LES ABEILLES DU DOYEN
Quand on me mit, vers Fâge de quatorze ans, en face du quatrième livre des Géorgiques, ce fut la première fois que le morne sphinx d'un texte latin consentit à livrer son secret à ma jeunesse. Ce jour-là, il me parla jusqu'au cœur. L'antiquité me fut révélée en môme temps que la poésie. Et je commençai dès lors à goûter le miel des abeilles de Virgile, parce que j'avais auparavant goûté celui des abeilles du bon curé-doyen de Saint- Vivent.
Chaque année, au moins une fois pendant nos vacances, nous allions manger de blondes tartines de miel chez l'abbé Blanchet, curé de Saint-Vivent.
L'abbé Blanchet était un camarade d'enfance de mon père. Ils avaient ensemble maraudé par les chemins des Ardennes, déniché les agasses et croqué les pommes vertes, recevant entre temps
les rudiments du latin et des sciences. A douze ans, les deux gamins voyaient se fermer sur eux les portes d'inexorables prisons, celle du Séminaire pour Tun, du Lycée pour l'autre; mais la vie, qui séparait si tôt leurs voies, ne désunit jamais leurs cœurs. L'abbé Blanchet était un esprit fin, un caractère d'élite, auquel l'Église réservait, sans nul doute, d'assez hautes destinées. Une grave maladie qu'il fit à vingt-cinq «tns et la santé ébranlée qu'il en garda désormais semblèrent donner raison à sa modestie qui n'envisageait qu'une carrière beaucoup plus humble. Son archevêque essaya vainement de mettre son pied débile sur le chemin des dignités et des honneurs. Le grand air et le calme des champs lui étaient nécessaires. Il accepta donc comme maréchalat le doyenné de Saint- Vivent. C'est là qu'il attendait en sage et en saint, parmi ses simples ouailles, sa bibliothèque riche et profonde, ses vieilles faïences et son jardin peuplé de ruches, la fin d'une destinée qui semblait à tous, excepté à lui-même, misérablement inégale à sa valeur.
A vrai dire, je ne sais s'il n'avait pas raison contre tous. L'abbé Blanchet était de ces âmes qui ne peuvent avoir une vie étroite ni une des-
tiriée médiocre, parce qu'elles savent mettre partout la largeur de leur horizon et la hautaine beauté de leur essence. Il aimait ses ouailles d'une tendresse humaine et d'une charité surnaturelle qui égalaient sa mission aux plus magnifiques. Il avait avec ses livres des entretiens où son esprit s'élevait sans effort jusqu'aux sommets où la sagesse humaine s'éclaire d'un rayon divin. Et dans les soins mêmes qu'il donnait à ses abeilles, il apportait cet esprit curieux et cette intelligence profonde de la nature qui mettent les plus humbles démarches de l'homme en face du mystère et comme au bord de l'infini.
Sans doute, il était un peu vain de ses petites mouches, comme d'autres le sont de leurs roses ou de leurs dalhias. Il récoltait un miel exquis, qui répandait dans tout le diocèse et jusque sur la table de l'archevêché une réputation aussi pure que sa couleur et aussi fine que son parfum. (M. le curé de Saint- Vivent ne disait pas toutefois que la meilleure part en allait aux pauvres et aux malades.) Il aimait ses abeilles comme ses filles. Il se laissait aller pour elles à ces petites folies qu'on ne fait que pour des êtres adorés, adulés même. Il leur faisait construire,
sur ses plans des ruches accommodées aux derniers progrès de l'art apicole, et, chaque année, le peintre venait rafraîchir leurs parois rose tendre et bleu pâle. Il avait doublé le jardin de son presbytère, déjà grand, en acquérant à prix d'or le jardin d'un voisin pour y semer les fleurs préférées de ses chères bestioles, et leur éviter, dans les étés ingrats, de trop lointains voyages. Mais tous ces petits soins dont il avait la tête et le cœur remplis ne réduisaient point sa passion pour les abeilles à une manie puérile et sans horizon. Il s'essayait en même temps à surprendre dans la vie de la ruche quelques-uns des secrets les plus profonds de la nature. Il tirait de ses rayons autant de philosophie que de miel. Au besoin, il sacrifiait l'avenir d'une colonie à une expérience curieuse. Il introduisait, dans le merveilleux système des lois de la ruche, sa volonté mystérieuse, éclairée d'une lumière différente, quoique pareille en sa source. Et souvent, quand on le croyait absorbé par des soins tout matériels auprès de ses petites bêtes, en réalité il causait avec elles politique ou théologie.
