TANTE FANNY
J'avais sept ans. On aurait dit devant moi une parole qui ne fût pas à la louange de ma tante Fanny, que j'aurais bondi sur le calomniateur, ou caché dans le silence de mon cœur un ressentiment farouche. Mais il n'y avait pas sur la terre un être assez vil pour ne pas adorer à genoux ma tante Fanny. Tout le monde l'aimait, et moi je l'aimais encore un peu plus que tout le monde. J'avais sur elle des droits privilégiés. Elle le savait. Elle m'appelait son petit chevalier.
Ma tante Fanny n'était pas du tout pareille à ma mère. Aussi ma dévotion n'était pas la même. Quand je ne l'avais pas auprès de moi, je crois que je ne pensais guère à elle — et, chose curieuse, c'était tout le contraire pour ma mère... Mais sa présence m'enveloppait d'une joie et d'une douceur inexprimables. Je ne quit-
tais guère ses genoux ou sa main. Je n'avais pas envie de jouer : je la regardais et je Fécoutais. Ma tante Fanny était mince, légère et charmante. Quand elle se levait du piano où elle venait de jouer du Mozart, le bruit de sa jupe et le rythme de ses pas semblaient continuer la musique d'une sonate ou d'un rondo. Elle avait des yeux bleus que la m^jindre lumière éclairait de reflets dansants comme une porcelaine tendre. A tout moment, quelque idée invisible et jolie les faisait sourire, plus vite encore que ses lèvres. Mais elle avait surtout des cheveux admirables, doux, longs et comme lassés, qui déroulaient sur ses tempes et sur sa nuque leurs ondes parées de toutes les nuances de l'ambre et de l'or. Elle en portait la tète un peu penchée, ma pauvre tante, comme si le poids de cette gloire eût été trop lourd pour son front. Pourtant, elle ne la négligeait point, et ses mains habiles en faisaient, pour les autres autant que pour elle-même, un instrument inépuisable de beauté et de joie. Elle variait Farrangement de ses tresses avec un art ingénieux. La nature, complice de sa coquetterie, en changeait incessamment la teinte, avec les jours et les saisons. Et, je le crois, la caresse de tant de
regaras qui s'étaient attardés à leur sortilège y avait laissé je ne sais quelle douceur de plus.
Ma tante Fanny lavait et parfumait souvent sa chevelure. Quand je l'embrassais, j'emportais sur mes lèvres une odeur musquée qui me faisait penser aux petites poires d'ambrette du potager.
Ma tante Fanny avait, il me semble, une âme légère et jolie comme son enveloppe, une petite âme qui se donnait toute dans un regard^ un baiser, une chanson. La profondeur n'en pouvait effrayer personne, et le charme s'en répandait sur tous. En vérité, si Dieu a fait le lis pour éclairer la vallée et l'aubépine pour se pencher sur le chemin, il avait fait de ma tante Fanny une sœur du lis et de l'aubépine, à laquelle il n'était demandé que le spectacle de sa grâce et l'encouragement de son sourire !
Elle avait cru pourtant se faner prématurément sous le deuil et les larmes. Elle avait épousé un frère de ma mère qui était officier de cavalerie. A vingt-neuf ans, un samedi saint où les cloches chantaient la résurrection , comme elle menait ses deux petits au-devant de leur père, à la sortie de la messe des enfants, le groupe joyeux ne croisa qu'une civière : un
malheureux y agonisait, le crâne fendu d'une chute de cheval.
Ma mère aimait tendrement sa petite bellesœur. Elle ouvrit ses bras, et huit jours durant la tête blonde y sanglota toute sa douleur.
Cette affection de ma mère pour ma tante Fanny me paraît aujourd'hui si mystérieuse et si touchante! Elle avait sa source, sans doute, dans des régions inaccessibles à l'humaine psychologie. Car on ne saurait guère imaginer deux caractères plus dissemblables. Ma mère vivait naturellement dans l'atmosphère du devoir. Non qu'elle eût rien d'austère en ses traits ni de rigide en ses mœurs. Au contraire, le devoir lui était si familier qu'elle allait au-devant de lui avec l'accueil aisé qu'on a pour un hôte connu. Il était, dans son âme et dans sa vie, comme le maître qui ne commande plus, parce que sa pensée est devinée et ses désirs sont prévenus. Ma tante Fanny semblait née pour la joie, comme l'insecte pour la lumière. Si elle avait pu, la chère innocente, discerner le mobile secret de tous ses actes, elle n'eût trouvé que le plaisir. Ma mère avait une étoile, et les pires ténèbres ne la lui faisaient point perdre du regard. Ma tante Fanny tendait sa petite voile,
et toutes les brises errantes remportaient. Elle était si petite, heureusement, que les brises ne l'emportaient guère jusqu'aux abîmes.
