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qui soutenaient alors, contre les terroristes , une véritable lutte; il souffrait en pensant qu'une épouse adorée , une femme délicate et faible était exposée aux maux d'une longue et odieuse prison, et cela à cause de lui peut-être. Ne pouvant assurer leur correspondance, j'étais privé do plus sur moyen d'entretenir le courage de Roland.
J'avais très exactement des nouvelles de madame Roland, je savais jusqu'au moindre détail tout ce qui se préparait contre elle. Le désir de la sauver y et d'être, dans ce but, instruit de tout, me donnait quelquefois le langage, le regard superbe et la démarche brusque d'un terroriste. Couthon lui-même m'en félicita. J'appris qu'elle devait être transférée de l'Abbaye é Sainte-Pélagie.... J'aurais fait de vains efforts pour l'empêcher d'être condamnée à vivre au ibilieu de femmes, la honte de leur sexe; on lui faisait quitter l'Abbaye pour une excellente raison de ce témps-là ! il fallait absolument de U place pour d'autres pritonttiefs! Trop heukfeui qu'on n'eût pas eu recoure au tribunal névblçrtionnairte.
' Passant un jour près de l'Abbaye , je rencontre GrafÂdpré; il m'aborde avec un air contraint.
« aavez-vous , me dit-il , que madame Roland » est libre? — Libre! —Sans doute, depuis » une heure. — Vous voulez dire qu'elle est » sortie d'ici. — Elle est montée seule en fiacre , n aprfes avoir généreusemnt récompensé le con- » cierge , et laissé des secours pour les pauvres. » — Seule? — Seule ; et elle s'est fait conduire » à son logement de la rue de la Harpe. » Je ne savais que m'iniaginer et que croire. J'abandonnai le chemin p que je suivais, et me dirigeai vers la demeure de madame Roland.
Je vis vernir à moi Hérault de Séchelles. Je pris un air de circonstance : « Vous avec » donc, lui dis -je, lâché jpadame Roland?.
„ — Oui , me répondit- il avec un sourire » hypocrite. » Je pâlis, et je crus un moment qu'à l'abri de cette horrible ruse, on l'avait conduite, sans jugement, à l'échafaud. Je chancelais ; Hérault de Séchelles me rassura en m'apprenant que le comité, ennuyé de chercher inutilement l'ex - ministre , avait employé une ruse ,de circonstance pour le découvrir. Entre ces deux prisons , on avait laissé i madame Roland un instant de liberté, on la suivait, et l'on espérait qu'elle courrait d'abord à Fasyle de son époux. Elle trompa fa ci 1er
tuent cet espoir inhumain, et fut conduite dans la nouvelle demeure que le crime lui avait choisie.
Parmi les employés de Sainte-Pélagie, je connaissais madame Boucha ud , femme honnête et compatissante ; je l'autorisai à offrir d'elle-même à madame Roland de venir partager son modeste appartement^ plus commode que les cellules distribuées dans les corridors des prisonniers ; elle y consentit avec plaisir ; et là , je pus voir quelquefois la courageuse captive, pour le sort de laquelle je commençais i concevoir de sérieuse* inquiétudes» S'oubliant elle-même, cette femme, qui , aux grâces , à l'esprit d'une Athénienne , joignait le courage et le patriotisme d'une Spartiate , ne m'interrogea d'abord que sur l'état de là Convention, et le sort de ceux qui voulaient réellement le bien de la patrie. Elle suivait avec la plus grande anxiété l'accusation portée parles terroristes contre les vingt-deux députés , et la pensée que leur défaite entraînerait sa propre ruine , n'entrait pour rien dans son ame généreuse et désintéressée. Sans lui cacher toute l'étendue des forces de ses ennemis et de. ceux de la patrie, je dissimulais , autant que possible, leurs triomphes , qui , de jour en jour , me sem-
DVH PRÊTRE RÉGICIDE. ,85
blaient plus décisifs. Elle espérait que dans l'allure des Girondins on invoquerait son témpignage , et elle se promettait alors de rendre à leurs vertus un hommage éclatant. Ceùt été dicter elle-même sa condamnation.
L'instant en approchait. Je n'allais plus à S*** Pélagie, je ne le pouvais plus. Madame Bouchaud avait reçu l'ordre de refuser un appartement à madame Roland, qui avait été reléguée dans les corridors , ainsi que les autres prisonniers. Le tribunal révolutionnaire entassait alors victimes sur victimes, et on eût dit que la guil* lotine allait quelquefois plus vite que les <%or* geurs de septembre. Il n'avait point encopç.
