DIVERSES ÉCOLES
Je ne trouve pas dans ma mémoire de souvenirs bien nets qui se rapportent au temps où l'on m'apprit à lire. Ce soin incomba, paraît-il, à une « demoiselle » pâle et minable, que l'on faisait appeler chaque fois qu'il y avait une instruction à commencer chez nous. Ma mère estimait pouvoir employer plus utilement la demiheure quotidienne qu'elle eût consacrée — avec joie, je pense — à cet humble office, et trouvait ainsi l'occasion de faire une charité tout en vaquant à une autre. Mlle F... mourait toujours de faim.
Il paraît que je donnai beaucoup de mal à mon institutrice, et que je mis plus de six mois à lire couramment. C'est possible, et aucune sotte vanité ne me fera contester une tradition aussi bien établie. Je veux marquer seulement que la tradition ne fait, sur ce point, aucune
différence entre mes frères, mes sœurs et moi : il est notoire qu'il nous fallut à tous six à huit grands mois pour pouvoir nous aventurer seuls dans la Semaine de Mlle Julie ou les Vacances du petit Robert. Mais laissons do côté ce point d'histoire. J'aurais scrupule à essayer de me justifier aux dépens de la mémoire d'une pauvre fille qui, après tout, ne faisait que son devoir, le premier devoir de l'homme étant de manger du pain.
Malgré ce long commerce que nous eûmes ensemble, je ne me souviendrais peut-être guère aujourd'hui de Mlle F., si je ne l'avais revue à l'œuvre, quelques années plus tard, avec ma sœur cadette. Et je me dis bien que c'est là une ingratitude sombre, quand je songe au trésor inépuisable de jouissances ou de consolations que j'ai tirées des livres, au cours de ma vie : trésor dont l'humble fille avait mis la clef entre mes mains. Mais la reconnaissance humaine, plus encore que l'amour, mériterait qu'on la représentât avec un bandeau sur les yeux : nous acceptons en aveugles tout le patrimoine de sagesse et d'expérience que nous transmettent les générations qui nous précédèrent, et chacun de nous à son tour croit découvrir seul le monde, la science et la vertu...
Quoi qu'il en soit, lorsque ma rêverie remonte jusqu'à ces lointaines années, ce n'est pas dans l'auréole de sa mission sublime que m'apparaît Mlle F..., c'est comme une pauvre ombre affamée, à qui les biscuits et le verre de vin que ma mère faisait apporter vers la fin de la leçon devaient certainement tenir lieu de déjeuner. J'avais remarqué — les enfants sont impitoyables — que l'arrivée de ces biscuits dans la salle d'études était le signal de la fermeture des livres, et que les jours où ils tardaient à venir la leçon s'allongeait, s'allongeait d'une façon que je jugeais inconvenante. Donc, un matin que ma petite sœur voulait en finir promptement, à cause de certaine sortie qu'on lui avait promise, il y eut entre nous un conciliabule secret, où je m'engageai, en échange du prêt d'un tambourin, à la faire libérer avant l'heure. A dix heures moins dix, je me glissais vers la cuisine, et d'un air d'autorité :
— Dépêchez-vous, Denise, dis-je, Mlle F... réclame ses biscuits.
Le stratagème eut trop de succès pour que je ne fusse pas encouragé à le répéter plusieurs fois. Tout le monde y gagnait : ma sœur, quelques minutes de récréation, et moi, quelque avantage
dont j'avais fait au préalable la condition de ma démarche auprès de Denise. Seule, la réputation de Mlle F... n'avait rien à y gagner. Ma mère finit par être avertie de la manœuvre, et je fus grondé sévèrement. Je dois dire que la raison de la punition, si clairement que ma mère essayât de me la faire comprendre, n'entra guère dans mon esprit. Mon Code de la délicatesse et du tact n'avait pas encore tant de chapitres.
A huit ans, malgré mes débuts difficiles, j'étais un grand dévoreur de livres. Si l'on s'apercevait un moment que Pierrot avait disparu, on pouvait être certain de le dénicher dans quelque coin tranquille, étendu par terre à plat ventre, les coudes repliés et le nez sur un livre. Mais, à part quelques fables, un peu d'histoire sainte, de l'écriture, et une grande mappemonde sur laquelle je suivais avec le doigt des voyages imaginaires, je n'avais encore goûté de l'arbre de la science que des fruits aimables et faciles, ceux que, au long du chemin, mon père ou ma mère abaissaient jusqu'à portée de ma main. Heureux temps I Mes parents semblaient être les maîtres de ce grand jardin du monde où je promenais au hasard mes yeux ravis d'enfant. Ils en avaient les grandes et les
petites clefs ; il n'existait pour eux ni mystères ni prohibitions. Adam et Eve dans le Paradis n'avaient pas plus d'empire sur les êtres et les choses. Quand, las de jouir, je commençais à vouloir comprendre, ils pouvaient m'expliquer tous les secrets de la terre et du ciel, comment les étoiles brillent et comment les fleurs poussent, et les merveilles du labeur humain aussi bien que celles du gouvernement divin. A mon étonnemënt inépuisable, qu'un rien tour à tour apaisait et renouvelait, ma mère répondait avec une indulgence, mon père avec une science, toujours prêtes. Je n'en suis point surpris, s'ils y trouvaient le plaisir que je prends moi-même aujourd'hui à satisfaire ce premier essor de l'universelle curiosité chez les enfants que je rencontre. Je regrette seulement que cet essor ait été si courte pour moi comme pour tant d'autres, et brutalement muré par ce qu'on appelle les « études sérieuses », cette prison de l'intelKgence où il faut, paraît-il, envoyer les enfants vers l'âge de huit ans.
Car je demande à tous les gens de bonne foi si l'enfant n'apporte pas plus de « sérieux » dans cette grande enquête scientifique et métaphysique qu'il commence d'instituer vers cinq
OU six ans, et qu'il poursuit avec une ardeur candide auprès de l'ignorant comme du savant, que dans ces études régulières où Ton impose à son esprit une science toute faite, rigide et sans attrait, laquelle d'ailleurs, le plus souvent, ne s'y adapte pas mieux que le chapeau de son papa ne fait à sa petite tête, quand il s'en coiffe pour faire le plaisant? S'il ne montre pas, dans ses pourquoi et ses com.ment (qui vont souvent, d'instinct, au cœur de l'être) je ne sais quelle fièvre de savoir, touchante et sacrée, qui tombe dès qu'on le met devant ses cahiers et ses livres ; et si vraiment, quand nous négligeons cette curiosité naturelle de l'enfant, ou n'y répondons que par des fins de non-recevoir, des manuels et des pensums, nous n'allons pas à l'encontre de ses meilleures dispositions et de ses plus clairs intérêts? Sans doute, il est bon de régler cette fougue de savoir et d'aider cette raison capricieuse, enivrée de son premier vol, à retrouver ses propres lois; et c'est à quoi une discipline est nécessaire. Mais former un esprit n'est pas lui imposer un moule artificiel qui presque toujours le déformera; c'est l'aider à se développer suivant ses ressources propres et les grâces naturelles que le Créateur voulut bien
mettre en lui. Qui pourrait affirmer que les méthodes rigides et uniformes, appliquées dès le premier âge, n'entravent pas ce développement plus qu'elles n'y aident, et que dans le temps où nous considérons avec horreur la barbarie des Chinois qui torturent, au nom d'une fausse idée de la beauté, les pieds de leurs petites filles, nous ne pratiquons pas sur le cerveau de nos enfants des contraintes et des mutilations plus stupides encore?
Je sais pourtant les raisons — mauvaises mais toutes -puissantes — auxquelles mes parents cédèrent comme tant d'autres lorsqu'ils m'envoyèrent, vers mes huit ans, au cours de Mlles Duret. Ma sœur aînée fréquentait déjà ce temple de l'orthographe et du bon style. C'était une grande table verte, autour de laquelle deux ou trois petits garçons comme moi venaient s^asseoir au milieu d'une quinzaine de fillettes, pour parvenir au terme d'une dictée sans trébucher dans tous les pièges des partic^es, et pour se rompre l'esprit, sur quelque fable de La Fontaine ou de Florian, aux mornes chinoiseries de l'analyse grammaticale ou logique. Il y avait aussi une pluie de petits jetons blancs et rouges adroitement distribuée par une per-
sonne grisonnante, aux gestes menus et vifs, au visage assez avenant, qui entretenait avec force pastilles les faibles restes d'une voix fatiguée. Parfois, distraite, elle croyait prendre un jeton dans sa boîte à pastilles. Un rire étouffé fusait çà ou là, se répandait de proche en proche autour de la table. Mlle Duref le laissait courir, et quand il arrivait jusqu'à elle :
— Eh bien! mes enfants, qu'y a-t-il? Je jette mes pastilles? Alors tout à l'heure il faudra que je suce mes jetons, voilà!
