CHAPITRE XLVIH
Héron. — Le comité de sûreté générale. — Moyse Bayle. — Dabarran. — Jagot. — Vouland. — Yadier. — Élie Laoosle. — Cécile RedBidt. — David. —Broyons du rouge!
A la suite des tyrans de la Convention , marchaient des scélérats subalternes , qui, trafiquant de la vie et de la mort, s'enrichissaient des dépouilles des nombreuse» victimes de la terreur. La guillotine était leur patrimoine, et un nom qu'ils faisaient ajouter à quelque liste fatale, était leur principal salaire. A la tête de ces bandes d'assassins et de voleurs exer* çant à Fabri des lois , se trouvait Héron , agent principal dû comité de sûreté générale, et chef
d'une bande de mouchards et de brigands que Pon désignait par le nom de héronistes. Si cen'était descendre trop bas, je pourrais grossir ces Mémoires d'un grand nombre de récits du l'on apprendrait à connaître toute l'horreur de cette association. On y verrait un homme ajouter des crimes à ceux de Marat et de Robespierre , arrêter leur cléitoence , et employer la ruse même pour leur demander, à eux ou à leurs amis , des milliers de victimes! N'avons nous pas déjà assez de crimes, et faut -il donc rechercher toutes les iniquités?
En plaçant des hommes comme Héron près des membres des comités de salut public et de sûreté générale , Robespierre avait voulu s'assurer de leurs actions, et de leurs discours. La majorité connaissait les crimes d'Héron ; on le réprimandait, mais on n'osait le chasser, parce qu'on savait quels rapports il avait avec le tyran , et l'on craignait de déplaire à Maximilien. C'était en outre, pour un coup de main, une tête, un bras si pré» cieux que celui d'Héron! Un suspect était si promptement arrêté ou égorgé jusque dans les provinces les plus reculées , lorsque le chef en avait reçu l'ordre 1 Héron était tellement dévoué à la cause delà guillotine, qu'on le ménageait aussi
d'un prêtes régicide. i43
pour lui-même, et un peu pour soi ; car les membres des comités étaient gens à apprécier de semblables qualités ! Il est inutile d'ajouter que Héron s'entendait à merveille avec Fouquier- Tinville ; qu'à sa demande , les citoyens contre lesquels il ne s'élevait aucune charge étaient placés dans quelque conspiration, emprisonnés , et envoyés à la guillotine, lorsque le comité convaincu ordonnait leur mise en liberté. D'autres fois, Héron laissait au fond de sa poche des ordres de ce genre , et son bon plaisir prolongeait une ca ptivit é inique de quatre , six , . dix mois , ou bien y dans cet intervalle , il surprenait la signature de trois membres du comité, sur un mandat que ceux-ci ne lisaient pas, et l'homme absous par les législateurs était condamné sur le réquisitoire de Fouquier, à la demande d'Héron , et mourait par la main du bourreau!
Un de ses crimes me mit en rapport avec ce scélérat, et m'obligea à aller demander justice au comité dont il était le principal agent. Il y. a des gens qui doutent de tout , et qui , comme saint Thomas, veulent absolument voir les choses pour les croire. Un de me& camarade* de séminaire, qui était rentré dans la vie séculière sans jamais avoir été prêtre , habitait un
l44 MÉMOIRES
canton assez paisible; il entendait parler des crimes qui désolaient la capitale , mais selon sa coutume il n'y croyait guère, et comme il était partisan de la liberté des idées nouvelles, il allait jusqu'à s'indigner que les ennemis d'une aussi belle cause osassent la flétrir de récits calomnieux et changer en crimes, en massacres, des rigueurs salutaires et le supplice de quelques coupables. Il m'écrivait quelquefois dans ce sens, et comme je n'avais d'autres moyens de correspondre avec lui que la poste , je ne pouvais le détromper entièrement. Un de nos amis communs se chargea un jour de porter une de mes lettres au citoyen Leriche ; le langage de celle-là était un peu différent des autres. Il crut un instant que Pitt et Cobourg m'avaient gagné, que j'étais aussi uu calomniateur delà révolution; mais les récits du voyageur, tremblant cucore des dangers qu'il avait partagés quinze jours avec tous ceux qui habitaient la capitale , et jurant de n'y rentrer jamais, déconcertaient un peula foi du citoyen Leriche. Il était à son aise ; il n'avait pas visité Paris depuis 1775, et d'après tout ce qu'on en disait, il devait être bien changé. Le voilà donc, voulant tout voir par lui-même; partant de chez lui , et arrivant au sein de notre grande ville, bien en-
d'un prêtre régicide. 145
veloppé , chaudement vêtu, ce qui déjà était un commencement de crime.
Ce citoyen n'avait pas encore eu le temps de m'avertir de son arrivée, et de réclamer mes conseils , lorsqu'il fit la rencontre de Héron , au jardin des Tuileries, au moment où celui-ci sortait de la Convention avec un air d'importance, nommé et fêté par quelques-uns des Jacobins qui se tenaient d'habitude aux portes de l'assemblée. La vue de ce personnage , avec son couteau de chasse et ses pistolets, était peu propre à détruire l'effet des calomnies. Je ne sais comment il se fit qu'Héron remarqua aussi le citoyen Leriche. Certain air de désappointement et de surprise donnaient â sa figure une sorte d'expression de mécontentement ; il était bien mis , et Héron le désigna à un de ses gens qui le suivit.
A quelques jours de là , je fus surpris de ne pas trouver chez lui mon républicain , à qui j'allais rendre sa visite*- J'appris qu'il avait été arrêté parles familiers deHéron, sur un ordre du comité de sûreté générale. Quel pouvait être son crime? quelque imprudence sans doute, car certainement ses intentions étaient pures. Je ne perdis donc pas l'espoir de le délivrer, et je me