MONSIEUR BRUNET
Un soir que je m'esquivais doucement pour monter chez mon oncle Élie, ma petite sœur, devinant mon intention, me rejoignit prestement à la porte.
— Tu vas chez mon oncle? dit-elle. Je vais avec toi.
Je ne lui connaissais pas de goût pour l'archéologie. Mais elle avait l'air mystérieux et décidé. Nous grimpâmes l'étage ensemble.
Sur le palier, pendant que nous attendions le bon plaisir d'Anaïs, ma sœur dit :
— C'est parce que j'ai cassé ma grande poupée.
L'année n'avait pas encore une semaine. Et Rosette était précisément le nom de l'innocente au destin si court...
La révélation de cet événement absorba d'abord toute ma pensée. Je ne me demandai
point ce que l'oncle Élie pouvait y faire. Mais bientôt je repris l'usage de ma logique. Ma sœur avait la sienne, qui n'était point celle des hommes : à ma question, elle ne répondit que par un petit haussement d'épaules. Anaïs, enfin, nous ouvrait la porte.
Ce menu geste signifiait beaucoup plus de choses qu'il n'en avait l'air. Ma sœur Ginette, qui était une petite candide (elle avait sept ans et demi), pensait que l'archéologie y pouvait peut-être quelque chose. Pour les enfants comme pour les simples, la limite entre le genre savant et le genre sorcier n'est pas très bien définie. Comme elle était en même temps une petite rouée, elle se disait encore que l'oncle Élie ferait sans doute raccommoder la poupée de sa nièce, gentiment, tandis que ma mère confisquerait les restes de la victime, pour punir sa jeune maman de n'élever que des enfants-martyrs...
La logique de ma sœur valait, à l'usage, beaucoup mieux que la mienne. Mon oncle prit les morceaux que Ginette sortait un à un de sa poche avec le même soin qu'il mettait à manier des cassons séculaires, et, l'habitude des reconstitutions aidant, il recomposa peu à peu la tête de la poupée.
Quand ce fut fini, il manquait un petit morceau. Ma sœur descendit le chercher sur le lieu de l'accident. Elle revint bientôt avec.
— Eh bien ! dit mon oncle, tout y est. On pourrait la recoller.
— Dorothée a dit qu'elle ne pouvait pas, minauda Ginette. Denise aussi.
— Alors, il faut l'envoyer chez le marchand.
— Je ne sais pas qui est le marchand, continua ma sœur, même jeu.
Mon oncle comprenait toujours sa nièce.
— Eh bienl moi j'en connais peut-être un. Je pense que M. Brunet raccommoderait bien cette jeune personne-là. Si tu veux, petite, nous pourrons aller le voir demain.
— Oh! oui, mon oncle, merci!
— Et moi, dis-je^ est-ce que je pourrai y aller?
— Certainement, M. Brunet est un excellent homme qui aime bien les enfants.
— Alors nous demanderons la permission ce soir.
Nous battîmes des mains. Cette petite expédition à trois prenait un attrait de fête.
M. Brunet était l'homme de confiance de mon oncle à divers points de vue, et particulièrement
en ce qui concernait le meuble. Sa profession se parait exactement, si je ne me trompe, du nom de menuisier-ébéniste, et sa spécialité était la bibliothèque et la vitrine de bureau. Mais, comme il avait l'humeur indépendante, l'esprit ingénieux et les doigts habiles, il y ajoutait au besoin divers petits travaux relevant du serre-joint ou du pot à colle, et s'était vu souvent confier par mon oncle des réparations et recollages archéologiques. Il exécutait pour lui, à cette époque, une grande vitrine dont la partie inférieure devait être disposée en médaillier. L'occasion était excellente pour aller voir si l'ouvrage était en bon train.