Les rires jaillissaient librement. Les mamans elles-mêmes, levant leur crayon de notes, se désaltéraient un instant à cette source fraîche et sonore. Mlle Duret savait la nécessité de faire surgir quelques oasis dans le désert de l'analyse.
Le cours n'avait lieu que deux fois par semaine. Mais des leçons et des devoirs remplissaient les intervalles, et me demandaient un travail régulier de plusieurs heures chaque jour. J'étais déjà la proie d'un programme et d'une méthode. L'enfance heureuse et libre était terminée, qui fait son miel de toute chose, comme le poète. L'engrenage sans fin des études et des concours m'avait saisie dont les rouages
impitoyables allaient pendant près de vingt ans laminer, forger, façonner mon cerveau docile. J'allais désormais apprendre la vie dans les livres et connaître l'univers sous l'aspect d'une immense idéologie.
Aussi ne m'étonné-je pas qu'aujourd'hui encore j'aie tant de peine à la prendre telle qu'elle est, et que les faits me blessent toujours comme s'ils ne pouvaient entrer dans les cadres de mon cerveau. Je suis un vieil endurci de l'analyse logique : je continue d'en faire sur la vie, cette grande fable à cent actes divers, au lieu d'en goûter directement le charme et d'en tirer tout bonnement la sagesse cachée.
Je crois superflu de dire que toutes ces belles réflexions ne me vinrent que plus tard, et que, si j'ai gardé un souvenir très net de l'ennui que distiUa sur ma jeunesse l'analyse logique, je n'en étais pas moins persuadé qu'il fallait en passer par là pour devenir un homme. L'enfant croit volontiers que tout le monde fréquente à la même école et apprend la vie de même façon. Il réduit les difî'érences sociales aussi facilement qu'il rapproche les distances géographiques ou les perspectives historiques. J'avais pourtant passé l'âge où le temps comme l'espace nous
MÉMOIRES D'UN PETIT HOMME 4a
paraissent si grands, quoique nous les fassions si petits. Je ne demandais plus, quand mon père déployait une feuille de Tétat-major, qu'on m'y montrât à la fois Trouville (où j'avais passé une saison à cinq ans), Pékin, dont je connaissais le palais d'été, et Saint-Aignan, notre résidence estivale. Je ne demandais plus à ma grand'mère, qui me semblait si vieille dans son fauteuil, si elle avait connu les Philistins. Bien plus, je possédais déjà, sur la diversité des mœurs humaines et les variations de la pédagogie à travers les âges, des informations particulières, qui m'eussent permis de juger de haut mes études et mes méthodes. Je les devais à mon oncle Élie, un frère très aîné de mon père, excellent homme qui avait donné sa vie et son cœur à l'archéologie, et auquel l'archéologie en retour avait donné un esprit fertile en rapprochements ingénieux, une humeur indulgente et des mœurs d'une grande douceur.
Il habitait dans la même maison que nous, avec une vieille domestique, beaucoup délivres, des collections diverses et une poussière abondante, qu'il ordonnait qu'on ne troublât point. 11 descendait souvent à notre table, et moi j'avais le droit, quand je m'ennuyais, de monter
chez lui le soir, une demi-heure avant le dîner. Nous étions d'excellents amis. Il trouvait en moi un gamin curieux, un touche-à-tout suffisamment respectueux et pas trop maladroit, un auditeur jamais las d'écouter ou de questionner, qui l'aidait le soir à rafraîchir un peu son esprit tout poudreux d'un long commerce avec les choses mortes. Je trouvais en lui un conteur inépuisable (à dix ans je connaissais mieux ÏOdysséeque la Bible) et un savant qui avait l'art de mettre sa science à ma portée sans paraître la rabaisser. Les enfants distinguent fort bien si on les traite en gamins ou en hommes. Il me parlait comme à un petit savant futur, et j'en concevais une fierté qui doublait mon plaisir. Il n'était pas jusqu'à ses boutades qui ne piquassent ma réflexion et n'éveillassent en mon cerveau toutes sortes de doutes salutaires et de troubles féconds. Il en était coutumier, le cher homme ; car par un contraste bizarre cet esprit si amoureux de précision et d'exactitude pour les choses du passé n'appliquait à celles du présent que le paradoxe et la fantaisie. Peutêtre lui paraissaient-elles beaucoup moins importantes, n'étant pas encore objet de science, et l'originalité de son caractère, peu enclin à
suivre ropinion commune, se donnait alors libre carrière. Ma mère craignait un peu, je crois, l'influence troublante des jugements de l'oncle Élie sur la formation de mon jeune esprit, car souvent, lorsque je descendais de chez lui, elle m'interrogeait sur notre conversation et en reprenait au besoin quelque chapitre pour le mettre au point d'une morale plus traditionnelle ou d'une philosophie moins « singulière » . L'oncle Élie m'apprenait par exemple la générosité d'âme de la façon suivante. Un soir que je revenais du lycée avec une place de septième seulement — tout à fait contraire à mes habitudes — en exercices français, le dialogue suivant s'étabKssait sur le genou de l'oncle Élie, dans le cabinet tapissé de vitrines et de bibliothèques :
L'oncle Eue. — Et quelle place rapportonsnous aujourd'hui, Monsieur le phénix de la sixième B?
Moi, taquinant le camée antique qui pend au gilet de l'oncle Elie. — Septième.
L'oncle Élie. — Septième? J'ai bien entendu? A la bonne heure, mon garçon. Tiens ! voilà vingt sous pour cette bonne action.
Moi, très digne. — Ce n'est pas la peine de vous moquer de moi.
L'oncle Élie. — Je ne me moque pas, Monsieur. Je vous félicite au contraire d'avoir pour une fois laissé la place à ce pauvre Martin.
Moi. — Mais ce n'est pas Martin qui est premier, c'est Dubourg.
L'oncle Élie. — Oui, Dubourg, c'est ce que je voulais dire.
Je lève les yeux sur l'oncle Élie, qui a l'air parfaitement sérieux. J'examine son camée, dans le silence, avec un intérêt croissant. Enfin, en rougissant, car je n'ai pas ma conscience avec moi, je dis :
— Alors... c'est bien, ce que j'ai fait?
— C'est très bien. Le spectacle de la générosité dans la victoire est un des plus nobles que l'homme puisse donner à ses semblables.
Puis nous parlons d'autre chose. Quand je quitte l'oncle Élie, j'ai la discrétion d'oublier la pièce de vingt sous sur le coin d-u bureau. Je ne suis pas encore sûr que sa morale vaille mieux que la mienne. Mais l'idée a germé. Revenu chez mes parents, je ne suis plus embarrasse du tout pour annoncer ma place de septième.
— J'ai voulu laisser ce pauvre Dubourg être le premier, dis-je d'un ton dégagé.
Ma mère me regarde avec surprise. Je sou-
tiens mon dire d'un visage impertinent. Ma mère y voit une fanfaronnerie insupportable, et, sévère :
— Mon ami, dit-elle, je n'aime pas qu'on s'excuse en faisant mine d'une générosité qu'on n'a point eue. Tu voudras bien te passer de plat sucré ce soir, n'est-ce pas? Je ne te punis pas à cause de ta place, tu m'entends bien, mais à cause de la sotte raison que tu viens d'inventer pour la faire accepter.
Le soir, je n'avais justement pas faim de gâteau : on savait que de temps à autre mon appétit tombait brusquement au dessert. Mais quand ma mère vint me dire bonsoir, je ne pus m'endormir sur ce doute affreux.
— C'est l'oncle Élie qui m'a dit que j'avais bien fait, sanglotai-je.
Ma mère comprit, et remit les choses au point dans une juste conciliation de la morale du sacrifice avec celle de Fefïort personnel. Ce n'était pas la première fois qu'elle avait à déraciner la folle avoine qu'on semait en moi là-haut, et qui menaçait de lever un peu vite.