Pourtant ma mère adorait sa belle- sœur. Sans doute ainsi qu'une enfant qu'il fallait entourer de soins, de tendresse et d'indulgence. Elle souriait à ses menues folies, pardonnait à ses grandes ; et quand tante Fanny lui avait fait peur ou chagrin, elle l'embrassait sur ses paupières, en caressant ses cheveux, pour se consoler.
Depuis son veuvage, ma tante venait très souvent à la maison. Elle dînait avec nous plusieurs fois par semaine à Paris, et passait deux mois auprès de nous à la campagne. Nos petits cousins étaient comme nos frères.
C'était une jolie veuve, ma tante Fanny î Un deuil discret seyait admirablement à ses yeux tendres, sa démarche fine, ses prestigieuses tresses d'or. Le vent du malheur avait soufflé sur elle comme sur un roseau, trop fuyant pour se briser. Elle en avait gardé pourtant une sorte de langueur qui la rendait plus charmante encore. Les hommes s'empressaient autour d'elle plus que jamais. Ma tante Fanny n'aurait point eu le courage d'en rebuter aucun. Elle cueillait avec la
même simplicité les marguerites de nos champs, qu'elle rapportait dans sa jupe par brassées, et les louanges qui fleurissaient autour d'elle sur les lèvres des hommes. Qu'il fallait peu de chose à ma tante Fanny pour être heureuse! Le chœur léger de la flatterie semblait suffire à lui faire oublier que le chant grave du bonheur ne montait plus en elle.
Pourtant la simplicité de ma tante Fanny ne désarmait pas toujours la malveillance. Ma mère en soufl'rait.
Un hiver, on vit assez souvent à la maison un certain monsieur, grand, pâle, un peu vieux, que mes parents connaissaient, et qui s'appelait M. Belleyme. Il m'eût laissé tout à fait indiff'érent, s'il n'était venu un soir où nous dînions seuls avec ma tante Fanny, et s'il ne nous avait expliqué longuement, après le dîner, les mystères de certaine aurore boréale que nous avions pu voir. Tété précédent, à la campagne. Il savait de belles choses sur le ciel, les astres et les saisons, M. Belleyme 1 C'était fort naturel, puisqu'il était, paraît-il, astronome. Il paraît aussi que, bien qu'on lui eût donné largement la cinquantaine— au dire de mon père, il n'avait que quarante-six ans — affirmait ma mère.
M. Belleyme reparut Tété suivant. Il vint même loger chez nous pendant toute une semaine . Le temps était heureusement fort beau. Chaque soir, sur la terrasse, nous lui faisions expliquer le ciel. 11 parlait lentement, avec une voix musicale, désignant les constellations du bout de son cigare qu'il oubliait de rallumer-. Il savait des choses si anciennes et si lointaines que c'était presque de la poésie. Le vent du soir fraîchissait; ma mère nous faisait rentrer en le remerciant, et nous ramenions dans le petit salon, sous la lampe proche et familière, des âmes songeuses, éblouies d'infini.
Il y avait pourtant une ombre à mon bonheur. Ma tante Fanny était avec nous pendant la visite de M. Belleyme. Le soir, elle n'écoutait guère la belle légende du ciel, et tous les matins, quand j'allais lui dire bonjour, elle avait les yeux rouges, rouges... J'avais beau lui prendre la main, lui témoigner de mon mieux que je l'aimais, je n'arrivais pas à la consoler.
