‹ Mémoires d'un petit hommeChapitre 8 sur 14 · PARADOXES DE SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

PARADOXES DE SEPTEMBRE

Septembre était, dans nos Ardennes, un mois changeant et doux, qui gardait encore dans ses brouillards matinaux la surprise de radieuses journées.

Au déjeuner, quand, à travers la porte-fenêtre, on voyait le soleil et Tombre courir l'un après Tautre sur les buissons du jardin, mon oncle Élie disait :

— 11 fera très bon l'après-midi. Qui veut venir avec moi?

Nous aimions beaucoup ces promenades d'après goûter, et généralement quatre ou cinq voix répondaient : « Moi, moi... » Mon père aussi s'inscrivait souvent. Ma mère, que le soin de sa maison^ de son jardin, de sa basse-cour, avait affairée tout le jour, réservait au contraire la soirée pour donner un peu de repos à son corps et de solitude à sa pensée.

Donc, vers quatre heures et demie, les vieilles dalles du perron sonnaient sous un piaffement de bottines impatientes et de cannes nerveuses. L'épine au bois noueux, le merisier lisse et damassé, le frêne pâle, ourlé par la spirale d'un pied de chèvrefeuille, étaient représentés dans cette collection de bâtons rustiques, que l'antichambre mettait généreusement à la disposition de tout promeneur. Mon oncle Élie apparaissait, guêtre, chemisé de toile à carreaux, coiffé d^une casquette à oreilles, l'air d'un vieux forestier dont les yeux avaient fouillé les sous-bois pendant toute leur enfance, avant de fouiller les manuscrits et les pierres tombales. « En route! » disait-il, et nous gagnions, par les communs de la ferme, le chemin creux qui menait le plus directement au bois.

Si je me plais à retracer aujourd'hui l'une de ces promenades, ce n'est pas qu'elle ait été marquée de péripéties plus extraordinaires ou de découvertes plus rares, et qu'un clou d'or l'ait fixée dans ma mémoire. Non; mais toutes ensemble, avec leur incidents menus et variés, elles demeurent un des bons souvenirs de mon enfance. Je leur dois beaucoup. D'abord, sans doute, de solides jarrets, et des mollets un peu

secs, mais qui ne reculent pas devant un sentier de chèvre ou de contrebandier. Puis l'amour de la nature et des grâces que le Créateur mit dans la plus humble plante comme dans les horizons qui élèvent Famé en même temps que le regard. J'y emplis mes poumons de beaucoup d'air pur, imprégné de l'arôme amer des taillis de chênes, et mon cerveau de pas mal de paradoxes, nés au long du chemin — idola viœ, — parmi lesquels j'apprenais à retrouver quelques idées justes, comme nous nous exercions à découvrir, parmi les champs de bruyère rose, les rares brins de bruyère blanche. Car mon oncle Élie, pendant ces promenades, semblait particulièrement en verve. Les paradoxes crépitaient sur ses lèvres comme les rocailles sous son talon dans les sentiers. Il brillait peu en compagnie, ne trouvant pas dans son caractère l'autorité qu'aurait pu lui donner justement son grand savoir, et gêné peut-être à son insu, le pauvre cher homme, par un visage trop peu favorisé des Grâces. En revanche, les chemins creux remplis de soleil, les futaies remplies d'ombre verte, la nature, en un mot, dont il semblait goûter le charme avec une joie d'écolier libéré, au sortir de ses travaux ardus, inspiraient évidemment sa fantaisie. Ceux qui n'ont

pas trotté dans la forêt d'Ardenne avec mon oncle Élie ne Font pas connu tout entier.

Donc, nos cannes ont sonné le départ sur le perron, et nous voilà en route. Tout de suite je demande :

— Allons-nous au carrefour des Mélèzes? Ou aux Limaces-Noires? Ou aux Montagnes russes?