été' question de madame Roland.
C'était l'époque où uqç autre victime, non moins intéressante par ses vertus, et qui l'était bien plus par son rang et son élévation x venait apporter avec courage sa tète aux boirnreaux de Louis XVI. H n'y avait pas eu besoin de tant d'appareil ! l'affreux tribunal seul avait été appelé à prononcer sur le sort de la fille , de l'épouse K de la mère , de la sosur des rois. Ce. . crime-là était décidé depuis long-temps , et % personne ne pouvait songer à s'y opposer avec sqcces. Afarie-AatdUiette mourut! Je m'y alten*
dais , et , comme moi , tous les bons esprits en avaient plus d'une fois gémi à l'avance. Pendant quelques jours cependant, je ne me sentis pas la forcé de dissimuler entièrement aux yeux des Jacobins ; la douleur que je ressentais de ce crime abominable. Je n'avais pu les entendre s'en féliciter en ma présence.
Cependant la marche des événements m'effrayait; les Girondins étaient condamnés , rien n'arrêtait plus tes satellites de Robespierre; je . redevins exact i consulter • les membres des comités, les registres du tribunal. J'y trouvai bientôt le. nom de nladame Roland ; j'ignorais encore quel jour elle drivait être citée, mais je ne perdis pas un instant et je* courus à Sainte- Pélagie. . . -i.
Lq crainte de me rendre suspect ne m'arrêta .pas * et si je ne. le devins point alors, sans doute Dieu avait accepté mon sacrifice, et voulait <Juç j'en recueillisse les. fruits en faisant quelque bien. Je me rends chez madame Bouchaud, et usant de ma qualité de conventionnel, ne craignant point que l'Assemblée, instruite de ma conduite , m'en dematadât compte , je fais venir madame Roland, et lui apprends la funeste nouvelle. Elle l'entendit avec calme ,
D'UN PRETEE ÛC1C1DI. 87
sans surprise, me* remercia et me dqnianda des nouvelles de ton éponx : «Ce n'ett phi* de loi » qn'îlj'agiten ce moment, madame, m'écrkim je; il est toujours en sûreté, mais votre vie » est menacée* Il reste un moyen de fuir.-— Le» » quel , demanda fr-eBe arec vivacité? -*» Écon»
• tes ; il cet concerté depuis plusieurs joyrs. 9 .Dès maçons sont occupés en ce moment à » réparer pnedés parties de cette prison, Fetrtr^ » preneur de: ces travaux m'est connu, m'est » déroué 9 *ous pourrez «sortir sous l'habit d'un de m ouvriers. — Ho»-mari est-il en se»
m reté?— Demain vous le verre*. —Ma fille?'
* «Tr !*<peroomi* à qui l'a confiée Boscenale » plus #mnd aotu; plue tftid je la réunirai &
m TOUS..-'» .
En m'adressent ses dernières questions , ma* dame Roland semblait animée d'une force sur* naturelle; on eut dit que son ame inspirée avait <typ abandonné la terre.; ses yeux s'élevaient ^rs le ciel avec enthousiasme; il y avait quelque chose dç céleste dans cette tète si belle, si eoura* geose, et ou le malheur dessinait déjà d< fatales qui précèdent les années. EUc avoir oublié entièrement ma proposition. « Vous » ae me répondez pas, lui dis «je? — Ecoutes:
» depuis que je ne vous ai vu, j'ai beaucoup a souffert , et des lors j'avais perdu toute espé- » rance. J'étais décidée à mourir comme Caton . . . n Rassurez-vous, vous voyez que je n'en ai rien » fait. Caton pouvait mourir avec gloire; il ». n'avait aucun danger à craindre, et le vain- >» queur. de la liberté romaine l'eût comblé » d'honneurs. Il refusa, il expira avec la li~ » berté... Grand homme!.... J'ose prétendre, » sioon aux yeux du monde , au moins aux yeux » de ma conscience , à n'être pas moins coura- » gedbe; mais à ma place, en présence d'un » tribunal de sang et de leur guillotine, il y » aurait de la lâcheté à chercher une mort obs- » cure, ce serait reculer devant le danger, et » je me suis décidée à vivre pour foire entendre » uue fois la vérité à mes juges, pour donner » une grande leçon à mes bourreaux. Voyez, » mon ami , si je puis songer à vous suivre, et » pardonnez-moi le mouvement qui a pu trahir » on moi la faiblesse d'une femme. C'était le m dernier cri d'une épouse et d'une mère. »
