Mi.Moii'.r.s
« Lundi ï^ juin. — J'ai lon^lomp» causé aujourd'hui avec le cocher qui a conduit noire pauvre Alexandre à Spielberg-, cet homme, frôrc de celui qui mùne ici ma cah'che, élail pour moi la personne la plus intéressanle (|ue je i)usse ri'nconlrcr. Après lavoir accablé de questions, j'ai su qu'Alexandre el Confalonieri étaient dans la
même voilure, chargés d'énormes fers aux jambes!
el que l'infortuné comle était lellemcnt malade qu'il restait des heures entières la tète appuyée sur la poitrine de son ami sans avoir la force de se soutenir ! « C'était une chose déchirante, ajouta le cocher, que de voir le désespoir dece pauvre jeune homme un jour oùlecomtc resta dans ses bras pendant quatre heures sans connaissance , sans donner le moindre signe de vie!..... Il fallut bien
alors le laisser en roule Ah! ce fut une séparation qui
fit couler les larmes de tous les yeux! Votre frère ne pouvait s'arracher des bras de son ami , et cette journée fut affreuse pour lui -, mais il reprit toute sa fermeté le lendemain , cl vers le milieu du vingt-cinquième jour de notre route on lui montra de loin la forteresse de Spiel-
berg Alors il ne prononça pas un mol, mais il devint
d'une pâleur elTrayanle. — Pauvre frère! m'écriai-je,
même en présence du cocher pauvre frère! il pensait
sans doute que c'étaient là où devaient s'écouler les plus belles années de sa jeunesse, peut-être même sa vie tout
d'un PRiSONMF.n d'ktat. 1^.".
cnlièro, loin de sn pairie cl de loules ses afTcclion»
]\T;iis aciievez, je vous en prie, ee récit inlércssanf. — Eh bien ! Fuadaine, i()rs([ne nous eûmes inonlé jus(prà rentrée de Spicibcrg cl que les quatre autres voilures furent entrées dans lintérienr de la lorleresse, le directeur de la police vint recevoir les prisonniers. Alors le bon Français tnc fil de la main et des yeux un adieu si triste que pendant longtemps j'en pleurai d'aussi bon cœur que je le fais encore en vous le raconlanl. "
u Mardi li juin. — L'empereur donne demain audience, cl sans doute ce sera aussi le jour de ma réceplion. Je suis tellement agitée par celle pensée que j'étais moins empressée au rendez-vous promis pour ce soir à M""' Frecavalli ; je tremblais que son incrédulité
ne vînt de nouveau glacer toutes mes espérances
Mais rexcellenle femme a compris qu'il fallait les respecter et n'a pas prononcé un seul mol qui pût les détruire. « .Te n'ai point oublié, lui dis-je, que vous m'avez
fait une promesse qui m'a été au cœur celle de me
parler de cette Malhilde que vous pleurez si amèrement — Oui, je vous dirai quelle irréparable perte
notre inforlunée Teresa et moi avons à déplorer, et vous comprendrez si je puis verser assez de larmes sur celte femme qui fut le modèle des mères, comme elle fut aussi Tamie la plus accomplie! Elle est morte à Irenle-cinq ans , morie dans mes bras, alors que, belle encore , tout
devait la conservera deux fils qu'elle idolâtrait Mais
elle aimait aussi la gloire de son pays elles hommes qui pouvaient Tilluslrer, et son Ameénergique eut trop à souffrir de son asservissement et de sa perte. Et pourtant que de bonté, d'angélique douceur dans ce cœur si noble I Que de soins prodigués à ses enfans , à son mari ! que de dévouement, que de charité pour les malheureux ! Aussi rindignalion fut elle générale quand on apprit h Milan
l^'i MKMOIRF.S
(lircllc ;i\iii( ('Ir arrrlre l:i [iiiil :iii niilicii de l:i nie, en rcvi'ii.iril (iiiiic iiss('iiil;I(''t'.
t( 'l'iadiiilc le IcncItMiiaiii devoiillacoiiimission iiiqiiisilorialo, elle dut y subir un inlenogaloire de dix heures, ("est alors que Salvolli, voulanl insuller à la dignilé de ses réponses, lui demanda ir()ni(|ucnienl si elle se eroyail encore au milieu des carbonari quelle présidait, u Non, répondit-elle, mais au milieu de l'inquisition de Venise. »
« Puis, en prolestanl contic la violence (|Uon faisait ti la faiblesse d'une femme, elle déclara qu'elle ne répondrait plus à aucune inlerrogalion, et ce fui avec rage que Salvotli se vil obligé de la rendre à la liberté. En bulle aux vexalious continuelles de la police, son dévouement à nos malheureux proscrits el aux condamnés du S|)iell)erg ne se démenlil jamais- elle ne cessa pas un moment d'èlrela même el fut à juste titre surnommée la Niobé de ses amis. »
« En rendant grâce à M™* Frecavalli de m'avoir appris à connaître cl îi regretter une femme aussi admirable, je ne pus n.'tcnir mes larmes à la pensée que celle amie si dévouée aurait pu devenir l'ange sauveur de nos infortunés captifs Quelle perte pour Teresa! que je la
plains I
« Mercredi 15 juin. — J'ai vainement attendu ma lettre d'audience, rien n'est arrivé. Mon inquiétude el mon impatience étaient exlrêmcs lorsque j'ai reçu à six heures une lettre de notre ambassadeur :
« Le prince de 3Ielternich , m'écril-il , me charge de faire savoir à M™'' Andryane que l'empereur la recevra en audience tout à fait particulière et qu'elle sera prévenue d'avance du jour et de Iheure. Celle preuve de la bienveillance de Sa ^lajesté me paraît être du plus favorable augure; je suis heureux de l'apprendre à M""' Andrvane. »
DUN l>r.lSOMSlKli 1) I.T.VT. J 3.')
