UNE VOCATION MALAISÉE
En ce temps-là, la vie n'était pas une entreprise aussi sombre et aussi compliquée qu'au jourd'hui. Il y fallait moins de soucis et moins de pensers. Beaucoup de choses arrivaient, parce qu'elles devaient arriver; parce que des forces mystérieuses, pour la plupart bienveillantes, avaient réglé le monde ainsi, d'une façon assez curieuse et assez agréable à tout prendre.
En ce temps-là aussi, les saisons ne s'écoulaient pas comme un fleuve impatient dont une onde chasse l'autre à tout moment. On entrait dans l'hiver sans prévoir qu'il pût avoir une fin. L'été ne suivait pas, furtif et impérieux, le premier vol des hirondelles, et la longue procession des journées chaudes et dorées se déroulait sans hâte, parmi les champs qui n'avaient jamais été nus et les bois qu'on ne se rappelait
pas sans feuilles. Une année, alors, était un infini au delà duquel on pouvait bien compter, mais pas imaginer, plein de changements insensibles mais merveilleux, de surprises, de découvertes...
En ce temps-là, pour tout dire, nous grandissions encore.
Nous grandissions, je pense, hiver comme été, et si ma petite sœur s'en apercevait à ses poupées, dont la taille croissait en même temps que celle de leur maman, j'étais renseigné, moi, par mes culottes, que je dépassais rapidement. Mais il était une époque de l'année où nous prenions conscience officiellement, si j'ose dire, de nos progrès, où nous ressentions comme il convient toute la fierté d'avoir ajouté à notre taille quelque fragment de coudée. C'était au moment de notre exode coutumier vers la campagne. Le lendemain, quelquefois le jour môme de notre arrivée dans la vieille maison, nous alhons trouver mon père avec un crayon rouge à un bout et bleu à l'autre, un mètre en bois et un gros bouquin à reliure rigide, et nous lui demandions gravement de venir nous mesurer. Mon père acquiesçait, tout en prenant soin de dire que c'était inutile : nous n'avions grandi
qu'en diablerie depuis Tannée précédente. Nous protestions naturellement et^ chemin faisant, les paris s'engageaient sur le nombre de centimètres que chacun pouvait avoir gagné. On arrivait ainsi auprès de la chambre de ma mère, devant un entre-deux de portes peint en blanc^ où de petites marques bleues et rouges grimpaient les unes après les autres, rattrapaient d'anciennes marques grises, entremêlaient les noms et les dates, bref figuraient pour les générations futures l'échelle de notre croissance. On enlevait ses souliers de jardin, on tendait les jarrets, on cambrait le buste, et l'on balançait la tète au-dessous du gros livre appliqué debout contre le mur, pour être sûr que la toise ne mangerait pas un millimètre... Deux ou trois marques s'ajoutaient aux autres, et, les hauteurs prises, on courait apprendre aux buissons du jardin qu'on avait poussé comme eux, ou dire aux chiens un bonjour familier et condescendant — car cinq centimètres de plus et une culotte neuve suffisent pour donner à l'homme une plus haute idée de lui-même et pour le grandir devant la nature.
Nous nous plaisions beaucoup mieux qu'à Paris, mes frères et moi, dans cette vieille mai-
son des champs dont le toit fumait au-dessus d'un bouquet d'arbres, au flanc d'un humble coteau de France. Sans doute, elle représentait pour nous la saison des vacances. La Meuse, qui promenait dans la plaine ses méandres lents et clairs, n'évoquait que des images de loisir et d'heureuse liberté. Mais surtout, qu'elle était bien, cette demeure, une maison d'enfants! Spacieuse, avec tout à coup de petits escaliers tortus et des coins à bonnes farces, claire, simple, avec des carrelages indulgents aux souliers crottés et d'antiques boiseries qui portaient bravement une estafilade de plus, pleine de réduits discrets quand on voulait être tranquille et de greniers complaisants quand on avait envie de faire du bruit : bref, une « vieille baraque » pour les gens sérieux, amis d'une élégance de convention, mais un paradis pour la jeunesse.
Elle était à quelques kilomètres seulement d'une petite ville fortifiée dont le clocher pointu semblait veiller en sentinelle dans la fuite de la vallée. Mon arrière-grand-père l'avait achetée comme « maison de plaisance » avec le petit domaine qui y attenait. Depuis lors, elle avait subi pas mal de rajeunissements. Chaque génération y avait ajouté sa pierre et marqué son
souvenir. Et comme chacune avait empreint son œuvre du goût ou des besoins particuliers à une époque, cela composait une histoire assez curieuse et un édifice assez disparate. L'apparence en était demeurée lourde et basse, et la toiture neuve dont mon père avait couronné les vieux murs lui donnait l'aspect d'une aïeule qui eût coiffé pour un instant le bonnet pimpant de sa petite-fille.
