CHAPITRE UII
Gossin. — '^Le tribunal réTolutionnaire. — - Le paurre commissionnaire du Luxembourg, — Les jura. — Tout ira bien ! — Madame Grostiu. — Son mari est condamné.
D'après ce qui se passait tous lès jours^ le lec« leur se avoit sans doute à la veîUe de la catastrophe qui a renversé le pouvoir qui menaçait la liberté. Mais ces scènes avoient lieu environ un mois avant l'heureuse révolution du 9 thermidor, n est un moment dans, l'histoire de notre révolution sur lequel les écrivains qui ont traité ce sujet n'appuient pas assez ; c'est la longue incertitude qui retenait également le bras de ceux qui devaient attaquer Robespierre y et
igS MÉMOIRES /
celui dont le dictateur voulait , mais n'osait encore les accabler^ sûr qu'il s'engagerait un combat dont il ne prévoyait pas l'issue , il voulut laisser au temps le soin de nous alfeiblir. Il pensait qu'en ne nous inquiétant plus, il romprait l'espèce d'alliance qjai s'était formée entre quel^ ques-uns , et alors il se flattait de nous décimer facilement , et sans que nous eussions pu pré» parer une nouvelle défense. Notre union constante fit notre force ^ et ce qui eût dû nous perdre , les inquiétudes de Robespierre à notre égard,fut notre salut. J'en fus convaincu aussitôt que je le vis hésiter ^ je tremblais seulement qu'il ne nous fît arrêter partiellement, conduire aux prisons, et que là il ne terminât le procës en nous envoyant de nouveaux septembriseurs^i Aussi ne couchai&-je plus chez moi ; ainsi que plusieurs de mes collègues , je changeais tous les jours degîtç, avec toutes 1^ précautions né« cessaires pour tenir secret celui où je voulais passer une nuit tranquille.
Malheureusement cette crainte du tyran ne sauvait que nous, et d'autres français tombaient quotidiennement par centaines, victimes de son barbare despotisme. Le dépit qu'il éprouvait de ne pouvQir nous atteindre semblait même
avoir doublé sa rage; Finnocent périssait avec le coupable 9 et si sur trente accusés deux étaient absous , c'étaient des gens qu'on n'avait mis là que pour donner des airs de justice , que l'on avait chargés d'un crime imaginaire, et que l'on en déchargeait sans les entendre plus que ceux que Ton condamnait à mort. Ce poste était toute» fois beaucoup plus dangereux que celui d'un ac«* teur dans un^ame bien noir, avec lequel il avait pourtant quelque "t*es$emblance ; et je suiscon^ vaincu que plus d'un de ceux qui y avaient été amenés, ou même de ceux qui s'y étaient offerts d'eux-mêmes en furent dupes et payèrent cher leur complaisance. Il n'était paf prudent de s'exposer aux cç^prices qui pouvaient passer par la tête de Fouquier-Tinville ou de queiques-un$ des jurés dont il s'était entouré. Ils étaient tou$, dignes de lui. On en pourra juger par le récit d'un fait particulier que je consignerai ici. C'est une de ces scènes qui ne s'effecerout jaipais de ma mémoire*
Le citoyen Gossin , qui avait été comme moi membre de l'assemblée Constituante , et avçc lequel j'avais eu à cette époque quelques rap^ ports de société, n'ayant pas été réélii à la Convention, avait été envoyé en qualité de
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procureur - général - syndic dans le . département de la Meuse. Il y était en 1792 , lorsque le roi de Prusse entra par capitulation dans la ville de Verdun. Dans cette circonstance, au lieu de fuir , il resta à son poste , il y fut fidèle à son devoir , à son mandat , y montra du courage ; on Fen récompensa en prononçait contre lui un décret d'accusation. Son crime était de n'avoir pas pris la fuite, et d'être resté polir maintenir ^autant que possible , l'ordre et la justice dans une ville étrangère sous la domination de l'ennemi. Ainsi récompensé Gossin n'en persista pas moins, dans sa noble conduite jusqu'à la retraite des Prus^ens ; alors il se retira, mais ne croyant pas devoir s'exposer à rendre compte de sa gestion dans un temps où la justice était muette , il se tint caché.
Une aveugle confiance de la part de ses amis lui fit naître l'idée de demander plus tard le rapport du décret qui le mettait en accusation . Harmand delà Meuse l'y encourageait çtme communiqua ses espérances. Ce député était aussi de, ceux que la proscription menaçait ^ toutefois il manquait de résolution , de courage. liOrs^ qu'il me parla de Gfossin, je lui dis de l'engager à prendre patience encore , et puisqu'il ne
d'uw prêtre régicide. lOT
courait aucun danger^ à se tenir tranquille.
Harmand voyait mal les choses ; il ne me 'crut pas. Gossin ne supportait plus qu'avec peine sa retraite , sa solitude , la longue détention qu'il s'était imposée. On parla de Taffeire à Bézî^rt, membre comme Harmand du comité de législation ; il ne douta pqjfit que le comité ne fît volontiers la demande. Une grande imprudence fut coj^ise, la vie d'un homme de bien fut expos J^ ils ne savaient donc pas que la voix de Charlier serait plus puissante que la leur; parce qu'un ^igne de Robespierre le soutiendrait !
