I.')G IMKMOinKâ
iroyoz bioh fjiie j'y suis forcé par des inslruclions supérieures. »
Ici le gouverneur fit une pause, nous regarda, et voyant l'inquiétude peinte sur nos visages, il ajouta: « Il m'en coule de vous annoncer que j'ai reçu de Vienne, de Sa Majesté même, l'ordre de vous retirer vos livres... »
A ces mois , je me cachai la figure dans les mains en m'écriant avec désespoir : « Ah! monsieur!... c'est une seconde mort! — Je conçois toute votre douleur, reprit alors le comte IMilrosky, je la prévoyais, cl ce n'est qu'aprés avoir tout tenté prés de l'empereur pour détourner de vous ce dernier malheur que j'ai dû céder à la nécessité Mais que pouvais-jc faire contre les instances et
les rapports de M. Paolowilz, votre confesseur ?... Chef suprême de la censure dans la province de Moravie, j'avais proposé à Sa Majesté ,'dans votre intérêt, de vous choisir moi-même les livres dans ma bibliothèque et de les parapher de ma main j on m'a répondu qu'on ne vous en accorderait aucun , parce que vous n'étiez ni assez dociles ni assez corrigés. J'ai prié qu'on vous permît au moins d'avoir la jouissance de ceux que vous aviez apportés de Milan, à condition qu'il n'y en aurait qu'un à
la fois dans chaque prison Mais Sa Majesté m'a fait
entendre qu'elle se chargeait seule de vous et qu'elle avait sur ce point des renseignemens qui ne lui permettraient pas de faire à l'avenir aucune concession. — Quoi ! lui dis-je, on ne nous laissera pas môme nos livres de religion ? pas un seul ? »
Le gouverneur répéta avec compassion, mais avec assurance : « Pas un seul! — Était-ce là, m'écriai-je, ce que nous devions attendre de celui qui, par son ministère même, est appelé à secourir, à consoler les malheureux! ))
n'u\ pRfsoNNiP.n d'ktat. 15/'
\a'. poiivoriioutî^arda le silcnco, puis il nous dilbiontôl après : u J'aurais voulu , inossieurs, (pic loul aulrc que moi fût charge de vous prévenir de celle mesure , mais noire premier devoir esl d'obéir 1 Puissiez-vous ne pas vous laisser Irop aballrc par une disgrâce qu'il n'a pas dépendu de moi de vous épargner ! »
Nous le remerciâmes de sa bienveillante politesse ainsi que de ses bonnes inlonlions, et il nous quilla en nous protestant de nouveau qu'il nous plaignait désormais et qu'il regrellait vivement de ne pouvoir plus] nous être utile: « Car vous dépendez, ajoula-t-il, de Sa Majesté et de don Paolowitz. — Le voilà donc connu , réalisé, ce malheur, le plus grand, le plus irréparable de tous ceux qui pouvaient nous frapper, dis-je à Confalonieri Qu'allons devenir maintenant? comment remplir des journées si longues, si accablantes? Nous avions déjà bien souffert de notre captivité , mais , grâce à don Stephano, nous allons en supporter enfin toutes les horreurs!... Et pendant combien d'années?... le ciel le
sait! ))
La désolation que j'éprouvai dans les premiers inslans qui suivirent cette fatale nouvelle devint générale parmi nos compagnons 5 il n'y eut qu'un cri sur l'auteur de celle irréparable perte, un cri de désespoir et de détresse si déchirant, si profond qu'il appelait la justice de Dieu sur celui qui, sans pitié pour les souffrances, le dénûment absolu des infortunés captifs, venait encore leur arracher leur unique moyen de ne pas succomber à leurs maux!... « Qu'avions-nous donc fait, répétaient à l'envi les prisonniers de Venise , pour qu'on nous envoyât un prêtre du caractère de don Paolowitz! Avant sa venue, nous avions le bonheur de voir, d'entendre un homme de Dieu qui nous parlait à l'àme et nous consolait ; nous étions calmes et tranquilles malgré nos misères , nous
T. u. li
jouissions Ranscraiiilo do nos livres ;lc Roiivcrnour rôncial, lesclicrs du Spiclberij; cl jusfju'aux moindres ayons nous traitaient avec indulgence , avec bonté même, et c'est après des années de prison qu'un ministre de l'Évangile, au lieu do nous secourir , aggrave notre sort!... Que nous est-il donc réservé dans l'avenir? »
Morelti répondait à cee tristes présages en nous disant : « Attendez, et bientôt Fempercur deviendra notre seul geôlier »
Un jour, deux jours s'élant écoulés sans que renlèvcmcnl de nos livres eût lieu encore , j'en profilai pour prier J\rall de me les apporter les uns après les autres et de nous en laisser plusieurs ù la fois. Il y consentit, le brave jeune homme, ainsi que le vieux Schiller, que notre malheur ailligoail. a Lisez, lisez, nous disait-il, Tordre n'est pas venu «
Je lisais, mais sans suite, mais avec l'amertume au cœur! Je parcourais des volumes que j'avais lus dix fois, et à chaque page, à chaque ligne , il me semblait que je découvrais des beautés nouvelles
IMettantà profit le dernier répit qui nous était accordé par la compassion de nos gardiens, je ne me promenais plus et prenais à peine le temps de toucher à notre trij^te dîner pour gagner quelques minutes et prolonger mes lectures ; tous faisaient comme moi, tous s'empressaient de puiser aux sources fécondes de tant de sublimes pensées afin de lutter au moins par les souvenirs contre l'oisivelé du cachot. Et lorsque , ne pouvant supporter Tidee accablante d'une privation absolue de toute ressource intellectuelle , l'un de nous proposa de sauver , coûte que coule, quelques volumes du naufrage universel, il n'y cul qu'un senlimenô, qu'une volonté, qu'une espérance.
Mais comment y parvenir et quels devaient ôtre les ou-
d'un PRISONISIKll d'ktat. 159 vragos privilégiés? C'esl ii où rindiisUic de chacun fut invo(iuéo, lui mise en jeu , où l'indécision , les douloureuses consullalions (•otninoncèrcnt dans clia([ue prison Ah! qu'ils élaienl pénibles cl louchans ù la lois
les généreux efforts de ces hommes déjà si faibles do santé, si brisés de cœur , pour soustraire au dé[)éris8C-
menl et à la mort la plus noble partie de leur élrc la
pensée 1 ce bien suprême, ce céleste attribut qu'on
voulait éteindre en eux! Et (pii n'aurait versé des
larmes [d'attendrissement et d'indignation en voyant à quels expédions ils étaient réduits pour conserver près d'eux des livres tels que l'Évangile, j\îassilIon , Pascal, Milton et quelques autres œuvres pieuses, œuvres divines, sur lesquelles ils comptaient pour nourrir leur esprit et sanctifier leur âme!
Ce choix délite, mais si rcslreinl, auquel j'avais ajouté deux petits dictionnaires, l'un anglais, Tautre allemand, était à peine arrêté que le directeur nous prévint qu'il avait reçu l'ordre de foire emballer nos livres et de les expédier sur-le-champ à Vienne. Ils nous furent en effet tous repris le lendemain à l'exception du petit nombre de ceux que nous avions soustraits et cachés soigneusement, dans la crainte de quelque visite corporelle. Peu d'heures après nous entendîmes, non loin de notre prison, de bruyans coups de marteau... « Ce sont les caisses que l'on ferme, )> dis-je avec désespoir à Confalonieri
Et chaque coup qu'on frappait retentissait dans notre âme comme si l'on eût cloué sous nos yeux le cercueil d'un ami chéri I Pas un mot ne sortit de notre bouche pendant qu'on travaillait à l'ensevelissement de toutes nos consolations, pas un geste ne trahit la peine que nous
en éprouvions Seulement , lorsque le marteau eut
cessé de se faire entendre, que les lourdes caisses rou-
JOO .MKMOir.ES
lùrcnl pcsnmnionl dans le corridor et devant notre guichet, nous nous iovAines spontanément, et nous précipitant dans les bras l'un de l'autre, nous sentîmes qu'aucun mallieur n'était irréparable tant que nous serions reunis.
d'un l'UIéONMKU DKTAT. 161
Deux Jours après la poric de nos livres j'écrivais à Pcllico :
« Le dernier coup qu'on vicnl de nous porter influera irrémédiablement peul-éirc sur nos facullés inlellecluelles, sur (ou le notre vie; mais il ne sera pas dit que nous succomberons sans avoir tout tcnlé pour éloigner de nous le funeste sort qui nous menace : c'est à noire cœur, c'est à Dieu surtout qu'il faut en appeler de la persécution des hommes. En attendant le jour de sa miséricorde, cherchons de plus en plus dans noire correspondance un adoucissement à tant de misères! Travaillons tous , et que la communication réciproque des moindres résultats de nos tristes mais laborieuses journées serve à cliacun de nous de salutaire émulation. Quant à moi, j'ai cédé, je me suis rendu aux sages et bienfaisantes exhortations de notre Confalonieri : j'ai repris la plume, et je me suis promis de ne la quitter que lorsque j'aurai achevé les dernières pages d'un ouvrage qui m'a déjà valu des encouragcmens. Imite -moi donc, prends la plume, Silviomio, et fais-nous lire quelques-unes de les pieuses et poétiques invocations qui nous inspirent si bien le pardon des injures et la confiance dans celui qui a dit : « Heureux ceux qui dans les afflictions s'enveloppent du manteau de la patience et de la mansuéludcl...,, ))
102 MÏvWOIRKS
(>ol njipol (jiio jo faisjus au cdMir cl à Tospril de nos plus cIrms amis fui accueilli (;l compris par eux coinnie il (lovait l'ôtrc : les lieus de noire (entlre amilié s'en resserrèrent, el il s'élablil entre nous et plusieurs autres captifs une élroile cl louelianle alliance crall'eclions et de pensées pour soulenir notre comage el sortir vainqueurs do la guerre déclarée d'une nianièic si fatale ù notre intelligence.
Chacun voulut, autant qu'il était en lui, contribuer au salut commun : d'éloquentes cl belles pages, des vers harmonieux, pleins de verve el de vigueur, des questions de science et de morale traitées avec énergie et profondeur atlcslaient chaque jour que les infortunés martyrs des libertés ilaliennes, loin de faiblir sous la persécution, avaient presque tous au contraire relrempé leur caractère et leur esprit au creuset du malheur.
Que de fois, en lisant les remarquables fragmcns de haute poésie que la prison et l'amour de sa patrie inspiraient à Borsieri, n'ai-je pas regretté qu'un si beau talent fût condamné à s'éteindre, à mourir peut-être sans avoir fait connaître au monde ses œuvres si remarquables ! Combien aussi n'éprouvais-je pas de douleur en songeant que Foresti , dont la tèle étail si bien organisée pour la jurisprudence el pour l'économie politique, ne pourrait jamais développer ses fécondes et profondes idées faute de matériaux el du libre exercice de sa pensée ! Hélas ! aujourd'hui même, en me rappelant encore, après tant d'années el de souffrances, ce redoublement de travail et d'efforts d'intelligence de tous ces pauvres captifs pour échapper à la mort spirituelle, je me sens une telle pitié, une telle admiration, que mes yeux, comme alors, se mouillent de larmes cl que je m'écrie avec le prophète : '■<■ Malheur à ceux qui veulent avilir ou âéiruirs laplM bel çuvrago ae Dieu,,, l'homme spirilmiln
d'un prisonnier d'état. 163
Parmi loulcslcs proposilioiis, loulcs les idées que nous nous soumellions lour à lourcuininc lliètnes de nos écrits ou sujets de nos réllexions, il t-n fut un qui excita notre intérêt et notre sympathie... Celte idée, que tous saisirent avec empressement, c'était une épitaphe en Tlionneur du pauvre Oroboni. (>hacun voulut tracer quelques mots pour rendre hommaj^e A la mémoire de cet homme
si jeune et si bon , dont la mort avait été si sainte I
Chacun fut inspiré, et jamais, je crois, il n'y eut rien de plus profondément senti et de mieux exprimé que ce tribut unanime de regrets payé par des malheureux prisonniers aux vertus et aux infortunes d'un frère bienaimé qui, les avait précédés dans la tombe.