Mais je ne veux pas me laisser mener hors de mon sujet par l'attrait de cette figure aimable et singulière, intimement mêlée à toute mon
enfance, et qui reparaîtra assez souvent dans ces pages. J'ai dit que j'étais redevable à mon oncle Élie de notions de pédagogie comparée qui m'eussent permis de ne pas croire aveuglément à la vertu éducatrice de l'analyse logique. En effet, parmi les images du passé que son érudition complaisante évoquait pour moi, il y avait beaucoup d'histoires d'écoles ou d'écoliers. L'aventure du jeune Spartiate dont un renard dérobé lacérait la poitrine pendant qu'il était sur son banc de classe, jusqu'à ce que le maître le vît défaillir et rendre avec son sang sa petite âme stoïque et obstinée, transportait mon imagination vers d'autres maîtres, d'autres écoles et d'autres exercices que Mlle Duret, son tapis vert et ses dictées à participes. Mon frère aîné, qui avait l'honneur d'être au lycée, et en troisième, en un temps où mes boucles tardives me confondaient encore dans le troupeau de fillettes de Mlle Duret, me dépeignait parfois avec admiration les mœurs des grands rhétoriciens et philosophes de Saint-Louis; mais je n'y retrouvais aucun trait qui me rappelât la jeunesse studieuse d'Athènes réunie autour de Gorgias, de Socrate ou de Platon.
Encore tout cela était-il le passé : un passé
qui s'en allait rejoindre, par des frontières indécises, le domaine si vaste des choses auxquelles l'enfant ajoute foi, sans être sûr qu'elles aient existé ; et je ne songeais pas beaucoup à le rapprocher des réalités de mon existence quotidienne. Mais, sans m' aventurer si loin à la suite de l'oncle Élie, j'avais, pour ainsi dire sous la main, des comparaisons vivantes et frappantes, dont tirer la conclusion n'était qu'un jeu. Les enfants pauvres que je fréquentais dans mon quartier, avec ma mère, me laissaient voir qu'ils n'apprenaient pas la vie comme moi. Sans doute, on me montrait leurs cahiers d'école, et ils ressemblaient terriblement aux miens. Mais enfin il ne m'échappait point que les cahiers et les livres, si importants dans ma vie, ne comptaient guère dans la leur; qu'ils n'étaient pas punis comme moi pour un devoir mal fait ou escamoté; qu'ils manquaient l'école pour un oui ou pour un non, et qu'ils en étaient quittes bien vite, à un âge où moi j'entrerais seulement au grand lycée, pour un cycle sans fin de classes, d'examens, de diplômes... Je voyais encore bien d'autres choses, de ces yeux d'enfant qui semblent accumuler distraitement des impressions et des images, comme une
matière sur laquelle leur faculté de jugement viendra s'exercer plus tard. Je voyais que mes petits amis, moins savants que moi peut-être (car je découvrais des fautes d'orthographe dans leurs cahiers, et je gardais pour moi ma découverte, par une sorte de pitié magnifique, jusqu'à ce que nous fussions dans la rue, où je m'empressais d'en faire part à ma mère), étaient en revanche beaucoup plus débrouillés, plus experts en toutes sortes de choses pratiques, et qu'ils possédaient notamment, dans leurs relations avec le monde des êtres et des réalités extérieures, qui si souvent m'effrayaient ou m'intimidaient, une expérience, une audace et, pour tout dire, une maîtrise dont je demeurais stupéfait.
La morale de tout ceci, que je dégageais encore assez mal — car le sens du mystère et le commerce habituel des êtres imaginaires laissaient encore peu de place dans ma petite tête à l'esprit critique — la vie se chargeait parfois de me la faire entendre. Je me rappelle une de ces circonstances que je noterai au passage : non pas qu'elle soit plus frappante que cent autres ; mais elle me permettra d'introduire ici une petite silhouette qui trottine devant mes yeux
depuis que j'ai commencé de remuer ces souvenirs, et ce me sera comme un devoir très doux de reconnaissance. André Chevallier — huit à neuf ans, tel que je le vois en ce moment, une tête blonde, avec des yeux bleu clair et une bouche de rien du tout dans une peau blanciie et douce; et sur ce visage de petite fille je ne sais quel sérieux, quelle décision, quel air d'en savoir beaucoup plus long que moi, qui m'imposait une sorte de respect. Élevé par des femmes (il n'avait plus que sa grand'mère impotente, une mère vaillante mais maladive, une sœur et un petit frère) avec moins de laisseraller que la plupart de ses pareils, il avait des manières moins libres — ce qui m'intimidait moins, les mains plus propres — ce qui diminuait les distances, et plus de reconnaissance des jouets que je lui abandonnais — ce qui flattait mon amour-propre. Je l'aimais vraiment un peu. On me rappelait souvent, à titre d'encouragement ou de reproche, la blancheur immaculée des pages de ses livres d'école, le soin qu'il avait de ses menus objets familiers, et divers traits de sa petite existence déjà précieuse aux siens, qui me pénétraient en eff'et de l'idée qu'André était beaucoup plus « raisonnable »
que moi. Je dois dire d'ailleurs que, à peine cette constatation sincèrement faite, je ne sais quel malin esprit surgissait au fond de moi qui me disait : « Eh 1 qu'as-tu besoin d'être raisonnable 1 » accompagné d'une envie folle de faire quelque bêtise immense... C'était ma manière de me tenger de la supériorité irritante d'André; il ne serait pas capable, lui, d'une bêtise aussi retentissante, il aurait peur...
Donc, un jeudi de congé qu'André Chevallier se trouvait seul avec sa grand'mère et sa sœur, la pauvre femme, souffrante déjà depuis plusieurs jours, vint à être prise d'une syncope. André s'empressa autour d'elle, ouvrit la fenêtre, courut appeler la concierge (son ennemie intime, pourtant 1); bref, fit preuve d'une âme ferme, égale aux pires surprises du sort. Une heure plus tard, la grand'mère revenait à elle. Mais elle avait le visage tout pâle, la voix toute faible : André la jugea bien malade. Que faire? Si maman se mettait à la soigner au lieu d'aller travailler dehors, qui gagnerait de l'argent pour les faire vivre tous? Il réfléchit un instant; puis prenant sa sœur par la manche, il l'attira dans le cabinet voisin.
— Marie, dit-il, grand'mère est mieux. Tu
vas rester avec elle. Moi, je vais aller chercher Mme Poucet pour la soigner.
Mme Poncet était une parente un peu aisée qui n'avait pas d'enfants. Elle habitait très loin, en plein Paris, dans le quartier de la Bourse. André prit six sous dans un tiroir, se glissa à petits pas vers la porte, descendit l'escalier quatre à quatre, et arriva au coin du boulevard juste à temps pour voir déboucher un omnibus qu'il connaissait bien. Il fit signe au conducteur, escalada de ses petites jambes toutes les marches jusqu'à l'impériale, et s'assit au bord de la banquette, une main sur la rampe et l'autre sur ses six sous. Il guetta bien les noms des rues quand on eut passé l'eau, et dès qu'il vit « Rue Montmartre », dégringola, se fit arrêter, demanda au premier agent la rue Paul- Lelong. Une heure plus tard, il ramenait par un autre omnibus Mme Poncet, qui s'installait au chevet de la grand'mère.
Quelques jours après, j'entendis raconter l'histoire à table, et je vis mes parents admirer comme il convenait la présence d'esprit, l'intrépidité touchante dont mon petit ami avait fait preuve en la circonstance. Je demeurai très frappé de ce récit. J'avais moi aussi une grand'-
mère^ qui n'était pas bien portante ; j'avais pris déjà avec maman ou ma bonne des omnibus qui allaient très loin, dans un Paris inconnu, effarant et dangereux... Et voilà qu'on admirait André Chevallier d'avoir fait une chose qui m'eût valu, à moi, si quelque démon plus endiablé que les autres m'eût poussé subitement, au moins huit jours de pain sec et de visages sévères... J'y pensai longuement et non sans de secrètes inquiétudes. Me permettrait-on, par hasard?... Et si l'on me permettait, serais-je assez brave?... Je trouvais bien, entre la situation d'André et la mienne, de nombreuses différences, qui m'aidaient à écarter le problème un instant. Mais il revenait à la charge le lendemain, et il me fallait forger de nouveaux arguments pour en venir à bout. Enfin, après une semaine, comme il me tourmentait encore, je résolus d'en être quitte avec ce fâcheux une bonne fois. Je profitai d'un moment où j'étais seul avec ma mère pour amener la conversation sur mon petit ami, et alors, à brûle-pourpoint, je demandai :
— Eh bien! maman, je suppose que ma grand'mère soit malade, et que vous ne soyez pas là, ni papa, ni personne, personne... Est-ce que
VOUS seriez contente que je fasse comme André Chevallier, vous savez. . . ?