N'importe : on y vivait heureux et unis, dans une atmosphère de souvenirs qui en faisait vraiment le toit familial, celui où l'on vient continuer une tradition de vie et de vertus pour la transmettre ensuite à d'autres. Il n'est rien qui soutienne l'homme en son chemin comme de sentir qu'il est l'anneau d'une longue chaîne, l'héritier d'un passé dont il demeure responsable envers ceux qui le suivront. Mais, à soutenir cette idée elle-même, les symboles matériels ne sont pas inutiles. Une demeure où ses pères ont vécu, travaillé, reposé, laissé l'intime et peutêtre le plus pur de leur âme, où il peut croire que ses fils abriteront à leur tour leurs affections les plus chères et leurs meilleures raisons de vivre, une telle demeure est un secours précieux pour l'homme qui aime à penser qu'il jettera
dans le monde mieux qu'une lueur éphémère et sans rayonnement. Aujourd'hui, malheureusement, du haut en bas de la société, nous revenons à la vie nomade, et, campés ici ou là, nous n'emportons même pas la toile de notre tente avec nousl Combien d'hommes de nos jours peuvent se dire moins âgés que leur demeure? Combien vivent sous le toit où ils sont nés, ou peuvent penser tout au moins qu'ils y retourneront pour mourir? C'est là peut-être une des faiblesses de notre génération, une des raisons qui expliquent le caractère fiévreux et incohérent de son activité. Ouvriers pourchassés de logis en logis par le terme implacable, fonctionnaires traînés par l'avancement de ville en ville, riches poussés d'un appartement à un autre par le souci croissant de jouir ou d'éblouir, et, en général, ascension furieuse des uns, chute lamentable des autres^ les foyers bouleversés en même temps que les rangs et les fortunes : heureux ceux qui peuvent conserver dans ce chaos le calme d'esprit, la fermeté de dessein, et cette assiette morale que donne à la vie la plus ballottée l'image proche ou lointaine d'un toit dont on est vraiment l'enfant, et dont on est assuré de ne perdre jamais ni
la silhouette familière ni l'abri réconfortant ! Mais, direz-vous, l'humeur changeante des générations aime à recommencer la vie dans des cadres nouveaux. Je n'y contredis pas. Pourtant vous avez vu Tenfant jouer avec sa poupée : il n'a pas besoin qu'on la lui change pour s'imaginer tour à tour qu'elle est une paysanne ou une grande dame. Une paire de galoches ou un chapeau à plumes, et la métamorphose est accomplie : le jouet qui l'ennuyait lui plaît maintenant. Il n'en faut pas davantage aux grands enfants. Vous trouvez ma maison trop « antique » pour votre goût, n^est-ce pas? Vous faites la moue à l'idée de vivre là-dedans comme les vieux grands-pères? Détrompez-vous : tout est jeune, tout est moderne dans ma maison. Vous ne savez donc pas qu'un certain été mon père observa que la tenture du salon commençait à prendre les pâles couleurs, et que l'humidité d'une vingtaine d'hivers la rendait moins plaisante aux yeux? On en fit donc venir une à la nouvelle mode. Mais à quoi bon enlever l'ancienne? On pouvait mettre l'autre par dessus. C'est ce qu'on fit. Cependant, dans un coin de la cheminée où l'on trouva qu'elle faisait des plis, on voulut enlever le dessous, et Ton décou-
vrit successivement quatre tentures plus anciennes... Cest ainsi que les vieilles choses se rajeunissent, sans cesser d'être vénérables. Ehl oui, je le comprends, avoir vingt ans dans le même décor qui souriait aux vingt ans de votre mère, s'entendre dire des mots d'amour dans la même bergère où elle baissait jadis les yeux sur certaine bourse de filet, confier des rêves nouveaux à des témoins antiques, oui, ce serait insupportable. . . Mais les murs ont rafraîchi leurs bouquets, la bergère est remontée dans une chambre d'amis, le piano, s'il est demeuré, ne chante plus les mêmes romances, et c'est une rose Maman Cochet qui se penche dans le vase du guéridon, au lieu d'un Souvenir de la Malmaison. Il n'en faut pas plus pour mettre le pied dans la vie comme sur une terre vierge, pour découvrir Tamour, pour connaître le délicieux plaisir de trouver les ancêtres un peu surannés et la noble fierté de faire une expérience qu'ils n'ont point faite...
Comme vous l'avez certainement deviné déjà, des portraits de famille étaient le principal ornement de ce salon de vieille demeure provinciale. Il y en avait cinq. Trois hommes alternaient tranquillement avec le Triomphe de Galatée de la
Farnésine, et rensevelissement de la bianche Atala; deux pastels de jeunes femmes regardaient depuis près d'un siècle un joli bouquet de fleurs et de fruits de Jan Van Huysum. Leur visage à tous m'était bien connu. Je le saluais au passage du même bonjour que les meubles de la pièce ou les arbres du jardin. Je savais à peu près que Tun, qui portait une croix de Saint- Louis sur un uniforme à brandebourgs, avait été colonel d'un régiment d^artillerie sous Louis XVI, puis, quelques années plus tard, à la tète d'une brigade, avait fermé l'Argonne aux Alliés avec Dumouriez; que l'autre, orné d'une belle perruque blanche, était le mari de la jolie dame à turban, près de la cheminée; que le troisième était le neveu du général et mon grandoncle. Mais leur histoire était un peu pour moi comme celle dés héros du De Virîs, que mon frère avait traduit l'année précédente : j'en avais recueilli des bribes au hasard, je les entremêlais sans malice, et j'aurais volontiers attribué à l'un des traits qui appartenaient à l'autre... Que leur ombre me soit indulgente !
Un soir, un de ces fameux soirs de retour où le crayon et la toise m'avaient octroyé quelques pouces de taille de plus, les* vieux portraits me
iûi MÉMOIRES D'UN PETIT HOMME
parurent, je ne sais pourquoi, avoir quelque chose de nouveau à me dire. J'avais couru beaucoup dans le jardin et les communs, j'avais retrouvé partout de bonnes vieilles figures des êtres ou des choses. J'avais l'âme joyeuse, dilatée, un peu attendrie, du retour. Au sortir du dîner, comme j'hésitais à prendre un livre, je levai les yeux vers la cheminée, et tout à coup le charme des deux jeunes femmes tomba sur moi comme un rayon subtil de la grâce, dessillant mes yeux d'enfant. . . Je les vis telles qu'elles avaient été jadis, à la fleur de l'âge, l'une un peu rêveuse et tendre, avec sa gorge fine qui sortait comme une fleur délicate d'un fichu Marie- Antoinette, l'autre pétillante de santé et de joie ingénue, cueillant à pleines mains les roses de la vie... Je leur savais gré d'avoir été jeunes et jolies, d'avoir regardé la vie avec des yeux si clairs, et d'avoir eu déjà ce sourire si doux oîi je retrouvais tout à coup quelque chose du sourire de ma mère. Ce ne fut qu'un éclair. Mais il m'inonda l'âme d'une telle lumière que je ne pus m'empêcher de regarder ma mère et de dire :
— Cette dame-là vous ressemble, maman I
Mon père leva la tête •
— Laquelle veux-tu dire?
— Celle-là, repris-je en désignant le portrait de gauche.
— Il y a vingt ans que je répète cela, fît mon père.
Il paraissait tout heureux. Mon père avait aimé ce portrait du jour ou il avait aimé ma mère.
— C'est bien, cela, mon Pierrot, tu sais voir les choses.
Un peu flatté et encouragé, je quittai mon siège et j'allai demander aux autres cadres quels secrets ils avaient à me livrer ce soir.
Le général m'était le mieux connu. On parlait de lui plus souvent que des autres, peut-être parce que la gloire des armes frappe entre toutes l'imagination des hommes, peut-être aussi parce que^ le premier, enfant gâté du destin, il avait répandu sur sa famille le lustre que plusieurs siècles d'humble et patient travail de la terre n'avaient pu lui donner. Il avait le sang riche, mais un peu lent, d^une race penchée depuis longtemps sur la glèbe. Son masque court, son front sans hauteur, ses fortes pommettes accusaient aussi son lignage. Mais des yeux noirs et vifs étaient venus jeter une
flamme nouvelle sur le type. Il les tenait de sa mère, une belle fille du Languedoc, dont le père, receveur général des Aydes et Gabelles, était exilé par sa fonction dans le fond de la province de Champagne. La belle Languedocienne, qui n'avait pour elle qu'un tout petit quartier de noblesse et l'éclatpimpant de sa jeunesse, accepta rhumble roture et les grasses terres d'un paysan dont les ancêtres n'avaient point, depuis plusieurs générations, mangé leur blé en herbe. Elle pleura trois jours et trois nuits, dit l'histoire, en arrivant dans le petit village des Ardennes d'où elle ne devait plus guère sortir. Mais, prenant enfin le parti le plus sage, elle renonça dans son cœur aux vains plaisirs comme aux fragiles honneurs du monde, et, pendant vingt-deux ans grosse ou nourrice, dit toujours l'histoire, elle donnasilencieusement à la patrie des fdles et des fils, dont l'un au moins récompensa par sa brillante fortune l'obscurité à laquelle sa mère s'était résignée.
