‹ Mémoires d'un PolichinelleChapitre 9 sur 34 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Commencement des Mémoires de Polichinelle.

La toile venait de se baisser, et j’attendais dans les bras du diable que mon maître vînt me prendre dans les siens , pour me conduire à la foule toujours charmée de mes lazzi, et recevoir les embrassements des petits garçons et des petites filles ; mais bernique ! mon maître avait

changé de gamme et chantait sur un autre ton.

— Quelle recette, mon pauvre polichinelle , me dit-il en sanglotant et en me montrant le plat , où deux sous couraient les uns à la file des autres , — quelle recette !... Et mon père qui est à Orléans, qui se meurt et qui, faute de trente francs qu’il me faut pour faire la route , mourra sans avoir la consolation d’embrasser son fils pour la dernière fois... Oh ! l’affreuse chose que la misère... Si je savais où trouver ces trente francs!... Mon Dieu , indiquez-moi un moyen de les gagner honnêtement. . . Trente francs pour aller embrasser mon père et recevoir sa sainte bénédiction... Oh! mon père, mon pauvre père! qui vous fermera les yeux?...

Malheureux , malheureux Gaboulard !

Mon maître en était là de ses plaintes gémissantes et de ses larmes, lorquelepan de tapisserie se souleva , et deux personnes parurent ; c’étaient deux de mes specta-

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leurs : je les reconnus aussitôt, d’abord, parce que c’étaient les deux seuls que j’avais eus ce soir-là , puis parce que Jules Delord et son vieux domestique, Toussaint , étaient mes plus anciennes connaissances et les plus fidèles adorateurs de mon beau et noble talent.

— Pauvre maître de Polichinelle, dit Jules de sa voix douce et pure , qu’avezvous à pleurer ?

Mon maître y répondit en racontant son histoire, et en amplifiant tellement sa douleur et les remords de ne pas pouvoir aller embrasser son père à son lit de mort , que deux larmes surgirent dans les beaux yeux bleus de l’enfant.

— Tenez, dit-il avec cette spontanéité qui naît d’une belle âme ; allez chercher la bénédiction de votre père; j’en ai un, et s’il était malade loin de moi , j’en aurais tant de chagrin que je comprends parfaitement le vôtre et que je m’en voudrais toute ma vie de ne vous avoir pas consolé.

Disant ces mots, l’aimable enfant tira de sa poche deux napoléons qu’il mil dans les mains de mon maître.

— Y pensez-vous, monsieur Jules? interrompit le vieux Toussaint ; — donner à cet homme ce que votre grand’mère vous a donné pour acheter un beau pantin pour vos étrennes !

— Eh bien ! je me passerai de pantin , répondit l’aimable enfant , et cela avec plus de facilité que ce brave homme ne peut se passer d’aller embrasser son père...

On voit bien que depuis longtemps tu n’as plus de père, Toussaint.

— Oh ! noble et généreux enfant, dit mon maître en empochant l’argent, le bon Dieu vous rendra un jour ce que vous faites pour Gaboulard ; mais , en attendant , et puisque vous vous privez d’un pantin pour moi , je veux me priver pour vous de bien mieux qu’un pantin... de mon fidèle ami , du compagnon de ma misère , de celui qui l’adoucissait , qui ne se con-

lenlail pas seulement de partager le pain de l’amitié avec moi , qui me le donnait tout entier... de mon polichinelle, enfin...

— Pièce rare et curieuse à mettre en comparaison d’un pantin de chez Gironx !

répliqua Toussaint. — Un méchant polichinelle sans dents , dont l’œil est éraillé, le nez cassé , la joue salie , et l’or de son costume noirci...

Peu ému de cette attaque sur mon physique, je m’avançai vers Jules et me mis moi-môme dans ses mains.

— Oh ! mon cher Polichinelle , me dit Jules heureux, toi que j’aime de si bon cœur , toi qui m’as tant fait rire, toi pour lequel j’ai été si souvent mis en pénitence par M. Morin , parce que j’étais toujours le dernier arrivé en classe, toi qui m’as fait manger tant de pain sec chez mon père , parce que, pour te voir, pour t’entendre, j’arrivais toujours après que tout le monde avait dîné, tu es à moi , je te possède... Viens... rentrons.

Et dans sa joie de me posséder , Jules me serrait sur son cœur, à me briser, je n’ose dire à m’étouffer , et m’emporta en courant vers la maison paternelle.

Hélas ! je jetais encore un dernier regard sur le pan de tapisserie derrière laquelle j’apercevais mon maître qui , comme le Jean de La Fontaine , pleurait d’un œil et riait de l’autre : l’œil qui me suivait était humide , pendant que l’autre, fixé sur les deux pièces d’or qui reluisaient dans sa main, respirait le bonheur... Même bientôt , et avant que j’eusse tout à fait disparu... Oh ! instabilité des choses humaines ! les deux yeux à l’unisson , l’un consolant l’autre, ne regardaient plus que l’or. .

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de l’amour maternel le plus prononcé.