Il y a déjà toute une joie dans cette topographie. Le bois nous est à la fois merveilleusement connu et inconnu. Nous y avons accroché des souvenirs ici et là, marqué des points de repère avec la pointe de nos couteaux, découvert et baptisé des chemins d'après nos observations personnelles. Nous avons même dressé une carte à notre usage, devant le mauvais vouloir des cartes officielles, qui relevaient les sentiers avec la précision qu'on accorde aux routes qui traversent l'Afrique centrale. Mais le relief en est tourmenté, coupé de vallons où l'on perd le soleil et de crêtes où on le retrouve à droite quand on pensait l'avoir à gauche; les chemins s'y ressemblent comme des frères et s'entendent de même pour vous égarer en tournant sournoisement; enfin la civilisation, Dieu merci I n'y a pas encore fait pousser les poteaux indicateurs. La forêt d'Ardenne est antique, sauvage, et se

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défend. Elle a plus de complaisance pour les contrebandiers que pour les beaux flâneurs des villes. C'est pourquoi, rien que dans le petit coin que nous avons l'habitude de parcourir, on s'égare très facilement — du moins pendant une demi-heure.

Cette circonstance ajoute beaucoup à l'attrait de la promenade pour mon frère Jean, a Si on pouvait se perdre 1 » ajoute-t-il à ma question. Il nous y aidera de son mieux. D'ailleurs, les événements ne nous surprendront point. Nous avons des allumettes — l'étincelle ne jaillit pas du schiste aussi docile que du silex — et nous récolterons en chemin nos provisions débouche. Quant au coucher, la mousse et la bruyère nous attendent là-bas, et l'étoile à qui faire notre prière avant le sommeil. Que manquera-t-il à nos besoins — à notre bonheur surtout?

La forêt ne commence qu'à un bon kilomètre de notre demeure. Nous la gagnons par un chemin bordé de haies vives, entre les champs cultivés. Les blés sont engrangés, les avoines coupées et bottelées ; il ne reste plus sur pied qu'un grand champ de pommes de terre, à la lisière du bois. Justement nous avons entendu Mathias dire dans le village, la veille, que depuis deux

jours ses pommes de terre sont visitées et ravagées par les sangliers, la nuit. Nous demandons à aller voir les dégâts.

— Mathias a dit qu'il irait se mettre à l'affût ce soir avec Franchot, dit mon père.

— Est-ce qu'ils tueront le sanglier?

— Ils auront du mal à viser la bête si elle vient, car il n'y a plus guère de lune. Mais elle n'en sera que plus hardie. Ce ne serait pas la première qu^ils abattraient.

— Et voilà sans doute la plus belle conquête de la Révolution française! ajoute mon oncle. C'est la seule en tout cas sur laquelle les historiens et les philosophes ne discutent plus.

— Qu'est-ce que vous dites, mon oncle?

— Je dis que quand Mathias endossera son fusil tout à l'heure, il fera le geste d'un homme libre, et qu'il en sentirait tout le prix, si les hommes ne s'accoutumaient vite aux biens dont ils étaient privés la veille.

— Les ancêtres de Mathias n'avaient pas le droit de suspendre un fusil au-dessus de leur cheminée, explique mon père.

— Et pourquoi donc?

— Pour la même raison, dit mon oncle, que ses cousins, à quelques lieues plus loin, ne pou-

valent avoir un chat sans qu'on le leur fît occire, ni un chien sans qu'on lui coupât les jarrets. Pour la raison, mes enfants, que le gibier des ducs de Rethel-Mazarin n'aimait ni les fusils, ni les chats, ni les chiens, et que gibier de seigneur compte plus que blés, vignes ou pommes de terre de gueux.

— Alors les paysans laissaient abîmer leurs récoltes sans rien dire?

— Cela ne valait-il pas encore mieux que de payer leurs plaintes d'une amende, de la prison, ou même des galères en cas de récidive? La crainte du Seigneur fut toujours le commencement de la sagesse, mes enfants. Mais le jour où les ancêtres de Mathias purent se plaindre sans rien risquer, ils ne se firent pas faute de soulager leur cœur. Les Cahiers de leurs doléances, en 1789, marquent ingénument qu'ils n'avaient guère que la nue-propriété de leurs biens : les cerfs, biches, sangliers et autres bêtes en étaient les usufruitiers. L'innocente perdrix elle-même les empêchait de faucher leurs prés et de nettoyer leurs grains en temps utile : il fallait lui réserver l'honneur d'être abattue par le seigneur. Et quand celui-ci arrivait avec ses chiens, les chevaux et les chiens

de ses amis, les empouilles étant encore pendantes par racines, comme on disait, et même à la veille de la moisson, Taïeul de Mathias pouvait se croiser les bras : sa récolte était faite...

