‹ Mémoires d'un prêtre régicideChapitre 42 sur 63 · CHAPITRE LVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVII

Encore le vieux cordelier. — Arrestation de madame Fontenay. — Coalition «antre Mazimilien.

Me à propres dangers, ceux que couraient les seuls hommes qui pouvaient encore délivrer la France de ses tyrans, la lutte qui allait s'engager 9 la grande et importante catastrophe que nous méditions, ou peut-être la ruine de nos es* pérances, et alors le sanglant avenir de la patrie, tout contribuait à tenir mon esprit dans une longue et cruelle perplexité.

Il était enfin venu , le moment décisif. Il fal-

lait frapper où nous soumettre à ce Néron que nous-mêmes avions élevé en. aveugles sur les ruines du trône de Louis XVI et du temple de la Liberté. Quelle distance nous avions parcourue en peu de temps! que nous avions vu de belles journées sans pouvoir nous y arrêter! Les crimes qui les suivirent ne peuvent les effacer de notre histoire. Que de grandeur, que de simplicité dans l'assemblée du Jeu de Paume! Se retracera-t-on jamais sans enthousiasme le jour où un Montmorency immolait sur l'autel de la philosophie et des lumières , les titres anciens de sa famille pour n'être plus noble que par son mérite et son patriotisme ! On calomnie souvent les anciens seigneurs de la France, et on oublie que parmi eux les plus héroïques vertus furent payées par l'exil ou la mort; qu'on les ruina, qu'on les persécuta au nom des idoles auxquelles ils avaient fait de si grands et si beaux sacrifices.

Le 10 août avait décidé du sort de la révolution; là commencent les fautes et les crimes de ceux qui la dirigèrent; leur conduite cesse d'être noble et juste; ils entrent dans la voie de l'iniquité. Quels fruits avait portés cette première erreur ? Je laisse ici les réflexions, aujourd'hui sans iutérêt,que

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je faisais alors, reportant sur le passé un regard scrutateur.

- Quelques jours auparavant, j'avais vu Chénier, et sans lui découvrir nos projets, pour lesquels je necraigqpis pas d'ailleurs une trahison de sa part, j'avais cherché à savoir quel parti il prendrait dans le cas d'une attaque ouverte contre le joug dont nous accablait Robespierre, c* Je ne sais, me » disait-il, carie temps n'est pas venu. Maximilien n a encore pour lui la Commune et les septem- » briseurs. Il faudrait commencer par lui enlever » par la séduction ou le maire de Paris ou le gé- » néral de l'armée parisienne. Henriot tant qu'il n occupera ce dernier poste ne sera point era- » barrasse d'amener encore une fois des milliers » de révoltés et de furieux au château des Tui- » leries. A la moindre démonstration hostile » contre Robespierre, à un signe de son maître, » il détruirait la Convention comme elle a ren- » versé Louis XVI. » Chénier était pour les demi-mesures, pour la prudence, en tout il .voulait temporiser. Ce n'était pas possible ; Robespierre avait soupçonné de la résistance dans la Convention , et ses desseins sur nous étaient arrêtés. Peut-être n'avions-nous pas assez bien employé l'instant de repos qu'il nou ; avait laissé; Tome h. 17

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rir. Si Robespierre eût triomphé de qo us, nous étions certes pour long-temps les derniers des conspirateurs.

Ce qi^e nous entreprenions, d'autres l'avaient tenté. J'avais sous les yeux cet écrit deCamille- Desmoulins , où du fond de sa prison , il voulait foudroyer le tyran armé. C'était, comme je l'ai dit. un nuirijtro inédit du Vieux Cordelier.

L'auteur avait peint à nu toute la scélératesse de Robespierre ; il le démasquait , et il est facile de soupçonner quelles causes avaient retardé la publication de cette philippique, écrite bien avant l'arrestation de Camille.