Don INIarco, quoiqu'il n'eût jamais rien écrit jusquelà, ne fut pas des derniers à se servir de la parole de Dieu pour consacrer la lin édifiante de son angélique ami. Yilla même, dont les forces déclinaient chaque jour, trouva dans sa tendresse pour Oroboni des expressions d'autant plus touchantes qu'elles semblaient un dernier adieu à la vie Hélas! qui d'entre nous n'envisageait pas sa propre destinée dans celle de ce fils chéri , qu'un père octogénaire , une mère inconsolable, n'avaient pu serrer dans leurs bras à ses derniers momens !... Qui ne se disait, en parlant de leurs douleurs, de leurs larmes amères sur cet enfant mort de misère et de faim, sur cet enfant privé de la sépulture de ses pères : '.( C'est ainsi que ceux qui m'ont donné le jour pleureront sur moil... »
Gomment alors nos inspirations n'auraicnt-elles pas été des cris du cœuri et dois-je craindre de n'èlrc pas compris quand je dirai qu'un de mes plus profonds regrets est de ne pouvoir honorer mes pages par la citation de quelques-unes de ces épitaphes qui peignaient si hicii ic3 scnùiaens do piclc ç.i les divine? cspérancei do
ceux qu'on nconsnil dinvlifrion cl qu'on voulait réduire à riinljociliilo |)our leur apprendre ù adorer Dieu I
Docile aux conseils de mes indulgcns amis, je ne pensais plus (pi'à mener i'i bien mon œuvre de prédileclion, à Uupiellej ajoutais chaque jour quehjues pa;j;es : c'était p(Kir arriver à ce but que je bravais l'insoutenable position décrire des heures cnlières courbé sur ma paillasse, la télé sur le papier, pour ne pas être surpris par les sentinelles, qui avaient l'ordre de nous surveiller par les judas pratiqués à chaque porte de nos i)risons ; mais quêtait la fatigue quand à la (in de la journée j'espérais avoir tracé quelques lignes qui pussent mériter Taj)probation de Confalonieri... Alors je prenais foi en moimême pour continuer le lendemain avec une ardeur
nouvelle une tAclie que je croyais bénie de Dieu!
et plein de cette idée, les mots coulaient de source et les feuillets se remplissaient avec une telle rapidité que j'aurais souvent manqué de papier, malgré l'amicale obligeance de tous mes compagnons, si le vieux Schiller, qui s'était enlin aperçu de ce nouveau surcroît de consommation, n'y eût pourvu par bonté d'àme.
Le papier ne me manquait donc pas , grâce à la commisération de Schiller et au zèle infatigable de don Marco pour le lisser, mais il n'en était pas ainsi de l'encre, dont nous étions menacés d'être privés, malgré foutes les ressources de notre industrie. "Sainement mettions-nous à contribution l'esprit inventif de notre pourvoyeur Caliban : soit qu'il fût surveillé de plus prés, soit qu'il eût trop bien nettoyé les poêles à force de les gratter, il ne nous apportait plus de suie. D'un autre côté, les petits morceaux de briques devenaient rares et durs, et nous avions beau les écraser et les réduire en poudre, nous ne pouvions en retirer, en les faisant dissoudre dans l'eau , qu'une teinture épaisse qui marquait à peine sur
D't^ l»lU60NMliK DLTAT. 165
nolro mauvais papier cl qui se collailà nos plumes, plus mauvaises encore. Chaque jour noire pénurie augmentait, et j'arrivai bientôt au point de ne plus pouvoir tracer un mot sans me reprendre à deux ou Irois rei)rise8; souvent m{^me, au nionicnt où je me sentais le plus entraîné par mon sujet, j'étais oblige de suspendre, d'abandonner mon travail i»our la journée entière. Alors une sombre mélancolie s'emparait de mon âme et jo disais en soupirant à ConHilonieri , qui s'efforçait en vain de remédier à notre: dénùmcnt : « Je ne l'achèverai pas ! »
C'est aussi ce que j'annonçais par quelques mots à peine lisibles à Pellico et à Maroncelli, en leur envoyant par le fidèleCaliban la première partie de l'ouvrage : « Lisez, leur disais-je, el plaignez-moi de n.c pouvoir achever ce qui me donnait tant de courage ctdeconsolalions!... »
Mais quelle fut ma surprise, mon attendrissement lorsque je reçus deux jours après de mes amis un paquet que les poches du galérien contenaient à peine, et qu'en l'ouvrant je trouvai, entourée par les feuilles de mon manuscrit et par une quantité d'autres feuillets blancs, une petite fiole contenant une liqueur rouge avec laquelle Pellico avait tracé ces touchantes paroles :
(( La lecture de tes intéressantes pages , mon Alexandre , nous a causé des émotions si profondes et nous a fait verser de si douces larmes que nous te bénissons de nous les avoir envoyées... Que ne nous est-il donné de te serrer dans nos bras pour mieux l'exprimernotre reconnaissance !... Ah I que la bonté de Dieu est grande de nous avoir fait ainsi trouver dans notre sainte et inaltérable amitié une source constante de vivifiantes consolations!... Et combien je lui ai rendu grâce à ce Dieu, dont la miséricorde adoucit toujours les maux qu'il nous envoie 5 d avoir permis que je fisse cesser lc§
IGG MÉMOIRES
regrets cl les iKMres en le donnant les moyens de continuer, de linir un ouvrage qui plaide si bien la cause de la morale et de la religion. »
« C'est avec mon sang que je t'écris , que je te dis : Ton œuvre est une œuvre inspirée de la Providence... C'est avec mon sang que je te supplie de l'achever... Tant qu'il en restera dans mes veines je te le donnerai, ô bon jeune homme, pour que tu puisses élever à la gloire de Dieu un de ces longs et solennels cantiques qui enseignent si profondément aux hommes à chercher uniquement leur bonheur dans la pratique de la vertu et dans l'adoration du Seigneur!... Pourquoi faut-il que je ne puisse avec ce sang alimenter une lampe pour prolonger tes journées cl nous faire jouir plus lot des dernières parties d'une composition dont le commencement vient d'exciter dans notre cœur un si puissant intérêt... Adieu, reprends ta plume, remplis tes consciencieuses pages et pense qu'en refueant ma fraternelle offrande, tu commettrais une ingratitude envers Ion pauvre Silvio et, ce qui serait pire encore, envers celui d'où viennent les grandes pensées, celui qui ne veut pas qu'on néglige les dons divins qu'il nous accorde en mellant sous le boisseau la lumière de notre esprit. »
« Tiens, dis-je à Confalonieri en lui remettant le billet de Pellico, en lui monlraiît la précieuse fiole, lisetdis-moi s'il existe sous le ciel un être plus angcliquementbon que noire Silvio ! »
II prit la lettre, la lut des yeux d'abord, puis à haute voix-, et moi, de plus en plus ému, de plus en plus pénétré de reconnaissance, je m'écriai : « Malheur à moi si je ne voyais pas la main d'un Dieu clément et miséricordieux dans les incomparables amis qu'il m'a donnés dans mon infortune!.,. ÎMalhcur à moi si je ne consa-
d'un prison ni eu d'état. 1G7
crais pas désormais toutes les forces de mon intelligence cl tous les scnlimcns de mon cœur à prouver que j'étais digne de parlajj;or la captivité d'un Confalonieri et d'écrire avec le sang d'un Silvio rdlicol »
168 Ml-MOIKF.S
xri,
Jamais dans aucun instant de ma vie je n'avais mieux compris ce que les poètes appellent le soufTle inspirateur qui fait de l'ànie humaine un instrument mélodieux ; jamais je navais mieux senti la force créatrice, la puissance de Timaginalion qu'après avoir reçu l'inappréciable don de mon Silvio. J'écrivais de conviction, d'enthousiasme, et cet enthousiasme pieux , loin de s'affaiblir, croissait encore chaque fois que je tirais de mon sein — où je la tenais cachée pour que le sang ne pût se coaguler— cette fiole dont la vue seule suffisait pour attendrir mon cœur et faire couler mes larmes 1
« 11 semble, disais-je à Pellico après Tavoir remercié avec transport de son inestimable envoi, il semble que mes pensées sont devenues plus pures et plus chrétiennes depuis que je les ai écrites avec le sang qui coulait dans les veines. Je me suis animé d'un désir plus ferme encore de ne rien composer qui ne soit inspiré par une morale chaste et sévère, et je suis plus pénétré que jamais de cette vérité sainte : « Que le premier devoir d'un écrivain est de pré férer dans ses ouvrages l'utilité avec un peu de gloire à beaucoup de gloire sans utilité. »
« Tu vois donc, mon Silvio, combien je le suis redevable et quel Lion lu as fait à ton jeune ami I ^lais ne serais-je pas coupable dégoïsme si j'acceptais à Tavcnir ce que lu m'as donné, ce que lu m'offres encore avec une
d'un PRtSONNlEli D'kTAT. lO!)
incomparable génorosilé !... Non, mon ami, non !... Hdt^e seule ([ue la sanlé pourrait en soulTi ir suffirait pour réprimer en moi tout essor delà pensée. Conserve-le donc, mon Silvio, conserve-le précieusement, ce sang, dont je ne voudrais pas désormais le couler une gouUe, dussé-je en m'en servant tracer des lignes aussi dignes de l'immortalité que celles d'un Tasse ou d'un Schiller...
<( Quant à celui que tu m'as donné, je l'emploierai, n'en doute pas, jusqu'à la dernière parcelle, et si Dieu , dans sa bonté, permet qu'en sortant un jourdeSpielberg je sauve les pages que, grâce à toi, je puis écrire encore, je les montrerai à tous comme le plus touchant souvenir, comme la plus admirable preuve de dévouement et de charité qu'un captif ait jamais reçue d'un frère d'infortune pour adoucir les maux de la prison... »
Pour répondre aux amicales objections de notre Pellico, je voulus suivre son exemple et me procurer comme lui une encre dont nulle rigueur, nulle perquisition ne pussent tarir la source 5 mais j'avais trop présumé de ma constance ou de mon habileté, car ce fut en vain qu'armé d'une épingle et d'un fîl que je devais à la munificence de Caliban, je me serrai le doigt jusqu'à fendre la peau, ce fut en vain que je piquai et repiquai avec force et résolution ce pauvre doigt tout gonflé, tout douloureux : le sang ne sortait pas, ou si quelques gouttes s'en échappaient, elles suffisaient à peine pour écrire pendant un quart d'heure.
Pcllico le devina, et force me fut de recevoir une seconde fiole, que cet homme, aussi sensible, aussi rempli d'abnégation que la meilleure des femmes, m'envoya en me prolestant que ce serait la dernière.