Un jour que nous avions choisi, pour aller savourer le miel de l'abbé Blanchet, une de ces
belles après-midi de la fin de juillet qui semblent les fêtes de TÉté, nous ne trouvâmes personne au presbytère. Pourtant les portes grandes ouvertes témoignaient que la vieille Vitalino n'était pas loin, ou qu'un événement avait troublé sa vigilance coutumière. En effet, ayant fait le tour de l'église, nous aperçûmes devant le porche le doyen de Saint-Vivent et sa servante, le nez en l'air, les yeux écarquillés, qui paraissaient se demander si le coq du clocher n'allait pas prendre son vol.
— Je te demande pardon, mon bon ami, dit l'abbé en venant vers mon père. (Il avait gardé, de l'âge des pommes vertes, l'habitude de le tutoyer.) Veuillez bien m'excuser aussi, madame : nous sommes là plantés depuis une demi-heure, à surveiller un essaim qui vient de s'abattre sur une fissure des vieilles pierres du clocher, et qui m'a l'air de vouloir y établir sa demeure. Nous n'avons point d'échelle pour aller aussi haut que ça. Et dans l'intérieur on n'aperçoit rien. Peut-être les messagères vontelles revenir en disant qu'elles ont trouvé un meilleur gîte. Mais si la crevasse est assez profonde, il y a bien des chances pour que tout le monde reste là.
— Alors ce sera du miel perdu, monsieur le curé?
— Hé! oui, car je ne vois pas qui ira le chercher là dedans. D'ailleurs, c'est un essaim tertiaire, assez maigre, et qui n'aura pas le temps de faire beaucoup de bonne besogne avant l'automne. Ces petites abeilles italiennes essaiment trop. Quelques semaines de chaleur et de ciel limpide leur rendent tous les instincts de leur climat d'origine, et bientôt le froid et l'humidité de nos bois surprennent les colonies imprudentes, les déciment ou même les détruisent.
— Je croyais, dit mon père, que les abeilles s'adaptaient facilement et vite?
— Sans doute, elles apprennent vite à connaître les surprises de nos climats barbares. Mais leur prudence a des moments d'oubli, des coups de folie. L'instinct chez les abeilles ne semble pas infaillible comme chez les autres animaux. Elles se trompent parfois. Ce privilège, que l'on peut qualifier d'humain, ne les rend que plus intéressantes pour nous. Mais rentrons, je vous prie, nous trouverons au moins un peu d'ombre au presbytère.
Vitaline, rappelée à ses devoirs, nous avait précédés en trottinant.
Dans le jardin du presbytère, embaumé d'une odeur miellée, les petits palais multicolores s'alignaient contre les murs du midi et du couchant. Une musique faite de centaines d'ailes frémissantes semblaient concentrer là toute la joie, la lumière, l'harmonieuse activité du jour.
— Où est la ruche qui a jeté l'essaim? demandai-je.
L'abbé Blanchet me la désigna. Après le tumulte et l'allégresse du départ de l'essaim, il n'y régnait plus qu'une langueur. Rien ne sortait du trou de vol.
— Qu'est-ce qui reste maintenant dans la ruche? dis-je.