« Vous souvient-il , citoyens et frères? dia sait-il dans son début , que les tyrans de la » féodalité personnifiaient le peuple , aujour- » d*hui souverain , sous le nom de Jacques » Bonhomme ? Eh bien ! s'il m'était permis » d'user de cette dénomination presque insul- » tante , je vous dirais aujourd'hui : Jacques w Bonhomme , sais - tu où tu vas , ce que » tu fais , pour qui tu travailles ? Es - tu sûr » que ceux sur qui maintenant tu tiens les yeux » ouverts ont réellement l'intention d'achever, » de compléter l'œuvre de la liberté ? Et cette » licence que je me donnerais ne serait pas

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w sera ainsi toutes les fois que conspirer contre » un homme, ce sera conspirer contre la repun blique , toutes les fois que le peuple sera * représenté par des citoyens, connaissant assez 11 peu leur mission pour s'attacher aux doc- » trines , à la réputation d'un seul individu , » quelque bon sans - culotte qu'il leur pu* » raisse. »

On peut juger par ce début que Camille n'a « vait pas été plus craintif en cettexircoustanceque lorsqu'il avait arboi^ auPalais-Royalla cocarde nationale,. Malheureusement privé d'un organe capable de faire entendre des parole* qui eus-* sent fixé sur lui l'attention générale, ce trii bun fougueux n'était puissant que dans un rassemblement formé, que dans unp émeute déjà excitée. Il excellait alors a les diriger; maig il n'avait pas les moyens de les faire naître. Nourri de la lecture et (\es exemples de l'antiquité, enthousiaste des choses du présent, véritable citoyen, dans l'ame de qui la liberté régnait sans partage , il l'admirait dans les pages sublimes de l'histoire d'Athfençs et de Rome; il lç désirait avec passion pour la France , et il voyait avec désespoir des maîtres hypocrites asservir la nation , tout en offrait çt ses yeux

l'image sanglante de cette déesse que ses vrais «adorateurs ne reconnaissaient déjà plus.

« Libres ! s'écriait encore Camille , dans 1 écrit » dont je parle, et que des accusations trop » hardies et dénuées de toute espèce de fbnde- » ment tnlempéchent de transcrire en entier, » Libres! vous voulez l'être; soyez-le donc tôut-à- » fait; ne vous contentez pas d'une liberté' d'un » montent, cherchez aussi' quelle sera votre li- » berté dans l'avenir. Vous avez chassé votre » Tarquin , vous avez fait plus, son supplice a » effrayé tous les rois, ces prétendus maîtres <tii » monde 'qui n'en sont que les tyrans et les fcpo- » liateurs. Mais , pourquoi le pouvoir de Brùtus » dure-t-il plus d'une année? pourquoi le même » général guide-t-il deux fois les mêmes soldats? » pourquoi pendant deux jours entiers , un ) homme, deux hommes, trois hommes, peu- » vent-ils distribuer des grades, des faveurs et » des grâces? Pourquoi est-ce à eux qu'on en » doit la conservation, et non à la république?

» Rome voulut dix législateurs; ils pensaient » n'être élus que pour un temps, ilsrcstî.Ten tbons m sans-culottes; une première prolongation leur » donna l'espoir d'une souveraineté durable, ils » devinrent tvrans.

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d Camille exilé par la voix publique, ue se » voyant aucun partisan , lait en partant des » vœux pour une ingrate patrie ; Coriolan y laisse a des 'amis qui ont osé le défendre. On a soufn fart qu'un parti dans l'État s'élevât en sa fo- » veur, et il amène contre Rome , les ennemis » de sa gloire naissante. <

» La puissance d'un dictateur était bornée à. » six mois; quiconque après avoir rempli : sa a mission , eût exercé un jour de plus cette w autorité suprême , eût été accusé par tous les n bbns Jacobins de Rome. Après avoir été six » 'fins consul, un aristocrate est élevé à ce » rang ftuprême ; il croit pouvoir le conserver n suivant la loi , mais contre l'usage; de ce » premier empiétement au titre de dictateur a perpétuel , il n'y a qu'un pas , et s'il dédaigna n de se ihàiûtenîr tyran lui-même, le dictateur m perpétuel rendit la route facile aux ancêtres » des Galigula et des Néron.