(.Celle lollro m'a remplie dospoir cl de joie!... lue audience donnée dans un jour qui n'y est pas consacré prouve, me dit-on, une laveur si grande que je ne sais |)!us inellrc de bornes à mes espérances.
« Dimanche 19 juin. — .rallends toujours ; rien de nouveau encore. INIes espérances semblent prendre do nouvelles forces à mesure que l'inslanl décisif approche. L'ambassadeur de Prusse a dit ce malin en grand secret
au prince de B , qui me Ta répété, que rcmpcreur
devait accorder beaucoup de faveurs au moment de son départ et qu'il était décidé qu'on ferait en même tenq)» grùcc entière à plusieurs condamnés. Notre consul est venu me dire que 31. de Caraman lui avait confié qu'il
serait certainement fait quelque chose pour Alexandre
Comment me refuserais-jc de croire à la réalité d'une si chère espérance ?
(c Lundi 20 juin. — L'empereur quitte IMilan jeudi pour n'y plus revenir, et chacun me répète si bien que je n'aurai pas mon audience que, toute remplie de crainte, j'ai écrit ce matin à M. le prince de 31etlernich. Il m'a fait répondre que je devais être parfaitement tranquille, et je le suis, quoi qu'on puisse faire pour m'ôter ma sécurité^ je me persuade même que l'empereur veut me recevoir au dernier moment, afin de pouvoir m'annoncer
quelque chose de consolant Je n'oserais pourtant me
livrer à de si grandes espérances si je ne comptais sur la bonté de Dieu, qui me soutiendra s'il faut y renoncer!
« Mercredi ^i juin. — .l'ai reçu ce malin une lettre du prince de Mellernich m'annonçant que l'empereur me recevra demain une heure avant son départ. Dans une aussi grande attente, je ne sais comment je serais arrivée au terme de cette journée si je n'avais éprouvé ce matin la joie la plus vive et la plus inaltendue J'ai vu monseigneur l'archevêque de Paris.
136 MI.MOIIIKS
« Sortie ;i lu-nf lu'iiri's |)(nir jippiciKlic à ]M. de (îiiiaiiKiii ([lie moi) aiidiciice élail pour demain, je suis allée eiisuilc voir iM. le comle Pacllia, parce qu'il mesemblail (pie le lemp.s s'écoulcrail plus vile, el je voulais lanl être A demain 1... Je; ICnlreleiiais donc de Texcés de mon impalicncc lorsqu'un secrélaire vint lui |)arler en allemand; INI. Paclha, se lournant vers moi, me dil en souriant : u A ous Oies loin de penser, madame, que celui (pie vous vénère/, ajuste litre comme un père, monseigneur 1 archevCquede Paris, vient d'arriver à Milan, se rendant à Rome. — Ah! c'est Dieu qui me renvoie!» m'écriai-je avec un sentiment de joie indélinissalde. . . Et sans prendre congé de IM. Paclha, (pii était tout heureux de mon bonheur, je courus de toute la vitesse de mes chevaux à la Crocc di Malta , où Ton m'avait dil que monseigneur était descendu. Parti déjà depuis longtemps pour a'Icr chez le prince de IMetlernich , il avait laissé ignorer à quelle heure il rentrerait ; après avoir déposé une lettre à sa porte, je suis revenue chez moi, où j'ai tiouvc ma
fille cl Joséphine Iransportées de joie Elles avaient
reçu monseigneur, il avait passé avec elles une demiheure à m'attendre en promellanl de revenir sans pouvoir fixer le moment , et le digne homme avail été si bon, si gai avec ma Louise, qu elle en était encore toute rouge de plaisir!
La journée m'a semblé d'une longueur interminable dans l'attente de celte chère visite! Enfin monseigneur est arrivé à la fin du jour , et quoique bien heureuse en le retrouvant pour moi ce qu'il y a de meilleur au monde , je suis restée frappée au cœur en le voyant malade, prol'ondément triste, persuadé de sa fin prochaine et m'exhortant à la résignation, parce qu'il ne
croit pas que je puisse rien obtenir! Hélas! il sortait
de chez l'enq^creur, il avait causé avec le prince de Met-
DUJN IMllSOtNiMEK u'KTAT. 137
loniicli, el ccrlaincmcnl il sait quelque chose des dispositions in)i)ériales Tout ce (juil m'a dit m'a ravi mes
illusions je suis anéantie I
Aprùs nous avoir adressé ses adieux, après nous avoir bénies, il m'a dit du Ion le plus louchant: « Peut-être ne sommes-nous plus destinés à nous revoir sur cette terre, mais si la bonté de Dieu m'aijpelle à lui, ma première prière sera pour votre frère. »
« Ilélas ! je n'ai pu lui répondre que par mes larmes I Celle journée ma brisée I j'ai éprouvé dans ce court espace trop de joie el trop de douleur pour qu'elles ne surpassent pas mes forces I En apprenant ce malin l'arrivée de celui auquel je dois tant, il me semblait que Dieu me renvoyait pour qu'il fût l'inslrument de sa divine miséricorde et l'aulcur de tout noire bonheur I
Peu d'iicures après, mes espérances se sont détruites cl
j'ai vu souffrir ce père si dévoué! Ah! c'est Irop,
mon Dieu, si votre bonté ne vient à mon aide!
« Jeudi 23 juin. — Je rends yràce à celle Providence , soutien des malheureux , qui m'a dès hier préparée à la déception la plus cruelle! Six semaines de démarches et d'anxiétés n'ont amené qu'une nullité absolue. Tout le commencement de cette journée a été cruel par la pensée du grand événement qu'elle devait amener ; toute la fin en est plus douloureuse qu'il n'est possible de l'exprimer!...
