LE FAUVE DU JARDIN DES PLANTES
La colère de l'homme est hideuse à voir. Elle écrase son front, aveugle son regard, rabaisse son geste à celui de la brute, et le souffle de Dieu semble avoir quitté pour un instant le limon qu'il animait. La colère de l'enfant, au contraire, est souvent touchante ou héroïque. L'enfant ne comprend pas que la nature entière ne soit pas son esclave. Il dresse sa volonté contre les choses; il éprouve ingénument cette royauté de la conscience humaine sur l'univers, qu'il sent s'éveiller en lui ; et quand il dit : « Je veuxl » fût-ce devant l'impossible ou à Feucontre du raisonnable, l'enfant ne revient pas vers la brute, il fait un pas vers l'homme...
Oui, oui, je vous entends assez, dites-vous : vous étiez un enfant colère I
Eh bienl non, j'étais plutôt un enfant doux. Seulement... j'allais vous raconter une de mes
colères, et je me disposais, c'est vrai, à la parer d'un peu de poésie... Il faut m'excuser : le miroir du passé est le seul qui soit indulgent aux vieilles gens.
Donc, j'y aperçois en ce moment un petit bonhomme pas plus haut que ça, qui, ayant claqué beaucoup de portes, renversé beaucoup de chaises, et conçu dans ce tintamarre une plus haute idée de lui-même, se sauve à pas de loup vers un débarras perdu tout au fond des greniers d'une vieille maison de campagne. Pourquoi ce goût soudain de la solitude et des araignées? Pourquoi? Parce qu'une servante effrontée s'est permis de le tutoyer, de le rudoyer devant tout le monde, et qu'un pareil manque de respect envers quelqu'un qui a eu dix ans la veille, peut bien provoquer une indignation généreuse... A dire vrai, quand je regarde encore plus au fond du miroir, il me semble découvrir que c'est le petit bonhomme qui a commencé. Lucie est une femme de chambre qui ne lui a jamais plu. Elle est arrivée un soir du fond de sa province, laide, grêlée, mal fagotée. Elle ne lui a pas dit bonjour aimablement. Elle ne rapportera pas tous les ans des caramels belges et des conques de Dinant, puisque ce n'est pas son
MEiMOIRES D'UN PETIT HOMME 173
pays. Elle ne sait pas d'histoires comme en savait Marie. Et le petit bonhomme a entendu son père dire une fois : « Décidément, cette pauvre fille ne sait rien faire; on ferait mieux de la renvoyer chez elle. » Aussi, un jour qu'elle avait refusé de lui coudre sur-le-champ un sac pour récolter des noisettes, le petit bonhomme s'est fâché tout rouge, et il a dit à Lucie tout ce qu'il savait sur son compte : « Je te déteste ! Tu es méchante. Tu es laide. Tu es sale, avec tes trous plein la figure. Et puis tu ne sais rien faire, c'est papa qui l'a dit. Tu ferais mieux de retourner chez toi si tu ne veux pas qu'on te renvoie... » Lucie a pleuré, et maman Ta su. Elle n'a rien dit à son petit bonhomme. Mais, le lendemain, en le rencontrant dans la maison, Lucie lui a parlé comme elle ferait aux gamins qui mendient pieds nus sur les routes. Le petit bonhomme a couru chez sa mère pour lui dévoiler cet affront tout chaud. Maman lui a répondu tranquillement :
— C'est moi qui ai dit à Lucie de te parler ainsi désormais. Elle en a parfaitement le droit, puisque c'est toi qui as commencé à te montrer grossier envers elle. Il faut traiter les autres comme on veut qu'ils vous traitent,
mon ami. Si tu tiens aux marques de respect que Lucie te donne d'habitude, sois d'abord poli envers elle. Elle a même droit à plus d'égards que toi, parce qu'elle est pauvre, qu'elle n'a personne des siens pour la faire respecter et qu'elle gagne sa vie. Et maintenant, mon petit, si tu veux que Lucie cesse de te tutoyer, va lui faire des excuses et lui dire que tu n'oublieras plus le respect que tu lui dois.
Des excuses à cette Lucie 1 « Je n'irai pas I » dis-je en piaffant sur le parquet.
— Ce sera très facile, dit doucement mamère. Veux-tu que nous y allions ensemble ?
— Non ! je n'irai pas. . . Je n'irai jamais 1
Et je me sauvai dans ma chambre, où beaucoup de tapage m'aida d'abord, comme j'ai dit, à me convaincre de mon bon droit. Ma mère était trop méchante, elle aussi! Qu'elle me punît, oui; mais me faire demander des excuses ! Alors (je voudrais bien que mon miroir fût trouble à cet endroit ..) je voulus la punir à mon tour, lui faire peur, et qu'on me crût enfui sur les routes, noyé de désespoir dans l'étang, que saisje ? Je grimpai comme un chat qui va au guet jusqu'au plus reculé des greniers, je fermai la porte sur moi, et là, blotti sous une des grandes
solives du toit, je mangeai mes larmes pendant deux heures, je me sentis méchant jusqu'au fond de l'àme, et je compris que je mourrais peut-être de faim à cette place, tout seul, parce que je ne redeviendrais jamais un assez bon petit garçon pour aller faire des excuses àLucie.
...Midi sonna. J'avais le cœur plus amer encore que la bouche. Unejoiestoïque m'emplissait à la pensée qu'on s'inquiétait de ne pas me voir au déjeuner, qu'on me cherchait, qu'on ne me trouverait plus jamais...