» Qucdevàit faire la Convention ! finir l'af- » foire du tyran ; donner une constitution à la » France 1 touteela n'est-il pas déjà fait? Que Von » proclame donc cette constitution , cf que tout » le monde s'y soumette. Si c'est la majorité de » l'assemblée qui veut retenir les pouvoirs ,

» faisons encore une révolution contre la majo» » rite de l'assemblée. »

Depuis la naissance du projet dont j'ai commencé à entretenir le lecteur , je relisais souvent cette éloquente philippique , où les applications ne manquaient pas. J'y voyais de grandes vérités, la condamnation de Robespierre, et peutêtre celle d'une partie de mes complices du moment, Après tout , la France pouvait-elleêtre heureuse sons le régime républicain? Non, peut -être; mais où était le chef que nous pouvions lui donner? Nulle part; il fallait donc maintenir ce que nous avions établi, mais avec le moins de barbarie et d'inhuma* nité possible,

Il était cinq heures du matin ; j'avais passé toute la nuit dans ces réflexions ; lorsqu'on frappa à ma j orte. J'ouvre , c'étaient Tallieq et Lecointre; le premier plus agité encore que la veille ; le second entretenant son ressenti* ment, et animant une exaltation qu'il semblait partager. Tallien ne me laissa le temps de .leur pdresser aucune question : «Mon ami, s'écria- » t-il ,la*mesure est comblée. — Quel nouveau » malheur? — Frappons, ou nous sommes » perclus. — Calmez-vous, repris-je. »

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Havaitpeineàle faire et ne pouvait se contenir. « (Test un acte de tyrannie , s'écriait-il ; n'imn porte , je l'aime mieux ainsi qu'hypocrite et » parjure; je le frapperai sans remords; je » préfère ses arrestations à sa lâche surveil- » lance. — Une arrestation ! — Oui, celle de » madame de Fontenay, cet ange dont je » , tous entretenais il y a quelques jours. Ses » espions l'ont forcée d'abord à quitter Paris, où » ils la suivaient dans chaque domicile. Ils l'ont » poursuivie à Versailles. J'avais consenti à ce » qu'elle gagnât Fontenay ; une retraite paisible, » facile, à surveiller, sans inquiéter les habi- » tants ; et l'infime la fait arrêter hier. Ses do- » jpestiques sont incarcérés aussi sous de vains » prétextes. Les scellés sont sur ses effets ; et » c'est Boulanger qu'on a chargé de cette belle » expédition. Si c'est ainsi qu'il gagne sesépe- » rons, qu'il honore ses épaulettes et la cocarde » de la république. ... »

Tallien était bouillant de colère. Lecointre prit la parole : « Tallien , me dit-il , est venu » m'apprendre son malheur. Il faut exécuter » promptement le dessein que nous avons formé; P il nous sauvera tous. »

J'étais décidé, et je repris sans hésiter : « Àp-

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» prochez donc si tous êtes l'un et l'autre en m état de m'entendre , et si , conlme de vrais » citoyens, vous pouvez oublier vos matlx par» » ticuliers pour songer aux dangers dé la ré- * publique, fi'

Alors coihmença entre nous un Véritable complot. Le but ne fût pas difficile là établir ; les moyens devaient ildus être communs avec d'autres complices, et nous crûmes à prtpos d'en renvoyer la discussion lorsque nous serions tous réunis. L'important était de bien choisir ceux de ùos collègues sur le courage desquels nous pourrions compter ; il fallait mener* l'affaire grand train , be pas laisser lé tettips à la trahison de se reconnaître. Je parlai à Lecointre et à Tallien, de lacatilinaire de Camille. Nous tombâmes d'accord de nous en servir pour nous, mais de ne pas mettre en avant le nom de l'auteur y qui avait dès ennemis, et dont les accusateurs devaient d'abord être pour notre projet des alliés fort utiles.

Après une assez longue discifesion nous convînmes de ne rien entreprendre avant d'avoir sondé les dispositions d'un certain nombre de députés , mais de ne mettre complètement dans le secret, que sept ou huit d'entre eux. Ce

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forent Barras , Fréron > Courtois , Bourdon de l'Oise et Garnier de l'Aube. Tallien se chargea de les réunir.

MEMOULES

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