Le ton , l'attitude de madame Roland en me tenant ce langage , n'étaient que nobles et n'avaient rien d'exalté. Sans répondre, je tombai à ses genoux, j'élevai vers elle des mains sup-
d'un prêtre régicide. 89
pliantes; elle lut ma pensée dans mes regards , et, m'empêchant de prendre la parole : « Épar» » gnez-moi , dit-elle , vous m'attendririez inu- » tilement ; j'aime mon époux, j'aime ma fille, * tous le savez , mais je ne fuirai pas. » Puis , serrant mes mains entre les siennes : cr Mon ami , » me dit-elle, voyez-les bientôt ; donnez-leur 11 la force de supporter ma mort ; consolez-les , » Eudora surtout , son âge la condamne à me » survivre long- temps , et elle m'aimait tant , n elle regrettera bien sa mire. Voyez Bosc, » Champagneux , et , si vous le pouvez , portez » à Brissot * A Bojer Fonfrède , le témqignage » de mon admiration pour leur vertu. Ce sont » les Catons de notre, âge , et ils m'ont tracé » mon devoir. »
Elle me quitta à ces mots, et disparut* Je restai absorbé dans une foule de sentiments divers , que l'admiration dominait. Madame Boucha ud, qui s'éloignait toujours pendant nos entretiens , rentra , et j'oubliai un instant de jouer auprès d'elle mon rôle de terroriste. Elle crut que madame Roland m'avait attendri , et elle conçut un rayon d'espérance.
Le lendemain était le jour du supplice des Girondins, ce fut celui ou madame Roland fut
gO MÊMOJHEft
transférée i la Conciergerie. M Un instant ék fit entendre la vérité à nos? piges, et elle donna une grande leçon à nos bourre akx.
Vêtue de blanc , et pins pèle encore sous se» long* cheveux noirs j elle mourut avec un courage digne du héros ancien dont' die m'avait rapftelé. la mort' moins sublime que la sienne. EU* tomba - sous- la» kache révolutionnaire i • cette tète si belle! qu'elle avait touché des satellite» de Robespierre! EUë fut condamnée a unr éternel silentie , cette voix si éloquente , etqurne défcn~ dit jamais que 1a justice l II se reposa dafla le néant , ce coetor qui n'avilit cessé de battre pour la liberté y pour le» bien 4ef la patrie , qui n'avait été cmiiflé <5fué des sentiments les plu* généreux,, les plus chastes et les plus tendres !
,k -Le soutenir de madame Roland fut toujours pour 'moi une douleur non sans quelques char* mes' t il s'y mêle tant de courage , tant de bonté , tant d'héroïsme 1 Je verse *ur elle autant de
larmes d'admiration et d'attendrissement que de regret.
■ Roland ne put survivre à cet ange qu'il avait perdu, et à la nouvelle du supplice de sa femme, il se donna la mort.
J'aurais bien voulu suivre et protéger dans la
D'UN PmfcimB HÊGICIDE. Ql
vie y la fille de mon héroïque amie , mais sentant plus que jamais la nécessité de pénétrer les secrets des terroristes , je devais passer à tons les yeux pour leur ami, afin de ne bisser périr rien de ce que je pourrais sauver. Le jour même du supplice de madame Roland , j'eus la force de m'entretenir avec Fouqaier^Tinville.
Q3 MÉMOOUK&
CHAPHRE CXIV.
Bailly. — D m'écrit.— Sa lettre. — Il est arrêté à Mdun. Laplaee. — Amar. — Mort de Bailly. — Sa wnrt.