Je me fis répéter tous les détails qu'on se rappelait de sa carrière. Ils éveillaient en moi un sentiment de fierté satisfaite, plutôt que le désir inquiet d'une gloire pareille. Je ne jouais pas souvent à la guerre. Je n'avais pas l'instinct du
commandement. L'ardeur du jeune âge poussait dans mon imagination d'autres fumées que celles de la gloire des batailles.
— Et celui-là, demandai-je en passant devant un autre cadre, est-ce que c'est celui auquel je ressemble?
— Oui, mon petit, répondit ma mère.
J'avais entendu citer cette ressemblance.
Quant à moi elle ne me frappait pas. Elle ne me flattait pas davantage. Ce long nez pointu et cette bouche aux lèvres minces qui traçaient leur croix dans un visage impassible ne me semblaient ni jolis, ni aimables. Mais je savais que mon grandpère, qui était mort avant ma naissance, avait porté la robe avec presque autant d'éclat que son père porta l'épée, et terminé sa carrière à la Présidence du tribunal de notre chef-lieu : cela m'engageait à garder mon sentiment pour moi. On aurait pu me répondre que je devais souhaiter d'égaler mon grand-père en vertus privées et publiques. Chose curieuse, je ne sentais pas en moi l'étoffe d'un héros — ni seulement d'un homme illustre. « Peut-être bien qu'il ne sera qu'un homme ordinaire » I avait répondu pour moi ma petite sœur, un jour qu'on m'interrogeait sur ma vocation. Un autre eût renvoyé cette
gamine impertinente à ses poupées. Moi, j'étais demeuré confondu delà force de cette remarque et de la justesse probable de cette prédiction...
— Et celui-là, qu'est-ce qu'il a fait? demandai-je en désignant le troisième aïeul, qui portait galamment les grands revers d'un habit marron, à la mode de la Restauration.
— Celui-là fut un malin, dit mon père. Il pensa que ses ancêtres avaient assez travaillé pour qu'il fût bon de reposer un peu la race. Il jouit sans trouble de sa fortune sous cinq ou six régimes politiques, l'accrut par une sage économie et quelques opérations heureuses, et mit excellemment en pratique pour son compte le conseil que M. Guizot devait donner à la génération qui le suivit. Il s'enrichit.
— Il aurait pu mieux faire, dit ma mère.
— Eh! eh! il aurait pu faire plus mal aussi. Un rayon de gloire était venu tirer sa famille de l'obscurité. Il comprit sans doute qu'elle y retomberait rapidement s'il n'appuyait cette illustration nouvelle sur une assise plus solide. La richesse est plus que jamais aujourd'hui la consécration nécessaire de toute autorité sociale.
— Elle en est une par elle-même, interrompit mon oncle Éhe.
— Nous ne le voyons que trop, reprit mon père. D'ailleurs, mon vieil oncle n'a pas travaillé seulement pour les siens. Il n'a point négligé l'intérêt public. C'est à son influence et à ses démarches que le département est redevable de son premier chemin de fer et du commencement de sa prospérité industrielle. Il passait tous les loisirs que lui laissait sa carrière dans ses propriétés, auprès d'ici; il y venait en aide à chacun, et c'est à lui principalement que nous devons la considération dont notre famille jouit sur ce coin de sol.
— Je m'en aperçois souvent, dit ma mère. Toutes les vieilles gens de la contrée me parlent de lui.
— Une grande fortune est une charge publique comme une autre, reprit mon père, et souvent plus difficile à bien gérer. Il y faut un esprit plus ouvert et une volonté plus ferme, car le devoir y est moins nettement tracé que dans toute autre. Il est certes moins malaisé d'être un magistrat intègre^ou un général habile que d'être un riche vraiment bienfaisant.
Ma mère hocha son beau front grave et dit :
— Mais combien y a-t-il de riches qui en jugent ainsi? C'est pour cela qu'on en voit tant
de mauvais ou de maladroits. Je sais bien que cela ne me regarde pas, mais j'enrage tout de même de voir l'usage que certains font de leur argent.
— Oui, dit mon père, la richesse est entre leurs mains comme une harpe entre les pattes d'un âne... C'est une vieille comparaison de Luther, qui jamais ne trouva son application comme de nos jours.
Ma mère eut un bon rire :
— Une harpe aux pattes d'un âne, comme cela me plaît! Encore l'âne n'aurait-il pas la sottise de prétendre s'en servir.
— Pourtant, on fait beaucoup la charité aujourd'hui, dit ma tante Fanny, dont le tendre cœur était prêt en toute occasion à prendre la défense des accusés.
— On la fait surtout avec moins de modestie et de discrétion, ma chère Fanny.
— La charité est le plus doux des devoirs qui incombent à la fortune, dit mon père, mais il n'est pas le premier. Avant d'aider ceux qui sont tombés à se relever, il faut aider ceux qui sont debout à rester debout. Chacun ici-bas a droit à vivre. C'est le rôle propre de la richesse et sa véritable justification, de permettre l'exer-
cîce de ce droit au plus grand nombre d'hommes possible. Les hommes, puisqu'ils vivent en société, ont besoin les uns des autres. Les petits doivent croître à l'ombre des grands. C'est pourquoi, au lieu de faire le vide, moralement, autour d'elle, et de tenir à distance de mépris tous ceux qui l'approchent, une grande fortune devrait attirer naturellement les petits et resserrer les liens sociaux.
— C'est ce qui arrivait à Rome dans les gentes, dit mon oncle. Tout un peuple de serviteurs, de gens de métiers, de fournisseurs, vivait autour d'une famille de patriciens. Sans doute cette organisation, dont le lien était avant tout religieux, ne répondrait plus à l'état présent de nos mœurs. Mais c'est un exemple du rapprochement naturel des petits et des grands.