— Il reste un tiers environ des anciennes abeilles, et il reste surtout de magnifiques espérances, sous la forme d'innombrables larves ou nymphes, prêtes à soulever le couvercle de milliers d'alvéoles, pour remplacer dans la cité les exilées volontaires. Celles-là deviendront les ouvrières, c'est-à-dire les butineuses, les ciricres, les nourrices, les ventileuses, les balayeuses, les gardiennes du seuil, etc.. D'autre part, au centre de la ruche, il reste sept ou huit berceaux beaucoup plus grands que les autres, où sommeillent les nymphes des jeunes prin-
cesses, nourries d'une « bouillie royale » plus pure sans doute et plus abondante que celle réservée aux ouvrières. Dans une semaine environ, la première des princesses, ayantrongé la paroi de son berceau, sortira pâle et chancelante, aidée de ses gardiennes. Dès qu'elle aura affermi ses pas, poussée par un instinct mystérieux, elle ira vers les berceaux de ses sœurs et rivales, et furieuse, grattant et perçant la cire qui les protège, elle découvrira successivement toutes les larves pour enfoncer son aiguillon dans chacune d'elles et assouvir sa jalousie par un carnage sans merci. C'est ici que se place un des moments les plus curieux de l'histoire de la ruche. Les abeilles qui escortent la jeune reine ne permettent pas toujours le massacre de toutes les nymphes royales. Si la ruche doit jeter encore un ou deux essaims, ou simplement si les ouvrières craignent pour leur nouvelle reine, encore stérile, les dangers du vol nuptial, par un calcul qu'on peut à bon droit qualifier de merveilleux, car il exige la prévision de circonstances multiples, lointaines et d'ailleurs fort variables, elles feront de leurs corps pressés une barrière qui protégera l'espoir de la race royale contre les fureurs de la première prin-
cesse éclose. Alors, à rintérieur de la ruche, pendant deux ou trois jours, retentira ce chant de colère inassouvie que Virgile a si magnifiquement décrit :
... Jamqiie moranies Martius ille aerîs ratici canor increpat, et vox Auditur, fractos sonitus imitata tuharum.
— Je voudrais bien l'entendre, dit ma petite sœur.
— Et moi, reprit Fabbé Blanchet, j'espère ne pas Tentendre, car je ne voudrais pas que cette ruche s'appauvrît encore en jetant un quatrième essaim. En ce moment même, je le souhaite, les ouvrières délivrent de sa prison leur dernière reine et vont l'aider à détruire ses rivales.
— Et alors, qu'est-ce qui se passera?
— Alors, à la première matinée limpide et dorée, au moment où le soleil aura chassé de l'espace les dernières brumes, la princesse encore vierge s'élancera, suivie bientôt d'une troupe bruissante et folle de bourdons, pour accomplir son vol nuptial, aux profondeurs do l'azur. Elle en reviendra définitivement reine et mère de son peuple, prête à commencer sa tâche unique et magnifique, à pondre chaque jour deux ou trois mille œufs, qu'elle déposera
un à un dans les cellules vides. Elle ne connaîtra plus la joie de la lumière ni des fleurs, elle ne se reposera même pas pour manger ni pour dormir, et tandis que le travail de la ruche reprendra autour d'elle et grâce à elle, elle n'obéira plus qu'à l'infatigable instinct qui la pousse sans cesse vers de nouveaux berceaux.
— Quelle merveilleuse organisation I dit mon père.
— En effet, il n'y a point là autant d'efforts perdus ni de droits sacrifiés que dans les cités humaines, reprit l'abbé Blanchet. Il semble bien que l'homme soit fait pour vivre en société, comme l'abeiUe, et qu'il meure de la solitude, ainsi que font ces petites bêtes quand on essaie de les isoler. Mais il n'a pas encore su s'organiser d'une façon aussi parfaite, et il pourrait prendre chez elles des leçons de ce qu'on appelle le sens social. L'intérêt de la communauté, l'avenir de la cité, dominent tous les actes de l'abeille. Et, tandis que nous agitons encore le difficile problème des droits de l'individu et de ceux de la société, les abeilles paraissent l'avoir résolu harmonieusement, sans sacrifices exagérés de part et d'autre.
— -Il semble pourtant que l'individu ne compte
pas beaucoup dans la ruche? dit mon père.
— Il compte par les services qu'il rend, et qui sont nécessaires à tous. Cette satisfaction peut compenser bien des renoncements. Ce qui est douloureux dans nos sociétés humaines, ce n'est pas qu'un homme renonce à tel de ses droits en échange des services qu'il reçoit de la communauté, c'est que tant d'hommes ne trouvent aucune compensation pour ce qu'ils abandonnent, et se voient, vivant en société, plus malheureux, plus dénués, plus inutiles même, que s'ils vivaient seuls. Les abeilles, je le reconnais, prodiguent à l'intérêt de l'espèce les dévouements et les sacrifices. Les ouvrières, par exemple, ignorent les joies de l'amour et les gloires de la maternité. En revanche, elles sont assurées de trouver dans la ruche travail, nourriture, abri, protection et, ajouterai-je, la légitime fierté de se sentir utiles à la cité. Combien de pauvres diables parmi nous se contenteraient de beaucoup moins 1 Combien de nos frères en sont encore à réclamer le droit au travail, ou le droit à l'estime d'eux-mêmes!