Bailly fat un sage au milieu de la révolution? la plus orageuse. Placé dans un poste éminent, et dont l'importance était au-dessus de ses forces, il devait succomber. Le plus honnêtehomme peut-être de la révolution, il n'eut pas l'audace que demandaient ses commencements ; il ne sut ni la seconder avec assez d'activité* pour être un de ses enfants heureux, ni la corn» primer à temps , si telle était son intention. • Au moment où il tenta de s'y opposer , on ne
d'un prêtre KiGiciOB. 93
pouvait plus que céder avec adresse ati torrent qui emportait tout , et par sa conduite , il détruisit sa popularité ; son nom devint odieux aux partisans de la révolte , et peut-être ne se perdît-il pas seul. Ses efforts tardifs et inopportuns eurent des suites funestes que l'on n'a pas calculées»
L'amitié de Bailly m'avait été d'un grand secours , elle m'était précieuse à plus d'un titre, et je crois d'ailleurs que personne ne peut m'ao cuser. d'avoir trahi mes amis dans l'infortune , ou de les avoir abandonnés à cause de leurs ditgrâces. Lorsqu'il eût quitté les fonctions de maire de Paris , Bailly se retira dans une campagne auprès de Nantes , et là il vivait ignoré et dans une retraite profonde. Nous entretenions ensemble une correspondance aussi suivie que nous le permettaient les circonstances, et c'est ici le lieu de foire connaître une de ses lettres. Dans sa solitude , le sage oubliait les événements , et dictée par un même esprit, sa correspondance entière peut être appréciée d'après ce seul fragment.
« Mon ami , on s'occupe donc encore beau- » coup de moi à Paris , puisque d'après vos » conseils , Laplacé m'engage à ne pas quitter
n ma retraite. J'ai donc commis de bien grandes » fautes ? Pourquoi avaient-ils été chercher » leur ipaire à l'Académie des sciences ?
» Vous qui me connaisses ,■ vous savez si » j'ambitionnais tant d'honneurs et un si beau » rôle. Ce dont j'étais fier, c'était de leur » estime et de leurs suffrages si glorieux ; mais » ne trouvent-ils donc pas dans la pureté de » mesintentions,dans mes consciencieux efforts » pour le bien public un motif d'excuser des » erreurs? J'ai eu de grands torts , car j'ai fait », verser le *ang, et peut-être, comme ils le » disent , l'innocent a péri avec le coupable , » Biais moi qui ne suis point un Marat ou un * Robespierre, je me repens quelquefois, dans n mes moments d'énergie, de n'en avoir pas » versé davantage.
» Oà altaErvous avec votre bouleversement » complet , votre république ? Où prétend vous » conduire la Convention ? je vois malheu- » reusement la jeunesse aveugle et exaltée se » mettre! la merci de la fourbe et de l'astuce. » Ah ! mon ami, que de courage il vous faudra! » Si j'en crois ma prévoyance , vous n'êtes ena core qu'à l'âge d'argent de votre nouvel état n de choses. Et moi aussi je -serais républicain
d'un prêtas régicide. §5
» dans l'ame ! et moi aussi je voudrais voir la
» France gouvernée par. des lois sages, égales
» pour tous , dictées par un sénat vertueux ,
n exécutées par un pouvoir spécial et borné !
» J'aimerais à voir les chefs de l'état rede&endre
m dans la classe. des citoyens , et trembler à
» chaque instant devant cet examen , ce juge-
» mentquè lefrroisd-Egypte n'avaient à craindre
» qu'après leur mort 1 croyez-vous donc que je
» n'aime pas assez mon Aristide et mon Phocion
» pour leur envier jusqu'à leurs nobles disgrâ-
» ces , jusqu'à la mort du dernier des Athé-
» niens! liais est-ce le que vous pourrez arriver
ji» avec des crimes ; est-ce une semblable repu*
» blique.que vous pourrez cimentenavec le sang
» : des justes ! Le peuple levé en masse n'a ja-
» mais chassé <jue des tyrans souillés de crimes.
» Le sang de Lucrèce et dç Virginie , les sup-
» plices, çTHeimodius > furent vengés , mais le
* sang ver$é parmi vous, il Ta été par vous.
» fiappelçz donc en .votre mémoire les préceptes
» de l'évangile j et voyez votre avenir.
» If es. «saintes vous, surprendront beaucoup » sans doute, moi qui malgré toutes ces sinistres », prédiction^ viens vous solliciter encore de me ». dire sije u£ puis. pas sans danger me,r^p|>ro~
g6 MÉMOIRES
» cher des lieux qui doivent les voir s'accom- » plir, si elles le sont jamais. Oui , mon ami, » j'éprouve le désir de venir habiter près, de la » capitale. Je me fois vieux et n'ai point la vertu » nécessaire pour être tout-à-fait ermite. J'ai » besoin de mes anciennes habitudes , de mes
» amis* Et puis , vous m'avez arraché à mes m livres pour me fourrer dans votre politique , » vous m'avez fait contribuer à mettre l'Europe » en feu, il faut bien qu'au moins je voie ce qui » en arrive.