— Oui, dit mon père, une belle fortune doit être comme un fleuve qui suscite la vie autour de lui. Mais un fleuve n'est réellement bienfaisant que lorsqu'il a pris un cours régulier et sûr. Les fantaisies extravagantes d'un luxe inutile, auxquelles nous assistons tous les jours, sont comme les caprices d'un torrent qui n'a pas encore réglé son élan : elles causent plus de ravages que de bienfaits et laissent der-^
rière elles, au lieu de la vie, la stérilité. Il est un luxe égoïste et grossier, contraire aux intérêts de la communauté, qui n'éveille que le mépris des uns, la haine des autres, ou une basse et funeste émulation. Il en est un autre qui n'inspire que l'admiration et le respect. C'est un beau spectacle, continua mon père, qu'une grande fortune bien conduite et bien employée. Il faut le saluer très bas. C'est l'image d'une force qui, de matérielle et brutale, se fait intelligente et morale.
— Mais c'est un spectacle rare aujourd'hui, reprit mon oncle. On ne considère plus le bien public. Presque partout, chez les peuples anciens, il y eut, après l'aristocratie religieuse, une aristocratie de la richesse, et d'excellents législateurs n'hésitèrent pas à établir des classes sociales d'après l'importance de la fortune. Mais partout les riches prirent sur eux les charges les plus lourdes, en particulier l'armée, et justifièrent leur prééminence par les services qu'ils rendaient à la communauté.
— En effet, reprit mon père, la richesse, dès qu'elle est considérée par ceux qui la détiennent comme une fonction sociale, acquiert tous les titres à la légitimité et au respect. C'est malheu-
reusement ce caractère qu'on lui reconnaît de moins en moins. Autrefois, on était riche pour les autres, aujourd'hui on ne Test plus guère que pour soi.
— Cela tient peut-être à ce que les fortunes d'aujourd'hui sont trop rapides, dit ma mère.
— Sans doute, ma chère amie, c'en est la meilleure raison. On voit à présent les fortunes croître et s'écrouler si vite, on les sent d'ailleurs si menacées et si convoitées, qu'on ne songe plus qu'à en jouir tout de suite. C'est un sentiment fort naturel. Au reste, celui qui a fait luimême sa fortune ne saurait en user avec le même désintéressement que celui qui l'a reçue de ses ancêtres. Il faut à l'argent, comme à toute autre chose, une ancienneté. Il constitue une charge qu'on n'arrive à bien remplir qu'après plusieurs générations d'expérience et de traditions. Le premier manant venu ne sait pas mieux faire métier de riche que figure de noble.
— Voilà qui explique, dit ma mère, pourquoi il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux qu'à un chameau de passer par le chas d'une aiguille... Tout de même, j'ai toujours pensé que cette parole était un peu dure.
A ce moment, mon frère, qui depuis quelque temps ne tournait plus guère les pages de son livre, secoua la tête comme pour dire qu'il avait pris son parti, quanta lui, de la comparaison évangclique, et déclara :
— Ça ne fait rien... Moi, je serai riche. Mon frère Jean montrait déjà devant la vie
cette belle assurance qui porte avec elle le succès . Il avait Tesprit de conquête et de domination aussi marqué que j'avais celui de spéculation et de douceur. Dans nos jeux, c'était toujours lui qui s'arrogeait le commandement ou le profit.
— Et comment seras-tu riche? dit mon père.
— Je gagnerai de l'argent.
— Comment en gagneras-tu?
— Je ne sais pas. Je serai ingénieur peut-être. Mais je ferai quelque chose où on gagnera beaucoup d'argent.
C'était le temps où, comme on disait alors, le Génie des découvertes accomplissait des prodiges, où l'Industrie, fille de la Vapeur et de l'Électricité, renouvelait la face du globe.
— Voilà, dit mon père, un enfant qui ne reniera pas son siècle. Autrefois, les jeunes cerveaux rêvaient d'aller à la cour et de servir le roi ou de s'engager dans les armées, parce que là
étaientle pouvoir, l'autorité, l'influence. Aujourd'hui, ils rêvent simplement d'être riches. L'argent a remplacé toutes les forces sociales.
Ma mère regardait mon frère sans rien dire, un peu effrayée peut-être des dispositions qui manifestaient déjà, dans une âme si tendre, un appétit si vorace de la vie; un peu lière aussi, sans doute, en songeant que le violenti rapiunt ilîud s'applique encore plus justement au royaume terrestre qu'au céleste.
Elle se rappelait à ce moment, j'imagine, comment mon frère, l'hiver précédent, avait fait preuve déjà d'un esprit précocement habile au soin des intérêts temporels. L'hiver avait été long et rigoureux. Mon frère avait pris l'initiative, avec quelques camarades de sa classe, d'organiser une patinoire dans la cour de la Quatrième. Or, par tous les coins de la France, à cette époque, l'éveil de la grande industrie faisait éclore des Sociétés par actions. Mon frère imagina de monter en actions l'entreprise du patinage de la classe de Quatrième. Le capital servait à l'établissement et à l'entretien de la patinoire, et se trouvait rémunéré par un droit de cinq centimes que payaient les patineurs à chaque récréation. L'idée était ingénieuse: mon
frère la poussa jusqu'à ses conséquences les plus fructueuses. Les actions de cinquante centimes montèrent rapidement sous Tinfluence d'une gelée persistante. Mon frère cependant consultait chaque jour avec soin le thermomètre et le baromètre. Aux premiers symptômes précurseurs d'une température plus douce, il feignit d'être dégoûté de l'entreprise et vendit toutes ses actions à gros bénéfice. Le risque était considérable, car nul n'ignore la traîtrise des instruments destinés à prévoir le temps. Mais la fortune sourit aux audacieux. Le dégel vint, suivi de la débâcle des actions. Mon frère racheta les siennes à 0 fr. 10. Il avait gagné quarante-huit sous, et le renom d'un « type » très fort, qui s'étendit au delà de la classe de Quatrième. Ma mère conclut :
— Gagner de l'argent est très bien, mon enfant, mais ne doit pas être le but d'une existence. Souviens-toi de cela.
— Et souviens-toi aussi que tous les moyens de devenir riche ne sont pas bons, reprit mon père. L'exemple de certaines fortunes d'aujourd'hui, fondées uniquement sur la spéculation, filles impudentes de la chance et du jeu, est pernicieux pour la jeunesse. Saint Jean Chry-
sostome appelait les usuriers de son temps des gens qui plantent sans terre et qui moissonnent sans épis. On croirait qu'il a voulu flétrir du fond des siècles la race de nos agioteurs modernes.