Ma mère regarda son petit bonhomme, et vit dans le fond de ses prunelles anxieuses que quelque chose avait travaillé là, depuis huit jours, qui demandait plus qu'une réponse banale. Elle avait sur les lèvres, j'en jurerais, le distinguo prudent qui devait fermer cet horizon à mon esprit d'aventure. Que de mères, n'obéissant qu'à l'idée jalouse de protection et de défense qui est comme le premier geste de l'instinct maternel, auraient grondé leur chéri d'avoir seulement pu concevoir pareille pensée I La mienne avait une âme plus ferme, et un sens plus profond de l'éducation. Elle me regarda bien fort, pendant qu'elle disait :
— Mais ouil je serais contente d'avoir un petit garçon qui fût déjà un homme, comme André.
Je levai les yeux sur elle à mon tour, car je ne voulais pas en croire le seul son de sa voix.
— Bien sûr, vous ne me gronderiez pas? dis-je.
— Mais non, mon petit homme î
Peut-être direz-vous que ma mère avait pensé que le cas ne se présenterait guère. Mais vous
ne m'empêcherez pas d'admirer quand même le courage de ce oui, et de sentir toute la reconnaissance que je lui en dois.
Car vous ne sauriez croire ce que cette parole fit naître en moi. Je me vis aussitôt allant chercher un omnibus tout seul, me laissant conduire très loin dans un dédale de rues inconnues, sans petits cailloux pour jalonner ma route, sans autre chose pour moi que ma tête et ma langue... Et je connus que je n'avais pas le cœur intrépide de mon ami André... Pourtant, il avait huit ans, et moi tout près de neuf. Et maman me le permettait! J'eus honte de moi-même. Je n'étais pas encore un homme. Désormais, j'en serais un.
Ce fut une joie pendant plusieurs jours — la première joie que je cachais pour en savourer la douceur tout seul, dans le secret de ma conscience : celle de me connaître et de me sentir un homme. Cela ne ressemblait pas à ce que j'avais éprouvé jusqu'alors. Cela m'ouvrait vraiment le seuil d'un monde nouveau. Ne riez pas de moi : l'idée qu'on me permettrait à l'occasion (j'insistais encore un peu sur l'improbabilité de cette occasion, pour être tout à fait énergique) de m'en aller seul dans le grand Paris au faîte
d'un omnibus, fît faire un pas immense à mon caractère et à ma raison. Elle m'aida à congédier définitivement certaines peurs d'enfant auxquelles j'étais encore soumis ; h reprendre de fond en comble ma classification des choses permises ou défendues; bref, à avoir une nouvelle idée de la vie. Que ma mère fut bien inspirée dans sa réponse! Sans doute, quelque chose en moi l'attendait; j'étais mûr pour cette étape; mais ce oui fut la parole libératrice qui me la fit franchir.
Cette justice rendue à ma mère, je n'en suis pas moins obligé de constater combien, au regard de mes petits amis pauvres, je franchissais lentement, tardivement, ces étapes de l'intelligence et du caractère dont je viens de marquer l'une. Que de curiosités, que d'élans intellectuels allaient se perdre dans le labyrinthe de l'analyse logique ou les problèmes de trains qui se croisent 1 Que de désirs, de rêves, d'énergies naissantes s'attardaient autour de jouets coûteux, de divertissements niais, ou se tournaient, faute d'objet, en caprices, en bouderies, en « nerfs »! Je vois encore le sérieux des petites ménagères de douze ans, l'importance des petits soutiens de famille de quatorze ou
quinze, les services qu'ils rendaient, Tesprit de décision, le courage, la soumission intelligente a la vie dont ils faisaient déjà preuve à un âge où moi j'ignorais tout absolument de cette vie, de ses lois et de ses devoirs. J'apprenais encore à être un petit prodige en diverses futilités, qu'ils étaient déjà des hommes.
Ah ! je le sais, ils étaient initiés bien vite aux terribles réalités de cette lutte quotidienne pour le pain, pour le feu, pour le loyer, qu'est l'existence d'un homme du peuple. Ils en avaient le spectacle continuel, au milieu de parents ou de voisins qui ne pouvaient rien leur en cacher. Et ni ces ménagements exquis qu'une mère aime à prendre pour l'âme ou le corps trop tendre de ses petits, ni cette insouciance délicieuse de l'enfant qui joue et qui rêve avec le sérieux que les hommes mettent à travailler et à vivre, rien de tout cela ne fut pour eux. Mais ils n'en gardaient pas moins la grâce légère de l'enfance, l'élan du cœur, et le rire à fleur de lèvres. Je goûte encore chez leurs petits frères d'aujourd'hui ce mélange charmant de raison et d'enfantillage, de gravité et de naïveté, de raisonnements de vieux routiers et de gamineries de bambins. Bref, s'ils n'eurent guère d'autre école
MÉMOIRES D'UN PETIT HOMME Gl
que la vie — et s'ils y furent parfois rudement traités — je me demande si celle-là ne valait pas à elle seule toutes les écoles où moi et mes pareils nous thésaurisâmes tant de savoir stérile et de sagesse impossible à monnayer? Firentils, dans leur condition, moins d'honneur à l'humanité que nous dans la nôtre?
En vérité, quand on plaint les petits bambins des rues des tristes spectacles parmi lesquels ils ouvrent leur intelligence et leur âme, songet-on à la singulière morale en face de laquelle les petits gamins des salons ont à débrouiller leur conscience? Pense-t-on à tout ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent^ ce qu'ils surprennent^ ce qu'ils devinent, tantôt sur cette scène qu'est le monde, et tantôt dans ces coulisses qu'est la famille, aux intervalles de la représentation?
D'autre part, si les enfants des riches formaient leur conscience d'après la mauvaise humeur que leurs actes provoquent chez leurs parents, ou la sanction habituelle que ceux-ci y attachent^ voici sans doute à peu près quelle .serait l'échelle des fautes :
1" Fautes légères, ne méritant qu'une réprimande insignifiante, ou même une gronderie
d'encouragement : tous les mensonges (sauf quelques cas réservés); les gourmandises (non suivies d'indigestions); les faux témoignages entre frères et sœurs ou petits amis; la tromperie au jeu (si elle est faite avec tant soit peu de finesse ou de brio), et en général toutes indélicatesses entre camarades; la coquetterie chez les filles, et la vantardise chez les garçons.
2" Fautes graves : toucher à des allumettes; ne pas dire bonjour à un monsieur ou à une dame dont la figure ne vous revient pas; envoyer promener ses devoirs ou ses leçons, quand le soleil brille au jardin; arriver au salon les mains tachées d'encre, quand il y a de la compagnie, etc..
3° Fautes terribles, attentats aux lois divines et humaines les plus sacrées : renverser une lampe, ou un vase de prix; salir du haut en bas une robe toute neuve ; mettre sens dessus dessous les papiers de papa ou la corbeille à soies de maman; tomber dans quelque vivier; répéter devant un étranger quelque chose de drôle qu'on a entendu papa ou maman dire la veille...
Je veux bien que vers l'âge de raison^ le bon sens aidant, et cette lumière que toute âme
porte en elle quand elle vient à la vie, les enfants de chez nous reprendront en sous-œuvre cette classification pour s'en faire une un peu moins factice ; mais quelque chose en survivra^ comme de toutes les impressions de Tenfance, quelque chose que ni les maximes, ni les conseils, ni les exemples du monde où ils vivent ne viendront effacer, puisqu'au contraire ils le viendront confirmer et aggraver. Heureux les enfants delà-bas, qui évitent cette éducation! Ils seront élevés pour la vie, et non pour « le monde », la vanité, le paraître... Leurs âmes, jetées trop tôt aux dures réalités, seront frustrées peut-être de certaines délicatesses, mais aussi délivrées de certaines grimaces. La brutalité même paraîtra chez elle nioins répugnante que chez des âmes cultivées, où elle se double d'hypocrisie et se masque de raffinement. Quant à l'égoïsme, il est, hélas 1 universel, et semblable à l'un de ces maîtres du monde qui pouvait dire autrefois que le soleil ne se couchait jamais dans ses États; mais qui niera qu'il ait son domaine préféré, le royaume de sa prédilection^ parmi les riches? La pitié sociale, qui semble se développer de nos jours chez les privilégiés, peutêtre de pair avec la crainte des représailles
menaçantes, n'en arrête point les progrès, la domination sans cesse mieux assise dans les âmes. Et si le sens de la responsabilité grandit .heureusement chez ceux d'en haut, celui de la solidarité — l'humble « coup de main » du populaire — a-t-il jamais cessé d'être fort chez ceux d'en bas?