Le pauvre qui partage tout ce qu'il possède avec un plus pauvre que lui en fait-il plus devant Dieu pour soulager le malheureux dont il voudrait sauver la vie que ne
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faisait pour moi noire aiigéliquc Pellico, tout souffrant, tout alVaibli (luil était 1'
De jour en jour plus occupé de mon travail, j'oubliais les alarmes passées , je jouissais en paix, avec sécurité mémo de cette tranquillité qui , je 1 espérais , ne devait plus ôtre troublée désormais. On est, hélas! si facilement porté à 80 faire illusion , cl surtout en prison, que je repoussais les appréhensions de IMoretti comme exagérées et chimériques. « Attendez, attendez, se contentait-il de répondre , et plût à Dieu que mes tristes prédictions vous donnent un jour le droit de me traiter de faux prophète ! ))
Ma crédule confiance en l'avenir , que les paroles de IMoretti ne pouvaient ébranler, tant mon âme était envahie par le besoin d'écrire , ne larda pas à recevoir un échec funeste par la visite d'un personnage important qui vint dans nos prisons , accompagné du gouverneur comte Mitrosky, vers la fin de 1825. Ce nouveau visiteur, décoré de plusieurs ordres et dont nous apprîmes ensuite le nom par don Stephano, n'était rien rr.oins que le baron Munch Yon Belling Haussen , conseiller intime et l'un des rapporteurs du cabinet particulier de l'empereur François.
Que venait-il faire à Spielberg? Etait-ce pour écouter les réclamations des infortunés captifs ? Quelques-uns s'en étaient flattés d'abord ; mais en voyant que le gouverneur, en lui montrant notre misérable mobilier, faisait devant lui soulever les couvertures et remuer les paillasses des prisonniers , ils se convainquirent que la visito de l'envoyé impérial n'était destinée qu'à bien rassurer son maître sur renlèvemcnt de toute espèce de livres et sur la rigoureuse exécution du traitement qu'il nous imposait-, il est vrai , et je me hâte de le dire, que M. le baron Yon Belling Haussen sut adoucir ce (luune pa-
d'un prisonnier d'état. 171
rcille mission avait de pénible par les manières les plus polios; il i)arul écouler avec bienveillance les demandes de plusieurs d'enlre nous el leur promit même d'obtenir deSalMajesté qu'on nous accordAl le soir quelques heures de lumière; mais toujours est-il que nous ne pûmes voir dans cette visite extraordinaire dun homme si haut placé qu'une inspection de police tendant à satisfaire la rigoureuse animosilé du souverain contre nos cliétivc» personnes.
Nos doutes , s'il nous en était encore resté, auraient été d'ailleurs entièrement dissipés par les naïvetés de don Stephano Paolowilz, qui nous arriva de Vienne peu de temps après l'apparition du conseiller intime. « Eh bien ! caro sigjior Francese , me dit-il en se redressant sur sa chaise, vous avez été honoré d'une visite importante pendant mon absence : c'est un grand seigneur, un homme puissant, qui est devenu pour moi un prolecteur et je puis même dire le meilleur des pères ; ce n'est qu'avec lui et avec moi que Sa IMajeslé s'entretient de vos seigneuries, et si le baron Munch Von Belling Haussen le voulait bien, il vous aurait bientôt fait mettre en liberté — En vérité?... mais il est donc exclusivement chargé de nous?... il a donc tout pouvoir?... Ah! si je l'avais su, comme je l'aurais supplié de nous rendre nos livres ! — Et vous auriez mal fait , mon fils, Irès-mal l'ait, car vous n'auriez rien obtenu et vous auriez irrité Sa Majesté, à laquelle le baron n'aurait pas manqué de faire son rapport. Tout vient de Tempereur, entendezvous , et si je vous ai dit que Son Excellence pouvait beaucoup pour votre délivrance, c'est indirectement et par voies détournées. — A qui donc faut-il que nous nous adressions pour obtenir la restitution de nos livres? — A moi! répondit don Stophano en rougissant, à moi! IMais que le ciel me préserve d'un semblable message!
— Que ^lourrait-il avoir d'effrayant pour vous ? ne jouissions-nous pas (ranquillonicnt depuis bien des mois de CCS livres?... — El voilà justement le mal, jeune homme, car c'était h l'insu de Tompereur, dont le mécontentement fut evtréme en api)renant une telle infr;iclion au régime pénitentiaire de ses prisonniers d'Etat. — Comment l'a-t-il appris, demandai -je alors assez imprudenunent à don Stephano, si, comme vous me l'assurez, monsieur l'abbé , l'ordre de nous ôtcr notre seule ressource contre les maux de la prison est venu directement de lui? — Faut-il vous répéter cent fois, s'écria Paolo- >vitz du ton de la colère, que vous dépendez uniquement de notre auguste souverain , que la moindre mesure qui vous concerne provient de sa volonté, et que c'est par son ordre que Son Excellence le baron IMunch Von lielling Ilaussen est venu s'assurer que tout était en règle ici... Ah! il faudra bien que le gouverneur Mitrosky marche droit s'il veut éviter une disgrâce. Vous l'avez vu souvent au Spielberg depuis quelque temps , n'est-ce pas? — Deux ou trois fois, répondis-je. — A l'avenir ses visites seront plus fréquentes encore. — Son âge et son rang sembleraient devoir l'en dispenser. — 11 n'y a, jeune homme, ni rang ni âge qui tienne quand il s'agit d'obéir à l'empereur. Dans la monarchie autrichienne, le premier, le seul devoir pour le plus petit comme pour le plus élevé est, grâce à Dieu, de n'avoir d'autre volonté que les désirs de son souverain : ainsi, tout vieux et tout goutteux que soit le comte Mitrosky, vous le verrez, s'il le faut, visiter chaque semaine vos prisons, où il se passe des abus!... — Des abus!... Hélas ! que ne venez-vous passer un jour dans nos cachots ! à la vue de tant de misère, vous vous demanderiez, j'en suis certain, comment il serait possible d'empirer notre sort!... Jamais je ne nie §uis plaint auprès do vous , monsieur l'ubbé, des rj-
d'i \ pni50\Nri:i\ b'jViwr. iT;i
guours d'une captivilé oi'i loul est soulTr.incc Cl privalioii. Jamais. je ne vous ai fait loucher des vôlemens qui nous couvrenl à peine et nous laissent exposes plus do la nioilié (le l'année au froid mortel de ce climat ; jamais je ne vous ai montré que mes lourdes chaînes me meurliissent les jambes, que ma grossière chaussure m'écorohe les pieds; jamais je ne vous ai dil que notre nourriture est dégoûtante et que chaque jour je souffre la faim ; non , monsieur l'abbé , non , je ne vous ai jamais parlé de toutes ces misères tant que nous avons conservé nos livres, cl aujourd'hui même encore j'aurais continué à me taire si vos paroles ne m'eussent fait appréhender
quelque nouveau malheur Peut-être l'empereur
ignorait-il aussi que nous nous promenons une demiheure sur la plate-forme? — Il ne l'ignore pas, répondit don Stcphano : ce n'est pas le corps que Sa Majesté veut punir , c'est l'esprit. Dieu , vous le savez, a condamné aux ténèbres éternelles les anges orgueilleux qui dans leurs pensées sacrilèges osèrent douter de sa puissance et levèrent des yeux impies sur la splendeur de son Irône Rien de plus juste donc que les souverains légitimes, images de Dieu sur la terre, prononcent leschûtimens les plus terribles contre les insensés qui se sont rendus coupables du crime de lèse-majesté, car ce crime est le plus odieux, le plus impardonnable de tous, et comme il ne se commet que dans le délire de la pensée, c'est par là qu'il faut allaquerlemal.Sa Majesté le sait mieux que personne, et c'est pour cela que dans sa bonté infinie elle a daigné envoyer à ses prisonniers d'Etat un homme de Dieu, atîn de les instruire dans leur religion , de leur prêcher larésjgnalion, de leur parler d'avenir meilleur... Mais voyant que la parole de ce prêtre, loin de fructifier, tombe sur la roche stérile comme la semence dont parle i'Évangile , elle a résolu , dans son ardente charité, d'é-
iS.
174 MKMOIRES
loipncr deux la cause de leur endurcissement, do les garantir de ces livres dangereux qui les cnipèclienl de tourner vers iJieu seul leurs pensées et leurs espérances. Voilà , mon lils, ce que noire clément empereur a fait el veut faire pour les prisonniers de Spieiberg, parce qu'il dit avec notre Sauveur : « Que leur servirait-il de connaître et d'analyser comme le roi Salomon tout ce qu'il y a sur la terre , depuis le cèdre du Liban jusqu'à l'Iiysope, depuis le mouvement des astres jusqu'à la division des heures, si leurs âmes étaient perdues? »
Satisfait d'avoir appuyé son étrange discours d'une si liante citation , don Stcphano, me regardant dun air de triomphe, semblait me dire: «Trouvez-vous une réponse à de tels argumens? » Je n'y répondis pas de
suite en effet, dans la crainte de ne pas être assez maître de mon premier mouvement, mais je me remis bientôt et je lui dis avec calme : « Jamais je n'avais pu croire entièrement jusqu'à cette heure, monsieur l'abbé, que nous étions ainsi directement l'objet des soins de Sa Majesté impériale, mais il ne saurait, d après vos paroles, me rester désormais le moindre doute : les intentions de l'empereur en nous réduisant, dans une captivité déjà si cruelle, à la plus complète inaction , peuvent être charitables, paternelles même, je veux le croire... seulement je crains qu'il ne se trompe sur les moyens et qu'en voulant faire notre salut il ne nous expose à notre perdition — Que voulez-vous dire ? s'écria don Paolovvitz.
— Que l'oisiveté, dans toutes les situations de la vie, est la mère de tous les vices, de tous les excès, et qu'eu prison plus qu'ailleurs elle ne peut conduire l'homme qu'au désespoir ou à la démence — Et la prière, mon Rh?