— Le problème est moins facile pour nous que pour elles, dit mon père.
— C'est notre excuse, mon bon ami. Aussi je
ne prétends point dresser des responsabilités ni des condamnations, mais seulement tirer du spectacle de l'activité des abeilles quelques réflexions qui pourraient être utiles aux spectateurs.
— Et après que la reine a commencé de pondre, dis-je, qu'est-ce qui se passe?
— Eh bienl la vie régulière de la ruche reprend, le travail s^organise, les naissances se succèdent, le miel s'entasse dans les magasins : fervet ojms, dirait le poète. Puis, au bout de quelques semaines, sur un mot d'ordre venu on ne sait d'où, une colère s'emparera des ouvrières : elles se dirigeront vers les cellules où les mâles se gorgent de loisirs et de festins, et un massacre général les fera disparaître jusqu'au dernier.
— Voilà encore un beau respect des droits de l'individu 1 interrompit mon père.
— Hé 1 j'avoue qu'à ce moment l'intérêt de la cité l'emporte violemment sur celui du citoyen, dit en riant l'abbé Blanchet. Mais on ne saurait dire que nos petites ouvrières soient sans excuse. D'abord, il semble qu'elles veuillent corriger une erreur, au tout au moins un caprice exubérant de la nature, qui s'est plu à créer
environ un millier de mâles pour une seule reine à féconder. Si pénible que soit cette boucherie, elle apparaît comme absolument nécessaire au salut de la ruche, que l'énorme armée des bourdons met au pillage avec un cynisme sans merci. Et puis, — dussé-je passer pour un anarchiste ou un septembriseur — j'avoue que l'inconscience éhontéedeces bourdons ventrus, qui passent leur vie à festoyer, à sortir en bousculant les travailleuses, à rentrer ivres-morts, à salir la ruche et à sommeiller comme des soudards repus au fond des cuves à miel, m'oblige à regarder leur exécution comme un acte de justice un peu sommaire, mais méritée. Je ne puis m'empécher de songer que si quelque géant penché de bien haut sur nos cités humaines comme nous nous penchons sur celles des abeilles, y observait la troupe affairée, bruyante, des oisifs et des parasites qui s'engraissent du labeur d'autrui, sans apporter autre chose à la communauté que le scandale de leur paresse et de leurs vices, il s'étonnerait de ne pas assister de temps à autre à quelque opération de police comme celle que nous voyons dans la ruche... Il est vrai que la colère de l'homme n'accomplit pas la justice de Dieu, et que les
hommes ont raison de laisser à la Providence l'inévitable châtiment.
— La leçon des abeilles n'en est pas moins salutaire, dit mon père. Vous avez entendu, mes enfants, le sort qu'on réserve chez elles aux oisifs et aux inutiles?
Notre jeune âge était peu accessible à la pitié, et l'oisiveté n'avait jamais eu chez nous d'auréole. Nous étions donc tout disposés à trouver que c'était « bien fait », et notre cœur s'emplissait d'autant de mépris pour les bourdons que d'enthousiasme pour les vaillantes petites butineuses.
— Il y a pourtant une ombre à ce tableau do la cité harmonieuse et parfaite, reprit l'abbé. Que les chastes ouvrières, esclaves de leur tâche et de leurs vertus, soient sans indulgence pour les mâles, on le comprend sans peine. Mais elles ne paraissent pas avoir plus de pilié pour leurs propres sœurs. Jamais, au dehors de la ruche, elles ne se porteront aide ou secours. Que l'une d'elles soit blessée, mourante, sur le seuil même de la ruche, elles passeront sur son corps sans un geste de sympathie. Le travail les use vite, et les mille dangers de leurs excursions lointaines les ramènent souvent mutilées : cela
ne leur donne droit à aucune commisération, à aucune « retraite ». L'ouvrière impropre au travail est même expulsée hors de la ruche; la solitude et la mort sont toute sa récompense. Il est certain que l'intérêt de la cité, ici, ne se horne pas à g-ouverner : il tyrannise. Nos sociétés ne sauraient sacrifier à une idole aussi farouche.