— Ce qui ne l’empêchera pas d’avoir un beau pantin, ajouta la grand’mère; ainsi, jette ton polichinelle au feu , Jules !...

— Jeter mon polichinelle au feu !... in terrompit Jules avec une indignation qui me charma; non que je ne craignisse un peu l’action du feu sur mon être essentiellement fragile et combustible, mais parce que cela prouvait combien mon nouveau maître et moi nous étions faits pour nous entendre.

Puis cet enfant de neuf ans , exalté sans doute par la conviction où il était de mon importance, se grandit . pour ainsi dire, en ajoutant : — Mais vous ne connaissez donc pas Polichinelle, ma grand’mère?

— Peu, répondit sèchement la grand’mère.

— Vous ne vous êtes donc jamais arrêtée des heures entières devant son théâtre, oubliant là, soit le soleil qui vous brûle la tête , soit la pluie qui vous mouille

EUGÉNIE FOA. i

jusqu’aux os, soit lèvent, soit la neige...

— Non !... (lit encore la grand’mère.

— Que je vous plains ! dit Jules d’une voix si piteuse que ses grands parents (•datèrent de rire.

Il reprit avec un sérieux devant lequel disparaissait son jeune âg(; : — Que je vous plains!... oui... vous ne connaissez pas Polichinelle.

— Et qui est-ce qui connaît Polichinelle, si ce ne sont les bonnes d’enfants , les enfants, les Savoyards et les Jean-Jean?

lui fit observer sa mère.

Julesallait répondre très-vivement, mais ‘ le respect qu’il devait à ses parents le contint. Avec ce calme qui naît de la supériorité, et cet accent de sensibilité grave qui vient d’un cœur blessé, Jules répondit :

— Connaissez-vous M. Charles Nodier?

— Qu’a de commun M. Charles Nodier avec Polichinelle?

— M. Charles Nodier estimait beaucoup Polichinelle , et si vous aviez lu son ar-

licle dans les Cent-et-Un (i), vous verriez avec quelle manière respectueuse et touchante il parle de cet être que vous méconnaissez... Un homme comme monsieur Charles Nodier qui dit :

< Polichinelle est un de ces person- « nages tout en dehors de la vie privée , c qu’on ne peut juger que par leur exté- € rieur, et sur lequel on se compose, par « conséquent, des opinions plus ou moins < hasardées , à défaut d’avoir pénétré dans « l’intimité de leurs habitudes domesli- « ques. C’est une fatalité attachée à la i haute destinée de Polichinelle... 11 n’y ( a point de grandeur humaine qui n ait c ses compensations...

— Et plus loin ( 2 ) , écoutez toujours, je vous prie, ce n’est pas moi qui parle, c’est M. Charles Nodier.

Œ Pour exercer à ce point l’incalculable

(1) Édit. Hauman et C®, t. II, p. 127.

(2) Ibid., p. 133.

< influence qui s'attache au nom de Poli- « chinelle, il ne s’agissait pas de réunir « le génie presque créateur des Hermès « et des Orphée, l’aventureuse témérité t d’Alexandre et l’universalité deM. Ja- « cotot; — il fallait être doué, dans le « sens que la féerie attribue à ce mot,

< c’est-à-dire pourvu d’une multitude de « facultés de choix , propres à composer * une de ces individualités toutes-puis- « santés qui n’ont qu’à se montrer pour c subjuguer les nations; il fallait avoir

'■ € reçu de la nature le galbe heureux et

« riant qui entraîne tous les cœurs, l’ac- ( cent qui parvient à l’âme, le geste qui « lie et le regard qui fascine. — Je n’ai € pas besoin de dire que tout cela se trouve

< en Polichinelle... »

— Quelle heureuse mémoire!... dit madame Delord.

— Je sais tout l’article par cœur, et si vous voulez , maman ,... dit Jules.

— Nous le savons tous aussi , répondit M. Delord ; j’aime et j’estime comme loi Polichinelle, mais je désirerais qu’au lieu de l’arrêter des journées entières à l’entendre, tu fisses d’abord tes classes...

— Bayle , le fameux Bayle , le grand philosophe Bayle, restait aussi des journées devant Polichinelle.. . murmura Jules assez haut pour être entendu de tout le monde.

— Bayle avait fait ses classes, lui dit M. Delord.

Jules reprit , sans avoir eu l’air d’entendre l’observation de son père : — M. Henri de Latouche, dont tu m’as fait voir la jolie campagne à la Vallée au Loup, M. Henri de Latouche a passé des journées aussi à écouter Polichinelle.

— Lui aussi avait fait ses classes; ce que ses ouvrages charmants alleslenl, lui répondit encore son père.

— Et je ne peux pas citer, continua Jules, tous ceux qui ont aimé Polichinelle et qui l’aiment encore.

L’annonce du dîner interrompit ce colloque, heureusement pour ma modestie qui souffrait beaucoup, je vous l’avoue, de m’entendre louer en face, et citer tant de noms honorables, admirateurs de mon individu.

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