«J'étais prèle à l'heure fixée. Eu mettant celle robe noire pour la première fois, mon cœur s'est sérié avec une telle angoisse que j'ai compris déjà que le deuil devait être notre partage! L'empereur était si près du moment de son départ qu'une foule immense remplissait la place, les cours et le portique. Je suis entrée dans des salons déserts , et j'ai trouvé le chambellan de service dans celui qui précède le cabinet de l'empereur; c'est
i;^H M !• MOU! F. s
là (in'Appiniii a poiiil si acliniiiiblomoiil rapollioosc de
ISapitlcoii , (pic je fixai loii^lciiips aliti (ressayer d'y ai-
rèler mes pensées pour modérer mou agitalion Les
ballemeiis de mon cirtir înY'Iouiraienl (]c n'élaieiil
pas des |)eiisées de la lerre qiii pouvaient me calmer
Mais Dieu cnlendil ma prière intérieure, car toute émotion avait disparu au moment où le chambellan ouvrit la porte du cabinet en me disant que je pouvais entrer.
<( Après avoir lait à la porte les trois saints de rigueur, je me suis avancée en me tenant respcclucusement inclinée cl j'ai dit sans aucun embarras : « En obtenant le bonheur de voir A'otre Majesté, le premier besoin do njon cœur est une action de grâces au nom dune lainillc reconnaissante qui lui doit tout ! Sans votre clcn)ence inlinic, sire, mon frère aurait cessé d'exister et nous serions à jamais malheureux »
« J'ai entendu alors une voix faible qui me répondait :
« Je suis charmé, je suis charmé » El levant les yeux,
j'ai vu devant moi un pelit vieillard de ma taille, sans aucune dignité, sans aucune apparence de bonne grâce, et une figure si longue , si longue! Il était en costume de voyage et sans décorations. Je lui parlai aussitôt avec feu de la santé déplorable de mon beau-pôrc mourant, qui m'envoyait prés de lui; cl me laissant aller à I émotion que me causait la pensée du malheur de mon frère s'il ne voyait plus son père, je tombai à genoux devant l'empereur, qui se recula, parut effrayé et me répondit brusquement en élevant la voix : « Levezvous, debout debout! Si j'avais su que vous veniez
pour me demander sa grâce, je ne vous aurais pas reçue Je ne puis vous l'accorder, celle grâce, mon devoir s'y oppose-, si je faisais des exemples aussi courts, il me viendrait bientôt d'aulres coquins qui mettraient le trouble chez moi, et certainement si cela arrive à d'au-
DLiN l'l;l:^o^^lKl; di.tat. 1:î9
lies iMaiH'iiis, ils srronl pciulus Vulrc liùro devait
ôiro pondu »
u Je lus si alloiréo, si surprise d'un loi iaiifia^'o que je pleurais avec force loutcn deuiandanl pardon de mes larmes, car il ne fallait pas abandonner la soumission, (|ui élail si nécessaire ! Je dis innlileinenl à l'empereur loul ce (pie mon esprit el mon co'iir i)urenl m'inspirer, sans parvenir à le trouver accessible d'aucun côté. Son unique réi)onse élail toujours : « Soyez lran(piille , .je fais soigner son Ame... » ou bien : « IMon devoir s'oppose à co que je fasse grâce , il faut attendre que les coquins qui ont envoyé votre frère en Lombardie aient cessé
d'exislcr » El comme j'allais me récrier sur une
semblable allente, il ajouta : « Ce sont des vieillards. — • Sire, je vous en conjure, accoidez-nous la permission
de lui écrire quelquefois. — Ca je ne pcuv pas faire
c'est contraire aux réglemens. — Mais nos leltrcs ne seront pas remises enlre ses mains ; Votre IMajeslé daignera donner l'ordre qu'on lui en fasse la lecture. — Ca je ne l)eu\ pas vous faire. — Sire , au nom d'un père mourant, au nom de la miséricorde divine, ne refusez pas à une famille au désespoir l'unique consolation de voir une seule fois par an la signature de mon malheureux frère... Seulement sa signature, sire, pour nous prouver son existence !... — Ça je ne peux pas vous faire. »
(c Les sanglols, que je ne pouvais éloulfer , arrêtèrent ma voix pendant quelques inslans , enfin je parvins à dire : « Si du moins il pouvait subir sa captivité en France ! il lui serait permis de nous voir quelquefois... — Ca je ne me fie pas assez à la France pour vous l'accorder, me dit l'enqjereur en souriant et me frappant sur l'épaule ; non , je ne me fie pas assez à la France ! vous y êtes encore trop malades. — Ainsi donc nulle consolation que je puisse rapporter à un père que la douleur conduit au
Mo MKMOIIIKS
loinbcau ? — ])ilt's-lui que son (ils sera un Ucs-lioiiiiùlc honinic quand il pourra ùlrc rtMidu à la sociélé; dites-lui qu'on soij^Mie son i.\ine aussi bien que son corps et qu'il est bien de loule façon ; c'est un très-bon garçon , je je dois niônie dire qu'il est le meilleur de tous, et c'est parce (pie je le savais que je l'ai donné pour conipaj^non à Confalonieri, qui est malade et qui demande beaucoup de soins ; ils s'aiment et sont toujours ensemble, exccplé quand ils ont mérité qu'on les punisse : alors on les sépare pour trois semaines ou un mois. Je viens de recevoir une lettre du prêtre que j'envoie à Spielberg quatre fois par an : il m'écrit que je ne dois rien faire encore pour aucun deux, parce (}u'ils ne sont pas assez corrigés.» « Mes larmes redoublèrent alors et je m'écriai avec l'accent du désespoir : « Hélas 1 nous ne le reverrons donc jamais ! — Si, si , vous le reverrez , c'est à vous (lue je le promets, je vous en donne ma parole. Je penserai à mon retour à Vienne à ce que je pourrai faire pour adoucir leur sort : s'ils sont bons, je le serai aussi, car, voyez-vous, c'est ainsi qu'on les prend. »
a Mon audience avait duré quarante minutes sans aucun résultat, et l'empereur ne me congédiait pas : « Je vais recevoir après vous , me dil-il , le gouverneur de la Lombardie, Slrassoldo, et je vais lui donner l'ordre de vous (ransmcltre tous les six mois un bulletin delà santé de votre frère. »
{( Je pris enfin congé delempereur et je traversai les salons sans rien voir de ce qui s'y passait, tant les larmes oh-jcurcissaient ma vue... Tous les équipages de départ étaient attelés , une foule immense obstruait le passage ; je me luMai de baisser les stores de ma voilure afin de pouvoir au moins pleurer en liberté I... 31a fille et Joséphine maltcndaient sur mon escalier... elles ont lu notre arrêt dans mes traits bouleversés j et toutes (rois nous
d'un l'r.isoNMKi; d'iViat. 141
avons pu donner un lilre cours h lanl do laiincs rdou- Icos depuis hirr... Demain la rési}^nalion viendra sans (loule , Dieu nous raccordera !...