— En effet, dit mon père, et, depuis les Spartiates, nous allons de plus en plus à l'encontre de pareilles pratiques. Nous ne noyons pas les mal venus, nous pensionnons les blessés, nous entretenons les infirmes et nous entourons de soins et de respect la vieillesse inutile. Gela nous encombre. Nous aurons sans doute, du fait de ces idées nouvelles, des sociétés de plus en plus alourdies d'un poids mort qui gêne leur fonctionnement. Mais nous sommes des hommes, et nous avons sous nos fronts des soucis que ne connaissent pas les petits cerveaux de vos abeilles.
— Tu parles d'or, mon ami. Je ne rêve pas, pour nos sociétés, d'un essor qu'elles devraient à un délestage aussi radical... Cependant, ici encore, avant de condamner mes petites bêtes, il faut réfléchir un peu. Il n'y a, chez les abeilles, d'autres souffrances que celles qui proviennent de l'inévitable usure du travail ou des acci-
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dents du dehors, des mille périls qui peuplent l'air, le froid, la pluie, les oiseaux : bref les misères inhérentes à la condition précaire des créatures. On n'y connaît point, comme parmi nous, toutes celles qui proviennent expressément d'une organisation défectueuse de la société elle-même. Si donc, à leur exemple, nous respections plus scrupuleusement les lois de notre vie et de notre activité, nous n'accumulerions pas les ruines sur lesquelles nous nous plaisons à voir pousser ces jolies fleurs : la « pitié sociale » et la « religion » de la soufrance humaine. Des gens prétendent que toutes nos misères sociales viennent de ce que les générations présentes sont égoïstes et ont le cœur dur. C'est possible, mais en vérité je crois que nous avons, au contraire, l'âme plus tendre et plus humaine que nos pères, et que le mal vient plutôt de nos intelligences que de nos cœurs. Si tant de ressorts grincent dans notre société, ce n'estpas que nous n'y mettions beaucoup d'huile : nous en versons tant et plus! C'est que les ressorts eux-mêmes sont faussés. Nous avons perdu les principes, voilà le mal. Il n'y a plus d'harmonie dans nos mœurs parce qu'il n'y a plus de règle dans nos esprits.
Une société, plus encore qu'un homme, ne vit pas seulement de pain, mais surtout de vérité. Nous ne referons pas la nôtre avec delà pitié et de la charité, et pas même avec de la justice, si nous ne Tavons refaite auparavant avec un Credo et un Syllabus. Excusez un vieux théologien qui a mis sa confiance, depuis quarante ans, dans les principes, et que le spectacle de la vie n'a jamais encouragé à la mettre ailleurs..
— Les principes sont sûrs, dit mon père, mais lointains. Les hommes sont pressés, ils vont au plus proche.
— Ils ont tort! Mais, pour en revenir à nos abeilles, nous voyons qu'elles portent, inscrite dans les plis de leur petit cerveau patient et solide, la loi de leur espèce : la conservation de la cité et son avenir, voilà la lumière qu'elles ne perdront jamais de vue. Elles pourront se tromper dans leurs expériences, mais elles ne donneront pas comme nous le spectacle d'êtres qui, oublieux de leurs propres lois, vivent au hasard. Et cela ne les empêche point, remarquez-le, de s'adapter aux circonstances, de modifier leur essaimage sous des climats nouveaux^ de plier leur art de bâtir aux formes diverses des abris qu'on leur donne, bref, de montrer toujours un
esprit prompt à s'accommoder du changement et de la nouveauté. Pas plus qu'elles, nous ne serions figés dans la routine pour garder soigneusement le souvenir de notre origine et de notre fin, pour avoir toujours présents à l'esprit la fraternité humaine, la loi morale, le devoir du salut, la justice future et le retour au sein du Père. Je dirai même qu'alors seulement nous connaîtrions le vrai progrès, car le progrès qui ne s'appuie pas sur une vérité acquise pour en étendre peu à peu le sens et la portée, n'est qu'une marche dans les ténèbres, dangereuse et décevante.