— La prière, monsieur iabbé, ne saurait suffire tout le jour cl pendoiît des années à l'esprit et au cœur nu captif — 11 le faudra bien pourtant. — Mais les inuine»
d'un prisonnier d'état. 175 (les ordres les plus sévùrcs, mais les anachorètes, monsieur labbé, ontremôlent leurs oraisons de quelques Iravaux, de quelques leclurcs — Celaient des hommes
de Dieu el non de grands coupables. — Et faul-il , quand bien même nous serions de grands coupables, faut-il nous exposer, par une semblable absence de toute occupation , à tomber dans de sombres abattemcns, dans des aliénations mentales qui pcut-ûtrc, hélas! nous conduiront à tout renier, tout, jusqu'à la miséricorde divine!... Ces livres qu'on nous a enlevés, dites-vous, par l'ordre spécial de l'empereur, étaient d'excellens ouvrages où nous puisions des idées de morale et de justice, où nous nous convainquions que la source de toute pensée, de toute intelligence vient de Dieu et que c'est vers lui seul que doivent tendre en dernière analyse nos réflexions et nos études. C'est là, monsieur l'abbé, le fruit que nous relirions de nos lectures, et si je suis revenu moi-même aux sentimens religieux de mon enfance , je le dois en grande partie aux réflexions que m'ont inspirées les sublimes ouvrages dont nous déplorons la perte. — Ce nesl pas l'opinion de Sa Majesté ni la mienne, jeune homme: ce n'est pas par le savoir que les cœurs se convertissent, mais par l'obéissance et l'humilité. Le genre humain n'a-t-il pas péri parce que notre mère Eve a mangé du
fruit de l'arbre de la science.!^ Vous n'aurez plus de
semblables livres, telle est la volonté de l'empereur. Dans quelque temps peut-être on verra , si vous en êtes dignes , à vous donner quelques manuels de prières, quelques catéchismes. Allez maintenant et reposez-vous sur la clémence de notre si religieux souverain, qui, m'ayant consulté sur votre demande, veut bien vous accorder la grâce d'avoir de la lumière le soir dans votre prison pendant deux ou trois heures. »
Je voulais répondre à don Slephano que celle grùco
17G MÉMOIUKS
élail semblable à ccllo qu'on accorderail à un niallicureiix nioiiranl de faim en lui mellatil sous les yeux une table chargée de plais vides 5 mais je fus rclcnu parla crainle de priver mes compagnons de ce que l'on pouvail, à Idut prendre, regarder comme une ressource, ([uoiquo celle lumière ne fi'il produile que par la réverbéralion d'une lampe placée dans le corridor el ne nous éclairùl que par une lucarne d'un demi-pied carré pralicpiée dans la porle el fermée par un carreau. I^es discours et les manières de don Slepiiano devenaienl lellemenl clairs el significalifs qu'il était désormais impossible de prendre le change sur le rôle qu'il jouait auprès de nous, rôle que les plus modérés qualiliaienl d'excès de zèle , mais que Morelti, qui le premier avait sonné l'alarme ,
stigmatisait du litre infâme d'espion « Un prêtre, lui
disais-je, un prêtre se faire espion I se faire le persécuteur de malheureux prisonniers ah! je ne puis le
croire, quelque anliévangélique que soit sa conduile... Descendre à un tel degré de bassesse est si odieux pour un ecclésiastique! — En Autriche, me répondit Morelti, l'espionnage n'avilit pas , c'est une chose reçue , passée dans les mœurs el dans les habitudes, surtout depuis le règne de l'empereur actuel. Toutes les classes de la société sont atteintes de cette lèpre honteuse qui détruit tout confiance et tout abandon dans le sein des familles et que nul n'oserait repousser avec indignation , tellement on est persuadé qu'on se perdrait à jamais auprès du pouvoir en traitant mal un des suggérUeurs de la police privée. Cela est au point que , lors de ma première captivité, j'ai entendu un prêtre autrichien qui m'aimait me dire avec bonhomie, en me parlant de son frère, ecclésiastique comme lui : « Je ne me fierais pas à sa discrétion , car il rapporte; du reste, c'est un bien brave garçon m Don Paolowitz, en cumulant les fondions
d'un l'IllSOiNMKll D'KTAT. IT^
de confesseur el d'ngcnl. de police, n'a donc fait que ;.e conformer aux désirs cl au système du souverain , dont la volonté suprême honore cl sanctifie tout aux yeux de ses sujets. ))
Quelque défavorables que pussent être les apparences contre don Stepliniio, nous hésitâmes longtemps encore avant d'adopter dans toute son étendue la fatale opinion que le colonel avait sur son compte; mais ses tristes menées nous forcèrent enfin à ne plus voir en lui qu'un dangereux instrument de la volonté souveraine.
Paolowitz, s'informant, se môlanl de tout à Spielberg et dans la ville môme de Briinn , trahit bientôt sa véritable mission et se rendit odieux et redoutable, non-seulement aux prisonniers d'État, mais à tous les employés, depuis le gouverneur jusqu'au dernier gardien... « Dicser
pfaffe dieser pfaffe (ce prêtre), s'écriait un jour
le vieux Schiller déshonore l'habit qu'il porte! Croi-
riez-vous qu'il m'a dit que je ne remplissais pas bien mon devoir de geôlier el qu'il m'en arriverait malheur ?. . . Qu'il dise la messe et qu'il laisse son prochain en paix î
— Que vous a-t-il donc fait ? demandai-je à Schiller.
— Ce qu'il m'a fait ! il nous espionne, il rôde chaque soir autour de Spielberg, et encore hier je l'ai surpris derrière le bastion tendant l'oreille pendant des heures entières pour entendre si vous parliez d'une lucarne à
l'autre et puis il s'informe à droite, à gauche, auprès
des galériens et des gardes pour faire des rapports contre nous — Dites plutôt contre nous autres, pauvres
captifs, mon brave Schiller nous qui ne devons qu'à
lui de n'avoir plus de livres ! nous qui étions si Iran-
quilles dans notre malheur avant son arrivée! — C'est vrai, c'est vrai, répondit le digne homme; vous étiez déjà assez à plaindre sans que cet envoyé de Satan vînt encore vous tounncntcr. »
178 MÏ-MOIUF.S
Voyanl que l'occasion élait favorable pour pagner de plus (Ml plus la conliancc du vieux soldai, je mis en «i-uvre loul ce que j'avais appris d'alleinand pour continuer la conversation. uEl Dieu sait, repris-je, où cela sarrèlera, car ses inlenlions nous paraissent plus hostiles que jamais C'est une fatale destinée (pie la nôtre, mon pau-
\rc Schiller ! quil est cruel de se voir ainsi lentement
p(!Tir de corps et d'esprit! — Oui, oui, cela est bien
triste! {la, ta, das ist sehr (raurig!) — Si triste, continuai-je, que je regrette maintenant qu'on ne m'ait pas cxé'cuté »
A ces mots, Schiller me regarda avec compassion et dit : ((Pauvre jeune homme! — Et que deviendrions-nous si vous nous étiez enlevé par suite des rapports de Paolowitz? — Lui, répliqua le geôlier en faisant battre ses clefs l'une contre l'autre, je m'en moque comme de ça !
Son Excellence le gouverneur me connaît D'ailleurs
s'il n'a ni religion ni conscience, j'en ai, moi, et je ne puis voir torturer ainsi des prisonniers comme vous sans que le cœur me saigne! — Tous me l'avez prouvé plus
d'une fois, mon bon Schiller, en soulageant ma faim
— Je vous le prouverai mieux encore et sur l'heure. »
En disant cela il gagna la porte en deux enjambées, la referma avec fracas pour la rouvrir deux minutes après plus bruyamment encore. (( Tenez , tenez , me cria-t-il , voilà un livre, un joli livre allemand »
Je le pris, et, serrant affectueusement la main qui me le présentait, je m'écriai avec l'accent de la reconnaissance : (( Dank , dank , mein lieber! (merci , merci, mon cher!) »
Schiller enfla ses joues et se prit à rire en disant : <( Blaudit homme noir, va I nous verrons qui l'emportera de nous deux Quand vous aurez lu celuilà, je vous en donnerai un autre, cl encore, et toujours,
d'un prisonnier d'état. 179
lanl que je iwurrai m'en procurer. Vous Clcs bien plus niallrailés que les galerieus; ils sorlcnl, prenncnl 1 air tout le jour, tandis que vous ôlcs là renfermés du malin
au soir Ce n'est pas juste surtout maintenant que
Yous n'avez plus de quoi vous occuper. — Dieu vous récompensera de ce que vous faites pour nous , Schiller, et si jamais nous pouvions vous donner des preuves de noire reconnaissance, soyez bien certain que nous en serions heureux. — La récompense est là , répondit-il en mettant énergiquemenl la main sur son cœur. C'est mon devoir de chrétien d'empêcher qu'un prêtre de Jésus- Christ n'aggrave le malheur des captifs qui sont confiés à ma garde. »
Dès ce moment, nous fîmes chaque jour de nouveaux progrès dans la confiance et les bonnes grâces de Schiller 5 bientôt môme il se forma entre nous une sorte d'alliance offensive et défensive contre les desseins de don Stephano, dont nous connaissions ainsi presque toutes les démarches. JN'ayant plus alors aucun motif de faire mystère à notre brave geôlier des livres que nous avions sauvés du naufrage, je les lui montrai, ainsi que les feuillets écrits de mon manuscrit... « Je m'en étais douté, répondit-il en riant , je le savais même ; mais cependant je dois dire que je suis resté longtemps avant de pouvoir m'expliquer une aussi grande consommation de papier... Das ist schr^ schon (cela est joli, très-joli) Un Allemand vivrait cent ans avant d'avoir une pareille invention Maintenant vous pouvez écrire, et si vous voulez
me confier ce que vous avez déjà fait, je vous le garderai soigneusement. «
Ce fut une belle journée pour moi que celle où j'eus la certitude de ne plus manquer de matériaux pour terminer mon ouvrage et où je pus me Uatler sans trop d'illusions que je parviendrais non- seulement à soustraire
ISO MlîMOIUKS
mon mnniijcril ;mx porqnisilions qui nous monncnicnl, rn;'.is i)i'nl-(Mre luùnio à le l'airo passer- en l'rance. Je re- ])risdonc avec plus d'ardeur que jamais mon consolant iiavail , que la présence de don Siephano à Spielbcrg avait un iiislanl iiilerronq)U, et j'éprouvai une indéfinissable consolalion à me dire que je le mènerais à bien, «jne je le sauverais , puisque la Providence semblait veiller à sa conservation.
d'un l>r. li^OWM'.Il D-ITAT. 1S1
La sôcmilo, ^ràco i^ noire bon cl fidolo allié Scliillcr, (^lail renliTO dans nos cœnrs • nous avions repris, mC'me avant le dépail de don Slephano, noire chère correspondance, qui nous devenait plus précieuse et plus nécessaire à mesure que Thorizon de noire avenir se rernbrunissail. Nous ne nous dissinuilions pas qu'il y avait quelque danger, mais nous élions certains , en derniéri? analyse, que les dangers ne relomberaienl que sur nous, et foris de celle pensée, nous laissions dire le pauvre ÎMoretli, à qui PaoloNvilz avait donné pour compagnon le juge S u Timeo Danaos et dona ferenics ', m'avait dit dès Icpremier jour le défiant colonel : cet liommo a une physionomie qui ne saurait me donner confiance... ses continuelles oraisons ne me rassurent pas .T'attendrai cependant avant de nie prononcer, mais je crains bien que les prenucrs doutes que plusieurs d'entre nous ont déjà manifestés contre lui ne se vérifient. En allendant, je le surveili* rai, et nulle de ses actions ou de ses paroles ne passera inaperçue. »
Dissuader IMoretli élall chose impossible ; je lécoulais pour le tranquilliser, laissant au temps le soin de nous éclairer sur le caractère et la conduile d'un compagnon de misère dont il nous était pénible cl si difficile de soupçonner la loyauté.
' Je crains les Grecs el les dons qu'ils apporlcnt.
lS-2 iMl.MOir.KS
Toiil ;il)Si)rl.i'' dans ma coinposilion , j'ôprouvais imip Icili" salisriictii)!! (pio les liislcsses de lliivcr ne piiit'iil obscurcir li's rayons (rospéranco qui porlaicnl la joie dans mon ((l'iir. Que m"imi)0!lail à moi (jiie le lemps l'ùl soinlie cl glacial, la joui'née conrle , la prison léné-
Lrouse? N'avais-je pas i)Our nrécluuilTer , ponr me
soutenir le feu sacr.'; de rinspiialion ?... cl ne senlais--jc pas à chaque page que les idées , loin de se (arir , sï'panouissaienl dans ma lèle co.'nnie les Heurs sous un soleil dt^ priîilemps? Aussi frais d'imaginalion , mais plus fort (le pensées qu'aux jours si beaux de la liberlé, j'élais dans une de ces dispositions heureuses où l'ame ne conçoit cl n'accueille, même sous les voûtes d une prison , que des pressenlimcns heureux , lorsqu'en rentrant un malin de la prou'.enade, Confalonieri, le sourire sur les lèvres cl la joie dans les yeux, la première, hélas! que
j'y eusse vu briller me dit à demi- voix : « Ce que je
n'avais osé espérer jusqu'aujourd'hui , le but de mes
constantes pensées, je viens de l'obtenir notre vieux
Schiller consent à me donner les moyens d'écrire une lettre à une amie de ma Thérèse; il s'engage à la faire parvenir par un moyen sûr. — Est-il possible, est-il
possible, mon Dieu I m'écriai-je avec IransporL Ne
fabuses-tu pas? — Non, non , répliqua Frédéric Aujourd'hui même ou demain au plus tard, il nous apportera encre et papier. — Ah ! mon bon Schiller , mon vieux soldat ! »
El je serrais mon ami dans mes bras , et je prononçais, comme en délire, des mots sans suite... «Mon Dieu!....