« Vendredi 24 juin. — Celle journée nfa vue plus calme , plus résignée que je ne l'élais hier ; elle a apporlé avec elle des consolations réelles , cl me voilà capable de raisonner. Décidée à quiller demain celle ville où j'ai lanl soulTerl, je suis allée faire mes adieux à INI. Pacllia, sans craindre de laisser échapper dcvanl lui quelques uns des senlimens qui oppressent mon cœur. Sa bonté uTétail trop connue pour ne i)as être rassurée qu'il me le pardonnerait, et je lui ai fait mes adieux avec celle consolante confiance qui a toujours présidé à nos enlrelicns.
(( Je me suis présentée ensuite chez I\I. le prince de Melternich, auquel j'ai laissé voir toute ma douleur, mais
sans aucun mélange de mécontentement Hélas! il
faut pourtant apprendre à dissimuler. « Je vous avais prévenue, madame, me dit le prince, que pcul-ôlre vous ne seriez pas consolée en voyanl Sa IMajeslé, parce qu'elle ne [)ouvail par position vous rien dire de plus. Je vous conjure donc d'oublier entièrement tout ce qui est sorti de la bouche de l'empereur, de le regarder comme non avenu, de ne conserver souvenir que de la parole (lu'il vous a donnée de vous rendre un jour votre frère , cl de ce que je vous afllrme ici -, d'abord, que toutes les promesses que je vous ferai seront remplies : ainsi , je ne vous dirai pas que monsieur voire frère sortira dans quelques semaines, dans quelques mois ou quelques années, parce que je n'en sais rien du tout; mais ce que je puis vous assurer, c'est qu'il sortira un des premiers de Spielberg. »
u Je dis au prince que l'empereur m'avait refusé la permission d'écrire à mon frère, et il reprit Irès-vivemenl : « Eh bien ! envoyez-moi quelques lignes tous les trois mois , j'en ferai mon affaire, et je vous promets ({u'elles
1 i-2 .Mi;>U)ii!i:s
lui iKirviendionl 5 donnez-moi en nit^nio temps de vos nouvelles, car je serai toujours charmé d'en avoir, et remelley vos IcKresà raujbassade de Paris, où je donnerai des ordres pour qu'elles me soient envoyées de suite. — Hélas ! n)onsei^neur, commenl i)uis-jc espérer que vous vous souviendrez de moi ! Tant de pensées vastes et importantes absorbent vo!re esprit !... — Le malheur, madame, a des droits sacrés qui passent avant tout, et je vous promets de ne jamais les oublier pour vous. Croyez en ma promesse, » ajouta-il avec bonté...
« Puis il y joignit des témoignages d'estime, qui, jo l'avoue, m'alièrentau ccrur 1 Hélas ! jjourquoi les grands poli[i(|ues ne seraient-ils pas vrais et sensibles quehpiefois ! Quel mérite aurait un prince de INIelternich en trompant une pauvre créature comme moi , qui ne suis qu'un point dans rimmcnsilé !
« Je Iransmie au prince ce que m'avait dit 1 empereur du prêtre qui lui écrit de ne rien faire pour les prisonnieis , et il me répondit avec une vivacité qui sembla lui échapper : « J'ai vu la lettre adressée à Sa Majesté ellemême. Le prêtre se loue pourtant de tous les prisonniers, mais très-pnriiculiérement de monsieur votre frère, dont il fait un grand éloge... »
« Je ne relevai pas ces paroles, mais combien j'étais vraie en exprimant ma profonde reconnaissance à JM. de
IMelternich au moment de prendre congé de lui !
que mes pleurs venaient bien d'un cœur profondément toiiclié de sa bonlé I Le prince paraissait fort ému, ses yeux étaient pleins de larmes , et me prenant la main avec affection, il me répondit quil lui était doux de croire à la vérité de mes paroles, en ajoutant mille choses touchantes qui ont encore augmenté, s'il est possible , la confiance absolue qu'il m'inspire !. .. Que Dieu lui rende le bien qu'il m'a fait !
O'IJN PRISONlNÎF.n D'i.TAT. H3 (( Je suis alN'c î"! six lionrcs dire un dt'iiiier iulicu à ma rlK'rt; Torosa, qui élail prévouue. JMos larmes onl recommencé en la voyaul Ilélas ! une fois encore noire
sort élait le môme, puisciuc Tempereur avait élé inexoral)Ie i)our elle connue pour moi !... Nous avons passé ensemble quatre heures qui nTonl paru des heures de bonheur, malgré la douleur qui remplit nos cœurs!... C'est un ange de vertu , de bonté : en môme temps qu'elle vous louche profondément par son admirable sensibilité, elle vous subjugue, vous élonnc par Ténergie de son ûme, Télévalion de ses sentimens !... Elle m'a promis une chaîne de ses beaux cheveux , tressée de ses mains exprès pour moi, et me Ta dit avec celte grâce qui vient du cœur et que lui seul peut inspirer.