L'abbé Blanchet se tourna vers nous :
— Mes enfants, je vous demande pardon mille fois... Vous n'êtes pas venus ici pour que je vous offrisse le miel de mon éloquence, mais celui de mes abeilles... Entrez donc dans ma maison, où Vitaline aura préparé, je pense, ce qu'il faut.
Une fraîcheur exquise nous accueillit dans la salle à manger du presbytère. Les volets presque clos ne laissaient pénétrer que de légers rais de soleil, qui donnaient sur un alléchant goûter fleurissaient la nappe blanche, et caressaient un beau rayon de miel qui semblait leur avoir dérobé leur lumière.
D'humbles chaises s'ahgnaient aux murs. Audessus d'elles, sur la tapisserie sombre, s'étalait la collection de faïences de l'abbé Blanchet : une vingtaine d'assiettes rares, deux tablettes de Delft, et deux magnifiques plats italiens. Sur le buffet de chêne aux cuivres frustes mais étincelants, deux bocaux de vieux Rouen portaient, en lettres rouges sur leur grosse panse, l'un : A. Cichorij; l'autre : Eau de fleurs d'orange; tandis qu'un troisième, de Nevers, dans le goût japonais, disait : A. Sp. Ranar Celui-là m'était bien connu, et sa fameuse « Eau de grenouilles » fut une des meilleures et des plus durables mystifications qui planèrent sur ma jeunesse...
Nous nous assîmes autour de la table. Le lait, mousseux encore, coula dans les tasses^ et le miel répandit son or liquide sur les tranches de pain blanc, tandis que les petites butineuses qui y avaient enfermé pour nous tous les parfums de l'été bruissaient au dehors, emplissant de leur activité les belles heures dorées.
On frappa à la porte, et nous vîmes apparaître le bourdaloue noir, la figure rougeaude, puis toute la personne ample et joviale d'un ecclésiastique, qui s'arrêta sur le seuil en voyant notre compagnie. Nous nous levâmes, tandis qu«
Tabbé Blanchet allait au-devant de son confrère.
— Ah ! ah 1 certain curé, par Todeur alléché . . . dit il en riant. Eh bienl entrez, mon cher, on n'a jamais vu le presbytère de Saint- Vivent refuser une tartine de miel.
M. le curé d'Harny promena sur le festin commencé un regard complaisant et une main grassouillette :
— On se croirait ici dans la terre promise par rÉcriture à Abraham, Isaac et Jacob, dit-il, la terre où couleraient le lait et le miel. . .
— Eh bien ! soyez plus heureux que Moïse, et entrez-y.
La route depuis Harny était longue, et M. le curé avait escompté la récompense. Il la savoura bientôt avec un visible plaisir.
Une assiette de fruits circula. Quand elle fut vide, mon père la prit avec précaution pour me la montrer.
— Connais- tu ces assiettes-là, petit? dit-il. L'abbé Blanchet a toutes les coquetteries. Il nous sert à goûter dans du Ne vers de la fin du siècle dernier. Cela date de 1789, comme tu peux voir.
Un décor vert et jaune, assez grossier, mais non sans caractère, représentait une bascule faite d'une grosse poutre. Sur l'extrémité qui
s'enlevait en Tair, une crosse et une épée symbolisaient le Clergé et la Noblesse. Sur l'autre, au bas. l'humble bonnet du Tiers l'emportait à lui seul, justifiant la légende : Nous jouons de malheur : le plus fort l'emporte.
L'abbé Blanchet avait sorti du buffet deux autres assiettes et me les montrait. Un cénotaphe ornait l'une, portant : A Mirabeau, la nation reconnaissante élève ce tombeau. Et sur l'autre un croquant dansait, tenant une banderole qui flottait au-dessus de son enthousiasme : Vivre libres ou mourir !