ma scrur ! Thérèse !... » Déjouer ainsi la surveillance
de don Stephano, ronq^re le secret dont rcnq)ereur nous entourait, cela faisait un tel bien à penser que j'en aurais saule d'aise , je crois , si ces maudites chahies ne m'eussent enq>èché de donner l'essor ù mon contentement
1)1 \ PUisoNMHii 1) i:t \. 1'. J83
u ]M;iis cs-lii l)ion sûr (iuc Scliillor l'ail compris !' dc-
niaii(lai-jo de nouveau à Conl'alonieri. Tu sais si peu d'allemand. — .rcn suis ccrlain, inc répondil-il. — ï\rainleiianl, il nie larde de le voir écrire la Lienlieureust; Iclîre. — Nous y travaillerons lous deux, me dil-ii ; j'ai c()iii[)(é sur loi pour lui donner une lournure mercanlile ; lu l'écriras en français, el nous la mellrons sous le couvert du négociant N... , à Tiicsle. »
Nous parlâmes long!emps du consolanl espoir de donner enlin sif^nc de vie du fond de noire lombeau à nos familles désolées. « Quelle consolation serait la liiienne, nie disait Confalonicri , si celle voie de correspondance que la Providence vient de nous ouvrir pouvait nie donner les moyens de soulager ceux qui soullrent ici prés de nous ! IJélas! c'est la seule jouissance de cœur, la seule compensation que je puisse espérer désormais ici-bas! — Tu en auras d'autres encore, mon Frédéric; je me tromperais fort si ce [)remier pas du brave Scliiller n'élait bientôt suivi d"un autre plus signilicalif Peutêtre le digne homme est-il destiné à devenir l'inslrument
de ta dèUcrance — Dis de ?îo^/'e délivrance , reprit
mon ami. Je ne veux pas abandonner mon âme h de telles espérances ; mais si ces rêves venaient à se réaliser, souviens-toi que jamais je ne consentirais à une fuite qu'autant que lu pourrais la partager avec moi. »
Il achevait à peine ces mois que le guichet s ouvrit et nous vîmes paraître Schiller, qui lira de dessous sa capote une belle feuille de papier, une belle plume, puis une petite bouteille d'encre, el tout cela d'un air aussi tranquille, aussi posé que s'il nous eût donné le pain du jour. Je voulus le remercier , lui exprimer toute ma joie, mais il s'éloigna brusquement en répétant : (( C'est bon!
c-cst bon ! » — (( Oh ! que ce papier est beau ! m'é-
criai-je en regardant avec des yeux d'envie la feuille que
18 i mi:moikks
Srliillor nous a\.iil hiisi^éo Quel délice, si JCii ;nais
(le s(>inlil;il)le pour écrire mon (envie clit'rie 1 INIais
laissons là les ie;;rels cl les d(''^irs , cl venons à no!ie clu're leilie. l);ins (piels (ennes la lédii^erons-noiis ? — lui sl\le co.iinicrci.il. — (îesl à inirvcille-, in;'inl( nan! ,
voyons, essayons — A'cilh; à la poile pour |)r(''venir
loule surprise, tandis (pie je vais disposer rnun elahlis-
seinenl (^e ne sera i)as chose Facile W) voilà ce-
pendaul. »
IMais au inonienl de tracer les prciiiicrs mois , il me prit un Ici Ircnibleincnl (juc je fus forcé de suspendre pendant queUpies niiiuiles. ."Mon a^Mliilion s'élanl un i:c;i calmée , je commençai (>iifi;i , avec un violent hallemenl de cœur, celle lellre sur laiiuelle nous fondions lant d'espérances.
Craignant de me (romper à cluKpic mol , à cliaque phrase, m'arrélanl au moindre bruit cpii se faisait entendre dans le corridor , j'écrivais mais jamais sup-
pliiiuc, jamais demande en grAce ne fut écrite aussi lentement et avec autant d'attention et de perplexité.
Lors(|ue ma tâche fut endn accomplie, lorscjue je vis que rien n'avait été oublié , que les lignes étaient droites , que les caractères étaient bien formés et que l'ensemble avait ce je ne sais quoi de techniciue qui dénote le négociant , je lis un cri de joie, cl, tout fier de mon succès , je dis à Confalonieri : (( Tiens, regarde, est-ce bien ? — Très-bien , à merveille , un commis de Rothschild ne ferait pas mieux ^ il ne reste plus que l'adresse, ctc'esll6qu"il faut déployer tout ton talent. »
La lellre fut pliée , mais quand il fallut tracer en caractère anglais J Monsieur le cœur me manqua tout
à coup.
Après quelques essais, je repris ma résolution et jécrivis d'une main ferme ei pre8(iue élégante l'adresse du
d'un IMUSO.NMKU DKTAT. I S.)
nr^dcinnl. •< (ï'esl (iiii cl bion fini ! m'écriai-jo on ballanl dos mains : que le ciel soil loué !... IMaintenanI, atni, c'osl à loi de couronner l'œuvre 5 prends ma place , Je vais me mcllrc en senlinelle. »
Oueicpies moniens a[)rès il lira d'une cacheKc habilemenl ménagée dans le plancher de la prison un paquel de poudre blanche , en lit délayer une pincée dans une pelite fiole fournie par Schiller el se mil à écrire avec celle encre sympathique, qui ne laissait pas de traces visibles, à la meilleure amie de sa Thérèse.
Lorsque la lettre fut ainsi terminée, nous la remîmes au vieux Schiller, qui nous promit de la faire mcllre à la poste dans une autre ville que liriinn. Nous priâmes Dieu avec ferveur de veiller sur ce dangereux message , d'où dépendait peul-être loul notre avenir el qui fui pendant plusieurs jours encore l'unique sujet de nos conjectures elde nos alarmes : un bruit insolite dans le corridor, une parole du directeur de Spiciberg, sulTisaient
pour donner matière à de graves inquiétudes Enfin
l'agitalion se calma, les doutes disparurent, el il ne nous resta plus que l'animation et les espérances sans bornes que causent , en prison surtout, les premiers pas d'une hasardeuse entreprise.
Grâce à cette influence , mon travail fui repris avec bonheur, avec amour-, chaque jour je m'identifiais davantage à ma création , el quand je n)e disais que cette œuvre de la captivité pouvait dans la suite des ans faire connaître et bénir mon nom parmi les hommes, en leur inspirant le sentiment de leurs devoirs moraux el religieux , je sentais qu'un tel succès ne serait pas trop acheté au prix même de longues années de chaînes et de misère!
« Encore trois semaines au plus, écrivais-jeà la fin de janvier 1826 ù Pellico et à Maroncelli , el j'aurai termi-
IS() MiMtniti.s
i\(' roiivia^'c jMi(|n(.'l vous prêtiez un si loticliiinl inlérôl el (li)iil v(Mis nie (leninndez la fin avec tant d'empressciiieiil ; >()iis lirez les pa?;es écrites avec le .sani^ de iiolr(;
Silvio I\iissiez-V()us les Irotiver digii(>s de voire aii-
piobalion, el puissiez-voiis siirloul nu; confiiiiier dans ma plus douce espérance, celle d'avoir fail un livre uliie à mes 8eml)lables ! »
Quinze jours sï'laient à peine écoulés depuis (pic j'avais envoyé ces lignes à nos amis, cl quelques pages seulenienl me reslaienl h écrire pour mcKrc la dernière main à mon manuscril.
« Je ne demande plus que quelques heures , dis-je un malin, plein de joie, à Confalonicri, el loul sera terminé , cl je pourrai le lire la conclusion d'une couvre qui n'est qucle consciencieux témoignage rendu par une âme régénérée aux vérités élernelles que Dieu a gravées dans
le cœur de l'homme et dans les livres saints IMais...
si mon oreille ne me trompe pas il me semble (juc
les prisonniers qui étaient à la promenade ont été reconduits dans leurs cachots ?... Serait-ce le gouverneur?... l'nlonds-lu le vieux Schiller qui fail retentir le corridor
de ses pas précipités? le guichel principal s'ouvre,
lilusieurs voix plusieurs pas chut! Ils passent
devant notre porte Je vais au plus vile mettre en
ordre mon manuscrit, ma plume, mes feuillets
C'est fini , el bien à temps , car les voilà. «
Au lieu du gouverneur , c'était le directeur de la police de la Moravie qui parut à la porte. « Me reconnaissezvous ? )) nous dit-il en touchant légèrement son chapeau.
Nous nous inclinàiiies et je ré[)ondi8 : « Oui , monsieur. — C'est bien ,» reprit-il.»
Puis il s'avança pour laisser entrer le commandant de Spielberg cl Schiller.
« Les visites journalières se font-elles régulièrement
1)1 N i»nist)N.MKn i)"i:rvi. IS7
(hiiis cliaquc prison ? leur donianda-l-il iii .'illemautl , croyant sans doiilc que nous ne comprenions pas celle lainiuo. — Trcs-régniièrernont , n'ijondit le direclour Sclimerschck. — p]l vous n'avez jamais rien trouvé qui ne fût en ordre ? — Jamais : j'assiste moi-môme A Tinsl)Cclion des fers , et pour le reste il règne la sin-veillanco la plus active. — C'est bon , répliqua le directeur de la police , » qui fit signe à Schiller de s'avancer vers mon lit.
L'idée qu'on allait visiter minutieusement la paille et chaque planche de ma (risic couche me causa un tel effroi pour mon manuscrit que j'eus besoin de toute ma présence d'esprit pour ne pas me trahir.
La couverture fut tirée , la paillasse secouée , et Schiller dans son zèle allait la jeter par terre lorsque le directeur de la police lui dit : « C'est assez. » Ces paroles de salut firent de nouveau circuler dans mes veines lout mon sang, qui avait reflué vers le cœur, car ratîenlc avait été cruelle , et la crainte de perdre dans un instant le fruit de tant de journées de travail fut si poignante que je ne pus articuler un mot tant que les visiteurs restèrent dans notre prison.
(( A quel péril n'avons-nous pas échappé, grand Dieu I dis-je à Confalonieri dés que le dircclcur de la police
eut pris congé de nous Quelles actions de grâces
nous devons rendre à la Providence 1 Tiens, voisun
peu à quoi cela a tenu Si l'on eût enlevé tout à fait
ma paillasse , si seulement on l'eût tirée de quelques pouces , on découvrait le premier paquet de mon manuscrit , attaché par un fil à l'un des pieds de mon lit, et
alors que d'enquè'es, que de rapporis envoyés à
Tenqjcrcur ! que de réprimandes aux employés de
Spielberg! que de punitions! Schiller renvoyé,
Schiller, notre seul espoir désormais ! sans parier de
J8S >ii:.'M()iiii:s
réloigiieincnl des aiilies gardiens el d(; cciil autres rigueurs, donl la plus cruelle eût élé noire séparation... »
Pendant ce leinps , le directeur de la police continua sa visite dans les autres prisons , visite lrès-8Ui)erncielle , il est vrai , mais qui cul néanmoins pour résultat la découverte de deux ou trois livres laissés par mégarde sous quelque couverlure. L'alarme dès lors fut grande parmi nous, et le pauvre Schiller reçut une réprimande si sévère qu'il nous fit ses adieux le jour même comme s'il devait nous quitter immédiatement. Ses craintes, que nous partagions , nous tinrent le reste du jour dans une perplexité qui se changea en certitude lorsque nous le vîmes entrer le lendemain avec un air grave el mystérieux.
