député, n'est-ce pas?

Je ne pus m'empêcher de songer à la scène de la veille et d'ajouter :

— Et vous mettez plus de précaution aussi à choisir une vache, monsieur Nanquette, qu'à choisir un sénateur...

Le paysan me regarda et dit :

— Il a peut-être bien raison, le petit. 31ais les vaches, il y en a de bonnes et de mauvaises. Les députés, ils se valent tous.

— Tous ceux que vous nommez, ohl j'en conviens, dit mon père. Ils vous obtiendront les mêmes petites faveurs gouvernementales ou administratives et se moqueront de même de vos intérêts essentiels. Mais c'est votre scepticisme qui fait leur jeu. Ils savent la belle confiance dont vous les honorez, et ils se garderaient bien d'en mériter une autre. Vous êtes encore parfaitement indignes d'être les citoyens d'une démocratie. Vous n'avez pas la plus petite idée de vos devoirs. On vous a remis en mains les affaires du pays, et vous y déléguez les premiers charlatans venus pour continuer à vous occuper tranquillement des vôtres. Pourtant vous commencez à vous apercevoir que ce sont les vôtres qui en souffrent.

— C'est vrai que plus ça vient, plus l'agriculture a du mal à vivre, fît Nanquette.

— L'agriculture aurait moins de peine à vivre si elle n'ajoutait pas à ses propres maux ceux qui viennent d'une mauvaise politique générale. Sur ce chapitre-là, c'est à vous-mêmes qu'il faut vous en prendre. Au fond, vous vous

croyez encore les sujets d'une monarchie, auxquels il suffisait de payer l'impôt, de servir dans la milice et de donner au pouvoir une obéissance raisonnable si l'on veut, mais aveugle. On a changé tout ça, Nanquette. Vous êtes les maîtres de vos destinées, aujourd'hui.

— On n'en demandait peut-être pas tant, monsieur Merviller.

— C'est possible, dit mon père en souriant, mais la question n'est pas là. Le présent état de choses n'en est pas moins un acte de foi dans la sagesse de l'humanité, un appel h sa dignité et à sa raison, qui devrait constituer un progrès. Il serait temps, de votre côté, de répondre à cet appel et de faire de ce progrès une réalité...

Nanquette, silencieux, sceptique au fond de son cœur devant toutes ces belles choses qui ne faisaient pas monter le cours du blé ni le prix âe la viande, personnifiait la résistance lourde du paysan à l'idéal nouveau. Dans ces âmes lentes et fortes, la semence des droits modernes ne levait pas en moisson d'orgueil et de désordre, comme chez ceux des villes; mais elle n'arrivait pas à germer, étouffée par les préoccupations égoïstes, les longues habitudes serviles et le vieux scepticisme de la race.

La campagne s'apaisait avec le déclin du jour. L'ombre des bois s'allongeait, lente et douce, sur l'ardeur bruissante des sillons. Un troupeau de moutons, dans un pacage coupé de buissons de genêts, semblait vêtu de lumière.

— Eh bien ! et ce fameux notaire d'Alligny, Nanquette, a-t-on eu de ses nouvelles? Il no s'est pas encore fait pincer?

Le sujet ne parut pas plaire davantage à Nanquette. Il ne lui arracha qu'un hochement de tête qui signifiait : « On ne pince jamais ces gaillards-là... »

— Je vous avais pourtant averti de vous méfier de lui, reprit mon père. Ce n'est pas pour rien que nous lui avons retiré, il y a deux ans, le soin de nos affaires. Est-ce qu'il vous a fait perdre beaucoup?

— Toujours de trop, fit le paysan.

— J'en suis bien fâché pour vous, Nanquette. Il est dur de voir manger par un filou l'argent qu'on a honnêtement amassé. Mais que diable I on ne serait guère tenté de vous plaindre, vous et vos semblables. Au lieu de confier votre argent à des banques sérieuses, à quelque industrie bien établie, ou mieux encore, d'en faire profiter Tagriculture en soutenant des institu-

tiens de crédit agricole, vous allez le porter chez quelque petit notaire de quatre sous, maladroit et mal informé quand il n'est pas malhonnête. Vous êtes tous les mêmes. Vous avez peur des gens compétents. Vous vous défiez de ceux qui sont les maîtres en leur partie. Vous aimez mieux aller au pharmacien qu'au médecin, et au rebouteur ou à la sorcière qu'au pharmacien. Si vous avez un bon notaire auprès de chez vous, vous irez sonner à la porte de l'agent d'affaires. Ce n'est pas vrai, cela? Sapristi! il y a pourtant un proverbe qui dit qu'il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses saints . . . Mais j'oublie qu'à l'église aussi vous commencez par prier toutes sortes de saints avant de songer au bon Dieu

— C'est ce que M. le curé disait l'autre jour, observa le garde en riant. Il disait qu'il avait vu au pèlerinage des Hauts-Buttés des paroissiens qu'il ne voyait pas souvent à l'église.

