‹ Mémoires d'un PolichinelleChapitre 32 sur 34 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

La bosse du ventre de Polichinelle.

Avec une sagacité rare pour son âge, Jules exprima au roi noir notre désir de nous en retourner chez nous.

— Partez , lui répondit le roi , avec des signes non équivoques ; mais nous gardons Polichinelle.

Me garder, moi! En comprenant ces

terribles paroles, je tombai mort inanimé, dans les bras de Jules , qui, devinant mon système de défense, coupa adroitement tous les fils qui me faisaient agir. J’étais donc mort, bien mort à leurs propres yeux. Jules m’étala inanimé devant eux.

Les cris que poussèrent alors le roi , la reine et toute la cour noire m’auraient sans nul doute rappelé à la vie, si j’avais été réellement mort.

— Vous le voyez, leur dit Jules, qui , me devant sa vie, celle de son père et celle de son oncle, n’était pas assez ingrat pour m’abandonner dans ce pays de sauvages anthropophages, c’est l’air de votre pays, et peut-être aussi la nourriture qui est contraire au tempérament de M. Polichinelle... Cet être extraordinaire qui vivait depuis des siècles,... il n’a fallu que vingt-quatre heures à votre climat pour le tuer... Laissez-nous partir avec lui, je vous en conjure.

— Non , faisait le roi.

— Non, faisait la reine; et allant cherchée une tonne de poudre d’or, elle nous fit comprendre, car vous devinez, mes enfants, que toute cette conversation se passait en signes , elle nous fit comprendre, dis-je, qu’elle m’enterrerait là dedans.

— Partageons le différent, dit Jules, prenez un morceau de Polichinelle, et permettez-moi d’enterrer le reste dans cette poudre dorée que j’emporterai avec moi.

Cette proposition charma la reine, le roi et leur suite noire; quant à moi, je frémissais ; il n’y avait qu’une seule partie de mon individu qu’on pouvait me couper sans danger, convaincu que j’étais, qu’à force de manger je la ferais repousser; c’était la bosse de mon ventre ! Ce fut celle-là aussi que demanda la reine , avec d’autant plus de raison qu’elle avait quelque analogie avec celle qu’elle portait aussi au même endroit. — On la lui

accorda , et la bonne grosse noire reconnaissante, donna en place, non-seulement la tonne de poudre d’or pour enterrer mes restes, et les emporter, mais encore ses plus belles perles qui emplirent une seconde tonne.

Que vous dirais-je de plus, mes petits amis? Vous devinez le reste; nous nous embarquâmes le même jour dans notre chaloupe qu’on emplit de provisions , et, vers le milieu de la journée, lorsque nous fûmes en pleine mer, nous rencontrâmes un navire , qui heureusement venait en France; il nous reçut à son bord, et, depuis deux mois seulement, Jules pressé dans les bras de sa mère , de sa grand’mère et de sa sœur , les entend matin et soir bénir le bon Dieu de ce qu’il leur a donné un enfant avec un aussi bon cœur, ce qui le rend bien heureux, je vous assure, d’autant qu’il a encore eu la satisfaction de voir qu’avec la poudre d’or et les perles de Leurs Majestés noires, son

père avait entièrement rétabli sa fortune.

Depuis deux mois aussi , j’ai revu Bouboule!... Mais quel changement affreux une demi-année peut produire sur cet être fragile appelé femme ! Bouboule n’est plus reconnaissable : elle a vieilli et maigri, ses cheveux sont tombés, ses belles couleurs sont flétries, une attaque de paralysie a paralysé ses deux jambes dont on dirait que les ressorts sont cassés; et de plus, son mari la bat,... seulement quand il est saoul, c’est vrai ; mais c(/mme il l’est quotidiennement tous les jours depuis le malin jusqu’au soir, celle pauvre Bouboule est continuellement battue ; quant' à ses amies, mesdemoiselles Pimpante, Phédorinte, Chipie, Mijaurée, Minaudière, Finette et Vermeille, ces jeunes poupées que vous vous rappelez sans doute, mes chers enfants et petits amis, elles sont encore à marier, ce dont vous pouvez donner avis, si vous voulez, aux pantins, arlequins, bergers, poupards, pous-

sahs et autres marionnettes de votre con naissance.

Maintenant , revenons à moi. J’ai quitté la famille Delord... j’ai quitté Jules... Par pitié, ne criez pas au meurtre avant de m’avoir entendu... écoutez-moi avec un peu de patience...

L’autre soir , après un grand dîner où je m’étais donné une bosse, comme on dit, ce qui avait merveilleusement réparé celte que j’avais, laissée à l’île noire, j’allai en compagnie de Jules faire un tour aux I Champs-Élysces, lorsque nous nous trouvâmes nez à nez avec mon ancien maître Gaboulard; un cri de joie échappa en même temps à nos deux bouches, et nous nous précipitâmes dans les bras l’un de l’autre ; puis on causa.

Jules raconta de quel secours je lui avais été ainsi qu’à son père et à son oncle, et comment, avec un de mes gestes rapides et saccadés, je les avais sauvés de la broche. A ce récit qui aurait dû exciter

Tadmifation de monsieur Gaboulard, nous le vîmes soudain fondre en larmes.

Avec cet accent naïf et sensible que vous connaissez à Jules, il s’informa du sujet de cette douleur si inexplicable.

Hélas ! répondit Gaboulard, ce que vous me dites là me nâvre l’âme.

— Êtes-vous donc si désolé de ce que nous n’ayons pas été rôtis et mangés par ces anthropophages? lui demanda Jules, dont la sensibilité fît place à un mouvement de dépit.

— Vous n’y êtes pas, monsieur, je n’ai pas le cœur aussi noir que mon visage, lui dit Gaboulard; écoutez : grâce à vos bienfaits, j’arrivai assez à temps pour voir mon pauvre père, l'embrasser et recevoir sa bénédiction ; il mourut tout de suite après, me laissant ce qu’il possédait , c’est-à-dire rien/ Aussi pauvre qu’avant, je revins à Paris, animé d’un seul désir ; je travaille nuit et jour pour l’accomplissement de ce désir, et lorsque, par mes

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