Et lorsque tout à l'heure je mettais dans la part des riches la délicatesse, n'ai-je pas vu se lever devant moi tant d'âmes de pauvres gens que j'ai connues au long démon chemin, qui n'ignoraient aucun des scrupules d'honnêteté, aucune des nuances de tact, aucune des pudeurs ou des fiertés secrètes que l'on croit d'ordinaire incompatibles avec la rudesse de leur condition? Sans doute la culture de l'esprit, les loisirs, le commerce des grandes intelligences ou des beaux caractères de tous les temps aident singulièrement une âme à se développer et à s'orner. Pourtant, qui n'a pu constater l'effrayante disette de vie morale^ au moins chez les hommes, parmi ce qu'on appelle « le monde »? Et qui prendrait sur soi d'affirmer qu'elle est plus grande encore parmi le peuple? Les âmes nobles sont rares partout, et l'on n'est guère plus assuré d'en rencontrer en haut qu'en bas. Peut-être dans le
peuple un moins grand nombre réussissent à vaincre le mauvais vouloir des circonstances, à secouer les ténèbres qui les appesantissent pour s'élever vers la lumière; mais celles qui y viendront seront d'un cristal plus franc et plus fejme. Elle se seront fait à elles-mêmes leur droiture et leur noblesse, et ce ne sera pas, comme si souvent ailleurs, un manteau banal d'Iionnéteté qui ne recouvre que l'égoïsme et la médiocrité. Et quant à la masse, s'il est naturel qu'elle ait^ ici et là, ses vices et ses travers différents suivant les milieux, je ne crois pas qu'à tout prendre l'atmosphère morale en soit plus pure chez les riches que chez les pauvres, ni TefTort pour bien vivre plus sérieux et plus profond.
...Me voici bien loin de mon omnibus, et des humbles souvenirs parmi lesquels j'aurais dû me tenir. Je suis d'autant moins excusable que le moment sans doute est venu où l'on attendrait de moi quelque belle conclusion générale que je ne saurais donner... — Mais pour vous^ me dira-t-on alors^ qu'avez-vous conclu? Vous regrettez d'avoir passé tant d'années parmi les bouquins et les barbacoles? Vous aimeriez
n'avoir eu, comme votre ami, d'autre école qu'une mère probe et vaillante, le rabot en main à treize ans, et le souci du pain quotidien?
A Dieu ne plaise ! D'abord, j'estime que les regrets sont des hôtes inutiles, des parasites qui mangent et ne travaillent pas, auxquels l'ânie du sage n'ouvre pas sa porte; et c'est une première raison pour que je n'en aie point. Ensuite je sais trop, pour ne pas leur en garder reconnaissance, ce que je dois à mes livres et à mes maîtres, fût-ce au prix de quelques désavantages que je leur attribue d'ailleurs imprudemment, car ils ne viennent peut-être que de mon ingrate nature. Mon petit ami André Chevallier est devenu un homme de bien, au cœur simple et à l'esprit délié dans son métier. Je serais très heureux qu'il pût rendre de moi le même témoignage; et j'estime, mon Dieul que, pour avoir gagné sa sagesse de la vie à la sueur de ses mains tandis que j'acquérais la mienne à la pâleur de mon front, il n'a pas eu la plus mauvaise part. Je le lui dirais à l'occasion, s'il était tenté de m^envier; mais c'est un esprit juste et une âme bien réglée, en qui ce sentiment absurde ne naîtra jamais. Il sait sans doute moins de choses que moi, mais il sait probable-
ment mieux celles qu'il sait. C'est pourquoi, quand nous nous serrons la main, c'est sans gêne comme sans jalousie; en frères qui, n'ayant pas eu la même part d'héritage^ ne croient pas pour cela que l'une soit moins belle que l'autre; et notre estime réciproque se pare de la joie de nous sentir unis à travers tant de distances et de barrières que la nature et la société ont mises entre nous.
ou MÈNE l'orthographe
J'aimais beaucoup Dorothée. Dorothée avait le teint brillant et l'âme fraîche des jeunes filles anglaises. Elle adorait les jeux, les sports; elle y prenait avec nous un plaisir sincère qui doublait le nôtre; elle nous faisait tâter ses bras pour montrer combien la chair en était ferme; et comme elle savait mener une ronde, de la voix et des jambes 1
Hère ive go round the mulherry hush, the mulherry bush...
Il fallait à Dorothée deux choses : son tea à cinq heures, et une dose d'exercice suffisante pour son foie, to keep my liver right : moyennant quoi, elle ne nous donnait que des exemples de belle humeur et des leçons de bonne santé.
Elle ne bornait pas son rôle à une surveillance hérissée de précautions et de prohibitions ; elle n'était point la geôlière de notre enfance. Ma
mère lui laissait la main libre, particulièrement en ce qui concernait l'éducation physique, et la voyait avec plaisir nous endurcir le corps et l'âme à toutes sortes de petites choses, par ce qu'elle appelait a nice little training.
Mais voilà : si Dorothée avait dans les muscles et dans le caractère la jeune énergie de sa race, elle avait par ailleurs la faiblesse de son sexe, de son âge, et de son isolement. Et c'est ainsi que si Dottie, bonne fille, avait souvent pris ma défense devant ma mère ou mon père, un jour vint où les rôles changèrent, et ce fut bien moi qui sauvai la tète de Dottie! Voici comment :
Vers Noëlj Dorothée recevait régulièrement de sa sœur, mariée en Angleterre, une caisse contenant un énorme flum-cake, des huns^ et deux douzaines de mince-pies. Cela venait de loin ; cela sentait bon dans l'armoire où cela se conservait ; et pendant huit jours nos goûters étaient une fête. Dorothée avait plus de plaisir, je crois, à nous faire apprécier l'Angleterre sous les espèces des mince-pies^ qu'à les manger elle-même.
En revanche, je rendais à Dorothée quelques légers services. Dans cette semaine de Noël, précisément, le premier soir où mes parents se
trouvaient dîner dehors, Dorothée se hâtait de coucher ma petite sœur, et puis m'installait dans un grand fauteuil avec un livre d'images anglaises, et me permettait de veiller un peu, comme un grand garçon. Je savais ce que cela voulait dire. Bientôt, Dorothée apportait sous la lampe une feuille de papier à lettres, et se mettait à écrire — pas tout près de moi, et de manière à ce que je ne pusse voir sa lettre. Elle s'appliquait, Dorothée I Elle était moins vive à écrire qu'à mener une farandole. J'entendais la table craquer sous son coude lourd de pensées, puis la plume gratter quelques mots, puis un long silence reprendre. J'étais toujours plongé dans mon fauteuil et mon livre.
Bientôt, Dorothée se retournait vers moi :
— Noiv then, comment écrit-on oublierai, ditesmoi?
Il faut dire que, malgré mon âge tendre, j'avais, paraît-il, l'orthographe dans les veines, et mes « styles » étaient remarqués chez Mlle Dur et. C'est là sans doute ce qui me valait la confiance de Dorothée.
J'épelais le mot pour elle. Je poussais la coquetterie jusqu'à prononcer chaque lettre à Tanglaise. Dorothée écrivait, raturait — c'était
un brouillon qu'elle faisait — et puis me demandait si on pouvait dire comme ceci, ou comme cela. J'étais imperturbable; ma grammaire ni mon vocabulaire n'étaient jamais en défaut.
Vers dix beures. Dorothée s'apercevait tout à coup qu'il était très tard, et que j'avais affreusement sommeil. Elle m'envoyait au lit bien vite, et nous recommencions le lendemain si la lettre n'était pas terminée. Puis elle la recopiait toute seule, et la lettre partait, mystérieuse, sans que je pusse deviner qui lisait, sinon ma prose, du moins mon orthographe... Je n'osais pas interroger Dorothée, et je sentais si bien d'ailleurs que Ton trompe les petits garçons comme on veut...
Un hiver, après notre retour de la campagne, la correspondance de Dorothée devint beaucoup plus fréquente : et, moins fier démon rôle depuis que je le répétais si souvent, je m'endormais tous les quinze jours, au son de la table craquante et de la plume grinçante, réveillé à tout moment par les questions de Dorothée, trouvant ses lettres bien longues et sa mémoire bien courte. « Vous n'avez pas besoin de le dire à votre mère », m'avait assuré Dorothée, « c'est pour me rendre service, parce que je n'aime
pas les dictionnaires. » Je ne disais rien, pour obliger Dottie. D'ailleurs, cela ne m'intriguait l)lus : cela m'ennuyait.
