CHAPITRE VT
L’ennui lue l’homme aussi bien que Polichinelle.
Oh ! mon théâtre en plein vent ! Oh !
mes spectateurs bénins et malins, où êtesvous ? Hélas ! mes bonnes d’enfants , mes grosses Normandes, mes blanches Flamandes, mes rouges Bourguignonnes, mes naïves Picardes, où êtes-vous? Où êtesvous, mes petits enfants, dont les hou-
— sa-
ches mignonnes se posaient si délicate* ment sur mon front après la parade , et vous aussi , mes candides Jean-Jean !
si charmés de mes bêtises , riant d'un si gros bon rire à mes lazzi.
Et vous aussi, messieurs tels... et tels...
que je n’ose nommer , vous dont la bonhomie ne pouvait égaler que le talent, et dont la simplicité était digne de votre haut génie, pleurez, pleurez. Polichinelle se meurt, l’ennui le tue !
Hélas ! je suis heureux , j’ai chaud en hiver , j’ai frais en été, je fais mes quatre repas , je dors d’un même somme toute la nuit, je devrais engraisser, dites-vous, mais l’ennui n’engraisse que les sols, et je maigris, je maigris à vue d’œil... Hélas!
je suis heureux, c’est ce qui fait mon malheur.
Oh ! que j’étais bien plus heureux quand j’étais malheureux ! Je manquais souvent de pain , c’est vrai, mais jamais de gaieté; j’avais froid , j’avais chaud , j’avais faim ,
j’avais soif, j’avais sommeil et il m’élait défendu de dormir , mais que je rachetais bien ces petites misères humaines , par ce contentement intérieur, par ces troubles déchirants, par ces misères mêmes qui chassent l’ennui.
Demandez à l’homme qui souffre , s’il
s ennuie?
Demandez à l’homme qui a faim , s’il s’ennuie?
Demandez au malheureux s’il s’ennuie?
L’ennui n’est fait que pour les riches, les prédestinés , les favoris de la fortune ; l’ennui n’est que pour rendre malheureux les gens heureux !
Oh ! misère , misère , ma mie , reviens , reviens chasser l'ennui , la plus grande ^ misère de toutes les misères.
Et puis à l’ennui se joignait le dépit.
Seul, méconnu, relégué dans un coin , quelquefois encore , cependant , on m’arrachait à mon apathie ; un théâtre s’improvisait dans le salon , et là , devant une
— oi —
société nombreuse et choisie , on me disait : Allons , Polichinelle , reprends ta verve, ton esprit, ta gaieté et amuse-nous.
Je le voulais , je ne demandais pas mieux ; mais le moyen ?
Aux lazzi qui autrefois faisaient battre de grosses mains rouges , ou de petites mains mignonnes, on applaudissait seulement du bout des doigts ; aux bons mots , qui jadis faisaient éclater autour de moi un gros rire, bien franc et bien net, je voyais sourire du bout des lèvres; puis j’entendais tout bas, il est vrai , — malheureusement j’ai l’oreille fine; j’entendais critiquer mes paroles. — C’est drôle, mais c’est bête , disait-on ; comment des gens raisonnables comme nous , madame la comtesse, peuvent-ils s’amuser à de pareilles niaiseries?
— Et puis Polichinelle ne sait pas sa langue, ajoutait un autre.
— Ne pas savoir sa langue ! — avais-je envie de leur jeter à la face; moi , qui les
sais toutes! demandez à M. Charles Nodier ; il l'a dit , il a mieux fait que le dire , il l’a écrit : « Polichinelle a le don des langues, qui na été donné que trois fois : la première fois aux apôtres , la seconde fois à la société Asiatique , et la troisième fois à Polichinelle. » Polichinelle, c’est moi.
Et quand j’avais achevé ma parade , au lieu de me présenter, comme on le faisait jadis sur mon théâtre en plein vent, à mes joyeux et roses petits enfants, qui tous me regardaient avec plaisir , me montraient du doigt et des yeux à leur bonne en disant : C’est là Polichinelle , et m’embrassaient délicatement du bout des lèvres, on me jetait dans un coin , moi , le cabaretier , sa femme, le commissaire, le gendarme, le bourreau,la potence, le diable et le théâtre , tout pêle-mêle.
Oui , j’ai bien vécu , j’ai bien réfléchi ; les enfants sont le meilleur peuple qui existe, un peuple qu’on mène, qu’on amuse et qu’on instruit avec des jouets et du
pain d'épices ; parlez - moi de ce peuplelà , je n’en veux pas d’autre. — Vivent les petits enfants, à bas les grandes personnes !
Quant au pantin , c’était toujours le favori de la maison , on ne voyait que par ses yeux, on n’aimait que lui, on nechoyait que lui ; aux popo dînettes, c’était toujours lui qui avait les meilleurs morceaux; dans la chambre aux joujoux, c’était lui qui avait les meilleures places. Ah ! si j’avais osé, comme avec mon bâton , le bâton qui a assassiné le cabaretier, sa femme, le commissaire , le gendarme et le bourreau, j’aurais eu de plaisir à mettre en capilotade ce dégingandé , ce dandy, ce lion de pantin. Comme je l’aurais rossé! L’eau m’en vient à la bouche, d’y penser seulement.
Un jour cependant, je crus que mou sort allait changer... Mais ceci mérite bien un chapitre particulier; passez à la page suivante, mademoiselle , je vous prie.