— Bah 1 dit mon oncle Élie, les hommes ont toujours pris pour arriver au pouvoir la voie la plus courte qui s'ofl'rait à eux. C'est le pouvoir qui est immoral, beaucoup plus que les moyens de l'obtenir. Il ne se justifie que par sa nécessité, comme presque toutes les institutions humaines. Il en est ainsi delà richesse. Demander à un de nos maîtres d'aujourd'hui : « Qui t'a fait riche?» serait une question aussi oiseuse et aussi saugrenue que le « Qui t'a fait roi? » du bon comte de Toulouse à Hugues Capet.
— Sans doute, dit mon père, la richesse n'est guère tenue de justifier ses origines. Ce serait une tâche malaisée, aujourd'hui surtout que nous avons ajouté quelque peu aux soixantetrois manières qu'avait Panurge de se procurer de l'argent. Mais il lui incombe d'autant plus, comme je le disais, de se justifier par ses services. Il est étrange de voir comme cette charge parait légère à ceux qui l'ont reçue. C'est une des plus redoutables qui soit. Le riche devrait
être le serviteur de la communauté. C'est le seul moyen qu'il ait d'échapper à l'envie qui le guette en ce monde, et à l'anathème qui l'attend dans l'autre.
— C'est ce que dit l'Évangile, observa ma mère. Le riche doit travailler ici-bas à se faire des amis qui plaideront pour lui au ciel.
Depuis un moment, ma tante Fanny, promenant tantôt sa petite main parmi les arabesques de sa chevelure et tantôt son petit pied parmi celles du tapis, manifestait des impatiences de jeune chat en humeur de jouer. Ma tante Fanny, blonde et rieuse, n'aimait pas que la conversation se tînt trop longuement dans le domaine du sévère. Elle poussa un petit soupir d'une sincérité charmante, tandis qu'elle disait :
— Quand on est riche, on n'a pas le temps de penser à tout cela...
Puis elle se leva, et ouvrant le piano, commença d'égrener une valse de Strauss qu'elle jouait à ravir.
LA COLÈRE d'une VIEILLE DEMOISELLE
Je n'aimais pas le salon de Mlle Painchaud. Il y faisait sombre, et les chaises s'ennuyaient au long des murs La pendule seule était divertissante. Elle représentait une belle dame dorée qui conduisait un char antique; la roue figurait le cadran. Derrière elle, un négrillon noir et luisant paradait sous une coiffure de plumes dorées. Mais c'était une trop vieille connaissance pour que j'y prisse encore plaisir.
Pendant qu'on attendait Mlle Painchaud, ma mère me faisait, relativement à la bonne tenue et à l'amabilité dont un jeune homme de mon âge devait faire preuve dans le monde, des recommandations qui ne contribuaient pas à ramener ma bonne humeur.
Mlle Painchaud entrait, et j'avais envie de me sauver dans un coin. Elle était à l'âge que les enfants n'aiment guère, l'âge indécis où ils
ne reconnaissent plus Tappel de la jeunesse et où ils ne sentent pas encore l'indéfinissable attrait des cheveux blancs. Puis, elle m'embrassait avec une abondance agressive, et tantôt me faisait un trou dans la joue avec sonnez pointu, tantôt me donnait à manger son pois chiche : l'un et l'autre procédé m'indignaient. J'enfonçais ma main dans ma poche pour ne pas m'essuyer la figure avant qu'elle eût le dos tourné.
Ensuite, elle se mettait à causer avec ma mère, d'une voix sèche et coupante, et tout à coup songeait à moi pour me mettre entre les mains un RobinsonCrusoé aux images rares, dans lequel je n'avais plus de découvertes à faire. Un jour, j'avais dit en refusant le livre : « Merci, mademoiselle, je le connais. » Il paraît que ce n'était pas conforme aux bonnes manières. Je ne le disais donc plus; mais tout le mépris intime qu'un homme peut enfermer pour son semblable dans une parole de civilité qu'il lui adresse tenait désormais dans mon remerciement à Mlle Painchaud.
Heureusement, ces visites ne se renouvelaient pas souvent. Je crois que ma mère nous les épargnait autant qu'il était en son pouvoir. Mais Mlle Painchaud était quelque peu notre parente.
et représentait à elle seule je ne sais plus quelle ligne de cousinage : circonstance qui lui donnait un droit strict à ce tribut de notre politesse.
Elle fondait encore ce droit, je dois le dire, sur une raison moins aride qu'un privilège généalogique. Il y avait des moments où le nez de Mlle Painchaud me paraissait moins pointu, sa voix moins sèche, toute sa personne moins insupportable. C'étaient ceux où je l'entendais dire à ma mère : a J'ai justement fait hier des oranges glacées. Je vais en donner à mon petit Pierrot. » Les mains fines de Mlle Painchaud se délassaient souvent d'autres travaux en confectionnant des oranges glacées, qui, plus heureuses que les images de son Robinson, me causaient toujours, quoique toujours pareilles, un plaisir nouveau. C'était si amusant à manger! Un petit fil blanc sortait du cœur de chaque quartier, invitant les doigts. On le prenait, on relevait en l'air pour admirer la couleur vive du beau fruit à travers sa carapace de sucre transparent, on renversait un peu la tète, et l'on emprisonnait le quartier derrière ses dents, pour tirer le fil. Alors commençait un plaisir plus solide, soit qu'on laissât fondre len-
temcnt Tenveloppe de glace, soit qu'on la brisât résolument pour mordre tout de suite dans la chair juteuse et parfumée... Ma mère disait qu'on nous gâtait trop; Mlle PainchauJ exprimait l'espoir d'avoir assez bien réussi son sirop cette fois; et nous, nous emportions notre petit sac d'oranges, doublement joyeux de la corvée finie et de la récompense qui la rendait plus légère...
Mais je fais injure à la mémoire de notre parente en ayant l'air de limiter ses mérites au domaine de la confiserie. Elle en avait d'autres, plus solides au regard de Dieu. Mlle Painchaud consacrait à la religion et aux « œuvres » le temps et les ressources que n'absorbaient point ses devoirs d'état, réduits au minimum par son existence de vieille fille solitaire. Elle était de la race des grandes dévotes, je veux dire de celles que la crainte obsédante de manquer leur salut n'induit point en de perpétuelles patenôtres, mais qui s'en croient au contraire suffisamment assurées pour songer surtout à celui des autres. Le zèle des âmes la dévorait. Il la dévorait si bien qu'il ne lui permettait plus de regarder aux moyens qu'elle employait. Mlle Painchaud pratiquait dans toute sa rigueur le coupelle intrare.