— Pourtant, continua mon père, une démocratie a besoin, plus que toute autre société, d'une élite de gens excellant dans leur métier ou leur profession, qui sont, non pas ses maîtres comme elle croit, mais ses serviteurs. Plus elle donnera sa confiance aux vrais habiles^, mieux elle sera servie. Au lieu de cela, par une mé-

fiance instinctive des supériorités, par une haine absurde des privilèges, elle se livre aux médiocres. Elle en est punie la première. N'êtesvous pas contents, voyons, que vos malades soient soignés dans les hôpitaux par les premiers médecins du pays? Que, dans les écoles et les lycées, vos enfants soient instruits par les meilleurs professeurs? Pourquoi, dès lors, chaque fois que vous êtes libres de le faire, laissez-vous de côté le vrai mérite pour vous en remettre à la médiocrité ambitieuse? Une nation ne progresse que par ses hommes supérieurs et ne se soutient que par le levain que l'élite introduit sans cesse dans la masse. Et quant aux privilèges, si vous ne voulez plus de ceux qui s'attachaient à la naissance, il faut encourager d'autant plus ceux qui accompagnent le travail et le talent. Il importe à une nation que chacun ait avantage à devenir le meilleur en son métier, et à conquérir par là l'autorité, le respect, l'influence. Il faut des privilèges qui soient à la fois un signe et une récompense du mérite. Et il faut une éhte, fondée précisément sur ces mérites et ces privilèges.

— Possible, monsieur Merviller, dit Nanquette, possible que les choses devraient se

passer comme ça... Mais vous parlez de mérite, et moi, à la place, je vois partout Tambition, la vanité, la folie, est-ce que je sais? Toutle monde veut sortir de sa condition aujourd'hui, monsieur, c'est là qu'est le mal. Tenez, voilàPierlot^ mon voisin devers Marlemont, que nous avons croisé tout à l'heure. Il a deux garçons. Eh bien! voilà le dernier qui a obtenu une bourse au lycée, qui veut étudier pour être avocat. Qu'est-ce qui reprendra le bien de Pierlot, une si belle ferme 1 C'est pas son aîné qui est instituteur. C'est pas sa fille, qui va se marier avec un brigadier des douanes. Vous croyez que ça ne nous fait pas mal au cœur, à nous autres, de voir tout le monde s'en aller? Si on ne leur promettait pas tant de choses à tous ces gamins-là, ils n'auraient pas tant d'orgueil dans la cervelle. La culture, c'est bon pour les vieux ou pour les imbéciles, maintenant... Ça ne peut pas marcher comme ça, vous comprenez bien. Chacun à sa place, moi, voilà ce que je dis.

— Nous sommes d'accord, mon bon Nanquette. On fait miroiter trop de tentations aux yeux des jeunes gens, et on flatte trop habilement la vanité des parents. Pour quelques-uns qui réussiront à s'élever vraiment, beaucoup ne

feront que se déclasser. Mais ça, c'est leur faute, ou la faute de ceux qui devraient y regarder pour eux à deux fois. La route n'est fermée à personne : cela n'a jamais voulu dire qu'elle fût ouverte à tous. C'est à chacun de se tàter, de voir s'il a assez de courage pour s'y engager^ assez de jarret pour aller jusqu'au bout. Il n'en reste pas moins juste et excellent que ceux qui le méritent puissent arriver au savoir, à la fortune, au pouvoir, d'aussi bas qu'ils soient partis. C'est le principe essentiel d'une démocratie; et s'il est délicat à l'application, si beaucoup s'en servent mal, cela ne suffit pas à le rendre mauvais. N'est-ce pas votre avis aussi, Nanquette?

— Je ne dis pas non, monsieur Merviller.

— Donc, continua mon père, que certains restent en chemin, qu'ils souffrent de leur ambition, qu'ils en fassent souffrir une ou deux générations des leurs, c'est possible: c'est la loi de tout progrès. On n'édifie que sur l'effort et la souffrance, quand on est homme. Ce qui est nécessaire, c'est que, non pas l'individu, mais la société dans son ensemble, ne pâtisse pas de ces ascensions rapides. Et pour cela, il faut pnécisément qu'elles ne réussissent qu'à ceux

qui en étaient vraiment capables, c'est-à-dire qu'elles tournent mal pour les autres. Elle a besoin de garanties, la société. Si le fils de Pierlot veut se faire avocat, si votre fils à vous veut se faire médecin, libre à eux. Mais l'intérêt des clients qui pourraient, dans l'avenir, leur confier leurs procès ou leur santé, l'intérêt de M. Tout-le-Monde, en un mot, exige qu'ils n'arrivent à conquérir leur titre ou leur poste que contre bonne et due science, contre mérite bien éprouvé. Plus les routes sont ouvertes, plus il faut que les examens, la concurrence, toutes sortes d'obstacles et de contrôles éliminent les incapables. Ne vous plaignez donc pas, Nanquette, que beaucoup qui partaient pour la gloire n'arrivent qu'aux déboires et à la misère: c'est votre sécurité à vous.

— N'empêche que si chacun restait à sa place, les choses iraient mieux, grommela Nanquette.