En même temps, Dorothée, qui s'était contentée jusqu'alors du charme naturel que lui donnaient ses joues vermeilles, ses dents blanches, et la fraîche santé de son visage, semblait regarder avec moins d'indifférence les petits artifices où la beauté des femmes a coutume de chercher un adjuvant et un complément. Elle amincissait sous des ceintures de cuir sa taille un peu carrée d'Anglaise. Elle avait changé plusieurs fois sa coiffure, en l'accommodant toujours davantage au goût français. L'éclat de son teint, dont jusqu'alors elle avait paru fière, avec raison, semblait maintenant l'importuner : elle doublait ses voiles lorsqu'elle exposait son visage à l'air ou au soleil; et je ne pouvais plus l'embrasser au petit matin, parce qu'une mixture blanchâtre couvrait encore ses belles joues, si savoureuses autrefois. Je trouvais Dorothée moins bien, quant à moi; mais ces petits changements ne me la gâtaient guère, et le motif m'en demeurait à la fois obscur et indifférent.
L'œil mieux averti de ma mère les observait
sans doute avec moins d'insouciance. Ma mère, je l'avais remarqué plus d'une fois, devinait les choses les plus mjstérieuses et les plus cachées. L'avenir comme le passé obéissaient, je ne sais comment, à la vertu de son petit doigt; et lorsque, certain matin, elle découvrit dans la chambre de Dorothée une lettre qui attendait imprudemment, sur la cheminée, l'heure d'être mise à la poste, ce fut, je n'en doute pas, l'occasion qu'elle avait fait signe au sort complaisant de lui apporter.
Je n'étais pas là, mais je n'ai pas de peine à me représenter ce qui se passa. Dorothée, surprise, essayant de cacher la lettre derrière la pendule ; ma mère l'arrêtant :
— C'est inutile, Dorothée, j'ai vu à qui cette lettre est adressée. D'ailleurs je l'aurais deviné sans l'avoir vu. Je vous ai déjà dit, Dorothée, que votre conduite avec ce jeune homme, l'été dernier, ne me plaisait pas. Il n'a pas assez bonne réputation pour vous, mon enfant. Il faut que cela cesse tout de suite, croyez-moi, dans votre meilleur intérêt. Vous êtes sans doute allée beaucoup trop loin déjà, Dorothée, dans cet enfantillage. . .
— Mais non, Madame peut être sûre...
— Eh bien, Dorothée, pour me le prouver, je vous demande de me lire cette lettre; et puis vous la déchirerez, et ce sera la dernière.
— Cela ne concerne pas Madame, ce que j'écris. Du reste, ce n'est rien.
— Si ce n'est rien, Dorothée, j'en suis heureuse, mais vous comprenez qu'il faut que je le sache. Je ne pourrais garder auprès de mes enfants une personne dont la conduite me laisserait le moindre doute. Ou vous me montrerez cette lettre, ou je serai obligée de me séparer de vous. Pensez-y, mon enfant, je vous en prie; soyez raisonnable, et ne compromettez pas votre avenir pour un caprice qui ne peut vous mener à rien de bon...
Dorothée ne parut pas au déjeuner. Elle avait trop pleuré pour son amour-propre, et pour son teint. Quand j'allai la retrouver, elle sanglotait encore dans son armoire, à me fendre l'âme. Mais elle ne voulut rien me dire, et, m'ayant embrassé follement, elle me défendit de pleurer et me renvoya.
J'étais désolé. Ma mère avait le front soucieux; Dorothée était muette, et lavait ses yeux deux fois par heure; Denise, autour de laquelle j'allai rôder, était impénétrable. Le lendemain.
pourtant, j'appris d'elle que Dorothée s'en allait. Pourquoi? Elle avait fait quelque chose qui ne plaisait pas à maman. Denise en savait beaucoup plus long; mais moi, je n'avais pas le regard de maman pour lire dans les pensées des autres...
Je ne pouvais m' empêcher de songer à quelque chose, pourtant. . . A quelque chose qui ne plaisait pas à maman, sans doute, puisque Dottie m'avait dit de ne pas lui en parler. . .
Vingt-quatre heures durant, j'essayai de débrouiller la terrible énigme. A parler franc, j'essayais surtout d'écarter une solution qui s'imposait de plus en plus à mes réflexions, et qui m'importunait beaucoup... Je ne voulais pas que Dorothée fût renvoyée pour ces lettres où j'avais joué un rôle, moi, rôle jadis glorieux, aujourd'hui tout à coup obscur et coupable peutêtre... Le soir de ce jour-là, ma petite sœur, d'un air détaché, me dit :
— Tu sais, c'est parce que maman a trouvé une lettre qui n'était pas bien.
Je fus atterré devant cette évidence. Mais les grandes certitudes donnent du courage. Cinq minutes après, j'étais dans la chambre de maman :
— Maman 1 est-ce que c'est vrai que Dott s'en va?
— Oui, mon petit. Il faut qu'elle s'en retourne en Angleterre.
— Est-ce que c'est... parce qu'elle a écrit une lettre qui n'était pas bien...
— Qu'est-ce qui t'a mis cela dans la tète?
— Oh ! je le sais. . . Eh bien, maman, il ne faut pas que Dottie s'en aille, parce que c'est moi qui ai écrit la lettre.
Et je baisse la tète comme un épouvantable criminel.
— Mon petit Pierre, dit maman en me caressant, tu aimes bien Dorothée, et c'est très généreux de vouloir t' accuser pour elle... Mais il ne faut pas te faire de chagrin, vois-tu : Dorothée reviendra peut-être... l'année prochaine... Et puis, tu en auras une autre qui sera très gentille...
— Maman, vous ne voulez pas me croire. Mais je vous dis que c'est moil C'est avant-hier soir, pendant que vous dîniez en ville. Je disais à Dott ce qu'il fallait mettre...
Cette fois, ma mère paraît stupéfaite, et je vois un pli qui brise la ligne pure de ses beaux sourcils. Elle se lève et sonne :
— Voulez-vous dire à Dorothée de venir tout de suite?
Dorothée arrive, les yeux lavés de frais.
— Dorothée, Pierre me dit que c'est lui qui a écrit cette lettre pour vous. Est-ce que c'est vrai?
Dorothée rougit comme une malheureuse :
— Ohl Madame ne va pas croire... Je lui ai seulement demandé pour épeler un ou deux mots...
Les aveux ne me coûtent plus; je me chargerais de tous les forfaits dans l'ivresse du sacrifice :
— Non, maman, je vous dis que c^est moi qui lui ai tout dit, tout... C'est ma faute, c'est ma faute, je ne veux pas que Dott s'en aille...
Et je jette mes bras autour de sa jupe en sanglotant.
— Oh! Peter darling, how can you tell? Madame ne croit pas, n'est-ce pas? Non, dear little chap, je ne vous laisserai pas... Tenez, Madame, lisez, et puis c'est la fin, c'est la fin, je vous le promets... J'ai été imprudente, mais il n'y a rien, vous verrez. . . Tivas mij pride. . .
Et Dorothée sort de sa poche une lettre pliée, chiffonnée, qu'elle tend à ma mère. Ma mère l'ouvre, laisse l'enveloppe sur ses genoux; j'y coule un regard, et c'est ainsi que j'apprends
que nous écrivions au bel Armand Duport, le fils du régisseur de la comtesse de B..., qu'on rencontrait si souvent, l'été dernier, autour de nos promenades.
Ma mère lit lentement, tandis que Dorothée me cajole, et que je sens nos larmes se mêler sur mes joues. Puis elle lui rend la lettre.
— Eh bien, Dorothée, vous allez déchirer cela^ n'est-ce pas; et puis vous n'y penserez plus. Je compte sur votre parole, Dorothée, et j'ai confiance en votre bon sens, comme vous aurez confiance désormais en mon amitié. Le mois prochain, quand nous irons là-bas, vous irez passer quinze jours at home, chez votre sœur : cela vous fera du bien. Voyez, mon enfant, cela ne pouvait pas être sérieux, vous le sentez bien : ayez un peu de courage, et dans quelques années vous trouverez un bon garçon de chez vous, qui vous donnera ce qui vous manque...
Dorothée pleure toujours. Pourtant, elle va rester avec nous, maman l'a bien dit. Au milieu de ma joie, je sens qu'il y a quelque chose dont je ne puis consoler Dorothée. Les chagrins des grandes personnes ne sont pa|5 comme ceux des petits garçons. Je la remmène par la main; je lui
parle du chien qu'elle affectionne, des jeux que nous aurons ensemble, de tout ce qu'elle aime dans le cadre de notre petite existence; je pense qu'elle va bientôt essuyer ses larmes et être contente. Mais non : en rentrant dans notre chambre, voilà Dorothée qui jette sa lettre au feu et qui se cache la tête dans le fauteuil en sanglotant de plus belle... Vraiment, c'est trop fort! Je tape du pied, dans ma colère de ne pouvoir rien faire pour consoler Dorothée. Et puis une idée me vient : je grimpe sur le bras du fauteuil, et prenant la tête de Dorothée entre mes mains, je lui dis dans l'oreille :
— Dottie, quand je serai grand, je vous aimerai beaucoup plus que M. Armand...