« Eh bien I mon vieux camarade, lui dis-jeavec tristesse, il faut donc nous quitter? Vous avez reçu l'ordre
de voire changement ? — iVe;'», ncin ( non , non ) —
iMais d'où vient donc alors votre mine soucieuse ? — Der kaiser ist krank sehr krank (l'empereur est malade , trés-malade ). — Que dites-vous, Schiller? l'empereur est malade? — la, ««(oui , oui). — Trésmalade? — Oui. — Sa vie est en danger? — On le dil. »
Que ]Jieu me pardonne au jour de son jugemcnl le mouvement de joie qui s'empara de mon âme 1 mais il fut si subit, si involontaire que toute tristesse disparut... L'empereur dangereusement malade, l'empereur mourant, lempereur mort et après lui l'amnistie du nouveau souverain , el le retour dans la pairie, el les tendres
embrassemeos de ma chère famille Telles furent les
pensées qui s'offrirent en même temps à mon esprit. « Mais êtes-vousbien sûr de ce que vous nous annoncez là ? » demandai-je à plusieurs reprises à Schiller, a Ne vous a-l-on pas trompé? — Mon Dieu, toute la ville le sait el chacun satlend à la mort de l'empereur. — Dit-
on (|iu'l!(' csl sa maladie ? — Je n'en ai encore lien ap- I)iis , mais je vais m'en informer. — Allez , mon brave, el revenez vile nous donner des nouvelles positives. >>
A [«Miie liil-il sorliipieje donnai un libre cours à ma joie. <( Avanl si\ mois nous serons libres, mon rrédéric, avant six mois lu reverras la Thérèse!... Ouand on 1 lissc dire en Aulriche (jue le souverain est dan|^( reusement
malade, c'est (pTil est sans ressource Dieu veuille lui
donner uuo place dans son paradis, Je le souhaite de toute mon Ame. 11 faut maintenant (juc tous nos compagnons partagent noj espérances : je vais a()i)clcr iMorclli au mur, lu en feras autant de l'autre colé [)our Borsieri , el ce soir ou demain nous écriions deux lij^^nes à Peîlico. »
Que d'existences, Dieu de bonté, pouvaient encore redevenir belles et heureuses i;ar le trépas d'un seul 1... Que de vies près de s'éteindre se seraient ranimées -, témoin, cet infortuné Villa, qui se mourait d'épuisement et dont la mère, venue à A'ienne i)0ur implorer sa giAcc, n'avait pu obtenir qu'on transportât son malheureux fils dans une maison de détenlion moins dure (pic Spielberg.
Qui pourrait dire tout ce qui se passait dans le cœur de ces pauvres captifs lorsqu'une lueur d'espérance vint pour la première fois après tant d'années éclairer leur cachot ? Qui peindra leur imi)alience, leurs inquiétudes, leurs tourmens de ne pouvoir, à chaque minute du jour, apaiser ce besoin irrésistible de s'informer, de mieux connaître l'é'at et les progrés d'une maladie doù tout leur avenir dépendait? Qui racontera les scnlimens divers dont leurs ùincs étaient agitées ?... leurs âmes, hélas! où depuis si longtemps toute source de joie semblait à jamais tarie!...
Ce ne sera pas moi, mon Dieu !... moi, qui ne peux, même au moment où j'écris, me rappeler sans une douleur amére les adversités sans nombre que nous aurions
mo Mi;>i(»iiii.s évitées si l;i l'ri>\!(lonce avait permis (|iiiî 1 heure de noire délivrance fiU sonnée dans ce nionicnl propice!... Ce (pie je puis dire , [)our ce (jui ni'esl personnel, c'est (juc la seule pensée de celle liberlé soudaine, inespérée remplissait mes journées el troublait mon sommeil!... car jélai.s jeime encore de désirs cl de volonté car je n'avais alors ni assez soutTerl ni assez pensé pour voir loml)cr mes chaînes et regarder les choses de ce monde avec indilVérciice !... « Schiller, Schiller, ir(i< (jibli^ ncues? ((pii a-l-il de nouveau ?) » demandais-je au liiave homme clia(|ue l'ois (pi'il entrait dans noire prison. « Avcz-vous été lire le Ilcobachtcr {l'Ohs/rrateiir) , comme vous me laviez promis? Avcz-vous pailé en ville avec (piehpnî personne Lien instruite? Savez-vous q'ichpic chose enlin ? — Je ne sais rien de plus, me répondail-il avec un flegme (pii me mellail hors de moi dans un pareil moment; j'ai lu la gazelle, il n'y a rien. Quant à m'informer auprès de cjuehpi'un de la maladie de Tempereur, je ne suis pas si sot de me compromettre ainsi. — Cominenl, vous compromettre 1 mais cpii pourrait le savoir ? — Il y a des espions i)artout : à Briimi, on en compte
par milliers, je suis au l'ait de cela, moi Aussi ne vcr-
riez-vous pas deux personnes s'accoster pour se demander des nouvelles de l'empereur. — Peut-être, lui disje, la chose n'esl-clle j)as aussi grave qu'on l'avait cru d'abord ? — Au contraire, moins on en parle cl plus c'csl sérieux. .Te dois du reste voir ce soir un de mes anciens camarades qui est sergent dans les gardes de police, et j'apprendrai peul-élre quelque chose de lui. — Allez, allez, mon vieux grenadier, revenez s'il est possible, et si la léte est libre, revenez aujourd'hui même nous couhtiuniquer tout ce que vous aurez appris. »
Il revint en ctîet quelques minutes avant la dernière visite du soir. Sa ligure était radieuse de joie cl de vin, sa
l)'r\ l'IllSON'.MI'.lî D'I.TVT. l'.M
Ijuifïiio ôpnisso , SCS jambes loides cl son corps droit comme s"il cCilcraiiil à chiuiiic pas de perdre son cciiîro de t;ravilé. « VA\ bien '. lui ilis-j(^ (piand il se fui piaulé devaiil moi, (p.ii a-l-il? avc/-voiis vu le sergculi' — fa. — Vous a-l-il parlé? — la. — El (jU2 vous a-l-il coulé? —
— Ah! c'est un malin qui en sait long Quand nous
étions ensemble au régiment, un jour que nous nous trouvions à Lintz Ali 1... aiil... ahl... pauvre petilc rc-
eruc, comme elle était drôle — Mais Schiller, le sergent?— Le sergent, lui, 8\'n vient comme cela vers la
recrue et lui dil : u Tu es un bel homme » Ah !....
ah !.... ah!.... Sac à mensonges ! il n'avait pas cinq pieds.
— Mais, Sch.iller, que vous a dit le sergent de Tcmpereur ?
—L'empereur Justement lesergent disait que son
service était bon, qu'on y mangeait, qu'on y buvait, et la
recrue — Au diable votre recrue! vous me conterez
cela un autre jour-, ce que je vous demande, c'est co que vous avez pu savoir de votre ancien camarade sur la maladie de l'empereur. — '/a, ia, Sa Majesté est malade, et demain nous en saurons davantage. — El pourquoi demain?— Parce que le sergent — IMaudit sergent!
pensai-je, il n'en sortira pas!.... Eh bien! repris-je. — ■
— Parce que M. le directeur de la police doit peut-être venir encore à Spielberg avec Son Excellence le gouvcr-
neui", un de ces jours demain que sais-je, moi, on
nedit pas au juste. Bonsoir, demain nous verrons bien... « El il partit, nous laissant dans le doule et lindécision.
Que signifiait celle nouvelle visite du directeur de la police dont Schiller venait de nous parler si vaguement ? Serait-C!> une perquisition plus sévère que la précédente? Je le craignais, et l'idée me vint de remettre à Schiller mon manuscril, auquel il ne manquait plus que q'.'.elques pages.
C'était un parti sage que j'avais ajourné jusqu'aii mo-
I!)2 MHMOIRKS
ment où rouvrniii^ sornil nclievi'. O.jonr-là, jo n'Iirsilni
plus cl lors(|u à riiiibc du jour le vieux Stliillcr viiif,
suivant sa coulunic, nous apporli-r le pain de la journée, je lui (lis : « J'ai là <piclquo chose rpiejculcsire vouscon-
licr Le vouIc/.-vous? — Cerlaiueinent, je suis loul à
vous. »
Je pris alors quatre paquets que j'avais pré|)arés cl cachés sDUs ma couvcriure. « Tenez, Schiller, gardez-moi ces feuilles écrites : ccst le dépôt le plus précieux que je puisse confier ù votre loyauté, — Quoi! loul cela est écrit?... Jour du Scijineur! voyez un peu combien il a
consonirné de papier — Me promcllez-vousdc ne pas
perdre ce que je vous remets aujourdhii ? — la, ia. — Di! le conserver près de vous jusqu'à ce que je le fasse prendre? — la, ia. — Alors, failes-en un seul paquet et
cachez-le soigneusement. — Soigneusement oui, car
celle visite du dircclcur de la |K)lice me donne de l'in- (juiélude, et pour plus de sûreté je vais reprendre également les livres que vous avez gardés lorsqu'on envoya tous les autres à Vienne. — D'accord, mon bon Schiller; les voilà. Que dil-on de létal de santé de l'empereur?
— Qu'il est bien mal cl que sa fluxion de poitrine —
C'est, dihîs-vous, une fluxion de poitrine? — Oui. — Alors, mon bon Schiller, vous pouvez être en i)aix ; la visite du directeur n'a rien de bien effrayant. — Je ne dis pns, répondit-il en metlanl sous sa capote les livres cl le manuscrit, mais le direcleur est un vieux renard et mieux vaut avoir avec lui plus d'un trou à son terrier. »
Il était sept heures lorsque Schiller m'adressait ces paroles : à neuf heures nous l'entendîmes appeler, puis au bout de cinq minules il repassa devant notre porte à pas précipités ; quelques secondes après nous distinguâmes la voix du direcleur de la police, qui nous semblait suivi de plusieurs personnes : tous deux au guichet, nous
I) I \ PRisOiNNrr.p» n'i.TVT. 10.1
nII<>nflions dnns la j^liis srnndo aiixirlr lo nV.nltal de celle visite. « A'onl-ils eommcMicer par nous ? dis-jp h demi-voix. iMais non, ils seiiiblenl se diriger du côté de
la plate-forme, vers la |)ri.son de Pellico l'no porte
s'ouvre... écoulons,.. On n'enlend plus dans le corridor que les pas de la sentinelle... Que peuvent-ils faire si loniïlemps ?... il va déjà plus d'une demi-heure qu'ils sont h"i... — Décidément c'est une visite domiciliaire, » dit Confalonieri.
Enfin des pas se ruent entendre de nouveau, une autre porte s'ouvrit... et tout rentra dans lo silence.
C'est ainsi que nous f)assâmes des heures entières, épiant jusqu'au moindre bruit cl nous persuadant de plus en plus que nous allions être exposés à une rigoureuse penpiisilion... Alors la crainte s'empara de nos esprits et nous nous mîmes ù l'ouvrage pour cacher ou détruire certains petits objets que nous portions toujours sur nous, tels que plumes, petites fioles contenant ce que nous appelions de l'encre , et des écrits, des notes que nous conservions précieusement et qu'il nous fallut , à notre amer regret , réduire ou avaler , pour qu'il n'en restât pas vestiges.
Quelles précautions et quelles alarmes A l'idée seule qu'on pouvait découvrir un pelit bout de crayon que je voulais sauver à tout prix!.. Combien de fois je le changeai de place jusqu'au moment où je le vis disparaître dans une feule pratiquée à grand'ijeine dans le plancher de la prison ! et que de soins pour effacer les traces de celle trop sûre cachette, sur laquelle je fixais sans cesse les yeux pour me convaincre qu'on ne pouvait l'apercevoir ! Que dire aussi de nos efforts pour mettre en sûreté les poudres qui pouvaient servir encore à notre secrète correspondance !