L'Église n'eut jamais sans doute de rabatteur plus agile ni plus féroce. Dans la paroisse, nombreuse et remplie de menu peuple, où elle travaillait, il n'était pas de rue ni presque d'immeuble qui ne la connût. Elle pénétrait partout, avec une hardiesse ou une humilité surprenante. Elle arrangeait avec sérénité les affaires les plus intimes d'êtres qu'elle connaissait depuis une semaine. Elle était la Conscience vivante, tour à tour impérieuse ou cajoleuse, d'une foule de gens qui s'étaient arrangés pour vivre beaucoup plus tranquilles sans cet hôte gênant. Elle disposait de toutes les faveurs spirituelles et d'une bonne partie des faveurs temporelles de la paroisse, et distribuait les unes et les autres avec tant de largesse qu'elle apportait, à chaque réunion des Dames de charité, deux ou trois fois plus de baptêmes, de premières communions, de mariages et de sacrements à dévotion que toutes les autres dames ensemble. Chasseresse intrépide, son carnier débordait toujours; elle le déposait modestement aux pieds de M. le Curé, parmi les félicitations de l'assemblée, et tous les honneurs du tableau étaient pour elle.
Lorsque je pus connaître et juger Mlle Painchaud autrement qu'en enfant, l'âge impitoyable
avait, paraît-il, ralenti déjà cette activité superbe, sans apaiser pourtant la flamme d'un zèle que la mort seule pouvait éteindre. A eoixante-cinq ans, Mlle Painchaud se plaignait de n'être plus qu'un instrument faible et inutile entre les mains de la sainte Église. Pourtant, jamais malade, elle se levait encore à sept heures, déjeunait d'un petit pain et d'un verre d'eau fraîche, et demeurait sur la brèche jusqu'au soir, sans autre repos qu'une courte sieste après son repas de midi. Elle présidait encore une demi-douzaine d' œuvres, demeurait comme pai* le passé la providence et la terreur de M. le Curé, n'abdiquait rien de son influence dans les conseils de la paroisse, et conservait avec une vigilance jalouse la tradition qui obligeait les jeunes vicaires nouveaux à lui réserver leur première visite, leur déférence la plus humble et leur dévouement le plus aveugle. Elle leur faisait valoir au besoin, s'ils paraissaient récalcitrants, qu'elle n'avait jamais ménagé son influence en haut lieu à ceux qui avaient eu l'heur de lui plaire.
Au fond, ce que cette Grande Mademoiselle de la charité mettait au service de l'Église et des âmes, c'était une humeur naturellement
guerrière, un prodigieux esprit d'intrigue, et le goût du pouvoir sous une forme assez particulière, mais qui est plus commune qu'on ne pense. Elle apportait dans une vie fort désintéressée en apparence (puisqu'elle n'avait pas de famille, se contentait d'un rien pour elle-même et ne se dépensait que pour les autres) un étonnant exercice du sens propre^ et les passions personnelles les plus accusées. Elle était pour ses clients une puissance formidable, devant laquelle toutes les portes s'ouvraient, sur la terre comme dans le ciel. Ce personnage la ravissait, et l'idée seule en suffisait à entretenir son zèle. Elle se démenait jour et nuit pour apporter à quelque inconnu une faveur ou un secours qui la grandissait aux yeux de son protégé comme à ses propres yeux. Et la reconnaissance de ses clients lui faisait une parure royale, sous laquelle elle s'avançait, plus sûre et plus fière de son pouvoir qu'une véritable reine.
Mais cette reconnaissance même ne lui était pas indispensable. Mlle Painchaud planait audessus de l'ingratitude des créatures. Comme le Créateur, en contemplant chaque soir l'œuvre de sa journée, elle trouvait que tout était bien. Cela lui suffisait.
Évoluant ainsi sans cesse de rantichambre (les grands au sanctuaire des petits, Mlle Painchaud n'apparaissait que rarement à la maison — sauf dans le cabinet de mon père, qu'elle accablait de consultations juridiques ou administratives à l'usage de sa clientèle. Ma mère, je crois, ne l'y attirait pas beaucoup. Elle admirait le zèle de Mlle Painchaud et déplorait ses résultats. Il courait sur le compte de la pauvre fille des anecdotes désobligeantes, que la malignité humaine avait sans doute forgées à plaisir, mais qui n'en étaient pas moins fâcheusement vraisemblables. On racontait que, pour faire plaisir à Mlle Painchaud (et tirer de l'opération quelque petit bénéfice), des gens avaient, sous des noms divers, fait baptiser deux et trois fois leurs enfants. Depuis que ces bruits calomnieux avaient atteint ses oreilles, Mlle Painchaud, craignant en effet que sa mémoire ne fût pas égale à son prosélytisme, avait institué un système de fiches qui lui servait de bouclier contre les flèches des mauvaises langues. Mais elle avait encore accentué par là le caractère rigide et bureaucratique de sa charité.
C'était là ce qui affligeait ma mère, ainsi que l'enfantillage d'un zèle à courte vue, qui croyait
avoir ramené des âmes à la vérité quand il avait immatriculé des noms sur les registres de la paroisse.
Ma mère préférait la qualité à la quantité, et la sincérité du cœur aux démonstrations extérieures de piété. « Il siuffit de révéler aux âmes qui l'ignorent le besoin qu'elles ont de Dieu », disait-elle souvent. « Dieu se charge du reste. » Mlle Painchaud n'avait ni cette belle confiance en Dieu, ni ce touchant respect des âmes. Aussi ma mère évitait-elle soigneusement d'aller travailler auprès du champ de sa parente, qui, bien qu'elle habitât le même quartier que nous, n'appartenait pas, heureusement, àla même paroisse Et elle tenait beaucoup aussi à ce que ses pauvres n'entrassent point dans les fiches de Mlle Painchaud. Ceci était presque impossible, et j'ai gardé le souvenir de certain conflit qui mit sur le beau front de ma mère, durant toute une matinée, l'image sombre de la Colère.
Il éclata à l'occasion d'une des familles auxquelles ma mère donnait ses soins. Les M... étaient de pauvres gens chez qui la trop longue habitude de la misère avait à peu près éteint tout désir d'en sortir. L'habitude aussi d'être secourus (car ils étaient nombreux, de bonnes
mœurs et dignes de pitié) les rendait enclins à vivre sans effort sur le mol oreiller de l'aumône. Ma mère, qui n'aidait ses pauvres que pour qu'ils s'aidassent eux-mêmes, s'irritait souvent de ces dispositions. Ils connaissaient, à son gré, trop de bonnes adresses; elle leur reprochait d'user plus d'esprit et plus de souliers à chercher des protections qu'à chercher du travail. Déjà deux de leurs enfants sur cinq avaient été placés dans des établissements où on les élevait à peu près gratuitement, et la mère prenait prétexte de quelques « ménages » qu'elle faisait dans le quartier pour mettre les deux derniers à la crèche toute la journée. Un vieux père usé par l'âge vivait avec eux, et, à défaut de services matériels, leur rendait encore celui de sa présence, qui faisait de ce foyer une école de vénération et de respect.