« Teresa m'a répété cent fois toutes les promesses déj;\ faites de ne jamais séparer le sort des deux captifs. V.n écoulant avec un silence religieux tout ce que son dévouement lui inspire, il me semble impossible que tous les obstacles ne soient pas vaincus par la force de sa volonté, de sa persévérance ! J'ose espérer alors, et je les vois délivrés par elle ! a Dans mes rôves de bonheur, me dit-elle , car j'en fais encore quelquefois, je me transporte en France dans un petit coin de terre avec mon Frédéric ^ je me réunis à vous, mon amie si chère , à cet Alexandre que j'aime et que j'ai tant raison d'aimer sans le connaître 1 Jusque-là soyons unies par l'indissoluble lien de la môme affection et du môme dévouement ! soyons unies par la prière , car là encore je ne séparerai pas ceux que je confonds dans le bien que je voudrais leur faire ! »
« En quittant Teresa, j'ai senti que je n'avais pas encore épuisé toute la tristesse qui peut pénétrer une pauvre
àme La reverrai-je, mon Dieu !... Hélas 1 il ne me
sera jamais donné de lui prouver ma reconnaissance et
111 MKMOIRKS
rovcos do innn affoclion... Je ne puis rion pour son malheureux rréth'iic, el elle pcul devenir Tant^e sauveur de mon fr(''rc 1... A elle donc apparlicnt la plus belle pari , la [)lus douce récompense (pii puisse être accordée sur celle lenc 1 »
d'un PRISONNIEIÎ DKTAT. H5
Pendant que nos malheureuses familles, après avoir ouvert un instant leur cœur à respôrancc , retombaient ainsi dans la tristesse et le découragement , pendant que ma sa^ur, si dévouée, n'emportait avec elle pour prix do tant de fatigues et d'anxiétés que la douloureuse conviction du caractère inexorable de celui dont dépendait uniquement le sort de son frère infortimé, que faisionsnous pour adoucir les rigueurs d'une captivité qui menaçait d'être si longue ? Quel était notre recours, notre soutien durant ces jours d'affliction et de deuil ?...
Dieu d'abord , que nous invoquions de toute notre âme, puis la lecture, l'étude, auxquelles nous nous étions donnés avec plus d'ardeur que jamais après le départ de don Slephano.
C'était plaisir et consolation de voir combien les facultés intellectuelles de ces pauvres reclus se développaient sous la double influence de l'infortune et de la méditation Que de germes de talens se montraient alors dans
plusieurs de ces captifs que l'on aurait pu croire destinés, sans la catastrophe qui les avait frappés , à végéter toute leur vie dans l'ignorance et la légèreté!...
C'est qu'il existe des adversités qui, loin d'abattre ou de flétrir l'homme, le régénèrent et l'élévcnt, et que parmi ces adversités, la captivité, quand la cause en est noble, est sans doute celle qui, pendant quelque temps au moins, agit le plus etricacement sur le cœur et sur l'in-
no MKMOIKES
lolligoiicc do ccn\ destinés à la siipporler ; c'ost que le prisonnier, à Tabri , par son isolement, des asilalions , des éi)reiives el des ehules qui dans le monde aecompagneul el suivent presque toujours les grandes infortunes, se replie mieux sur lui-mùme, juge plus sévèrement son passé, se repent plus profondément de ses erreurs, cl n'ayant rien (jui le détourne des fécondes idées de reliliion, di\nie immortelle, de vie future que la solitude lui sufigère, est plus disposé que tout autre aux circoncisions (lu cœur el aux développcmcns de la pensée : « Dieu el le cachot fecerunt me, » disait Boëcc.
Ah ! de quel prix n'aurais-je pas payé le bonheur de l)i)Uvoir conserver et publier un jour les lettres de plus en plus touchantes , de plus en plus cvangéliqucs de notre bien-aimé Tellicol Quels regrets n'éprouvais-je pas chaque fois qu'il me fallait détruire de si précieux témoignages de sensibilité el d'amourl... Que les expressions en élaient douces el pénétrantes, et qu'elles portaient bien le cachet d'un cœur auquel Dieu s'est révélé!...
Pauvre Silvio!.... il soufi'rail! savie semblait s'éteindre, cl pourtant sa voix s'élevait vers le Seigneur pour le bénir, pour lui adresser des hymmes pleines d'émotion et de pieuse poésie 1... et pourtant il savait répandre le baume sur les blessures de .ses compagnons dinfortuno en leur enseignant la résignation par son exemple, en les encourageant dans leurs éludes, dans leurs composition» iiltéraires, car tous travaillaient, et si tous ne se laissaient pas entraîner par le besoin d'écrire , inhérent à l'exislence de prison, ils s'intéressaient au moins aux ouvrages que quelques-uns d'entre nous avaient projetés ou entrepris : lanlôt c'étaient quelques pièces de vers, quelques tragédies de Pellico, deMaroncelli et Borsieri, tantôt encore quelques chapitres d'un trailé sur l'idéologie deMonari, qui faisaient le sujet des observalions, des
d'un PRISOMNIER D'iiTAï. 147 iTllexions el dos comincMilairos d(! toute la colonie prisonnière QueUiiielois une lettre profonde de (^oufalo-
nieri sur une (piestion importante de morale ou de philosophie niellait en jeu nos l'acnllés pensantes, on bien j'écrivais en français (pielijue nouvelle anecdoli(pie, quelques aperçus sur un roman de mœurs dont la lecture ranimait la verve de nos amis et leur inspirait à l'envi des dissertations cl des observations pleines de sens et d'imagination.