Elle fut de courte durée. Une courbature avait pris ma jambe repliée sous moi; je voulus l'étendre, et je m'aperçus que j'avais laissé glisser un de mes petits souliers de jardin, celui dont l'attache avait perdu sonbouton. Oùravaisje égaré"? Dans l'escalier du grenier? Oui, un vague souvenir m'en revenait. Alors, on saurait peut-être où j'étais ?
Mes réflexions n'étaient pas achevées que la porte de mon ermitage s'ouvrit, et Lucie entra avec un plateau qui portait mon déjeuner. . .
Je rougis jusqu'aux oreilles. Lucie débarrassa un vieux fourneau démoli qui gisait là parmi d'autres épaves et posa le plateau dessus. Puis elle sembla attendre un instant, en me regar-
(lant. J'avais les yeux obstinément fixés au plancher. Qu'est-ce qu'elle attendait? Elle partit.
Soulier maudit, qui déjouait ma vengeance I a Je ne mangerai pas », résolus-je. Mais y avaitil du pain sec seulement sur le plateau? Il fallait au moins regarder cela. Non, il y avait un déjeuner complet, même du dessert. Et dans un coin, près de la serviette, le soulier.
« Tu ne toucheras pas à cela I » répéta quelque chose d'héroïque en moi. «Mange toujours... », dit une voix plus douce. Je me mis à table, en baissant les yeux pour éviter le regard persifleur des souris.
Au bout d'une heure, Lucie vint chercher le plateau. Cette fois, elle s'attarda encore un peu plus. J'étais rencogné sous ma solive et ne regardais point cette créature. Lucie se retira, et je continuai de goûter les charmes de ma thébaïde.
Quelques instants après, je crus entendre un bruit de pas étouffés, de pointes qui se haussaient jusqu'à la lucarne poussiéreuse de la porte. Ayant levé les yeux, je crus voir des nez curieux, des regards écarquillés, des bouches moqueuses, qui me contemplaient. Était-ce un mauvais rêve? Je pris cependant mon air le plus malheureux.
et je comptai sur la pénombre pour dissimuler la chaleur terrible qui me montait aux joues. Le monde est cruel à ceux qui souffrent pour la justice et la dignité.
A quatre heures les mêmes pas revinrent avec celui de Lucie qui m'apportait un morceau de pain et du chocolat. Pourtant Lucie entra seule. Elle avait Fair triste. Elle mit mon goûter dans ma main :
— Voyons , monsieur Pierre , voulez-vous faire la paix? dit-elle. Alors vous pourrez descendre jouer au jardin avec vos frères.
— Allez-vous-en, Lucie ! criai-je, du ton d'un homme qui repousse de toute sa vertu quelque proposition infâme. Allez-vous-en ! J'aime mieux rester ici î
Et, si par hasard il y avait des sottes gens derrière la porte, j'imagine que leur basse curiosité dut se sentir honteuse d'elle-même devant tant de farouche vertu.
Vers six heures, ce fut ma mère qui poussa doucement la porte. Elle me regarda. Le regard de ma mère faisait fondre les courages les plus obstinés, les points d'honneur le plus sûrs d'euxmêmes...
— Nous allons aller trouver Lucie, n'est-ce
pas? dit-elle. Cela te coûtera beaucoup moins que tu ne crois, mon petit Pierre, parce que ce sera quelque chose de très bien, de très délicat et très beau. Je connais mon petit homme : il sera tout fier lui-même d'avoir fait cela, tu verras 1
Il y eut beaucoup de larmes, un grand combat, des alternatives affreuses où, moins heureux que les héros de Corneille, je ne savais plus de quel côté étaient l'honneur, le devoir et la vertu. Pourtant ma mère se retira sans m'emmener. Mais je lui avais promis de lui donner satisfaction avant le soir. Elle eut la bonté de me passer encore cette faiblesse et de m'envoyer encore mon dîner parmi les souris et les vieilles ferrailles.
Je voulais faire mes excuses tout seul, à la faveur d'une ombre propice. Je guetterais le moment où Lucie monterait pour aller se coucher. J'irais lui dire bien bas la terrible phrase, et je courrais me cacher dans mon lit.
... Lucie monta. Le cœur me battait. Je m'avançai : ma mère était derrière elle! Mais j'avais promis :
— Lucie, je vous demande pardon de vous avoir mal parlé. Je ne le ferai plus. Je... je regrette...
Cela suffisait sans doute, car ma mère m'attendait avec un sourire. Je courus à elle et jetai ma tète dans sa robe en pleurant.
Si j'avais pu regarder Lucie, j'aurais vu une pauvre fille plus confuse que moi...
A quelques jours de là, nous allions voir à la ferme un petit cabri qui était malade, et qu'on avait isolé dans une cabane pour le soigner. La petite bête était blottie dans un coin, contre les planches de la cabane. Tout à coup, Jean prit son air de pince-sans-rire et prononça ;
— On dirait le Fauve du Jardin des Plantes I Cette remarque souleva chez mes sœurs et
mon frère une hilarité qui me parut bizarre.
— Quel fauve? demandai-je.
Et la mystérieuse hilarité agaça mes oreilles de plus belle. Je tournai les talons pour ne plus l'entendre. J'avais compris que le fauve en question devait m'étre assez bien connu.
Le sobriquet me resta longtemps. Mais ma mère avait défendu qu'on s'en servît pour me taquiner. Il ne fit que graver dans ma mémoire la leçon de ce petit épisode, qui ne s'en est jamais effacée.