Mon oncle Élie avait ainsi toute une tribu de fournisseurs et d'artisans attachés à ses besoins les plus humbles comme à ses travaux les plus délicats. Il avait les grands bazars en horreur, et ne favorisait que les petits commerçants ou les ouvriers en échoppe. Il aimait à connaître la main qui avait taillé ses vêtements ou tourné ses chaises, et voulait savoir à qui s'en prendre lorsque le tiroir de son bureau jouait mal ou que le cuir de ses bottes lui blessait le pied. J'ai su, il n'y a pas longtemps, — car il n'avait jamais révélé ce détail, — qu'il faisait faire ses chemises
par une pauvre femme du quartier, et qu'il lui en payait la façon le double de ce qu'elle recevait de son entrepreneuse pour le même travail.
Je prenais ces habitudes, autrefois, comme tout le monde, pour une collection de manies d'un vieil original. Aujourd'hui que j'en ai un peu hérité, je m'aperçois que mon oncle obéissait plutôt à un goût instinctif, et peut-être raisonné en même temps, pour tous les gens de métier. Il savait, le cher homme, qu'un quart d'heure employé à causer avec un artisan qui aime son métier et le connaît bien, est plus profitable qu'une journée perdue à deviser avec un mondain frotté de culture. Il prenait son bien partout, et son plaisir aussi, sans aucun de ces préjugés de société qui rétrécissent si fâcheusement notre champ d'observation et de sympathie. Mon oncle poussait même cette liberté, je dois l'avouer, au-delà des limites de la politesse. Je me souviens de certain jour, où, étant venu voir ma mère, il trouva au salon quelques personnes dont la conversation lui parut manquer de substance, sans doute, car il prit congé au bout de cinq minutes en alléguant qu'il était fort pressé par l'heure. Et, une bonne demi-heure dIus tard, ma mère en sortant le trouva qui eau-
sait près de la porte avec un ouvrier plombier, qu'on avait appelé pour une réparation dans la maison.
Donc, le lendemain, nous nous acheminions tous les trois vers la rue Traversière, où demeurait M Brunet. Nous trouvâmes une cour assez vaste, mais dont le pavé semblait dater de Philippe-Auguste, un encombrement d'ais et de planches,et tout autour de hautes maisons grises, sordides, souillées par les descentes d'eau. Au deuxième étage, dans l'une de ces maisons, M. Brunet, fils d'un misérable « trôleur » qui vendait ses buffets de camelote au plein vent de la foire du Faubourg, était arrivé, à force d'énergie et d'habileté professionnelle, à quitter les bas-fonds de la trôle pour le meuble de commande, solide et sérieux, qu'il vendait lui-même soit aux grands magasins du Faubourg Saint- Antoine, soit à une petite clientèle bourgeoise. Dans son atelier à quatre établis, il travaillait avec son fils, un autre ouvrier et un apprenti. Dans son magasin, il alignait les bibliothèques, les vitrines, et même les chiffonniers, pour lesquels il avait pris un ouvrier spécialiste. Nul ne savait que lui combien ces bons meubles bien bâtis, consciencieux, soignés jusque dans leurs
plus petits détails, représentaient de luttes et de conquêtes; et dans le coup de doigt qu'il donnait sur le bois, devant le client, pour faire entendre que c'était du bon noyer plein et non du placage, nul autre que lui n'entendait sonner l'orgueil et la joie d'une vie partie de la misère, la camelote et la servitude, pour aboutir sinon à l'aisance, du moins au travail libre, honorable, et nourri de pain blanc.
— Eh bien ! Monsieur Brunet, dit mon oncle en entrant, toujours à Touvrage? Votre santé est bonne et celle de tous les vôtres?
— Merci, Monsieur, on n'a pas à se plaindre.
— Et mon médaillier est-il en bonne voie, Monsieur Brunet?
M. Brunet se retourna vers son ouvrier qui travaillait au fond de la pièce :
— Vous pouvez en juger vous-même, dit-il. On est en train d'y mettre la dernière main. Il sera chez vous dans quarante-huit heures.