A ce moment nous traversons, pour arriver au champ de pommes de terre, un chaume où les travailleurs dressent les gerbes d'avoine en cavaliers.

— Voilà Franchot qui termine son avoine, reprend mon oncle. Si Forage menaçait, il la rentrerait tout de suite. Cet homme ignore son bonheur. Son arrière -grand -père dut laisser plus d'une fois pourrir la paille en attendant que le champ arteur, dûment averti, fût venu compter le champart du seigneur. Ce terrage, comme on l'appelait plus communément ici, était d'une gerbe sur quatorze ou quinze. Et comme la dîme en prélevait autant de son côté, le pauvre Francliot n'en remportait pas de trop à sa grange. Après quoi, s'il avait envie de manger du pain, il menait son grain au moulin qui lui était désigné, en abandonnait encore une partie, et si, trois jours après, il le retrouvait grain comme devant, alors on lui accordait généreusement le droit de le porter à moudre ailleurs.

— Et il cuisait son pain chez lui, n'est-ce pas, comme quelques paysans font encore au village?

— Il eût été trop heureux, mes petits. Il portait sa farine chez le fournier que cela regardait. Si celui-ci était un honnête homme et n'employait ni fausses mesures ni faux poids, comme faisait celui de Floing, il se contentait d'exiger un droit copieux, pour cuire tant bien que mal. Le four était fort éloigné du village, disent les Cahiers de doléances de la commune, situé en un lieu difficile à gravir, et les femmes perdaient plus de forces à porter leur pâte qu'elles n'en regagnaient à manger leur pain. Cela n'empêcha pas certain fournier, vers le milieu du dix-huitième siècle, de pressurer les habitants encore plus fort en portant au doubJe les droits réglés par son traité. Aussi la commune exaspérée se décida à risquer les frais d'un procès contre cet homme, espérant d'ailleurs du même coup obliger le Prieur de la Prévôté de Donchery à montrer le titre, fort contesté, qui lui donnait droit au moulin et au four banal sur le territoire. Le Prieur était protégé par les ducs de Rethel-Mazarin, fort puissants à la Cour. Le procès dura quarante ans. En 1789, les frais

étaient déjà considérables, et la commune n'avait obtenu, de justice en justice, que des arrêts ambigus. L'Assemblée Constituante, en supprimant les banalités, éteignit à la fois le procès et la servitude des pauvres gens.

Décidément, mon oncle Élie sait des choses fantastiques. Mais n'en ajoute-t-il pas? Non, mon père nous confirme qu'elles sont bien vraies. Il sait même, lui, que dans les grasses terres que nous parcourons en ce moment, les pauvres « laboureurs » de l'ancien régime s'étaient résignés à ne plus cultiver que « des chardons à bonnetiers et à draps, comme étant moins susceptibles d'être renversés des animaux sauvages que les autres denrées de première nécessité ».

Alors notre cœur s'apitoie sur ces misères du temps passé :

— Ils devaient se trouver bien malheureux, les paysans, à cette époque-là!

— C'est possible, mes enfants, répond l'oncle Élie. A vrai dire, cela me paraît peu probable. Les droits seigneuriaux étaient un fléau, sans doute; mais nous avons inventé pour le remplacer celui des droits politiques. Jacques Bonhomme n'a fait que changer de tracas. J'ajou-

terai qu'autrefois, s'il était malheureux, il savait à qui s'en prendre : c'était un soulagement qu'il n'a même plus aujourd'hui.

— Oncle Élie, vous vous moquez de nous î

— Point du tout, mes enfants. Chaque génération, comme chaque individu, porte en soi à peu près tout ce qu'elle connaîtra de bonheur en ce monde. Les circonstances et les événements de notre vie ne sont tout au plus qu'une toile de fond sur laquelle nous projetons la lumière ou l'ombre de notre propre cœur. D'ailleurs, l'homme a beaucoup moins de besoins réels qu'il ne s'imagine. Aujourd'hui encore, vous vous étonnez devant la vie rude et confinée des montagnards de l'Ardenne, étrangers à tant de satisfactions qui vous paraissent indispensables. Sans doute, il est fort légitime que nos besoins s'accroissent avec le progrès des mœurs et des arts, et l'on peut dire d'un être qu'il est civilisé précisément en raison du nombre et de la variété de ses besions. Mais le tourment de l'homme — et sa noblesse aussi — c'est que ses besoins ne sont jamais la mesure de ses désirs. Plus il accroît les uns, plus il donne de champ et d'ambition aux autres; et la disproportion va s'accentuant toujours. C'est pour-

