CHAPITRE XIIH
L'arrestation de Roland est ordonnée. — - 7e le recueille chez moi. Madame Roland est arrêtée. — Bosc. — Grandpré. — La prison de Sainte-Pélagie. — Madame Bonchaud. — Le tribunal révolutionnaire. — La mort de la reine. — - Jugement de Madame Roland. — Mort de Roland.
Roland avait été rappelé au ministère de Tin-» térieur après la journée du 10 août. C'était un homme de bien, et de même qu'il n'avait pu s'entendre avec une cour incertaine , remplie d'hésitation , où l'on feignait, pour arrêter la bonne volonté du roi , de même il ne pouvait longtemps s'accorder avec les tyrans anarchistes, dont le pouvoir commença à cette terrible journée. Àmi du ministre et de sa femme, je fus témoin de leurs inquiétudes, et souvent admis aux
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la conviction que leur perte était assurée. La fuite était devenue inutile , elle était d'à illeur* presque impossible; je résolus de veiller sur leur sort, sans leur faire part de mes craintes trop bien fondée»»
Roland demeurait alors rue de la Harpe ; j'y allais rarement. Lié intimement , en apparence , avec les terroristes, je me voyais forcé de négliger mes anciens amis , surtout ceux qui , comme madame Roland n'auraient pas manqué de faire d'éloquents efforts pour me tirer de cette sa nglan te et horrible association. Plusieurs fois, dans la société de Robespierre , on avait agité la question de l'arrestation et du jugement de Roland. Coutbon et Billaud^Varennes cherchaient à hâter ce moment fatal. C'était par des raisonnements.que je voulais l'éloigner, et la conscience même de ses ennemis était d'accord avec ma vçix , lorsque je leur représentais cet acte confine inutile, puisqu'il était bien certain qu'un homme comme Pex-ministre de l'intérieur, ne pouvait être nn traître. Une fois Saint-Just m'appuya ; je lui en sdf gré , mais cela me surprit. Ge fut toutefois ce qui me détermina à le voir depuis avec moins de répugnance. •
Il fat te premier à me féliciter du parti que
D'UN PAÊTftB RÉGICIDE. y S
j'avais pria et du courage avec lequel je soutenais Roland, mon ancien ami. Saint-Just avait été quelquefois à ses soirées, il avait été frappf de Tordre et de l'esprit qui régnaient dans cette maison vraiment républicaine. Les grâces de celle qui en faisait les honneurs, y avaient ajouté pour lui un nouveau charme, et il m'avoua qu'il ne se sentirait pas la force de poursuivre un homme de bieô et une femme aussi séduisante.
La vertu, la beauté avaient alors de l'empire sur lame de Saint-Just , et pouvaient triompher même des principes dans lesquels la réflexion et la fréquentation des Jacobins l'eurent bientôt entièrement endurci.
A quelque temps de là , le 28 ou le 29 mai, je sus, au comité de sûreté générale, qu'un passeport demandé par madame Roland, pour quitter Paris, avait été le signal de l'arrestation de son mari. On m'assura, et me donnant cette nouvelle , que l'ordre devait être exécuté au moment où je l'apprenais. Prendre un fiacre et courir rue de la Harpe , fut l'a flaire d'un moment. J'arrive, je monte. Roland ne s'était point soumis à un arrêt qu'il regardait comme illégal , et on n'avait point employé la violence. Il crut que je venais, en ma qualité de député, le sommer
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d'obéir. Je le détrompai ; je lui apportais les moyens de fuir. Il n'en voyait pas encore la nécessité ; sa femme venait de partir pour la Convention, afin d'être entendue à la barre , ou de faire parvenir une pétition jusqu'au président, et il espérait sa liberté de cette démarche , par laquelle il offrait , comme ministre , des comptes plus détaillés encore ; comme citoyen , sa vie passée et toutesles garanties raisonnables qu'on pourrait lui demander pour l'avenir. Je lui prouvai bientôt qu'il n'avait pas un instant à perdre, s'il voulait échapper à ses ennemis ; je lui offrais un abri sûr , je répondais du salut de sa femme , dont l'absence serait longue et sans résultat , puisque Hérault de Séchelles qui présidait en ce moment, était loin d'avoir l'intention d'appuyer sa demande. Roland se laissa persuader, prit de l'argent, quelques papiers et me suivit. Je lui offris de sortir sur-le-champ de la capitale , il refusa et préféra demeurer chez moi pendant quelques jours.
Je luiavais promis de m'occuper activementdu sort de Madame Roland , et je tins parole ; je retournai deux fois à sa demeure , elle n'était pas encore rentrée. Jemerendisàla Convention etjela vis sons le vestibule du palais national , causant
d'un prêtre régicide. 77
avec Vergniaud. Je ne ^voulus point l'accoster en public,pourne pas trahir la retraite de son mari, que j'espérais devoir être aussi la sienne. J'entrai à l'assemblée ; elle était dans le plus grand trou- Me, et il n'y avait pas encore été question de l'affaire qui m'intéressait pour le moment. Je vis venir Yergniaud , et il m'apprit qu'il avait engagé madame Roland à rentrer chez elle , et à ne pas perdre de temps pour assurer sa fuite. Si elle avait suivi ce conseil, elle était sauvée; car je retournai sur-le-champ rue de la Harpe ; j'eus soin seulement de changer de costume , afin d'être moins facilement reconnu. Lorsque j'y arrivai, madame Roland n'était pas encore rentrée. Je ne voulais point m'établir dans son appartement, son mari m'avait parlé du propriétaire de sa maison , comme d'un homme de bien, en qui l'on pouvait se confier; je descendis chez lui et recommandai à un* domestique d'engager sa maîtresse à venir m'y joindre.