» L'asile que je vous proposais vous a paru » trop rapproché ; eh bien ! capitulons : je n'i- » rai pas plus près que Melun. Laplace a aux » environs une maison charmante , je suis sur » qu'il m'y accordera volontiers un abri in- » connu , voyez-le , entendes-vous avec lui.
» Ici l'incertitude , l'inquiétude , l'absence d'à- » initié et de relations rendent ma vie triste et n insupportable , tout cela nuit même à mes » travaux qui , entrepris et continués sans con- » seils , sans critiques , sans discussions , sans n causeries , me semblent monotones et fas»
» tidieux; ils perdent presque tout leur in- » térêt. Bailly , me disait, lorsque je n'avais » que quinze ans , ce bon Lacaille dont je me
d'un prêtre régicide. g-)
» reprocherai toujours de n'avoir pas su faire » l'éloge mieux que tout autre , tu es trop pai«* » siWe pour être jamais un grand personnage* » et pas asses pour devenir un grand savant.
» J'ai vérifié une partie de la prédiction , et je n sens que rien ne pourrait me forcer à démentir » l'autre.
» Entendons-nous donc. Laplace me don* n nera à Melun un logement , nous causerons n ensemble de Saturne , de Jupiter et de Mars , n et vous viendrez nous conter de temps en » temps ce que font les astres républicains*
» Vole, ji Je répondais à Bailly qu'il fallait autant que jamais prendre garde aux comètes de notre ho» rizon conventionnel ; il était bien difficile de prévoir l'époque de leurs apparitions , mais il fallait toujours les craindre avec certitude pour un momentou pour l'autre, et leurs effets étaient plus sûrement désastreux que ceux des étoiles à longue et lumineuse chevelure. Je tremblais à chaque instant de voir de nouveau un de ces astres funestes ensanglanter une sinistre parabole; aussi je n'encourageai point le prudent astronome à se confier à la foi des heureuses étoiles. Sans qu'il fût réellement coupable d'au- Tomr n. 7
cun acte hostile envers la révolution, le nom de Dailly se trouvait associé aux actes les plus impo* polaires. D était prononcé chaque jour à côté de celui de Lafayette , dans toutes les prétendues conspirations pour le salut du ci*devant roi , pour le massacre des patriotes. Je lui conseillai donc de rester le plus ignoré, le plus oublié qu'il lui serait possible.
Je ne sais si les conseils de Laplace furent contraires aux miens ^ si , de lui-même, Bailly regarda nos craintes comme chimériques , ou crut pouvoir les mépriser en prenant des précautions, mais il n'écouta pas mon avis et quitta se retraite sans m'en prévenir. Voici la première nouvelle que j'en reçus :
lffelun, le. .*....
Citoyen,
m À peine , était-il arrivé ce matin dans notre m ville , que le citoyen Bailly a été reconnu par * un des soldats que la république y a envoyés » récemment. H l'a nommé : ses camarades » Font arrêté avec violence ; conduit à la muii mcipalité, ses papiers ont été trouvés en
d'ud prêtée régicide. 99
i» tfegle, mais ses persécuteurs n'ont pas per* m mis qu'il fut relâché , et nous avons oblopn » à grand'peine que l'ancien maire de Paris pût m rester en prison chez moi* H te prie, citoyen » «• de Remployer pour lui , si tu crois pouvoir » lui être utile.... Salut et fraternité,
» Tàrbé, maire de Melon. »
Le .malheureux Bailly était perdu ! Tous me* efforts pour lui laisser le temps , et pour obtenir qu'on lui facilitât les moyens de fuir furent complètement inutiles ; ramené à Paris , il y attendit , dans une prison, où on semblait l'oublier, que l'on offrit son sang aux dieux ' da la terreur. •
Cest à cette arrestation que se termine la vie politique de Bailly ; j'ai du m'y arrêter, à cause des relations d'amitié que j'avais eues avec ce sage , dont le plus grand tort fut d'être resté homme de bien et paisible au milieu de l'agita* tation géoérale.II fut dévoué aux intérêts de la révolution, il la commença, et sa popularité fiAit pourtant par se changer en haine générale. Ses amis ne l'oublièrent point dans sa longue captivité , mais il n'avait plus de parti ; tous étaient mécontents de sa gestion. Je m'en*