quoi, à mesure que la vie devient plus facile, et, semble-t-il, plus aimable, les hommes se plaignent d'elle davantage. Il est douteux que, malgré tous ses efforts, Thumanité puisse être jamais heureuse comme elle Fa été. Les anciens n'avaient pas tort de mettre l'âge d'or derrière elle, plutôt que devant sa route. Et, mon Dieu! j'estime que les choses sont bien réglées ainsi. Une humanité pleinement satisfaite serait méprisable. Si le besoin est le ressort du progrès matériel, la souffrance est le sel de la vie morale.

Cependant nous sommes parvenus à un ravin où l'on entend chanter un ruisseau sous les tailHs. Sa fraîcheur développe le parfum un peu acre des sous-bois de fougère, de genêts et de bruyère. Des grives filent parmi les buissons. Nous traversons, dans une clairière, un gué entouré de grandes ulmaires, dont quelquesunes portent encore noblement leur belle aigrette blanche. Puis nous grimpons la côte d'en face, en agrippant nos cannes aux affleurements du schiste.

— Sans doute, reprend mon père, la souffrance est l'aiguillon du progrès. Toutefois je ne crois pas que cette idée doive nous rassurer trop vite. Si les souffrances des hommes d'au-

trefois étaient fécondes, c'est parce qu'elles venaient en effet de la dureté des circonstances. Ne parlons que de notre France. Il est un aspect de son histoire qui m'a toujours frappé. Quand vous l'étudiez, mes petits, on ne vous parle guère du peuple : les princes et les grands occupent toute la scène. Vous savez cependant qu'il y eut, non seulement au moyen âge, mais jusque dans le dix-septième et même le dixhuitième siècle, de terribles famines. En dehors de ces temps de crise, à la veille même de la Révolution, le Tiers des campagnes presque tout entier ne mangeait pas à sa faim : ses Cahiers ne sont en somme que le long cri de détresse d'un peuple affamé. Ainsi, ce pays, où, régulièrement, les quatre cinquièmes de la population manquaient encore de pain, était le même qui avait déjà brillé dans le monde d'un éclat incomparable, soutenu des luttes généreuses, écrit des livres immortels, et porté quelques-uns des plus beaux fruits du génie humain. Aujourd'hui nous n'en sommes plus là, et si, hélas ! une bonne moitié de la nation vit encore sous la dure loi de l'insécurité du lendemain, du moins des secours sont prêts pour toutes les misères, et le spectre de la famine a cessé de

planer sur nos champs mieux cultivés, nos routes mieux ouvertes, notre société mieux administrée. C'est pourquoi je crains que les souffrances de beaucoup d'hommes d'aujourd'hui ne viennent surtout de la perversion de leur cœur. Celles-là n'enfanteront rien de grand. Les pères avaient le ventre creux; les fils ont l'imagination gâtée et le cœur aigri. Il ne peut rien sortir de bon, j'en ai peur, de cet appétit maladif du bien-être et du plaisir, de cette émulation dans la jouissance qui semblent aujourd'hui l'unique ressort de tant d'âmes, chez les petits comme chez les grands.

— Et celui-ci, dit ma petite sœur, que la philosophie sociale n'intéresse guère, en présentant un champignon qu'elle vient de cueillir, est-ce qu'il est bon?

— Il est certainement bon en soi. comme toute créature sortie des mains de Dieu, dit mon oncle. Mais pour l'estomac de l'homme, j'incline à penser...

— Amanita Mappat s'écrie mon père, qui connaît mieux le manuel des champignons que les intentions du Créateur. Jette-moi cela. C'est un poison violent. Tu peux cependant observer l'aspect curieux du chapeau.