Que de pures jouissances découlaient de cet échange de pensées et de fraternels sentimens qui chaque jour nous devenaient i)Iu8 nécessaires, plus profitables ! Comme nous redoublions d'efforts el d'industrie pour vaincre les dilTicullés dont nous étions entourés cl pour nous créer des ressources qui pussent remédier à la pénurie de noire matériel épislolaire ! Conmie nous stimulions le zèle ingénieux et l'audace de l'inlrépide galérien Caliban, qui recourait aux inventions les plus subtiles pour nous donner ce qui nous était plus précieux que la nourriture même, des plumes et du papier!... Mais quels que fussent son dévouement et son habileté, ce qu'il nous apportait était loin de suftirc à ce besoin d'écrire qui croissait avec l'abondance môme des mutuelles idées et \c bonheur toujours plus vif de nous les communiquer
Que faire, qu'imaginer pour obvier à ce funeste dénùment.^ Tous les moyens avaient élé successivement épuisés 5 il ne restait plus rien des feuillets blancs , des marges et même des couvertures de la plupart de nos livres :
loul y avait passé les chifïons de papier que Caliban
dérobait el qu'il nous apportait en triomphe n'offraient qu'une bien faible ressource.
Des journées entières se passaient donc sans que nous puissions tracer une ligne 5 bientôt même notre misère devint si grande que nous fûmes menacés de renoncer
nux bionfails do noire corrcspondanrc. Celait, hôlas ! l)oiir nous une porte douloureuse, irréparable, une perte dont j'essaierais en vain d'exprimer aujourd'tiui les tristes et poignans regrets !
Ne pouvant nous résignera une privation si cruelle, nous cherchions, nous mettions chaque jour, chaque nuit notre esprit i\ la torture, mais nulle idée, nul expédient ne se présentait. Déjà nous nous disions que le mal était sans remède lorsque l'un de nous, c'était JMaroncelli, fut favorisé de l'inappréciable inspiration de tout tenter pour rendre propres à nos lettres et h nos écrits certains papiers dont la concession était une anomalie avec le régime de misères et de privations de tous genres auquel nous étions soumis.
Yainement avions-nous essayé jusqu'alors de nous servir de ce grossier papier gris sur lequel la plume ne pouvait glisser, où l'encre s'imbibait comme dans une éponge et où chaque mot que nous tracions ne formait à rinstant qu'une tache illisible : vingt fois nous avions recommencé l'épreuve et vingt fois nous l'avions abandonnée.
Maroncclli, plus tenace ou plus inventif, fut enfin plus heureux que nous, et rien n'égale la joie avec laquelle il nous écrivait sur l'un des carrés de ce papier :
« Voyez, voyez, amis, la difUcuIté est vaincue, la victoire est à nous La plume coule, les caractères restent marqués, et je puis vous écrire que je vous aime sur ce papyrus, dont le nouvel et précieux usage fera disparaître à nos yeux la trivialité de sa destination première.
« Je l'avais d'abord lissé, lissé à m'en rompre les bras, espérant le rendre plus compacte par la pression et le frottement , mais il n'en buvait pas moins, malgré tous mes soins à n'écrire que légèrement : alors j'ai compris que c'était la colle qui manquait, cl pour y remédier j'ai
d'un PRISONNIKU DKTAT. 149
fait dissoudre loulc la mio de noire pain dans noire cruche d'eau, où j'ai laissé Iromper potidanl une parlie de la nuil qucUpics-uns des meilleurs fcuillcls. (a) malin je lésai fail sécher, puis je les ai frollés avec le dos de ma cuillère de bois jusqu'à ce que la superficie fùl parfaile-
inenl lisse el coulante Alors j'ai pris la plume cl j'ai
Iracô dislinclement ces premiers mois : a Louons le S(ùgneur noire Dieu, parce quil esl bon el qu'il a eu pilié de nous!... »
« De nouveaux essais me donnèrent des résullats plus satisfaisans encore; jugez-en, mes amis, juges-en , mon cher Alexandre, en m'écrivant bien vile sur les quelques feuilles que je l'envoie une de ces lellrcs dont la tendresse et la douce gaîlé louchent et raniment si bien nos cœurs et nos imaginations.
« Présumant que celle nouvelle source de richesses en multipliant nos moyens augmenterait aussi nos besoins, j'ai pensé qu'il fallait, par suile de la longueur de l'opération du lissage, appliquer la division du travail à notre fabrication de papier, et j'ai prié notre bon el pieux don Marco, qui n'écrit jamais et dont les bras sont robustes encore, de se charger de frotter les feuillets que je mettrai à la colle.
« Je le ferai avec joie, m'a répondu sur-le-champ l'excellent homme, et je bénirai Dieu de m'accorder ainsi la grâce d'être ulile à mes compagnons d'infortune. »
« Tu vois, cher ami, que tout est combiné pour le mieux : chaque dimanche en allant à la messe, je remettrai à don Alarco les feuilles non lissées en échange de celles qu'il aura préparées dans la semaine ; de votre côté, vous me ferez passer par Caliban tout le papier dont vous pourrez disposer. Réjouissons-nous donc et reprenons courage. »
Ce fut une grande joie parmi les captifs que celle prêts,
l.SO mi: MOI Ri: s
ciousc découvorlc : diacuii npijlaiitlit , remercia son ingénieux, aiilour, ol moi surloiil, qui résolus dus co moinenl de donner suite au projet d'un ouvrage que je méditais depuis longtemps et qui devait réaliser enfin celte espérance, bien présomptueuse sans douie , mais bien naturelle et bien excusable dans un jeune prisonnier, de lircr son nom de l'oubli par uno œuvre que les hommes proclameraient digne cl utile... Mon esprit ne fut plus occupé désormais que de celle haute cl noble lùche; j'y concentrai toutes mes pensées, toutes mes forces inlellecluellcs -, mon imagination en devint plus féconde, mon cœur s'en retrempa plus encore. .. N'avais-je pas pour do longs jours une création, un enfant de mon âme, comme dit Byron, qui devait me faire oublier la captivité?