Ils allèrent examiner le meuble. L'atelier était rempli d'une bonne odeur de bois, de colle et de vernis. L'apprenti, qui ponçait une belle plaque de noyer, m'intéressa tout de suite. Il était plus haut que moi, mais pas beaucoup. J'aurais été jaloux de son grand tablier et de
son grand savoir, s'il n'avait eu des mains de Peau-Rouge qui ne me faisaient pas envie.
Puis ce fut le fils de M. Brunet qui nous montra comment on assemble un tiroir. Nous allâmes vers le foyer à auvent où la colle mijotait dans un perpétuel bain-marie. Nous aidâmes à mettre le tiroir dans la presse. Le métier d'ébéniste était bien joli, décidément. Il commençait à balancer dans mon esprit celui de cocher d'omnibus, qui jusqu'alors m'avait paru si enviable.
Ma sœur ne partageait pas pleinement mon enthousiasme. A toutes ces opérations captivantes elle ne prétait qu'une attention inquiète. Depuis un quart d'heure qu'on était là, il n'était toujours pas question de Rosette... Est-ce qu'on allait l'oublier?
D'ailleurs, M. Brunet était affreux, et ses lunettes, sa moustache embroussaillée, sa voix rude, inspiraient à Ginette un sentiment fort éloigné de la confiance...
Après avoir jeté de nombreux coups d'œil vers le fond de l'atelier, elle se décida pourtant à quitter ma main et se dirigea vers mon oncle, bien résolue à le rappeler à ses devoirs. Jl se retournait à ce moment même :
— Eh! oui, mignonne, dit-il, qu'est-ce que je fais donc là à causer de meubles et de médailles! Comme si nous étions venus pour cela! Donnemoi Rosette.
En même temps, il sortait de sa poche le paquet qui contenait les morceaux d'une tête infortunée.
— Monsieur Brunet. dit-il, encore un moment, je vous prie. Voici une tête et un corps qu'un accident malheureux a violemment séparés. Nous avons pensé que vous sauriez peut-être les réunir. Vous ne m'accuserez pas, j'espère, de confier à votre talent trop humble besogne : ce n'est qu'une poupée en porcelaine, mais le plus rare objet d'art n'aurait pas plus de prix aux yeux de sa jeune maîtresse.
M. Brunet examina les débris et déclara en souriant qu'il se sentait capable de rendre à la vie ce misérable petit tas de cassons. A ce moment, il avait perdu toute sa laideur, et les yeux de ma sœur disaient nettement qu'il lui paraissait puissant et beau comme un jeune dieu.
— Eh bien! dit mon oncle, ma nièce est bien contente et vous remercie. Vous nous enverrez donc la poupée en même temps que mon meuble
et VOUS porterez sur ma note la petite réparation.
— Vous plaisantez, dit M. Brunet. Je me contenterai d'avoir fait plaisir à une aussi jolie petite demoiselle.
Ma sœur rougit, sourit, et articula un délicieux « Merci, Monsieur ». Je n'aurais jamais eu, à son âge, autant de présence d'esprit. Les petites filles sont femmes bien plus tôt que les garçons ne sont hommes.
Je revis plusieurs fois M. Brunet les années suivantes. Certains jeudis de congé où je ne trouvais pas l'emploi de ma sortie, il m' arrivait de demander à mon oncle s'il n'avait pas quelque réparation en train chez son ébéniste, et le prétexte était vite trouvé pour une petite visite qui nous faisait plaisir à l'un comme à l'autre.