Ginette jette à regret son amanite. Le point de vue culinaire avait seul quelque importance en son esprit. Ma petite sœur a son idée de derrière la tête. Déjà elle a cueilli, aux haies du chemin creux, un plat de meurons, ou mûres sauvages, qu'elle porte à son bras dans un petit panier. Maintenant elle fait la chasse aux champignons. De temps à autre elle m'appelle pour que j'attire avec ma canne une branche où elle a aperçu une couple de noisettes. Ginette espère toujours que, l'astuce de Jean aidant, la nuit nous surprendra dans le bois ; qu'il faudra se réfugier dans une hutte de bûcherons, et qu'alors ses provisions feront merveille. Ma sœur rêve de dînettes royales^ servies sur de la vaisselle de feuilles, dans des palais de terre et de branchages comme elle en a vu au milieu des coupes. Ce serait le plus beau jeu qu'on eût jamais fait, parce qu'il serait pour de vrai. Tandis que Jean montera le guet à la porte contre les bêtes et les voleurs, Ginette veillera au repas. L'esprit d'aventure a mille incarnations : il aboutit chez elle à des rêves de petite ménagère.

Nous voici descendus dans un autre vallon. La mousse et les airelles ont remplacé les fou-

gères et le houx dans les sous-bois. Malheureusement les airelles n'ont plus de baies, et celles du nerprun feraient moins bien au menu... Le sentier n'est guère frayé; il faut desserrer les anneaux de la file indienne pour ne pas recevoir de branches volantes dans la figure. Où allons-nous?

Un carrefour avec un hêtre marqué d'hiéroglyphes à notre usage nous remet en pays connu. Maintenant nous grimpons de nouveau, le dos courbé, longuement; et nous débouchons dans une coupe, près d'une crête d'où la vue doit être fort belle. Nous y courons; l'horizon s'étend à chaque pas, et bientôt, de tous les côtés, nous embrassons à perte de regard l'immense Ardenne, océan tourmenté de frondaisons sombres, d'un bleu transparent et profond aux lointains, d'un vert plus net aux premiers plans, égayé par la grâce légère de quelques bouleaux. Une houle d'air pur apporte à nos narines le parfum d'un sol antique, nourricier depuis des siècles d'innombrables générations de chênes, de hêtres et de mélèzes.

Mon père et mon oncle nous ont rejoints.

— Mes enfants, disent-ils, vous voyez en ce moment ce que voyaient les yeux des hommes

qui se tenaient à cette place il y a deux mille ans. Ce pays rude et peu accessible n'a pas changé. UArduenna Sylva, une des plus célèbres de la Gaule-Belgique, couvrait autrefois, selon César et Strabon, tout le pays situé depuis le Rhin aux environs de Trêves, jusqu'en Artois et Tournaisis d'un côté, et jusque vers Reims de l'autre. Elle a donc été démembrée, rognée sur toutes ses lisières, et principalement vers le sud, où le sol plus doux tentait davantage l'industrie humaine. Mais ce qui en subsiste paraît être demeuré tel que les descriptions des historiens et des voyageurs nous l'ont toujours fait connaître. Messire Pierre de Bergeron, traversant cette forêt en 1619 pour se rendre aux eaux de Spa, la déclare « fort affreuse et de difficile accès M, et il rappelle le témoignage « du gentil Pétrarque » en ses Épîtres^ quand il dit que retournant de Cologne « il passa seul par cette forêt horrible et hideuse à voir » . Assurément, aujourd'hui, un sens plus avisé de la beauté contenue dans tous les aspects de la nature nous fait trouver un charme grandiose dans cette « hideur », et nous admirons le spectacle de ce plateau secoué de soulèvements bizarres, raviné de vallées abruotes, couvert de son manteau de

landes, de futaies et de halliers.Mais quel profit auraient trouvé les hommes à jeter bas leurs chênes tordus et à gratter ce roc hostile? Ils ont laissé la nature y faire à sa guise. Elle n'y a pas adouci son humeur. On imagine aisément, parmi ce décor, la vie des premiers hommes, s'abritant dans les failles du schiste, roulant le soir à rentrée de leur demeure des blocs de quartz comme nous en rencontrions tout à l'heure, se nourrissant de faînes, de glands, de baies, et grimpant ou descendant parmi les taillis, comme nous faisons encore, à la poursuite des sangliers, des daims ou des loups.

— Est-ce qu'il y a encore des loups, mon oncle ?