— Cela arrivera peut-être un jour, dit mon père, dans quelques milliers d'années, quand les hommes auront compris que s'élever sur place est la meilleure ambition, et que réaliser la perfection de son état, si humble soit-il, est la plus noble tâche qu'on puisse se proposer. Il

n'y en a pas encore beaucoup qui soient persuadés qu'un bon laboureur ou un bon maçon valent mieux qu'un mauvais magistrat ou un général incapable. . . Mais, sans aller si loin dans le pays de Sagesse et d'Utopie, il est permis d'espérer que notre démocratie arrivera à comprendre la nécessité des distinctions et des rangs, tous les hommes n'ayant pas, en dehors de leur qualité d'homme et des droits primordiaux qui en découlent, les mêmes aptitudes, la même valeur, ni, par suite, les mêmes droits; qu'elle sortira de cet état de masse confuse et inorganisée qui se livre seulement à ceux qui la violentent ou qui la flattent ; et qu'enfin elle se créera une élite sortie d'elle-même et bien à elle. Ce sont ces chefs naturels, cette aristocratie, puisqu'il faut l'appeler par son nom, qui manquent le plus aujourd'hui à notre démocratie. L'ouvrier des villes se laisse mener par des tribuns étrangers à ses intérêts, et qui n'ont, la plupart du temps, ni la valeur professionnelle, ni la valeur morale d'un ouvrier moyen. Vous autres paysans, vous choisissez, pour plaider votre cause au Parlement, des hommes qui prennent un seigle pour une orge ou qui demandent, comme faisait le vôtre, Nanquette,

qu'on leur envoie de la graine de chênes séculaires. Le bagout, la nullité prétentieuse, l'ambition basse et dépourvue de scrupules, tels sont les titres nouveaux au gouvernement des hommes. Mieux valait encore la naissance : le privilège rencontrait quelquefois le mérite.

Mon oncle Élie, qui paraissait sommeiller doucement au vent du soir, le coude appuyé sur le ballot des marteaux, se redressa tout à coup :

— Nous avons des exemples pour nous encourager dans ces vues d'avenir, dit-il. La plèbe romaine, après n'avoir été elle-même qu'un chaos, vit peu à peu naître en elle les distinctions et les rangs et se former une aristocratie naturelle. Cette aristocratie eut bientôt, comme on l'a fort bien remarqué, les quahtés qui accompagnent ordinairement la richesse acquise par le travail : le sentiment de sa valeur personnelle, l'amour d'une liberté calme, et cet esprit de sagesse qui, en souhaitant les améliorations, redoute les aventures. La plèbe romaine renonça à se donner des tyrans, du jour ou elle put se laisser guider par cette élite qu'elle fut fière d'avoir en elle.

— Donc, reprit mon père, nous pouvons faire aussi bien, et mieux, que la plèbe romaine. Seu-

lement il est temps de vous mettre à la tâche, mes amis. Vous n'êtes plus les citoyens loyaux et passifs d'un État monarchique. Montesquieu disait que le régime démocratique a pour ressort la verfeu. On peut dire, plus largement et plus vraiment encore : la démocratie est Fétat politique et social qui exige de tous, pour être bienfaisant à tous, le plus d'intelligence, de réflexion, d'initiative et de sagesse. Un jour viendra, j'espère où notre démocratie française, ayant pris conscience de ses devoirs et de ses droits dans des expériences douloureuses, ne redoutera plus les supériorités légitimes, et au lieu de se donner à des tyrans qui la trahissent, se choisira, parmi les meilleurs de ses enfants, des maîtres qui sauront la bien servir.

La voix de mon père se tut dans le silence du soir et des bois. De la plaine, lumineuse encore, nous entrions dans l'ombre tiède d'une futaie qui dominait la ferme. A l'entrée, près d'un sentier qui s'enfonçait sous les chênes, un jeune paysan qui nous avait précédés quelque temps sur le chemin se tenait debout, la veste jetée sur une épaule.

En arrivant près de la ferme, nous croisâmes le groupe des moissonneurs qui s'en retour-

naicnt, la journée faite, vers les hameaux voisins. Ils remontaient le chemin^ hommes et femmes, d'un pas lourd et balancé, en causant dans la paix du crépuscule. Une belle fille passa la première, détachée du groupe, la taille drue et pleine dans son caraco entr'ouvert, ses cheveux couleur de lin voltigeant autour de son visage calme. Elle ne riait pas avec les autres. La lumière qui dore les épis mûrs semblait avoir passé dans son regard quand elle le leva sur nous pour nous souhaiter le bonsoir. Nanquette chgna son bon œil :

— On ne marchera pas si vite au coin du bois, hein I cria-t-il.

L'ombre recueillit le sourire de la belle fille, et l'amour hâta son pas ferme sur le chemin qui ne montait pas pour elle.

— C'est un gars de Marlemont qui vient souvent pour faire la route avec elle, expliqua Nanquette. Ils doivent être entendus pour la Saint-Rémi, je pense. Il aura une bonne travailleuse, ma foil courageuse à l'ouvrage.

— Yous voyez bien qu'on en trouve encore, dit mon père. Il est temps de marier votre cadette...

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