Jamais hommes ne travaillèrent avec plus d'ardeur
lîli MKMOIUKS
Cl (l"an\i(''U'' ;\ sniivor du iianlrni^o l(>s dchiis de loiir for- Imu'ou liMir (Iviiiicr souille^ do vie (juc nous lu; le limes pour sousirairc aux youx de» pcninisileuis cel iini(|ue moyen de donner encore, du fond de noire tondje , (lUfUlues preuves d'cxislencc ù noo familles désolées !
Car nos espérances d'une promple délivrance venaienl de s'ébranler à lidée d'une lelle rigueur, el nous nous disions (juesi l'empereur élait mai, si sa mort élail
prochaine, on ne nous loiu'rnenlerait pas ainsi Ces
premiers doutes s'augmenlérenl encore lorscjue Scliiller, quillanl un inslanl le direcleur de la police pour venir ouvrir nos porles el porler les gamelles de noire dîner, me m signe (pion visilait partout cl mènie sur les personnes.
Je voulais linlcrrogcr , mais il refciina le guichet, el je l'entendis marclier du coîé de sa chambre , qui se trouvait à quelques toises seulement de notre prison. Cinq minutes après il repassait à pas comptés dans la galère : « Les voilà, ils s'approclieni, dis-je à mon ami. Celle fois, je ne me trompe pas , la porle s'est ouverte , dans deux secondes ils sont ici... »
J avais à peine eu le temps de m'asseoir sur le bord de mon lit (jue le guichet tourna bruyamment sur ses gonds et donna passage au directeur de police, in surintendant du Si)ielberg et à six autres individus, qui pouvaient à peine tenir dans noire étroite prison. « C'est enccrj moi, messieurs, nous dit en français le direcleur d'un air assez embarrassé -, mais voyez-vous... je dois... Sa3Iajeslc veut... cela est pénible... je dois vous faire visiter. — Nous sommes à vos ordres. »
Alors s'avança prés de moi un monsieur fort bien vêtu qui fouilla dans mes poches, tàla les doublures, palpa toutes les parties de mon corps, tandis que plusieurs gardiens enlevaient ma paillasse et démontaient les planches de
1)1 \ i'i;i>()N.MKr, u r.TAT. 195
mon lil, (|iri!s npporloient une à iino au diioclcnr de la police; celui-ci, après les ;»voir soigneusenienl examinées , s'approcha des traverses cl des pieds qui les 8U[)porlaienl, les regarda de près, les loucha de ses mains, ne laissant aucune lente, aucune inégalité, aucun reljord sans les avoir soumis à la plus scrupuleuse recherche. (À'ia fait, il se fit api)orler ma t^rossièrecouverlurc, qu'il mania lui-même dans tous les sens, par tous les bouts , comme s'il eût dû y trouver quehpic imperceptible papier ; puis vint le tour de la paillasse , dans laquelle il fourra ses blanches mains, aidé du monsieur, dont la tournure n'était guère en harmonie avec un semblable mélier.
Quand ils eurent achevé celte sbiricnne opération, que je leur regardais faire avec un sentiment de surprise , t!e dégoût et de pitié , le directeur se tourna vers moi et médit : « Maintenant il faut vous déshaljiller. — ]Me déshabiller, monsieur ! mais il fait froid... — C'est Tordre, me répondil-il sèchement. — Je m'y soumets, monsieur. »
Je me dépouillai donc de mes habits de galérien , que l'on éliquclail à mesure. « Et les souliers, demandai-je , faut-il aussi les ô!er ? — Sans doute , ainsi que les bas. — Et la chemise? — La chemise également. »
.Te rougis et, sentant la patience prés de m'échapper, je demandai au directeur s'il ne pouvait m'éviter le désagrément de rester ainsi nu aux yeux de tous : « C'est l'ordre, — Mais il me semble qu'on pourrait nous laisser ce dernier et indispensable vêlement sans manquer en rien aux instructions reçues ? Regardez, monsieur , examinez.,., voyez mes mains, mes pieds meurtris par les fers : puis-je dans cet état soustraire quelque chose à votre perquisilion ? »
Le directeur ne répondit que par un de ces mouvemens
l'.Mi MI-..M(»IHI>
(l'cpaulcs cl iiii (le ces rcliaiissciiiciis de sourcils (lui seiiibliiiciil (liic : « Oiic voulez -vous I j(î rfy suis pour rien,» (i Puisqu'il fiiul , rcpris-je avec douleur, boire jus(|u'à la dernière ^îoulle de ce calice dlunnilialion, je le Icrai.,,. IMais j"avoue, monsieur, que j'élais loin de in'allendret^ de semblables rigueurs après Irois années de caplivilé.»
Je remis alois ma dernière dépouille à lacolj le du direcleur, el je restai là les yeux baissés, Tindignalion au cœur, pendanl ([uOn passait (mi revue el loule ma personne el la rude chemise ([u'un mendiant n'aurait pas voulu porlei-. — l]sl-ce fini , monsieur, demandai-je au chef de la police en voyani (pTon ne nrinspectait i)Ius , el puis-je mainletiaiil reprendre mes babils ■' — Pas encore , [)as encore... dans (juebpie temps. Reprenez seulement voire chemise. — (lominenl ! il me faudra demeurer longleiups dans cet élat de nudilé ? — C'est Tordre , je n'y [>u!s rien. »
Et cela disant, il fil un ges!e pour qu'on Iransporlàt dehors paillasse , couveiluie el vètemens... me laissant ainsi exposé sans pilié aux regards de tous el à Tair bumide et froid du cacliol.
Celle noble expodilion terminée , le directeur général me lit un léger salut el se tourna vers Confalonieri , qui fui soumis aux mêmes avanies (pic moi : lui aussi, quoique soulTrant , dut (piiller sa misérable couche , où ses douleurs rhumatismales le retenaient, pour livrer aux recherches des perqui,>ileurs son lit , ses habits de galérien el jusfpi'à son faible corps !
Ah I c'était pour mon cœur un affligeant spectacle de voir l'homme que je chérissais , (juc je révérais le plus au monde Irailé par des suppôts de police comme le dernier des forçais, de le voir, dis-je, pieds nus el dépouillé de tout vêlement , obligé de se tenir debout devant les insirumens du pouvoir, qui ne rcsi}eclaientni
ULiN i'i;iS().\Mi:i; di rvr. 197
ses cheveux Mniicliis par le mallieur , ni les infitiiiilés gagnées dans la prison , ni le caraclèrc de celui ([iTils abreuvaient ainsi de dégoût !.,. Kl i)')urtant cet illuslro inforluné, sur Ie([ut'l ils osaient porter leurs mains impures, supporlait avec une angéliqiie palience ces indignes trailemens.... Aucune parole de mécontentement ne sortit de sa bouche, aucun signe de mépris ou d'indignalion ne se peignit sur ses Irails... 11 souffrait! mais son âme était trop grande pour ne pas protester contre de telles infamies par la dignité seule de la résignation.
Laissé ainsi que moi sur une poignée de paille pour reposer son corps , que rien ne garantissait du contact de Tair, il dut , malgré sa faiblesse, rester debout pendant que les gens de police continuaient leur visite dans tous les coins, depuis le moindre trou du plancher et de la muraille jusqu'aux toiles d'araignée dont étaient tapissées la voùle et la lucarne du cachot. Souvent ils s'approchaient de noire cachette Alors les battemcns do
mon cœur redoublaient , ma respiration s'arrêtait , et je ne reprenais haleine qu'en les voyant s'éloigner de notre précieux trésor.
La perquisition semblait terminée, et déjà plusieurs des gardiens avaient évacué la prison lorsque le strict directeur de police se fil apporter, pour les visiter, nonseulement la cruche d'eau et le baquet où nous faisions nos ablutions , mais encore l'infect et mal couvert récipient d'où s'échappaient des miasmes d'autant plus fétides qu'on ne le vidait qu'une fois toutes les vingt-quatre heures ; ne s'en rapportant qu'à lui de ce dégoûtant examen, ce haut fonclionnaire baissa la tète, con(emj)la, fit agiter ce qu'un garde-chiourme n'aurait pas eu le courage d'inspecter , dans la crainte de passer aux yeux de ses compagnons pour le dernier des hommes.
Je fus tellement frappé d'élonnement en voyant jus-
ll'S MI.M()li;|-.S
qu'à (|ii('l (Icprc diivilissiMiicril la volonté dun souNcrain poMvail faire doscoiulro les plus haut placés, dans iino nionarcliic absolne , que j'oubliai le niisérabln étal de nndilé auquel j'élais réduil pourdironu diicctcur général (]o la police, au niouicnl uiôinc où il prenait conjîé de nous en répétant : « Je regrette de vous avoir incommodés, m;iis c'est Tordre, cela 'ne vient [las de mol : — Hélas! monsieur, vous êtes plus à plaindre que nous! >>
« Dieu sait, dis-jc à mon pauvre Confalonieri lorsque nous fûmes seuls, combien de temps ils vont nous laisser dans ce costume de saint Jcan-I3ai)lisle Ait-on jamais semblable abus de la force , et le cœur ne se soulève-1- il pas à la vue de {)areilles indignités ! Quel triste avenir cela nous ()romet ! et quel sort nous est réservé désormais si nous ne devons ce traitement ignoble qu'aux ordres émanés de Vienne et par consécpienl de
l'empereur! 3Iais tu as bien froid, rcpris-je en
voyant Confalonieri pûlir de plus en plus C'est delà
cruauté que de nous forcer à rester ainsi dépouillés pendant si longtemps! N'onl-ils pas assez touché, retouché sous nos yeux les guenilles qui nous couvrent à peine!... Ah ! c'est intolérable !... — Ne nous plaignons pas trop, me répondit mon ami : qu'aurait-ce été si Ton eùl découvert notre précieuse poudre et si l'on ciit saisi ton cher manuscrit ? »
Ces derniers mots allèrent droit à mon cœur et y retentirent comme le son d'une cloche funèbre!... <( S'ils allaient aussi visiter la chambre dos gardiens ! m'écriaije... si le pauvre vieux Schiller!... Ah! celte idée est atîreuse, et c'est la première fois qu'elle se présente à mon esprit! IMon Dieu, prends pitié de nous ! »
Je me précipitai alors vers la porte, et j'y restai, malgré l'air qui pénétrait et glaçait mon corps nu et déjà froid, j'y restai longtemps pour écouter et saisir au pas-
1)1. N l>i;lS().\.MI.I! 1)1.1 AT. 19*)
Satie k" moindre bruit (In corridor. « lis sortent enlin de la prison de iMorelli , dis-je îi (lonralonieri , c'est la dernière... la clianilirc de Schiller nen est qu'à quelques pas... les voili\ qui reviennent de noire colé... Ali! je respire!... IMais non, ce nétait qu'un seul lioninie; les
autres s'en vont à droite Hélas ! ils s'arrClcnt , cl la
porte qui vient de s'ouvrir et de crier, c'est celle de Schiller... L'infortuné I il est perdu ! Ah ! (piel supplice d'attendre ainsi sans pouvoir rien tenter pour détourner son malheur! »
C'est en vain que Fiédéric cherchait à nie calmer; mes craintes étaient si vives, mon imagination tellement frappée qu'ayant entendu les pas de quelques soldats dans !c corridor, je m'écriai : « Voilà qu'on rcnmiènc, je reconnais sa marche!... Pauvre Schiller! pauvre Schiller!... à son âge! la prison, les coups de canne ! Combien je me reproche de l'avoir e.\posé à un semblable mallieur ! »
El j'écoutais toujours
Jamais cœur brisé par l'infortune ne sentit de plus amers regrets que ceux ({ue j'éprouvais à l'idée des calamités qui allaient fondre à cause de moi sur un pauvre \ieillard dont je n'avais reçu que des bienfaits !. T'en étais lellemcnl pénétré , tellement anéanti que je cessai de suivre les mouvcniens de l'escouade des perquisiteurs, et que je ne revins à moi qu'en entendant dans le corridor les pas louids cl saccadés de mon pauvre Schiller... II venait... mais qu'il allait lentement pour mon impatience! (( Schiller! Schiller ! » m'écriai-je en frap-
l)ant doucement au guichet au moment même où il se trouvait en face.