— Des loups? Non, mes enfants, on n'en entend plus parler de ce côté. La faim chasse les loups du bois, et la civilisation aussi. Ils ont émigré dans la vallée et dans les villes.

— Qu'est-ce que vous dites, mon oncle Élie?

— Mon Dieul je dis que les hommes, n'ayant plus de loups à combattre, se sont faits loups les uns pour les autres. Homo homini lupus. A dire vrai, cette formule célèbre d'un philosophe anglais du dix-septième siècle ne me paraît pas

tout à fait exacte. Elle est vraie peut-être pour l'homme des cavernes, dont nous parlions à l'instant. Quand on ne se battait que pour la nourriture, il suffisait d'agir en loups. Les besoins élémentaires de l'homme primitif étaient la mesure de sa cruauté : simple, aisément satisfaite et sans esprit de malfaisance. Aujourd'hui que nos besoins se sont multipliés et raffinés, l'homme gène beaucoup plus l'homme qu'autrefois. Hobbes, s'il revenait vivre de nos jours, trouverait sa formule indulgente, et tirerait sa comparaison d'un animal au cœur moins débonnaire que le loup.

Sur ce, mon oncle Élie tira sa montre et conclut :

— Mes amis, si nous ne voulons pas nous anuiter dans le bois, il faut songer au retour.

Nous choisissons un sentier marqué sur nos cartes personnelles du nom de Chemin de ronde, qui doit nous ramener au ruisseau. L'automne y a vidé son escarcelle sous la forme de ces petits disques oranges, collés au sol, qu'on nomme monnaie du pape. On y trouve aussi parfois des cortinaires au chapeau d'un si joli mauve pâle. La botanique succède un moment à la philosophie.

Le soleil s'incline. Septembre a des crépuscules déjà rapides, et nous marchons d'un bon pas, excités par la fraîcheur qui monte du sol humide. Le brouillard traîne ici et là des gazes légères. Mon père fait hâter la petite troupe. Les jambes trottent de plus belle et les langues se reposent.

Enfm nous retrouvons le ruisseau, le gué, et nous voici hors de la forêt. Une bande rouge sombre marque au couchant l'endroit où le soleil a disparu. Tout l'orient n'est déjà plus qu'un grand linceul gris. Des hirondelles boivent, très haut dans le ciel, ce qui reste de lumière.

En entrant dans le chemin creux, nous croisons une vieille femme qui nous demande l'aumône. Nous passons : ma mère nourrit trop de pauvres diables à la maison^ deux fois la semaine, pour que nous ayons la main large aux mendiants du chemin. Cependant cette vieille semble si branlante que mon père se ravise et met quelques sous dans ma main pour que je les lui porte. J'y vais en courant, et quand je reviens :

— A-t-elle paru contente? dit mon oncle.

— Oui, elle m'a bien remercié.

— Et lui as-tu au moins demandé une prise en échange?

— Une prise? Pourquoi?

— Eh! Ehl parce qu'elle eût trouvé son obligation moins pesante si elle avait pu songer que tu en avais une envers elle aussi. Un gentilhomme anglais qui voyageait en France au siècle dernier, en philosophe sentimental, no dédaignait point, comme il nous l'a conté luimême, d'accepter une pincée de tabac des mendiants auxquels il jetait quelque monnaie par le carreau de sa chaise. La charité mutuelle est encore ce que les hommes ont trouvé de mieux pour rendre ce monde supportable. Depuis qu'ils se sont mis en tête d'y faire planer le cauchemar de la justice universelle, il n'y règne plus qu'un sombre riialaise. Vois-tu, petit, cet Éden social qu'on nous promet, c'est bon pour des Allemands ou des Américains, gens qui savent s'ennuyer méthodiquement. Chez nous, rien ne remplacera jamais la vieille charité française, alerte, fine et spirituelle. Un sourire de femme guérira toujours plus de courages qu'une panacée savante de vieux professeurs.

— Il ne faut pas laisser tout faire à la charité,

dit mon père. La justice véritable n'exclut pas l'amour, car elle le suppose.

L'ombre est venue. Voici la silhouette noire des tilleuls du jardin. Comme nous rentrons, quelques paysans nous saluent d'un bonsoir fort honnête.

— Voilà tout ce qui nous reste des droits du seigneur, dit mon père*

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