CHAPITRE XVI
Polichinelle sauve de la broche les prisonniers
qui allaient être embrochés. t
Après un moment de silence pendant lequel Jules cherchait à comprendre ce que lui voulait la reine , il finit par remarquer la direction de sou doigt ; avec une résignation pleine d’une religieuse douleur, il me décrocha de sa poche, et
rae présenta à la reine; celle-ci me regardait sans oser me prendre.
Par un de ces instincts auxquels on obéit sans les comprendre et qui viennent sans doute de la grâce de Dieu , Jules tira le fil qui faisait mouvoir mes jambes et mes bras; aussitôt, et au grand étonnement des deux frères Delord et de Jules, le roi, la reine et tous les sauvages se précipitèrent aux pieds de Jules en pleurant et en lui faisant signe de leur pardonner d’avoir voulu les mettre à la broche; puis, pour mieux prouver leur repentir, quelques-uns se précipitèrent sur le feu, le dispersèrent, l’éteignirent et mirent la broche en pièces.
Ce mouvement fut si prompt , que les prisonniers ne savaient s’ils veillaient ou s’ils dormaient; toutefois, et avec cette présence d’esprit qui n’abandonne jamais l’homme supérieur, le capitaine comprit sur-le-champ que les sauvages me prenaient pour un dieu. — Nous sommes sauvés, nous sommes sauvés, dit-il à son
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frère qui , la léte cachée dans ses mains , n’avait rien vu de toutecelte scène... Jules, Jules , ne quitte pas ton Polichinelle.
— Oh ! prenez-le , mon père, dit Jules étourdi de tout ce monde qui le suppliait; prenez-le, qu’il vous sauve aussi.
— Fais ce que je te dis, lui dit son père avec vivacité , — sèche tes larmes...
tourne ton visage vers ce peuple... lève Polichinelle assez haut pour qu’ils puissent tous le voir... et maintenant tire le fil du bras droit seulement . et fais signe qp’il pardonne. — Bien.
Alors ce fut une joie universelle , partagée cette fois par les prisonniers. Le roi et la reine se relevèrent les premiers , le peuple les imita; dans l’instant, on fit un faisceau de branches d’arbres, on y plaça dessus Jules et moi; M. Delord et sou frère marchèrent à nos côtés, et on nous porta en triomphe jusqu’à la case du roi , où on nous installa.
Notre premier devoir, quand nous fû-
mes seuls , fut de nous jeter tous à genoux et de remercier Dieu en pleurant.
— Mon Dieu! disait Jules, et dire que c’est mon Polichinelle qui nous a sauvés !
ce pauvre Polichinelle, dont cet homme m’avait fait cadeau pour les deux napoléons que je lui avais donnés afin qu’il allât chercher la bénédiction de son père mourant! Tenez, papa, rien ne m’ôtera de l’idée que son père mourant nous a bénis , et que c’est cette bénédiction qui nous porte bonheur aujourd’hui.
— Oui, lui dit son père dont les larmes retenuesjusqu’alors tombaient avec abondance et mouillaient les cheveux blonds de son fils... Oui; et ce qui me porte bonheur à moi, c’est d’avoir un enfani comme toi. Tu as raison, Jules , et tu dois être bien heureux : la première bonne action que lu as faite , et dont un si touchant motif était l’auteur, cette action sauve ton père , ton oncle et loi... cotte action conserve à ma mère ses trois enfants et à la tienne un
Dif . i /Guugle
époux et un fils... Dieu est grand, mon fils , les voies de la Providence sont cachées... mais, tu le vois, fais toujours le bien , advienne que pourra.
Ce premier moment d’efiTusion fut bientôt interrompu par une foule de sauvages en masse qui voulaient me voir, m’adorer, et qui tous me portaient des présents.
Qui, de l’ivoire; qui, de la poudre d’or; qui , de la gomme ; qui , des plumes d’autruche; qui, des peaux de chèvre, de bouc; d’autres des écailles , quelques-uns des perles d’une grosseur prodigieuse. Pour la première fois , car il faut que je l’avoue, j’étais trop inquiet pour l’avoir vu plus tôt, je remarquai que les naturels de cette île étaient grands et vigoureux, qu’ils sc graissaient tout le corps pour se rendre la peau douce et luisante; mais comme, à ce qu’il paraissait , leur graisse n’était pas toujours fraîche , il résultait de là une odeur peu agréable à l’odorat délicat d’un Parisien. Les deux sexes se font des inci-
Dir -i : by G O Oÿll:
i figure, à la poitrine et aux bras, nprégnent d’une couleur rouge.
)uleur , ressortant sur leur peau leur fait une parure qui , à voir ; satisfaction avec lequel ils la re*^ ;nt, doit être une élégance du pays, irs femmes portaient des anneaux IX doigts des pieds et des mains , et erles très-grosses passées à leurs es , à leurs narines et à leurs lèvres ; •erles , se choquant entre elles quand >ersonnes parlaient ou se remuaient , lisaient assez ressembler à un pavillon lois.
iientôlon nous apporta à dîner , et un leux dîner , on pouvait dire. D’abord . œufs d’autruche à la coque et des issons rouges bouillis, puis des côteiles d’éléphant sur le gril , une chèvre itie avec la peau et les cornes ; et pour essert , des ananas et des cocos.
Comme , après le dîner, ces braves gens lous laissèrent seuls , lious tînmes conseil
sur ce que nous avions à faire. Nous en aller, pas autre chose; c’était notre seul but; mais comment et avec quoi? A cause de moi, Jules était le plus influent des trois auprès des sauvages; il fut- convenu qu’il leur parlerait. Nous attendîmes le lendemain avec impatience.