Devenu homme et grand entasseur de livres, je ne voulus pas que ces chers compagnons de mon existence pussent reposer dans un meuble que n'eût pas bâti la main de M. Brunet. J'eus donc, en mainte occasion, recours à son industrie. J'y attachais d'autant plus de prix que le pauvre homme ne travaillait plus que pour moi. La Fortune, qui avait souri à sa vaillance pendant vingt ans, fut impuissante à le soutenir
pendant la crise qui atteignit son métier vers le dernier quart du siècle. Les Grecs, bons psychologues, prêtaient au Destin une force supérieure à l'appui des dieux les plus puissants. De nos jours, les fatalités économiques ne sont pas moins terribles que le Destin antique. Le malheureux eut beau lutter pied à pied : sa clientèle bourgeoise, poussée vers les grands magasins par l'attrait du bon marché et du faux luxe, devint de plus en plus rare; le loyer se faisait cher pour exposer des meubles que personne ne venait plus voir. Bref, M. Brunet dut fermer son magasin, se réduire à son atelier, ne plus produire que pour un ou deux gros marchands qui lui imposèrent leurs prix, et retomber à la condition, non pas d'ouvrier (il n'avait Jamais cessé, même petit patron, d'avoir l'outil en main, dix heures par jour) mais de salarié. Vainement il attendit des jours meilleurs, qui lui rendraient l'indépendance : les jours se firent de plus en plus sombres pour le Faubourg. Vers la fin de sa vie, M. Brunet ne travaillait plus qu'avec son fils et un apprenti. Former le gamin était sa dernière satisfaction, mêlée à la tristesse de lui donner un métier qui le nourrirait peutêtre encore, mais qui ne ferait plus la joie et la
fierté d'un homme. La mort vint le surprendre sur son établi. Il avait peiné jusqu'au soir de sa vie pour une fortune peu glorieuse assurément, traversée de bien des obstacles et assombrie de bien des revers^ mais beUe en somme et enviable^ si le succès vaut moins que l'effort, et si la vraie récompense d'un homme est dans l'estime qu'il peut garder de soi-même jusqu'à son dernier jour.
Depuis lors, l'image de M. Brunet est restée bien vivante dans mon souvenir, et — sans que je cesse de voir ces yeux petits et vifs, cette moustache emmêlée, ces bras finement musclés sous la chemise de travail relevée jusqu'au coude — elle est devenue pour moi comme un type que j'oppose souvent au type de l'ouvrier d'usine ou de fabrique, le plus familier à nos esprits et à nos regards aujourd'hui, celui qui a pris le devant de la scène et concentre sur lui, un peu exclusivement, toutes les sympathies, les méfiances, les flatteries ou les pitiés.
Or, malheureusement cette classe d'artisans et de petites gens s'en va. Elle décroît chaque jour en nombre et en influence. La grande usine, forte de ses capitaux, de son outillage, de sa direction, supprime un à un les petits ateliers.
Le grand bazar, qui s'ouvre avec Taimant formidable de la réclame et de « l'occasion », fait le vide aux petites boutiques, qui lentement agonisent et closent leurs volets. Et le grand commerçant ne tue pas seulement le petit, il asservit en même temps l'ouvrier autonome. Mon ami M. Brunet fut une de ces victimes. Le fabricant qui ne peut plus vendre ses produits tombe sous le joug du gros marchand, qui avilit à son grêla main-d'œuvre. Il devient plus esclave que le salarié. Il est rejeté dans le découragement, la misère, la sourde révolte des derniers cercles de l'enfer social.
Cette transformation me semble fort regrettable. L'ouvrier d'usine, arraché tout le jour à son foyer, abruti par un travail qui le plus souvent ne lui demande aucun effort d'intelligence et ne lui procure aucune satisfaction d'amourpropre, incapable de s'élever ni même d'améliorer sérieusement son sort, conduit à chercher dans l'alcool le ressort qui manque à son existence, l'ouvrier d'usine est un médiocre exemplaire d'humanité. La grande industrie fait, avec des corps qui se courbent prématurément, des âmes qui se tassent plus vite encore.
Ce n'est pas le seul reproche qu'on puisse lui
adresser. On peut croire que si notre France possède encore, Dieu merci 1 une assiette ferme et une belle vitalité, si la paix et l'harmonie, qui sont comme l'équilibre de la santé pour une nation, y prévalent encore, ce n'est pas par le bon sens ou la moralité des masses ouvrières, et encore moins par l'intelligence ou le désintéressement des dirigeants : c'est par la sagesse, le courage, l'endurance, toutes les fortes vertus de ses classes moyennes. Or, le prolétariat qui s'accroît aux dépens de celles-ci, qui attire dans ses rangs les travailleurs isolés, les indépendants qui étaient peuple par leur vie et bourgeois par leurs sentiments, c'est le fossé qui va se creusant de plus en plus entre deux classes brutalement distinctes, et partant ennemies. Le jour où il n'y aura plus personne pour faire la chaîne d'un bord à l'autre, la séparation sera achevée, la guerre inévitable.