Tandis que je les examinais, mon père disait :
— Je voudrais qu'un collectionneur malin se fût donné pour tâche de rassembler l'histoire de France sur porcelaine depuis une centaine d'années. Ce serait, j'imagine, assez amusant et instructif. Les Français ont toujours aimé h fixer sur la vaisselle l'image de leurs idoles et le souvenir de leurs enthousiames, sans doute parce que sa fragilité répondait assez bien à la courte durée des unes et des autres. Le marbre est trop solide pour un peuple volage comme le nôtre. Et il semble moins sacrilège de briser une assiette qu'une statiK). Toutefois, mon petit, ne
t'autorise pas de cette parole pour casser celleci, ajouta-t-il en retirant l'assiette de mes mains imprudentes.
Puis il reprit :
— Vivre libres, ou mourir! La voilà bien aussi, la piperie des mots, que l'abbé nous signalait tout à l'heure. Ce bon paysan, qui ne réclamait en somme qu'un peu moins de vexations et un peu plus de pain blanc, à quels crimes, à quelles folies et à quels déboires ne l'a-t-on pas mené avec ce mot de Liberté 1 Et où ne mènerait-on pas ceux d'aujourd'hui avec un ou deux autres vocables aussi magiques? Nous sommes un peuple d'idéologues, qui prend les idées pour des réalités aussi facilement qu'un enfant prend la lune pour un fromage. Avec l'idée de Liberté, nous nous laissons opprimer docilement; avec l'idée de Progrès, nous acceptons qu'on nous mène au hasard; l'idée de Démocratie nous fait encourager souvent les instincts les plus bas et les appétits les plus vils ; et le peuple croit à sa Souveraineté, qui se fait chaque jour l'esclave d'ambitieux habiles à l'asservir. Notre sens pratique ne nous sauve pas, comme d'autres peuples, des idées dangereuses. Et c'est bien vrai, ce que disait l'abbé : quand l'obscurité et
la confusion sont dans nos cerveaux, nous sommes perdus, rien ne nous ferait marcher droit. C'est pourquoi vous me voyez souvent, mes enfants, m'efforcer de vous prémunir contre le mensonge des mots et le mirage des idées, et de vous persuader qu'il n'y a que les faits qui comptent.
Ma mère avait gardé le silence jusqu'alors. Mais la dernière observation de mon père, en menant tout à coup la discussion au seuil d'un domaine qui lui était familier, avait touché au vif de ses pensées et de son cœur. Sa réserve de femme céda devant ses droits de mère :
— Vous avez raison, mon ami, d'agir ainsi, dit-elle. Mais moi, je crois devoir prémunir aussi mes enfants contre le respect des faits. Ils ne l'auront que trop facilement, étant de ceux qui verront le monde et la société du bon côté. J'estime qu'ils devront juger les faits au nom de leurs idées. Et je ne veux pas qu'un optimisme inconscient, qui ne serait qu'une forme de Tégoïsme, leur fasse trouver a priori que tout est pour le mieux dans la meilleure des sociétés.
Le curé d'Harny, qui n'avait pourtant pas tenu le haut bout de la table au festin d'ici-bas,
était satisfait cependant des quelques miettes qu'il avait pu y glaner. Il toussota légèrement, et dit :
— Ce sont des sentiments fort généreux, madame, que vous venez d'exprimer là. Mais ne craignez-vous pas qu'ils ne fassent de vos fils des révolutionnaires ?
Il avait émis le mot doucement, de deux lèvres arrondies qui essayaient d'en atténuer les arêtes. Ma mère le prit avec calme, et ses beaux yeux noirs demeurèrent levés et fiers tandis qu'elle répondait :
— Des révolutionnaires? Mon Dieu 1 Monsieur le curé, ce n'est pas cela qui me fait peur. J'aurais plutôt peur qu'ils fussent seulement des satisfaits. Je ne donne pas à mes fils des sentiments creux : je leur donne^ moi aussi, des faits. Autant que je puis, je leur montre les hommes tels qu'ils vivent et les choses telles vont. Je ne les élève pas uniquement pour ce qu'on appelle « le monde », c'est-à-dire pour une caste à peu près fermée à tout ce qui ne vit pas comme elle ou pour elle. J'élargis de mon mieux leur horizon. Si, à vingt ans, ils deviennent des révolutionnaires^ ce ne sera pas ma faute, ce sera celle du monde tel qu'ils
rauront trouvé. Je ne le souhaite pas, certes, et toute mon ambition serait de faire d'eux des hommes sains, droits, utiles aux leurs et au pays. Mais pourquoi voulez-vous que je l'appréhende ?