Madame Roland avait attendu jusqu'à la fin de la séance , et ne rentra qu'à dix heures du soir. Aussitôt que nous fumes seuls , je lui appris la retraite de son mari ; je l'engageai à venir la partager sur-le-champ, lui promettant que le len-
demain de bonne heure, il me serait facile de les dire sortir tous dew de Paris. Elle n'avait pins d'espérance de saint; mais elle refusa pour le soir. Le fiacre qui l'avait ramenée, avait été arrêté et visité an milieu du Pont-Neuf comme cela se faisait alors. Elle craignait qu'on ne l'eût reconnue, suivie, et qu'elle ne livret ainsi Roland si elle allait le rejoindre. Toutefois ma présence et l'assurance que je lui donnais , lui rendit l'espérance; elle éprouva encore un instant de bonheur; elle m'en remeroia les larmes aux yeux, le vis bien qu'elle était surprise du rôle de libérateur que je jouais en cette circonstance ; mais pion empressement, mes paroles avaient si bien l'apparence de la bonne foi et d'un zèle véritable, qu'elle n'hésita plus un instant i me rendre toute sa confiance. J'eus la certitude, an ton dont elle exprimait sa reconnaissance et son émotion, qu'elle avait deviné lé rôle que je jouais parmi les terroristes , et qu'elle me rendait justice.
Je fus forcé de la quitter sans avoir assuré sa liberté; je ne dns même pas revenir le lendemain , de crainte d'éveiller les soupçons ; c'était elle qui , a va ni, le jour, ou , si elle ne le pouvait pas y sous un déguisement , devait se rendre chez '
D'UN PIÈTRE EÉG1CIDE. Jty
moi à huit heures. Je trouvai son mari dan»
aoe inquiétude que j'eus peine à calmer.
Lelendemain»les heures se passent , et madame Roland n'arrive pas. Elle n'aura pu, sans doute partir au lever de l'aurore ; au mois de juin, il fiaut être bien matinal pour être en route avant que les rues de Paris ne soient peuplées. Huit heures sonnent , et personne ne paraît. Nos craintes renaissent alors plusvives et plus cruelles. Roland veut sortir; je l'en empêche, et, moi» même , dans mon premier costume , sous celui qui pouvait me faire reconnaître comme membre de te Convention de tous ceux qui fréquentaient les tribunes , je retournai à»la rue de la Harpe. Madame Roland avait été arrêtée dans la nuit! Je ne trouvai chez elle que sa fille et Bosc, qui , venu pour s'informer du sort de la mère , avait à peine la force de consoler la pauvre Eudora. Je le connaissais pour un honnête homme ;*mais il était de mon intérêt d'avoir le moins de confidents possible, et je feignis de n'être venu que pour voir si les scellés étaient en règle. Je courus à l'Abbaye.
C'était là qu'avait été conduite madame Roland, et Grandpré m'en fit ouvrir les portes, en
ma qualité de député , sans que je fusse porteur
cPun ordre des comités. Je courus à la chambre de notre malheureuse amie ; je lai fis part de ma vi« site du matin , je lui appris que Bosc avait emmené sa fille et l'avait conduite chez une respectable et bonne mfere de famille, a L'excellent homme! » s'écria madame Roland les larmes aux yeux ; » qu'il comprend bien l'amitié et le cœur d'une » mère! Parlez-moi de mon époux. » Je lui peignis alors son inquiétude de la veille, nos craintes du matin , la peine que j'avais eue à l'empêcher de se trahir, et maintenant je tremblais encore, ce Mon ami , me dit-elle , car vous êtes vraiment » digne , ainsi que Bosc , de ce nom respectable! » il faut que Roland parte , qu'il s'éloigne. Il » est impossible de le tromper : dites-lui donc » que je suis dans les *fers , mais que, sans » doute , on ne me condamnera pas sans m'en»
» tendre , et qu'ils n'oseront s'y exposer , quoi- » que ma voix ne soit que celle d'une femme.
» Ils n'oseront non plus faire couler le sang » de celle à qui ils ne peuvent reprocher que » d'être épouse et mère , puisque ces senti- » ments - là ont rempli toute ma vie. C'est par » eux encore que j'existe, que j'ai du courage. » Sauvez Roland ; je vous en suppliais , je vous » recommandais mon Eudora, dans un billet
d'un prêtre régicide. Si
» que ceux qui m'ont arrêtée ne m'ont pas pep- » mis de vous envoyer. Base vous a enlevé la » moitié .de l'œuvre : achevez-la. — Et vons? » — Moi : Von m'a permis de demander quel* » ques livres; j'aurai' bientôt mon cher Plu» » tarque; on m'a promis aussi du papier et
» des plumes J'écrirai, je raconterai ma
» vie; je m'entretiendrai avec mes' plus chers » souvenirs , et quelquefois avec vous. Mais fei- » gnez de m'oublier tant qu'ils ne songeront » qu'à me retenir ici ; ne vous exposez pas i » être découvert pour moi , vous pouvez faire » beaucoup de bien. Adieu, faites connaître » mon sort à Ghampagneux. » Je la quittai fort attendri et les larmes aux yeux , mais plein de courage ; je retrouvai quelque chose de son éloquence en parlant à son mari , qui consentit à nous obéir , et dont j'assurai la vie. II eut pu traverser tranquille et ignoré tout le temps de nos troubles civils. -
Mais la captivité de madame Roland se prolongeait et l'effrayait. Je faisais de vains efforts pour le tranquilliser ; je l'assurais inutilement qne ce n'était qu'une mesure de sûreté inique , et dont ou serait obligé de se départir; j'espérais beaucoup, des efforts des Girondins,