IOO MÉMOIRES
fretins plusieurs fois avec Durand Mailla ne des moyens que l'on pourrait employer pour obtenir qu'il fût rendu a la liberté, ou, au moins, qu'on se bornât à le faire sortir de France. « Le sauver, » me répondait-il un jour, c'est impossible 1 le » faire sortir de France, il n'y faut pas songer. » N'avons-nous pas assez de gens mendiant à » l'étranger à l'abri du nom d'émigrés français? » 'Mon èher émi, si jamais vous arrivez, à un » poste éminent ayant que la révolution ne soit » terminée , ràppelez-vous qu'il faut n'en sortir » que vainqueur. Qui fuit est mort ; et Batfly a » renoncé k sa' charge au moment où il venait
* de montrer la force de la commune. Sa démis» » sion a eu l'air d'un effet de ses remords. — V 'Nous savons tous pourtant, objeciai-je, qu'il A h*en est rien , qu'il n'existe jtàs de conscience » pltfs pure. — Je désire sa Vie comme vous , » essayons. » Et , à, quelque temps de là , il ajoutait sur le même sujet : « Ne nous occupons » point dé Bàifly; ce n'est pas lui. qui, en ee it àfràmeht, court de£ dangers; 4'est nouB , won *' àihi, c'est ôous. Poisse vivre to&g-tempsfioth* «république! Vous vôye« la lutte ouverte au
* siéin de la Convention ; si nous sommes vjrçn* » ctii, je ne sais p&s pour qui il peut rester
D 9 Ulf P&feTU RÉGICIDE. IOI
h encore quelque espoir $ aï Jiôtis triomphons, « le sang des vaincus now dispensera £'e* a versée d'autre, a
Laplace était plus courageux , et nou4 fîmes «semble quelques démarches. Je vis à ce sujet Amar : «Voua m'y faites penser, me dit-il, » il y a loùg-temps que cette affaire traîne, il » fout absolument qu'elle se juge. — Mais c'est » envoyer un homme de bien à la mort. — Il » fcut qu'elle se juge , et si Bailty n'est pas un a conspirateur j le tribunal l'absoudra. — »l*'ab+ » aeodi*r il mériterait des couronnes civiques! » — Fouquier-Tin ville n'en pense pas autant » de bien que tous. U est vrai que. c'est am a métier, et l'accusé a le droit de se défendre, a n'y avait plus d'espoir !
Bailly fut tiré de sa prison pour figurer compte témoin an procès de la reine, « Connaissez-vous » l'accusée , lui demanda le président ?» Le vieillard se courbe avec respect , et répond d'un air pénétré : « Oui !... Je connais madame, a Courage sublime !
Quelque temps après la mort des Giron* dins, je rencontre Vilatte qui se rendait au tribunal révolutionnaire ; « Quelles pénibles t> fonctions, lui dis-jel que de courage il vous
» faut!.... — J'ai sauvé hier un vieillard, me j» dit-il , je suis payé ; mais aujourd'hui!.... — * Eh bien! .... — Bailly ! — C'en est donc » fait! *
Je suivis cependant Vilatte jusqu'au tribunal. Le vieillard était affaibli par la souffrance, mais il avait tout son courage. Il écouta son arrêt avec la plus noble résignation. J'étais anéanti !
On sait la fin atroce de Bailly et ce mot admirable i un de ses bourreaux qui lui reprochait de trembler : Mon ami, c'est de froid. Trois heures lié, enchaîné y sans mouvement, par une pluie froide! trois heures, attendant la mort, et suivant , dans une lente agonie, l'échafaud, trois fois .déplacé, suivant les caprices d'une populace corrompue!
La veuve de Bailly resta dans l'indigence, et fut long-temps nourrie aux frais de sa section ; plus tard elle fut portée a u nombre des femmes de députés morts au service de la patrie, mais die ne recevait point de pension. Dans les premiers jours du ministère de Laplace , je la sollicitai pour elle , et cet estimable savant s'empressa dfaccéder à ma demande; dernier devoir rendu A Mi roi qui m'honore.
DVX PRÊTRE RÉGICIDE. loJ