Or, un jour, le pauvre aïeul se dressa comme il put sur ses jambes tremblantes et son béquillon, et vint trouver ma mère, les larmes aux yeux. On commençait à le trouver de trop à la maison, paraît-il, et on le poussait à vider la place en se faisant admettre dans un hospice. Sans doute, il savait bien qu'il était une bouche inutile, mais il mangeait si peul II n'exigeait
presque pas de soins; il gênait le monde le moins qu'il pouvait; d'ailleurs, il n'en avait plus pour longtemps, et il demandait seulement d'attendre au milieu de ses enfants que le bon Dieu voulût le prendre.
Ma mère fut indignée. Elle alla trouver les M..., leur fit honte de leurs sentiments, et leur déclara tout net qu'elle cesserait de les secourir, s'ils continuaient à se débarrasser de leurs enfants au profit des orphelinats, de leurs parents au profit des hospices, et de se décharger ainsi de tous les devoirs de l'existence. Elle revint, ayant gagné sa cause en apparence, mais n'ayant pu déhvrer son esprit d'une inquiétude. Au cours de l'entretien, le nom de Mlle Painchaud avait été prononcé. Sûrement Mlle Painchaud, qui était si bonne, pourrait obtenir une place à Ivry ou dans quelque autre maison... « Vous ne le lui avez pas demandé, j'espère? » avait dit ma mère, menaçante. On jura que la démarche n'avait point été faite. Mais le vieux, dans son fauteuil, à cet instant du dialogue, avait branlé la tète d'une façon bizarre, comme s'il voulait parler et qu'il n'osait pas... Ma mère ajouta :
— Je vous défends absolument, vous m'entendez? d'aller trouver Mlle Painchaud,
Il n'était déjà plus besoin d'aller la trouver. Mlle Painchaud avait été sollicitée quelques jours auparavant, et comme la place était difficile à obtenir, en raison des faibles titres du candidat qu'aucune urgence n'obligeait la société à recueillir, son zèle avait pris flamme subitement et multipliait déjà les lettres et les démarches, attisé par la seule difficulté de vaincre. Toutefois, comme il n'avait, pas plus qu'aucune force en ce monde, le pouvoir d'animer la lenteur des rouages administratifs, un mois s'écoulait sans que ma mère eût vu le vieux ramasser ses bardes, et elle pouvait croire qu'il mourrait en paix chez les siens. Mais un jour...
Ce jour-là, ma mère achevait de corriger ma dictée dans la salle d'étude. Mlle Painchaud entra, le sourire aux lèvres, le nez impertinent, comme on revient d'une victoire. Elle me donna rapidement sa joue sèche à baiser; puis, comme ma mère voulait l'emmener dans une pièce voisine :
— Non, non^ dit-elle, c'est pour un mot seulement... Les M... sont de vos pauvres, n'estce pas, à ce qu'on m'a dit? Eh bien ! voilà qui va vous faire plaisir : je viens d'obtenir pour le
vieux grand-père une place à Ivry. J'ai eu beaucoup de mal.
— Ils sont allés vous trouver? dit ma mère. Eh bien ! je le regrette profondément. Je le leur avais formellement interdit.
— Boni ne leur en veuillez pas, ma chère amie. Cela ne m'a pas importunée. Je suis toujours heureuse de rendre un service.
— Vous ne me comprenez pas, reprit ma mère, qu'une colère réprimée faisait toute pâle. C'est un détestable service que vous leur avez rendu. Voilà ce que je regrette. Pardonnez -moi de vous le dire.
Une stupeur envahit le visage de Mlle Painchaud, changeant en déroute le triomphe de son regard. La pointe de son nez même me parut s'abaisser piteusement. L'imperturbable bonne opinion qu'elle avait de sa personne et de son pouvoir n'était pas accoutumée à de pareils chocs. Mais elle était trop solide pour en demeurer longtemps ébranlée.
— C'est moi qui ne vous comprends pas à mon tour, reprit-elle au bout d'un moment. Je ne veux pas croire que ce soit la jalousie qui vous fait parler ainsi, ma chère amie. Cette place était difficile à obtenir, et si j'ai pu réussir
là OÙ VOUS aviez échoué peut-être, il ne nous reste qu'à en remercier ensemble la Providence.
— Je ne suis jalouse de personne, dit ma mère, et je me suis bien gardée de faire la démarche que vous m'attribuez. Ces gens sont pauvres, mais ils pouvaient nourrir leur père. Donc ils le devaient, et j'estime que les aider à se défaire de lui c'est les aider à contre-sens...
Ma mère était debout, appuyée d'un doigt seulement sur la table où j'écrivais. Ses yeux noirs avaient une flamme profonde et sévère. Je ne comprenais pas très bien le fond du débat, mais je voyais qu'elle tenait tête à Mlle Painchaud, et je ne doutais pas qu'elle eût cent fois raison. Je la trouvais très belle.
— Pourtant, vous m'accorderez bien que ce pauvre vieillard sera beaucoup mieux à l'hospice que dans son taudis? argumentait la voix sifflante de la vieille demoiselle.
(Je dis la « vieille » demoiselle^, parce que les cheveux gris fer de Mlle Painchaud la rendaient telle pour ma classification d'enfant, sommaire et sans indulgence. Je ne connus Mlle Painchaud que déjà grisonnante et je ne la connus jamais qu'ainsi, comme si ce front où bruissait l'intrigue ne pouvait se faire assez
calme pour l'auréole sereine des cheveux blancs.)
— Il se trouvait assez bien chez les siens, dit ma mère, puisqu'il voulait y rester. Ce sont eux qui se trouveront mieux quand il ne les généra plus. Je les en plains.
Mlle Painchaud s'était levée et s'agitait dans la pièce comme une poule menacée qui ne trouve pas d'issue.
— Mais enfin ces gens ont du mal à vivre, puisque vous les secourez depuis longtemps. Et ils sont fort méritants...
— Sans doute. Ils méritent qu'on les aide à porter leur fardeau, mais pas à le jeter dans le fossé.
— Alors, à vous entendre, il faudrait que j'aille dire à ce brave homme de finir ses jours dans la crasse et la misère, au lieu d'accepter le bon lit et les bons soins que je lui procure? Quelles sottises, mon enfant, quelles sottises 1 jetait Mlle Painchaud aux coins des murs et aux angles des corniches.
— Cela vaudrait mieux, dit ma mère.