CLAMPINOT
J'ai dit que mon oncle Élie vivait surtout dans le passé. L'archéologie grecque et romaine était sa patrie; les vieilles inscriptions et les vieilles monnaies, ses amours : et la figure du monde pouvait changer autour de lui, sous le souffle des révolutions politiques et économiques, sans émouvoir son âme. 11 s'accommodait des nouveautés, quelles qu'elles fussent, avec une bonne humeur qui déguisait à peine une indifférence profonde, et ne songeait pas plus à bénir le développement des arts ou de l'industrie qui fait la vie humaine chaque jour plus aimable et plus facile, qu'à déplorer les progrès del'égoïsme et de cette soif inquiète de jouissances qui la font en même temps plus âpre et plus pénible. Mon oncle Élie avait peu de besoins. Des humbles ancêtres de notre famille, c'est lui qui avait hérité le mieux les traditions dévie frugale, l'es-
prit d'endurance et de sobriété. Une servante entendue et quelques visites de discrète surveillance que ma mère montait faire à l'étage d'en dessus suffisaient à assurer la parfaite économie de sa vie matérielle. Il ne multipliait pas outre mesure ses obligations mondaines, et, le démon de l'ambition ou des honneurs ne le faisant esclave de personne, il vivait heureux dans la conscience modeste de sa valeur, le cercle intime de sa famille et de quelques collègues de l'Institut, et l'étude patiente des vieux monuments par où l'homme aime à relier son éphémère activité à la longue évolution de sa race. C'était, sous son enveloppe vulgaire et sans grâce (mon oncle Élie était très laid, si laid peut-être que l'archéologie seule avait eu pour lui des yeux indulgents, au temps de sa jeunesse...) c'était une âme de sage.
La « question sociale », telle qu'elle agitait les esprits vers la seconde moitié du dix-neuvieme siècle, était sans doute beaucoup moins famiUère à mon oncle Éhe que telle qu'elle s'était posée en Grèce sous les Eupatrides et Pisistrate, ou à Rome au temps de Servius. Toutefois ses petits yeux gris et fureteurs, dont le long regard semblait dépasser naturellement les horizons
trop proches pour se poser sur les rivages du passé, heurtaient parfois, tout près d'eux, quelque misère que la cendre des siècles n'avait pas encore recouverte de douceur et de poésie. Ces rencontres étaient toujours amusantes. J'en rappellerai une dont je fus le témoin.
Mon oncle Élie voyageait souvent pour Tamour de l'archéologie. Sans parler de Rome et d'Athènes, qui le voyaient revenir périodiquement en pèlerin fidèle et passionné, il n'était si humble bourgade de France qui ne devînt digne de recevoir sa visite, si l'appel du passé montait d'une motte de terre heureusement rendue au jour. Un soir qu'il revenait ainsi d'une petite fugue vers la vallée du Rhône, riche en souvenirs, j'étais monté pour lui souhaiter le bonsoir et voir s'il ne rapportait pas, comme il lui arrivait parfois, quelque vieux débris dont je me faisais expliquer le sens ou l'usage. En tambourinant sur la porte le petit signal qui, mieux que la sonnette, annonçait ma présence à la respectable Anaïs (la porte de la cuisine, malgré les observations de ma mère, bâillait obstinément sur l'antichambre), j'entendis un bruit de voix à l'intérieur, et je trouvai en effet mon oncle Élie, sa pehsse de [voyage à peine déposée, engagé
dans un dialogue familier avec un grand diable d'assez mauvaise mine, aux nippes galeuses, au poil ruisselant, à Féchine crottée jusqu'à la nuque. Sous cette livrée, je reconnus sans peine un de ces « bagottiers » qui accompagnent en haletant, depuis la sortie des gares, les voitures chargées de quelque colis , avec l'espoir de gagner leur soupe, ou leur absinthe, en aidant à décharger le bagage. L'homme tortillait dans ses mains rouges un chiffon trempé où je dus deviner une casquette. Sans doute il venait de recevoir son salaire, et calculait que, la justice ne pouvant plus rien pour lui, la pitié lui ferait bien avoir quelques sous de plus... Mais non : l'entretien me parut, dès le premier mot que j'entendis, s'élever fort au-dessus de ces considérations intéressées. Le bagottier disait, tandis que sa casquette alimentait goutte à goutte les petites mares qui s'étaient formées autour de ses pieds :
— On n'en veut pas à la vie pour ça. On sait bien qu'elle ne peut pas satisfaire tout le monde.
— Vous êtes un sage, mon ami, répondait mon oncle.
Sur quoi il y eut un silence, que je ne troublai point. L'homme avait le souffle court, ayant
trotté les coudes au corps pendant plusieurs kilomètres, et son éloquence s'en ressentait. D'ailleurs, les gens qui ont beaucoup vécu parlent peu.
— Bonjour, petit, me dit mon oncle s'apercevant que j'étais là.
— Bonjour, mon oncle. Vous avez fait bon voyage?
Il me tapota le front tandis qu'il reprenait :
— Mais enfm, mon ami, pourquoi ne cberchez-vous pas quelque emploi moins basardeux, un travail plus régulier?
Le bagottier regarda ses souliers de grattepavé et de misérable avec l'air d'un homme qui pense : « Tant que je ne serai pas dans ceux de mon voisin, il ne faut pas me demander d'être un autre. » Il prononça :
— Je n'ai jamais eu la chance. Je ne peux pas être un régulier.
— Vous n'avez pas de {amille? dit mon oncle.
Un geste vague de l'homme fit signe qu'il avait dû en avoir une.
— J'étais le dixième, vous comprenez. C'est de trop pour une seule table. Les autres avaient bu tout le lait de la mère avant moi. Il ne restait
que des coups pour me nourrir. C'est pas de leur faute, je ne leur en veux pas. . .
De nouveau, la casquette ponctua l'aphorisme d'une large goutte. J^attendais que la suivante se formât, et je me demandais si j'aurais le temps de compter jusqu'à cinq avant de la voir tomber.
L'homme continua :
— Alors, puisque j'avais le goût du pain tout de même, il fallait que j'en trouve. C'est malheureux, mais quand on est jeune, vous savez, on croit qu'il y a du pain pour tout le monde chez le boulanger. Je n'ai pas fait d'adieux, parce que moi je suis sentimental, monsieur, comme vous me voyez — et, ma foi ! je me suis lancé tout seul dans le grand monde. Il y a du bon et du mauvais, monsieur.
Sans doute, il avait expliqué déjà comment il avait surtout rencontré le mauvais. Ou peutêtre était-ce trop délicat à expliquer. D'ailleurs, le souvenir des épreuves passées n'est doux qu'à ceux qui se sentent à l'abri de nouveaux coups du sort. Le bagottier ne semblait pas encore près de toucher à ce port de la vie d'où l'homme contemple d'un cœur assuré les flots dont il fut battu longtemps.
— Ce n^est pas pour me plaindre, reprit-il, mais je n'ai jamais eu le coup de main qu'il fallait. Quand on est mal parti, c'est pour longtemps ! Je n'étais pas né mauvais, moi, ni béte, monsieur. J'avais un peu d'esprit naturel et le goût de faire quelque chose. Peut-être qu'avec moins de malchance, je serais arrivé comme un autre. J'aurais pu être un bourgeois comme vous.
L'argument me parut frapper beaucoup mon oncle Élie. Il considérait l'homme de son regard doux et lointain; et la flamme du gaz lui semblant trop faible sans doute, il l'éleva d'un degré comme pour mieux voir ce frère déchu qui se posait devant lui en rival évincé par la vie.