Je n'étais pas le seul à éprouver les effets bienfaisans de l'amour de l'élude et de l'espoir d'en conserver les fructueux résultais. La plupart des prisonniers mirent à profil l'ingénieuse invention ^ tous en reprirent une vigueur nouvelle, et si les portes de Spielbcrg se fussent ouvertes à celte époque, on ciil pu dire avec certitude que le malheur, en marquant de son noble sceau les victimes delà cause italienne, les avait lancés pour toujours dans une carrière de loyaulé, de grandeur d'âme cl dinlellecluels progrès.
Aussi don Stephano Paolowitzles Irouva-l-il préparés à entendre avec fermeté la Irisle nouvelle que l'empereur, bien loin d'avoir accordé des grâces à l'occasion de son voyage en Italie, en était revenu plus mécontent, plus courroucé que jamais contre les prisonniers du Spielbcrg. « Oui , nous répélail-il, Sa Majesté sacrée m'a dit que je m'étais trompé sur voire compte, et je commence à m'fjpercevoir à votre maintien que la coptivitc, au Heu de vouê amener au regret de vos fautes, no vous a rendua
d'un PIUSOMMKR d'KTAT. 151
au conlrairc que plus obstinés cl plus superbes... Mais cola doit cliaiifi;cr, et l'on saurn, u'on douiez pas, en découvrir les causes et trouver les uioyeus d'abattre cet orgueil d'esprit qui semble avoir pris racine parmi vous... Co sera pour votre bien , car il n'est désormais aucune voie de salut pour vos unies que dans l'iuunilité et le renoncement absolu aux aberrations de la pensée
« Croyez-vous, me dit un jour don Slepliano, qu'il n'a pas élédouloureux pour moi de m'entendrc reprocher dernièrement à Vienne que je m'étais abusé sur vos senlimcns et votre conduite? « A-l-il fait des aveux? me demandait-on. A-t-il fait preuve de repentir en révélant spontanément ce qu'il a vu, ce qu'il a fait et ce qu'il sait sur toutes les sociétés secrètes? — Non... — Ehbien, qu'importe le reste? il n'est pas corrigé »
Je voulus faire quelques observations à don Stepliano, mais il reprit avec aigreur : « Si vous aviez été plus sage, si vous aviez enfin abandonné cet absurde système de silence et de dénégation. Sa Majesté ( elle me l'a dit ), Sa Majesté, touchée des bons rapports que je lui avais faits, vous aurait rendu aux prières et aux larmes de votre pieuse sœur, qui est venue se jeter à ses genoux à ï\Iilan.
— Ah! pauvre sœur! pauvre sœur! m'écriai-jc,
combien elle a du soufTrir ! — Oui, elle a bien souffert, et elle souffrira davantage encore si vous persistez à vous
taire sans parler de votre père, qui est si vieux, si
faible... — Par pitié, monsieur l'abbé, ne revenons plus sur le passé, ma destinée n'cst-el!e pas assez cruelle sans l'aggraver encore par de continuels combats et par de déchirans regrets ? Pour la centième fois je proteste que je n'ai rien fait en Lombardie contre le gouvernement de l'empereur, que je n'y ai pas conspiré, que l'intention môme avait été abandonnée. — Sa Majesté lésait, ec buta de dire don Stephatio, mais c'c§l ce que vous avc^
i:)-2 HIKMOir.KS
lail ailleurs qu'elle voudrait connaîirc. —Toutes les explications que je pourrais donner sur ce pointa lenipereur seraient de si peu d1mi)ortance et répondraient si mal i\son allenlc qu'il vaut mieux, monsieur Faldjé, que .je m'abstienne de parler sur des choses déjà si loin de mon souvenir. — Conune vous voudrez, comme vous voudrez; ce que je vous dis est pour votre bien, cl, je vous le répète, ce n'est pas en tenant ainsi la télé levée que vous et les autres parviendrez à faire ouvrir les portes de votre prison. »
IMieux instruit désormais des inicnlionsjdc l'empereur à l'égard des prieonnicrs du Spielberget du véritable but de sa mission, don Stepliano Paoluwilz se décida sans scrupule, pour plaire à son souverain et pour mériter ses faveurs, à jouer près de nous le rôle odieux dont nous commencions, grâce à son peu de réserve, à entrevoir toutes les déplorables conséquences ; quelque persuadé qu'il fût d'ailleurs de son esprit et de sa perspicacité, il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il ne parviendrait jamais à pénétrer les secrets de la prison et à connaître personnellement chacun des captifs sans un auxiliaire, sans un révélateur pris dans le sein môme de ceux auxquels il devait enseigner les vérités de l'Évangile: illecherclia... Et malheureusement nous dûmes soupçonner, à quelques mots échappés de sa bouche, qu'il y en avait un
parmi nous qui trahissait ses frères d'infortune Quel
clail-il? Nous l'ignorions encore, mais nous ne pouvions douter que don Slephano , qui n'avait point su jusque-là combien nous possédions de livres et de quelle immense ressource ils étaient pour nous , ne connût désormais et le soulagement que nous causaient nos lectures et les consolations que nous donnait noire correspondance, car il nous répétait sans cesse : « IMieux vaut pour le prisonnier rhumililé. le repentir et la prière quun
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vain savoir qui engendre l'orgueil cl rimpénilcncc. »
Paolowilz parlil en nous laissant au cœur TalTreux soupçon d'avoir clé trahis par un des noires et la crainte de nous voir bientôt privés de livres. Dès ce moment, la tranquillité dont nous avions joui jusqu'alors fit place au doute, à l'inquiétude, et ce ne fut qu'en tremblant que nous continuâmes à nous écrire. Nos livres mêmes, sur lesquels nous avions basé toute noire existence inlellecluelle, toute notre ressource pour résistera l'oisiveté dévorante delà captivité; nos livres n'étaient plus pour nous qu'un bien incertain dont la jouissance perdait tous ses charmes.