— Eh bieni il est trop tard, heureusement. J'ai reçu la lettre hier et on a dû le conduire làbas ce matin. On voit que vous ne savez pas
tout ce que cela m'a coûté. Au revoir, ma chère amie, je suis heureuse de penser que mes pauvres ne jugent pas comme vous les services que je leur rends, et ne m'en remercient pas de la même façon 1
— Je n'ai pas voulu vous offenser, ma cousine. Mais puisque c'était pour un des miens que vous vous donniez toute cette peine, j'étais obligée de vous dire pourquoi je la jugeais inutile.
Mlle Painchaud ouvrit la porte. Elle oubliait de planter son nez dans. ma joue.
— Oh! soyez tranquille, mon enfant. Je ne remuerai plus le bout du petit doigt pour un seul d'entre eux... J'ai les vieilles méthodes, moi, cela ne vaut plus rien ! Vous donnez dans les nouvelles méthodes, je vois : j'espère que cela leur réussira.
— Chacun fait de son mieux, dit ma mère. Dieu nous jugera selon sa miséricorde.
Elle reconduisit Mlle Painchaud, puis revint s'occuper de moi. Ma dictée se trouva bonne, heureusement, car ma mère n'avait pas sa patience accoutumée. J'observais à la dérobée le pli de son front. Je n'osais pas lui demander pourquoi elle était contrariée, mais je haïssais
Mlle Painchaud. Au déjeuner encore^ les traits de ma mère demeuraient sombres sous leur gaîté voulue. Puis, tout d'un coup, je Tentendis qui murmurait à demi-voix : « Pauvre fille 1 elle n'a jamais eu de famille, elle ne peut pas savoir ce que c'est... » Et ma mère avait pardonné dans son cœur, sans doute, car elle retrouva son sourire.
Ce cœur plein d'indulgence avait trouvé pour Mlle Painchaud la meilleure excuse, en effet. J'ai constaté depuis avec tristesse que beaucoup ne pouvaient l'invoquer, cette excuse, dont la charité n'était pourtant ni plus' clairvoyante, ni plus sensée. Mlle Painchaud reprochait à ma mère de donner dans les nouvelles méthodes : hélas 1 je dirais plutôt que les nouvelles méthodes consistent à précipiter inconsciemment la ruine de la famille, si bien commencée par les conditions actuelles du travail. A vrai dire, ma mère n'usait guère de théories : elle faisait la charité, comme toutes choses, avec son bon cœur et son bon sens. Un instinct très sûr l'avertissait qu'il ne fallait rien faire qui pût porter atteinte au foyer, ni affaiblir le lien familial. C'était tout le motif, sans doute, de sa querelle avec Mlle Pain-
chaud. Elle ne raisonnait pas plus loin. Je no puis m'empêcher d'admirer combien elle voyait juste.
J'ai connu bien des intérieurs de pauvres gens où la misère, la faim et tout leur cortège de tentations entraient plus librement encore que le vent par la porte branlante et la pluie par les fenêtres mal closes. Elles n'y faisaient guère de victimes, tant que la famille demeurait serrée et solide, tant que chacun pouvait puiser à son insu, dans l'exemple de son frère et dans l'idéal commun à tous, la force qu'il n'eût pas trouvée en lui seul. Et j'ai connu des ménages d'ouvriers où, sans être riche, on regardait la vie en face et sans trembler. Le jour où la femme désertait, attirée par l'usine, c'était comme le signal donné à toutes les « malchances » d'entrer dans la place, et, complices des mauvais instincts, de n'y plus laisser bientôt que des ruines.
Quant à la famille M..., je ne me souviens pas de ce qu'elle devint après que le vieux père eut été dépêché sur l'hospice, mais je n'hésite pas à croire qu'elle perdit par là quelque chose de sa cohésion et de sa force, et que, si les corps s'y trouvèrent moins à l'étroit, les âmes s'y
sentirent moins courageuses, moins soutenues, dans leur lutte quotidienne contre la difficulté de vivre, par l'appui d'un devoir librement accepté et vaillamment rempli. Et sans doute, ces choses-là ne s'analysent guère et se dosent encore moins ; mais il n'en faut pas moins compter avec elles quand on parle des hommes, parce que les hommes sont plus nobles, heureusement, que la plupart d'entre eux ne s'imaginent qu'ils sont.
Oui, puisque Mlle Painchaud tenait à parler de méthodes, je veux lui dire pourquoi j'estime que la sienne était mauvaise. C'est une mauvaise méthode celle qui^ volontairement ou non, tend à diminuer les devoirs et les responsabilités d'un homme. C'est lui enlever ce qui le soutient le mieux. Cela est vrai surtout pour les gens du peuple, qui n'ont pu trouver ni dans de longues traditions familiales , ni dans une éducation patiente et soignée, ces fortes assises morales où s'appuie toute la vie d'un homme des classes supérieures. Rien n'aide à vivre les petites gens, sinon leurs humbles devoirs quotidiens. Pour l'ouvrier, les principaux, presque les seuls, sont ceux qu'il trouve dans sa famille. Pourquoi l'État d'une part, l'assistance officielle et la cha-
rite privée de l'autre, cherchent-ils à les accaparer, je ne dirai pas à leur profit, mais au détriment de Touvrier? Pourquoi tant de crèches, tant de garderies, qui encouragent la femme à quitter ses enfants, tant de fourneaux et de restaurants qui la dispensent de faire le repas des siens, tant d'hospices et d'asiles qui l'engagent à ne plus assister ses vieux parents? Pourquoi tant de « maisons du peuple »> qui poussent l'ouvrier à déserter sa propre maison? Que lui restet-il à faire au monde, une fois terminée sa besogne stupide de l'usine? Nommer des députés. Le bel emploi, la sublime tâche, et combien il doit puiser là de courage à vivre! Ce n'est pas la peine d'être en démocratie pour aller à rencontre de ce que l'esprit démocratique a de meilleur et de plus noble. Ce n'est pas la peine de parler de cette conscience nouvelle que l'ouvrier prend de sa dignité en notre siècle, et de prétendre à la développer sans cesse, si par ailleurs on lui retire peu à peu toutes les réalités solides où elle se connaît, s'exerce et se fortifie. A mesure que chaque citoyen voit grandir la part qu'il peut prendre au gouvernement des affaires publiques, il semble qu'on ait souci de réduire d'autant celle qu'il doit prendre au gouvernement de ses
affaires privées. Or, c'est chez lui qu'un homme, qu'un père est vraiment le maître, et c'est là qu'on doit lui laisser tous ses droits et tous ses devoirs.
... Si ma mère avait eu plus de goût pour les vains discours, voilà celui qu'elle eût tenu à peu près, je pense, à Mlle Painchaud. Mais il eût retardé d'autant la fin de ma dictée, et glissé sur l'esprit de la vieille fille comme l'ondée sur le roc. Ma mère s'en abstint sans regret.