— Tenez, monsieur, reprit le pauvre diable, pour vous dire ce que c'est que le mauvais sort. Il y a deux ans, en sortant de l'hôpital — une fièvre typhoïde qui avait bien failli m'envoyer voir ce qu'il y a de l'autre côté — je me dis comme ça : « Voyons, mon ami Clampinot, tu viens de faire peau neuve : il ne s'agit pas de recommencer la même partie. Tu n'as rien fait de bon jusqu'ici, mais ça peut venir. Faut que tu arrives à ramasser quarante francs. Avec ça, tu peux te nipper proprement, te louer une
chambre, enfin bref, te payer la mine d'un honnête homme, et te présenter dans un endroit sérieux pour avoir de l'ouvrage. » Eh bien! monsieur, je la tenais si bien, mon idée, qu'au bout d'un an, j'avais mes quarante francs. Je me fais embaucher comme terrassier chez un entrepreneur de la Villette, et je me couche le soir en me disant : « Demain j'aurai une vie régulière. Ma famille serait fière de moi. » Le lendemain, je devais entrer à sept heures. Vers les six heures, sur le boulevard de Strasbourg, j'aperçois un fiacre qui trottait gentiment, avec une bonne grosse malle dessus. L'envie me prend de courir après, histoire d'en décharger encore une, la dernière 1 Le cocher me fait signe qu'on ne va pas trop loin. Ça me décide. On arrive rue Claude-Bernard et j'empoigne la malle : cré mâtin, ce paquet! C'était chez un savant, un vieux rat de bibliothèque, saut votre respect, qui avait déménagé tous ses livres làdedans : je n'en avais jamais porté une pareille de ma vie. Enfin, nous voilà calés tout de même, et en route pour le cinquième. Mais voilà qu'un point de côté me prend sur le palier du troisième, comme un coin qu'on m'enfoncerait dans les côtes, là, qui me coupe le souffle. J'es-
saye de continuer : pas moyen. Je suis obligé (le poser là le paquet, pour voir. Nous faisions une tête tous les deux, monsieur. Et moi qui devais être à sept heures à la Villette, je n'avais pas le temps de payer une tournée, comme on dit. Enfin, ça se calme un peu; je reprends le colis comme je peux, je le traîne, je le pousse, et je finis par aborder au cinquième. Mais ça me tenait toujours au fond des côtes^ et pas plus de souffle que dans une poitrine d'oiseau. Bref, le lendemain, fallait remettre le cap sur l'hôpital, avec une pleurésie. Voilà six mois que j'en suis sorti et que je n'ai pas pu retrouver d'ouvrage, j^ai pas une mine qui engage les gens, n'est-ce pas? Mais ce n'est pas ma faute si j'ai pas réussi à ce coup-là, monsieur...
Il se tut, essuyant d'un revers de main la broussaille humide de sa moustache. Mon oncle Élie approuva de la tète, comme un homme qui n'avait pas beaucoup écouté. Pendant tout le récit du bagotier, sa main droite, glissée sous le veston, se promenait doucement sur sa poitrine, où elle devait caresser dans une poche intérieure quelque médaille rapportée de son voyage. Tandis que Glampinot montait sa malle à travers tant de péripéties, mon oncle Élie suivait du
doigt une effigie ou déchiffrait un exergue. Il revint au fait pour dire, avec un sourire dont la tristesse était tout autre chose qu'une grimace de convention :
— Eh hien! que puis-je faire pour vous, mon ami?
L'homme ne répondit qu'en secouant sa casquette du côté du paillasson comme un panier à salade. D'ailleurs, c'était à soi-même que mon oncle Elie avait posé la question, car un embarras sincère se lisait sur son visage. Mon oncle Élie n'avait d'autre richesse que sa science, et son trésor était de ceux qui ne se partagent point comme un manteau de légionnaire romain. Il promena son regard autour de son antichambre, comme pour prendre à témoin tour à tour l'humble mobilier et les précieux fragments de stèles ou de bas-reliefs attiques qui garnissaient les murs, que rien de tout cela ne pouvait tirer Clampinot d'affaire. Puis il ramena ses yeux gris et fouilleurs sur le visage du bagotier, ravagé par d'autres fléaux que la misère :
— Je ne vous donnerai pas d'argent, mon ami, parce que votre mine me dit assez que vous êtes un client de l'alcool, et que je n'ai pas de mauvais service à vous rendre. Je voudrais
seulement pouvoir vous en rendre un bon....
Et le même embarras navré se peignit à nouveau sur la figure de mon oncle, debout devant le pauvre diable comme un homme au bord d'un précipice de cinq cents pieds d'où monterait l'appel d'une détresse obscure.
Un fumet de bon petit ragoût se glissait à cet instant par la porte entre-bâillée de la cuisine. Il atteignit assez indiscrètement les narines de mon oncle pour lui rappeler soudain que l'homme ne vit pas seulement de l'amour de la vérité. Je vis son front s'éclairer. Il alla vers la cuisine :
— Anaïs, dit-il, est-ce qu'il y a quelque chose de prêt pour le dîner?
— La viande n'est pas cuite, monsieur, il n'est que la demie de six heures.
— Alors autre chose, n'importe quoi?
— Il y a un peu de bouillon, si monsieur veut.
— Eh bien 1 c^est cela. Tenez, mon ami, dit-il en appelant le bagotier, on va vous donner la moitié de ce pain et un bol de bouillon. J'espère que cela vous donnera du courage pour chercher demain un emploi plus régulier.
Mon oncle coupa lui-même un pain qui était sur la table en deux portions fort inégales, et
mit la plus grosse dans la main de Glampinot. Puis il me fit signe, et nous allâmes dans son cabinet déballer avec mille précautions quelques fragments de vieilles poteries qui provenaient, paraît-il, de la sépulture d'une noble famille gallo-romaine.
Une demi-heure plus tard, Anaïs entrait brusquement, sans frapper, avec une familiarité tragique. Ses traits exprimaient une violente colère, tempérée par je ne sais quel triomphe intime.
— Monsieur n'a pas rangé sa pelisse, n'est-ce pas? dit-elle. Et sans attendre la réponse :
— Eh bien I monsieur, l'homme l'a emportée. Voilà comment il a remercié monsieur...
Mon oncle, dont les yeux fouillaient à ce moment un tesson sur lequel il croyait retrouver les traces d'une peinture, leva sur la servante un regard tranquille, et reçut ce coup avec le front superbe des vieux Romains auxquels on annonçait qu'un des leurs avait péri en combattant pour la patrie.
— Je l'ai pourtant reconduit jusqu'à la porte, continuait Anaïs; je me méfie des paroissiens comme celui-là, moi... Mais monsieur sait qu'elle ferme mal quelquefois : il l'aura repous-
s6e tout doucement pour faire son coup. Ah! monsieur est bien imprudent...
— Mais etes-vous sûre que personne n'ait serré cette pelisse, Anaïs?
Le mauvais vouloir de mon oncle à se rendre à l'évidence faisait visiblement bouillir le sang généreux et dévoué de sa servante.
— Monsieur sait bien qu'il n'y a personne que moi ici qui touche aux affaires de monsieur. . . Si c'est possible de remercier comme ça des gens qui ont pour vous les dernières bontés !
Je regardais mon oncle Élie de tous mes yeux. Le souvenir de son bienfait ne paraissait pas tremper d'amertume la récompense dont on l'avait payé. Il avait son long regard qui franchissait les siècles, et je l'entendis qui murmurait : (( Le pauvre diable ne m'a pas repris tout ce dont je l'ai dépouillé depuis qu'un de mes ancêtres, plus inteUigent ou plus fort que le sien, a commencé de réduire son frère en servitude. )^
Mais mon oncle Élie se parlait à lui-même, et je ne suis pas sûr d'avoir bien compris ... Il considéra l'agitation de sa servante et dit :
— Eh bien! Anaïs, ne nous tourmentons pas plus qu'il ne sied à des gens assurés de ne man-
quer de rien. La fm de l'hiver est proche, si j'en crois les handes d'oiseaux migrateurs que j'ai vues remonter vers le Nord ce matin, comme nous traversions les plaines du Rhône. Avant qu'un autre hiver revienne, les magasins auront eu soin de renouveler leur provision de fourrures, et nous n'aurons qu'à choisir. La mienne se faisait vieille, et vous-même, Anaïs^ m'en aviez déjà fait l'observation, si je ne me trompe.
— Je vais tout de même descendre chez le commissaire de police, conclut la prévoyante femme. Si monsieur veut attendre cinq minutes pour son dîner, j'aurai vite fait.
Mon oncle Élie n'eut garde de la désapprouver, car il avait la plus grande estime pour le sens sérieux et pratique d'Anaïs, et aussi parce que son esprit était déjà retourné à ses tessons.
Mon oncle Élie se mit à table un peu lard ce soir-là, et comme il n'avait pris en voyageant qu'une rapide collation, il dîna de grand appé< tit. Il crut même trouver à son pain une saveur particulière, et s'informa auprès d'Anaïs si l'on n'avait pas changé de boulanger. Mais il n'en était rien. Il eut achevé son morceau avant la
fin du repas et pria Anaïs de lui en redonner un peu.
— Il faudra que monsieur se contente du pain de la cuisine, dit Anaïs, puisque monsieur sait qu'il a coupé lui-même pour l'homme les trois quarts du sien : il n'en reste plus.
— Ahl c'est vrai, dit mon oncle.
Il demeura songeur un instant, et reprit en souriant :
— Eh bien! je crois que ce partage m'a donné bon appétit.