Car déjà les hommes se battent facilement entre eux : que sera-ce lorsqu'il n'y aura plus en présence que des intérêts? Avec le régime vers lequel nous marchons, plus de rapports humains et sociaux :rien que des relations économiques. L'offre ici, la demande là; partout l'anonymat. Demande-t-on à une entité économique d'avoir
des entrailles de justice et d'humanité? Qu'on ne dise pas que j'exagère. Ne vivons-nous pas déjà, dans une société démocratique, plus ignorants les uns des autres, plus fermés à toute sympathie réciproque (1), que ne vivaient la Cour et le peuple au xvn" siècle? Nous aimons aujourd'hui à nous déclarer pompeusement « concitoyens de tout homme qui pense » — et nous ne connaissons plus un homme de chair et d'os qui toute sa vie travaille pour nous, auprès de nous. S'il est vrai que s'ignorer c'est presque sûrement se mépriser et se haïr, peut-on s'étonner que de tels sentiments grandissent sans cesse entre enfants d'une même patrie, d'une même cité?
Qu'y pouvons-nous faire? direz-vous. Empêcherons-nous la concentration des capitaux et des entreprises? Ramènerons-nous le temps où l'on allait commander au tisserand dans sa cave une bonne paire de draps pour l'an nouveau? Ressusciterons-nous le vieux « huchier » qui mettait six mois à livrer le bahut, la table et les chaises? Qu'y pouvons-nous faire, en vérité?
(1) J'entends la sympathie individuelle, d'homme à homme, la seule sérieuse et efficace. Car que peuvent les nobles et creux sentiments par lesquels nous essayons malgré nous de la remplacer : la « charité sociale », et la « religion de la souffrance humaine »?
Mon Dieu! à vrai dire, je ne sais pas. Mais avez-vous seulement essayé de faire quelque chose ? Non . Donc , ne commencez pas par baptiser votre indifférence du nom commode d'impuissance.
Il ne semble pas que nous ayons la partie belle, je le confesse. Lutter contre une évolution économique, c'est vouloir vivre au rebours du reste des hommes ; et, s'il y a parfois de Théroïsme, il y a rarement de la sagesse dans cette politique. Toutefois, remarquez que la loi morale seule oblige tous les hommes de la même façon : les lois économiques admettent plus de liberté et de variété. Si l'ouvrier est presque contraint aujourd'hui d'acheter ses habits au magasin de confections, et le petit bourgeois qui se met en ménage de choisir chez le grand fabricant la salle à manger de modèle courant, d'autres peuvent trouver dans leur conscience (et sans doute aussi dans leur intérêt bien compris) des raisons suffisantes d'agir différemment. Je voudrais que tous ceux qui peuvent s'élever au-dessus des servitudes économiques auxquelles est soumis le grand nombre ne se résignassent pas à être des « consommateurs » stupides, moutons de Panurge qui règlent toujours leurs goûts sur
ceux du voisin. Je voudrais qu'ils rapprissent le chemin du petit atelier, du modeste magasin, auquel ils ne reprocheraient plus d'être mal outillé ou mal fourni s'ils n'avaient été les premiers à l'abandonner et à l'affaiblir. J'aimerais encore — est-ce une intolérable exigence ? — qu'ils ne se crussent pas tout à fait quittes envers les humbles travailleurs qui pourvoient à tous leurs besoins ou leurs caprices, pour avoir jeté sur un comptoir un prix qu'ils savent n'être pas toujours équitable, qu'ils soupçonnent souvent de n'être qu'un prix de famine... Bref, je voudrais que du pain qu'ils mangent, des vêtements qu'ils portent, des murs qui les abritent, du lit où ils reposent, une voix sortît quelquefois, qui leur dît : « Nous sommes du travail humain. Tu ne connais pas celui qui nous a faits ; tu ne le verras sans doute jamais. Pourtant c'est un homme. Cet homme est ton serviteur, l'humble esclave de tes exigences. Tu es vraiment le roi et le maître de sa vie. Tu es le « Consommateur », c'est-à-dire un despote anonyme, lointain, terrible, qui ne connaît pas ses sujets, qui commande en aveugle, et qui ne sait jamais si ses ordres porteront au loin la prospérité ou la misère, la dignité ou la servitude, la vie ou la