— C'est bien dit, madame ! approuva l'abbé Blanchet. Le malheur de la France, c'est que ses révolutionnaires n'ont été jusqu'à présent que des idéologues, des brouillons sentimentaux, ou des ventres creux. Vos enfants ne seront ni l'un ni l'autre. Ils auront reçu de leur père un ferme attachement à quelques principes sûrs : les droits de Dieu, les droits de l'homme, les nécessités sociales. Ils auront connu par vous l'inquiétude de la justice, l'ardente charité qui souffre dès que souffre un membre du Christ, et le désir passionné d'une société meilleure. Ils auront le cerveau solide, le cœur large, et j'ajoute l'estomac plein : M. le curé d'Harny peut se rassurer : toutes les conditions sont réunies pour faire de bons révolutionnaires...
— Je suis tout rassuré, mon cher confrère, et je n'ai plus qu'à dire : Heureuse jeunesse, qui reçoit de tels enseignements et de tels exemples ! Si votre génération vous ressemblait, mes chers
enfants, elle nous ferait bientôt, je n'en doute pas, une France plus unie et plus heureuse.
— C'est ce que nous espérons tous, dit l'abbé Blanchet. Et c'est ce qu'ont bien vu ces bons parents : il faut élever les enfants d'aujourd'hui pour la société future. Celle d'à présent, divisée contre elle-même, paraît condamnée à périr. Vous êtes dès maintenant, mes chers petits, les ouvriers de celle qui viendra la remplacer. Peutêtre ne la verrez-vous point réalisée, cette cité future : l'essentiel est qu'elle existe déjà dans vos âmes. Édifiez-la solidement en vous-mêmes, sur la pierre d'angle qui seule peut la porter, le Christ, et avec le ciment qui seul peut la maintenir debout, le respect et l'amour mutuels de tous les hommes en leur Père commun. Puis elle rayonnera invinciblement autour de vous, dans vos paroles et dans vos actes. L'exemple sera votre grande force. Vous serez dans le pays les plus droits, les plus justes, les plus actifs, les meilleurs. Tandis que nous nous évertuons à maintenir péniblement le Christ au fond des âmes, votre tâche à vous sera de répandre son esprit au dehors, dans toutes les relations sociales. Vous substituerez peu à peu aux mots les réalités. Vous n'appellerez point liberté un joug
écrasant de servitudes économiques et de tyrannies politiques. La démocratie sera pour vous autre chose que l'attrape du bulletin de vote. Au lieu de décréter une égalité chimérique, qui engendre plutôt la guerre que l'harmonie, vous fonderez sur une fraternité réelle tout ce qui peut exister d'égalité entre les hommes ici-bas. Et vous appellerez la Justice pour garder les portes de la cité...
L'abDé Blanchet s'arrêta un instant. Il nous regardait avec des yeux pleins de lumière et d'amour. Il reprit :
— Vous portez notre avenir dans vos cœurs, mes chers enfants. Ne vous attardez pas dans la société présente. Les indulgences qu'elle a pour vous ne doivent pas vous fermer les yeux. Elle n'a guère de bon que ses inquiétudes, ses remords, son attente fiévreuse de quelque chose de meilleur. C'est une moribonde qui se retourne sur sa couche en disant comme le poète : « De la lumière, de la lumière 1 » Laissez donc les morts enterrer leurs morts, et soyez dès à présent des hommes de demain. Loin des égoïstes, qui veulent conserver à leur profit un monde condamné; loin des démolisseurs, qui veulent faire table rase devant leurs instincts et
leurs convoitises, vous édifierez la société fraternelle qui sortira un jour de l'ombre de vos cœurs, comme la société chrétienne sortit de l'ombre des Catacombes...
L'abbé Blanchet se leva, murmura de courtes grâces, et mit sur nos fronts, l'un après l'autre, un baiser de ses lèvres pâles, qui tremblaient un peu.
— Voilà de beaux enfants pour le Christ et pour la France, répétait-il doucement, parmi la chanson de ses abeilles.