Je n'osais lui demander ce qui la faisait si triste, et je me mettais en tête, je ne sais pourquoi, que la faute en était à M. Belleyme. Alors, malgré son air si bon, malgré qu'il m'inspirât
de plus en plus la secrète passion de devenir astronome comme lui, je sentais croître en moi une méfiance et un ressentiment. Il se promenait souvent seul dans le jardin avec ma tante Fanny. Je me promis de les surveiller, et si jamais je m'assurais que c'était lui qui la faisait pleurer, ah I il verrait si je savais la défendre I
M. Belleyme nous quitta. Je n'avais rien surpris. Un doute, d'ailleurs, commençait à me paralyser. Les larmes des grandes personnes sont si mystérieuses pour les enfants 1 II me semblait que ma tante Fanny ne regardait pas M. Belleyme avec des yeux chargés de colère ni de haine. Si elle pleurait à cause de lui, cela ne voulait peut-être pas dire qu'elle le détestait. Cela signifiait aussi bien qu'elle pensait beaucoup à lui, beaucoup plus qu'à moi... Une secrète inquiétude s'ajoutait à ma tristesse.
Le lendemain du départ de M. Belleyme, au déjeuner, tante Fanny avait les yeux si battus et si humides que je ne me sentais aucune faim. Ma mère paraissait préoccupée. Vers le soir, comme elles se promenaient ensemble sous l'ombre épaisse des tilleuls, ma mère tenant une des mains de ma tante entre les siennes, je me permis — c'était très mal, mais j'avais le cœur
si plein de désarroi! — de surprendre un bout de leur dialogue. Ma tante secouait de ses sanglots sa lourde couronne de soie et d'or et disait :
— Je vous assure qu'il est trop bon, trop sérieux pour moi... C'est un saint, c'est un saint... Moi, je ne suis qu'une pauvre créature qui a toujours quelque folie en tète. Il me méprisera dès qu'il me connaîtra telle que je suis...
— Il te connaît bien, ma chérie, et ne songe pas à te mépriser, puisqu'il t'aime.
— Il m'aime 1 Parce que tous les hommes s'imaginent qu'ils m'aiment, je ne sais pourquoi... Mais c'est un homme comme vous, M. Belleyme, c'est un saint... Moi, je ne pense qu'au plaisir...
— Cela ne durera pas toujours, ma chérie.' Et puis, le plaisir ne fait pas le bonheur, à la longue, n'est-ce pas. Tu as besoin d'être heureuse, voilà tout. Tu ne pourras pas l'être plus ni mieux qu'avec cet excellent homme. Et tes enfants aussi, Fanny, qu'il ne faut pas oublier..
Ma mère arrivait au bout de l'allée. Je m'enfuis pour n'être pas vu. D'ailleurs, j'en
savais déjà plus que mon cœur n'en pouvait porter. Ainsi M. Belleyme venait pour épouser tante Fanny, pour l'emmener loin de nous ! Il avait trop d'audace, M. Belleyme! Ahl il avait bien fait de partir avant que je connusse la noirceur de son âme et de son dessein...
Comme je méditais sur l'une et sur l'autre depuis un bon moment, accroupi sur le banc du gros noyer, tante Fanny vint à passer. Elle m'aperçut, et soudain, assise près de moi, me serrant dans ses bras avec des larmes, — était-elle enfant, ma tante Fanny! — elle me dit :
— N'est-ce pas, mon petit chevalier chéri, qu'il ne faut pas que j'épouse M. Belleyme?
— Oh! non, tante Fanny, dis-je dès que j'eus trouvé dans sa poitrine la place de parler, non, il faut rester avec nous, toujours...
Cette fois, je voyais bien que ma tante Fanny m'aimait plus que M. Belleyme. Toute ma grosse haine contre ce vilain homme s'évanouit comme un flocon de neige dans un rai de soleil.
L'automne suivant, pourtant, je revis l'astronome. Tante Fanny ne pleurait plus. Elle me cajolait moins, m'envoyait jouer avec mes cou-
sins. Je compris que les choses allaient mieux pour mon rival que pour moi.
Je résolus de me faire une âme à la hauteur des circonstances. Un soir que nous attendions pour dîner M. Belleyme, je tenais lante Fanny par la main, assise dans une bergère au coin de la cheminée. M. Belleyme entra. J'entraînai ma tante vers lui.
— Monsieur, lui dis-jé, l'été dernier ma tante Fanny voulait rester toujours avec nous. Mais maintenant je vous la donne. Elle vous aime mieux que moi.
Il était temps I Le lendemain, il y avait des fleurs partout chez ma tante. Elle eut la gentillesse de me dire en m'embrassant :
— Eh bien 1 mon petit Pierre, puisque tu le veux bien, je vais épouser M. Belleyme...