Comme ils me devinrent chers, ces précieux amisi et que de fois mes yeux se mouillèrent de larmes en songeant qu'il faudrait m'en séparer ! El pourtant, en voyant les jours suivre les jours sans que nos craintes se réalisassent, l'espérance rentrait en mon âme. « Qui sait !... peut-être nous sommes-nous exagéré les dangers.^
disais-je à Confalioneri attendons ! » Une visite que
le comte Milroski, gouverneur de la JMoravie, vint nous faire sur ces entrefaites, n'ayant été suivie d'aucun résultat fâcheux, ne servit qu'à me confirmer dans mes illusions.
Déjà le doute avait disparu j'étais rassuré, joyeux,
plein d'avenir Je l'écrivais à Maroncelli, qui partageait ma confiance; je le disais à tous, et tous pensaient comme moi, excepté Moretli, qui retrouvait toute la lucidité de ses idées quand il s'agissait d'apprécier le régime autrichien, qu'il avait appris à connaître dans toutes ses nuances pendant sa première caplivilé. u Désabusetoi, me répétait-il chaque jour dans notre conversation murale ; en Autriche on va lentement, mais tout arrive : lorsqu'une mesure est d'accord avec l'esprit du souverain ou du système politique de son gouvernement, lorsqu'elle
loi M ÉMOI II KS
est .jupréo utile ri nécessaire, on penl c^lre sCir furelle aura lieu, quelque relard qu'on semble apporter d'abord ;'i son cx(^culion; eln'esl-ce pas ici qu'on peut en faire Tapplicalion ? Crois-lu donc ([ue l'empereur, qui veut réprimer dans tout son euq^ire et chez tous ses sujets indislinclemenl l'essor de la pensée et le progrès des lumières, fera
une exception en faveur de ses prisonniers d'Elal?
Penses-tu qu'en apprenant qu'on étudie, qu'on s'instruit au Spielberg au lieu d'y languir et d'y pleurer, il n'ordonnera pas d'enlever à ces esprits récalcitrans leur unique ressource, pour arriver enfin à les dompter et à les ramener dans la bonne voie? Et sais-tu quelle est cette bonne voie aux yeux de l'empereur ? C'est la prostration des facultés intellectuelles, c'est l'accablement, la nullité, l'avilissement de l'esprit et du cœur, c'est l'imbécillité ouïe déshonneur Tant qu'il pourra croire qu'un
prisonnier conserve de l'énergie et de la loyauté dans le caractère, tant qu'il pourra craindre que son intelligence se maintienne et survive aux lourmens de la prison, il le torturera, il fermera sur lui et pour toujours les portes de son cachot. Ne nous le dissimulons donc pas, nous ne sommes qu'à l'aurore d'une persécution dont l'enlèvement de nos livres n'est que le premier degré cl dont la mort seule sera la fin pour la plupart d'entre nous. Le misérable agent que l'empereur François a choisi pour exécuter ses immuables volontés n'est, hélas! que trop
digne de le servir Attendons et préparons-nous , car
le temps des nouvelles souffrances va commencer. »
Quoique celte prophétie du pauvre Moretli me parût intempestive et exagérée, ce fut en vain que je m'efforçai pendant plusieurs jours de combattre la Irisle et profonde impression qu'elle avait faite sur mon esprit. J'étais frappé au cœur de cet avenir de désœuvrement absolu, de celle extinction lente et sûre du flambeau de
d'un prisonnier d'ktat. 155
mon inlclligcnce. Dans mon intiiiiéludc, je m'informais aiii)r('s dos gardes, je chercîhais ù deviner dans les paroles du commandant si le malheur que nous redoutions, si la perle de nos livres se réaliserait, et tous me disaient ne rien savoir, ne rien connaî(re.
Un jour cependant où je lisais avec une attention profonde , j'entendis tout ù coup dans le corridor un bruit de voix qui arrêta les battemens de mon cœur. A peine avais-je eu le temps de me rapprocher du guichet pour écouterqueles gardiens ouvrirent la porte et que le directeur [entra suivi du grand Schiller portant une chaise. (( Vous allez recevoir, nous dit-il, la visite de Son Excellence. »
Et il nous quitta sans plus d'explications.
Que nous voulait le gouverneur ? que signifiait cette chaise indiquant une longue séance ? Nous nous le demandions encore quand nous vîmes entrer M. le comte de Mitrosky . s'appuyant d'une main sur sa canne et de l'autre sur le commandant. Il nous salua poliment, gagna lentement et avec peine la chaise que l'on avait placée dans le fond de la prison , s'y posa et fit signe de la tOte au directeur de s'éloigner, dans le même temps qu'il nous indiquait de la main de nous asseoir sur le bord de nos lits de camp, a C'est toute une alTaire , messieurs , nous dit-il en français, que d'arriver jusqu'à vous quand on a la goutte et qu'on manque de respiration : Spielberg est un peu haut et l'air y est vif, trop vif peut-être pour vos santés. Mais c'est là , reprit-il avec quelque embarras, un des moindres inconvéniens de votre triste position , dont je comprends toutes les rigueurs et que
j'aurais voulu adoucir si j'en avais eu le pouvoir
Malheureusement je ne puis rien pour vous , absolument rien , messieurs Si donc je viens vous donner
aujourd'hui une nouvelle qui doit vous ôlrc pénible,