mort. Pourtant, si tu le veux, tu peux être un bon despote. Tu peux, d'un geste résolu, briser la barrière d'indifférence et de routine qui te sépare de tes sujets, connaître qu'ils sont des hommes, apprendre quel est ton pouvoir sur eux; et alors sans doute tu feras de toi-même mieux qu'une force inconsciente et tyrannique, d'eux mieux que des esclaves qui n'ont le choix qu'entre l'abjection ou la révolte. »
... Quelques-uns souriront peut-être de ces remèdes de bonhomme appliqués au malaise social. Je ne saurais les considérer avec un tel scepticisme. Trop de gens, il me semble, s'efforcent de résoudre la question sociale dans des livres, des discours ou des expériences retentissantes, et trop peu dans leur simple vie de tous les jours. Qu'est-ce, d'ailleurs, que cette question sociale, dont nos oreilles sont rebattues et nos esprits lassés avant que nos cœurs commencent de s'y ouvrir? Je vois bien qu'il existe à certaines époques une « question » industrielle ou commerciale, c'est-à-dire une crise amenée par l'action de nouveaux facteurs économiques. Rien de tout cela n'oblige les hommes à se haïr ou à s'exploiter réciproquement, au lieu de s'entr'aimer et de s'entr'aider. La ques-
tion sociale est précisément ce que l'égoïsme des hommes ajoute à la difflculté de vivre qui vient des circonstances. C'est nous qui la créons, chaque fois que l'un d'entre nous traite un de ses frères autrement qu'il ne voudrait être traité par lui. Et c'est nous aussi, c'est le plus humble d'entre nous qui peut chaque jour la « résoudre », en faisant de l'esprit de droiture, de justice et d'amour la règle d'or de ses relations avec ses semblables. Point n'est besoin pour cela d'être un économiste distingué, ou de commander à cinq cents ouvriers. Chacun d'entre nous est responsable du conflit social, et contribue, qu'il le veuille ou non (à moins d'aller vivre de racines dans un désert), à l'envenimer ou à l'apaiser.
C'est tout ce que j'entendais dire et suggérer ici. Je n'ai pas autorité pour demander à qui que ce soit d'avoir le cœur brûlant d'amour d'un François d'Assise ou d'un Vincent de Paul. Je voudrais seulement rappeler à une foule de braves gens dont la morale privée est irréprochable que leur morale sociale l'est peut-être moins; qu'ils se font souvent, faute d'un peu de réflexion et de bonne volonté, complices de diverses iniquités grandes ou petites; que la question sociale ne se pose pas seulement entre pa-
trons et ouvriers, mais qu'elle fait partie même de leur paisible existence ; qu'elle est avant tout une question humaine; et que c'est folie de penser qu'on la résoudra par des lois, des règlements, des organisations nouvelles (lesquels moyens je n'entends pas blâmer, loin de là) — qu'on la résoudra autrement qu'en développant dans les âmes et dans les mœurs l'esprit de justice et de fraternité.
« La question sociale, c'est la réforme de l'individu », disait un vieil original de ma connaissance. Sa définition n'était peut-être pas la plus exacte ni la plus savante : mais elle avait le mérite d'être à la portée de tous, et d'une excellente sagesse pratique. Si chacun la faisait sienne...