‹ Mémoires d'un PolichinelleChapitre 10 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

On donne à Polichinelle pour camarade un pantin.

Pour aller, dîner, Jules m’avait posé sur un canapé où bientôt je me trouvai en compagnie d’un superbe pantin, que la grand’mèrc avait envoyé acheter. Elle tenait, la bonne femme, à ce que son petit-fils eut absolument un pantin.

Jé ne puis vous dire le regard de mépris

que le pantin jeta sur moi, à son entrée au salon. Le pantin était flambant, je suis forcé de vous l’avouer : son costume éblouissant de richesses et de couleurs vives écrasait la pauvreté du mien sans nul doute ; et je .lui aurais pardonné ce sentiment de vanité frivole , si je n’eusse compris qu’il était aussi fier de son brillant costume que de sa taille droite et dégingandée , que de son visage sans aucune espèce de protubérance : il avait le nez très-caniard et les pieds chaussés dans de très-petits souliers.

Cela me faisait de la peine , et j’allais peut-être lancer quelques traits piquants sur ce svelte et élégant individu , lorsque , ma générosité naturelle l’emporta : je pensai d’abord que la vanité devait avoir éteint chez lui tout esprit, et qu’il ne serait pas de force à me répondre, et puis que j’allais être bien vengé de ces airs impertinents par la considération dont les personnes de cette maison, qui reconnais-

saient ma supériorité , allaient user à mon égard : je m’apprêtais même à lui tendre une main secourable, à l’aider de mon crédit , à le maintenir enfin convenablement auprès de moi, lorsque la famille sortit de table et passa au salon.

Une joyeuse exclamation de Jules partiten approchant ducanapéoù nousétions ; je croyais que c’était de plaisir de me revoir, lorsque ces mots , en m’ôtant mes dernières illusions , vinrent me 'déchirer le cœur.

— Quel beau pantin ! quel beau pantin !

les belles étrennes, maman !

Et, sans me r^arder, sans me voir même, Jules prit le pantin qu’il éleva en triomphe en l’air.

— 11 n’était pas juste, lui dit sa grand’ mère, que pour avoir fait une bonne action , tu te trouvasses privé d’un beau joujou.

— Ah ! je suis bien heureux ! dit Jules , admirant son pantin.

— J’espère qu’il vaut bien ton polichinelle ! lui dit sa mère.

—Oh ! mon pantin est bien plus beau , répondit l’ingrat enfant , qui ne lit plus attention à moi du reste de la soirée.

Mon âme était navrée. Ainsi , me disaisje, les beaux habillements l’emporteront donc toujours sur le mérite !... Moi , Polichinelle , le grand Polichinelle , me voir laisser de côté, pour un pantin! un vil pantin !... Allons, Polichinelle, du courage , mon ami ! On ne peut pas avoir deux moments heureux dans la journée :

tout à l’heure, on a fait souffrir la modestie; à présent, c’est ton orgueil : la souffrance, c’est la vie... Souffrons et vivons !

Au milieu de ces réflexions philosophiques, on m’emporta dans la chambre aux joujoux, où je passai la nuit en compagnie d’un cheval à bascule, d’un ménage complet en fer-blanc , d’un fourniment d’artilleur, d’un canon de fonte et d’une compagnie de soldats en plomb.

Le pantin n’avait pas quitté son maître:

il avait couché sur un beau fauteuil, auprès du lit de Jules.

Le lendemain, tous les enfants de la maison reçurent leurs étrennes. Après le plaisir de les recevoir, il n’y en a pas de plus grand que celui de les montrer ; or tous accoururent chez Jules, leurs étrennes à la main; qui, de beaux livres reliés magnifiquement ; qui , un loto des plus élégants; qui, un berger avec Sa houlette ; qui, un grand cheval de bois; qui, une charrette de blanchisseuse; qui, une montre, ou une épingle, ou un habit neuf; enfin, c’était une joie, un bruit, un brouhaha extraordinaire. Au milieu de tous ces petits garçons, Marie, la sœur de Jules, s’avança d’un air morne et triste.

— On ne me traite pas en enfant , moi, dit-elle les larmes aux yeux; on ne me donne pas de joujoux.

Dans le fait, toutes ses étrennes avaient

été utiles; ou ne pouvait pas jouer avec, on ne pouvait que travailler. — C’était un métier avec une tapisserie toute commencée; c’était une boîte à ouvrage, un dé d’or, une charmante paire de ciseaux, une ménagère garnie de soie de toutes les couleurs.

— Eh bien ! Marie , si tu veux jouer, lui dit son frère , tu feras bien de reprendre ta poupée de l’année dernière, mademoiselle Bouboule, que tu avais mise au rebut.

— Je suis trop grande pour jouer à la poupée, répliqua Marie d’un petit ton d’orgueil fort comique.

— Trop grande ! Ne dirait-on pas que mademoiselle ma soèur a dix ans comme moi! répondit Jules, en se grandissant sur la pointe de ses pieds.

— Tout le monde sait que les petites elles sont raisonnables avant les petits garçons , répondit Marie d’un air sentencieux , et qu’une demoiselle de sept ans est

déjà une grande demoiselle, tandis qu’un garçon de dix ii’est qu’un petit garçon.

-—Voyez- vous ça ! dit Jules ; pas moins, Marie, tu voudrais bien avoir beaucoup de joujoux comme moi !... Mais je suis bon frère ; allons , choisis ce que tu voudras, et je te le donnerai.

— Merci! dit Marie, le cœur gros; à mon âge, on ne joue plus; je vais faire quelques points à ma tapisserie.

Et grave et solennelle , Marie alla s’asseoir à son métier, où elle eut la petite satisfaction d’entendre dire à sa mère par les nombreuses personnes qui venaient lui faire visite du jour de l’an : Marie est tout à fait une grande fille, cette année!

elle ne joue plus à la poupée du tout.

— Hélas! fit Marie en soupirant.

Page 1