Gossin fut renvoyé devant le tribunal révolutionnaire.
^ Harmand qui sans doute n'avait pas été content de ma tiédeur et de ma réserve lors de la première ouverture qu'il m'avait faite , ne me tint pas au courant de toutes ses démarches que j'aurais certainement désapprouvées et peutêtre arrêtées; je ne les connus que par l'événeruent, et alors ce fut moi qui allai le trouver, * et qui y sans le réprimander de son peu de confiance , lui offi'is mes services. Il n'y avait plus autre chose à faire que de parler à Fouquiep - Tinville , aux juges, aux jurés du tribunal. Ce n'était pas chose difficile , jamais on
ne put plus aisément sauver même un coupable; il ne iallait que mettre un innocent à sa place , et pourvu que le nombre de têtes s^y trouvât , Robespierre s'inquiétait peu des npms et des qualités. Nous vîmes en effet tous ces ministres de la guillotÎQe ; ils nous parurent assez bien disposés ; que leur importait d'ailleurs à eux ? Malheureusement , ils ne crurent pas pouvoir sauver un accusé du rang de Gossin sans 3'en entendre avec Robespierre ; cependanlpisqu'^à la fin ils nous firent bonne mine , promirent même , mais ils avaient leurs instructions.
Madame Gossin était , comme on le pense bien , dans une grande inquiétude. Harmand , pour la rassurer , voulut me présenter à elle comme un des défenseurs de son ^oux. J'y consentis avec plaisir. Elle était encore jeune et fort aimable; la présence d'un étranger dans un moment comme celui -^là parut la troubler; mais après les explications d'Harmand y elle * m'accueillit avec un empressement plein de re- * connaissance^etme remercia leslarmesaux yeux. « Vous ne sauriez croire, dit-elle, combien w l'amitié de monsieur me touche. J'étais toute » découragée. Vous seriez-vous attendu que V ceux qui m'ont le plus conseillé de l'exposer
d'un prêtre régicide. ao3
)i à un jugfement , craigoent de venir ici pour » ne pas se rendre suspects ! » C'étaient deux membres du comité de salut public dont on ne prononça pas les noms devant moi. J'ai eu occasion de croire depuis que Cambon était l'un d'eux. No as fîmes alors part à madame Gos« sin des démarches que nous avions tentées , des réponse^ ass^z satisfaisantes que l'on nous avait données. Son esprit vif, comme celui de toutes les femmes, renchérit encore sur ce que nous lui disions et sur nos espérances. Harmand lui promit que nous serions au tribunal le jour où comparaîtrait son époux , que notre pré^ sence y attesterait l'intérêt que nous prenions à sa cause, et la conviction que nous avions de son innocence. « Quel jour donc , demanda-
* » t-elle, «royez-vous qu'il sera appelé ? » Harmand l'indiqua dans le mélange de l'ancien et du nouveau style , confondant alors presque tofttes les dates ^ moi-même, depuis ce temps, j'ai rare-» ment pu les retrouver d'une manière précise,
' à moins qu'elles n'eussent unç grande importance ; c'était au commencement de messidor.
« Ce jour -là ne peut qu'être heureux pour >» nous, continua madame Gossin, c'est l'an - »» niversaire de notre mariage. » Et sa con*^
fiance s'accrut encore de celte circonstance. Elle avait oublié toute inquiétude et regardait la vie , la liberté de son mari comme certaines : (c Et à quelle heure , demanda~t-elle , sera-t-il » libre? » Harmand répondit que les séances du tribunal finissaient ordinairement vers, trois heures. « Eh bien l messieurs , ajouta madame » Gossin , je veux que nous célébriops ce jour » trois fois heureux pour moi , car c'est aussi » l'anniversaire de ma naii^sance. Venez dîner » avec nous, avec celui que vous aurez contribué » à délivrer. Nous crierons alors de l>on cœur » vive la république ! » Cette joie, cette invitation me contrariaient. Je lus dans un regard démon collègue qu'un refus attristerait madame Gossin ; j'ignorais comme lui que Robespierre avait été consulté sur le sort qu'attendait son époux, et nous acceptâmes. Madame Harmand et quelques amis devaient être aussi de ce dîner, attendu avec tant d'impiatience.
Au jour dit, Gossin et quarante-deux autres accusés parurent devant le tribunal, présidé par Dumas. Une affaire me retint tard., et je n'arrivai pas au commencement de là séance.
Lorsque j'entrai, un des accusés présentait ainsi sa défense : « Citoyen président, j6 suis com-
d'un prêtre régicide. hoS
missionnaire à là porte du Luxembourg^ mon état est de porter des lettres comme toute autre chose; si on ne voulait pas que je gagne mon pain ^ ou si le métier étfiit défendu^ il fallait me le dire et me renvoyer f je me serais retiré.
* LE PRESIDENT
Tu as reçu un assignat de quinze sous pour porter cette lettre. ( Se tournant vers les Jures , et leur montrant de loin un papier écrit. ) Ci» toyens , c'est cette lettre criminelle dans laquelle... ^