Il s'arrêta, ouvrit la plaque de tôle qui servait de fermoir au vas isl das de la porte et me dit : a Tout est en ordre, les maudits papiers sont brûlés. »
•2()() >iKiMOiKi;s
Puis il reCenna liaïKniillemi'iil louvir Inre cl s'en lut (lu {(Mo de sa clianibre.
« Sauvé! i! est sauvé!... » fui mon prcniier cri, ma première parole, cl ma joie fui si grande dans ce premier moment, qu'oublianl l'absence compléîe do vélcinen.s , j'aurais gambadé dans loule la prison si mes fers en se heurtant ne m'eussent soudain rappelé que ces élans de mon ancienne gaîlé se trouvaient incompatibles avec les funestes insignes d'un prisonnier.
Ce ne fui qu'après avoir joui quelque temps sans réserve du salut inespéré de noire bienfaisant geôlier (pi'il me fut possible do penser à (piel prix ce salul avait été acheté , prix bien cher, hélas !.., et dont la grandeur parul telle à mes yeux que je passai bientôt de la plus grande joie à la i)lus profonde tristesse , à la plus accablante désolation. Oui , j'étais triste, désespéré comme une pauvre mère qui, ne vivant que pour l'unique enfant qu'elle a conçu dans la douleur, qu'elle n'a élevé qu'à force de soins et de veilles, se le voit enlever par une mort cruelle au moment môme où , i)lein de force et de beauté, il faisait l'espoir el le bonheur de loule sa vie...
J'ai dans ma vie supporté bien des épreuves, mais aucun malheur , aucun désastre , hormis les déceptions du cœur, ne m'ont frappé avec autant de force et ne m'ont laissé plus longtemps en proie à la tristesse et à l'abattement que la perte de cet ouvrage sur lequel j'avais fondé tant d espérances el dont chaque page avait clé pour moi une source de consolations cl d'ineffables jouissances.
Privé désormais de celle occupation chérie, de celle lumière intellectuelle qui jetait sur mon présent comme sur mon avenir les plus douces clartés, je me sentais désarmé contre la souffrance, el il me fallut une rési-
I)"U> l'KISOiNMI'.I! I) 1.1 \r. 201
gnalion [>liis ([uliuinaino pour K'iiondre avec calme au
j)auvrc Scliiller : (( \oni avez hicu fait c'est Iri-s-
hoiireux » (juantl il vint en liiomplio nie conter quel-
(jues lienres après , en nous rapportant nos vèteincns , comment il s'était douté des intcnlions du direclcMir de la police, et comment, à riicurc de notre dîner, il était entré cinq niiruiîes dans sa chambre pour mettre dans son poêle Ions les nuiudils papiers.
l.a nuit qui suivit celle fatale journée fut agitée et sans sommeil, comme l'avaieni été les précédenîes : hélas I ce n'étaient plus les rêves de bonheur ( I les scènes séduisantes d'une pM'ochaine liberté qui me tenaient éveillé, mais des regrets, mais des pensées de deuil dont rîion ûme cherchait inutilement à vaincre la douloureuse influence.
Le lendemain, à l'heure de midi, en arrivant sur la plalc-formc, j'entendis successivement les combreuscs cloches delà ville tinter d'al ord et puis sonner ensemble à toute volée. « Quelle est la fêle qu'on célèbre? dcmandai-jc à Krall. — Signor mio, me répondit-il , c'est un 7e Deuin pour rendre grùce à Dieu de la guérison de l'empereur; toutes les autorités, toutes les troupes y assistent-, entendez-vous les fanfares liiililaires ? comme c'est beau ! »
Sans rien répondre, j'allai m'appuycr sur le parapet, tout près de la prison de Pellico, et pondant qu'on célébrait avec tant d'éclat et de pompe le retour à la vie d'un faible vieillard , je pensp.is, en offrant à Dieu mes douleurs, à la funeste destinée de tant de jeunes prisonniers que cette guérison condamnait sans doute à occuper un jour une place dans le cimetière dont les funèbres et malheureuses croix rappelaient à mon âme aflligée que la mort frappe indistinctement les jeunes et les vieux, les pauvres et les riches, et que le signe de la rédemption
•20 2 MI.M(tll!I.S
n'osl un hij;no do j^rAce cl dVIerncIIo fclirilr que pour cc\i\ (|ui oui ('lé pioux , soumis, rccounaissaus envers noire père eélesie, bons, indulgcns el cliarilables envers leurs l'ièies en Jésus-Chribl.
i)'i \ i>r>i^i)\Mi".i! i)'ii\'i". 20.'î
Si la seconde porquisilioii du directeur de la police avait jelé Talanne dans tous les cœurs, la nouvelle du rélablisscinenl de l'empereur aduiva d'y porter la tristesse et le découragement. Ce (pii avait été saisi dans cette visite était peu de chose, il est vrai : (luelqucs carrés de papier écrit , quelques mauvaises plumes et deux ou trois petits livres, voilà tout 5 mais nous étions à Spielberg, et ces misérables trouvailles, cpii partout ailleurs n'auraient pas donné lieu ;"i la "moindre information, étaient sunisanles aux yeux du souverain pour établir une enquête et môme un procès suivi de chiilirnens sévères.
Voilà ce que nous avions à craindre pour nos compagnons, tandis que nous redoutions personnellement de \oir le pauvre Schiller victime de ces légères infractions,
dont on ne manquerait pas de le rendre responsable
Et que devenait, si nous le perdions, cette réponse que nous attendions désormais avec tant d'imi)alienco? Qui nous assurait quelle ne tomberait pas dans des mains
infidèles, qu'elle ne serait pas interceptée.^ Alors
combien de nouvelles calamités pouvaient fondre sur des personnes dévouées, sur Schiller et sur nous-mêmes !... Ce triste et fécond sujet d'anxiétés redoublait encore en moi le mortel chagrin que me faisait éprouver l'anéantissement de mon manuscrit et de tout espoir d'une liberté prochaine.
10 't mi:moii;i-.s
Oijo les liciiros iiiiisi passcivs dans iino dryorantc in- (|ui»''lii(Io cl dans une cornplùlo inaction ùlaionl longues
cl piMiiblcs! cl <iiio nous comprenions bien, inaign;
nos inuluels ciicouia^Mnens, la funcslo inllucnce exercée sur l'cspiil cl sur le cœur du prisonnier par celte oisivelé dccacliol (|uc la pensée, faute d\ilitncns, ne peut longtemps combattre sans ([ue la S!)urce de l'intelligenco ellc-niémc n'en soit enfin ou troublée ou tarie! « C'est là précisément ce que veut rempcreur, me répétait IMorelti : éteindre en nous juscpi';!» la dernière étincelle d'imagination et de saine raison, telle est sa volonté, tel est son but, cl son plan est mallieureuscment Irop bien combiné, trop bien suivi pour qu'il n y parvienne pas un jour.
« Celle lorluranle oisiveté et ces tribulations toujours croissantes au\(pielles l'empereur nous condamne, ajoutait IMorelli, sont dlIFiciles à supporter alors môme qu'on est deux, qu'on s'cnlend cl (pi'on s'aime; mais comment y résister, mon Dieu! lorscpi'on est, comme je le suis, forcé de passer cette misérable vie avec un être qu'on méprise... avec un compagnon dont la fausse piété sert
de manteau à la perfidie cl à la trahison ? car plus je
l'observe et plus j'ai lieu de craindre que ce soit lui qui ait révélé h don Stephano tout ce qui se passait entre nous... Penses-tu que ce soit forluilement et sans dessein qu'on l'a mis avec moi, qui prolesle de mon innocence, et prés de vous, qui n'avez fait aucun aveu ?... Assurément non; celle transgression des intentions formelles de l'empereur de «e/jfls réunir les condamnés de f^enise arec ceux de Milan a une cause... et celle cause n'est autre que de faire épier chacune de nos paroles, chacune de nos actions pour découvrir nos secrets, nous surveiller et connaître à fond nos caractères.
u C'est d'après cette conviction que je suis conslam-
d'un prison m m n i.t\t. '205
monl sur mos ijardos cl qiio jo me ooupoiais la langue pliilttl quo de laisser ôoliappcr un uiol sur la révision de mon procès, que jcsollicilo par le moyen du gouverneur, ainsi que sur la découverle de la direction des aéroslals, donl je l'ai souven! parlé el qui prend eiuupie jour [)!us de consislance dans mon esprit. Celle admirable découverte, ;\ laquelle je travaille sans relAolie, fait ma consolation et
mon espoir j'en ferai, s'il plaîl ;"» Dieu, le prix ou
rinslrument de ma liberté. .Juge donc combien il m'importe de la soustraire à la pcrJide curiosité de mon Argus! »
C'est ainsi que l'inforluné colonel , dans un langage donl Texallation el la singularité, loin d'attirer le sourire sur mes lèvres, faisaient naître en mon ûme la plus douloureuse compassion, épancbail chaque jour les soupirons que lui inspirait la présence de son compagnon et les espérances chimériques qu'il fondait sur sa prétendue découverte, espérances que nous nous serions fait un scrupule de détruire et que nous entretenions même en nous prêtant à ses longues dissertations sur la conslruclion et la direction des ballons. Trop heureux si cette idée fixe eiît pu le soutenir el le sauver de la mort qui Taltcndait sous les sombres voûtes du Spielberg !
Toute correspondance ayant été suspendue entre nous depuis la visite du directeur de la police, ce ne fut que plusieurs jours après ce funeste incident que je me hasardai, le cœur encore saignant d'une si profonde blessure, décrire à mes amis Pellico el Maroncelli pour leur annoncer la Irisle fin de mon manuscrit. « Je ne m'en consolerai jamais, leur disais-je, et je regretterai jusqu'à mon dernier jour les pages écrites avec le sang de notre Silvio!... Elles auraient, je le sens , porlé la conviction dans bien des âmes , inspiré l'amour de Dieu, de la vertu longtemps encore après que celui qui les a Ira-
•iO() MKMOIKKS
«••('S aurait co.^sc de vivre l...C"('sl le renonccMnonl à r«'spoir di^lrc nlile (iiii nie rciitl siirloul sensible à celle perle, cpie je ne saurais plus réparer. Je rends j^rAce à la Providence de vous avoir éparj^né celle douleur en vous inspirant de graver dans voire méinoire les inlôressans poèmes (jue vous avez composés au Spiclhcri;. — Oui, c'esl une perle ii réparable, me répondirenl-ils avec empressement, et les amis la déplorent; mais celui qui nous lient compte de nos intcnlions comme de nos bonnes œuvres le permellra un jour de reprendre cet important travail et de consacrer la plume à la défense delà morale el de la religion. Ne le décourage donc pas, lu es jeune encore ! »
Ces louchantes expressions versèrent un baume sur ma tristesse, mais ne purent, hélas! èlre suivies, comme par le passé , d'une nouvelle lettre plus tendre encore que la première : les moyens de correspondre nous manquaient autant que la confiance, et l'arrivée de don SleplianoPaoloNvilz, (piand bien même Tirrésislible besoin déchanger nos pensées Teùt emporfi sur la prudence, aurait alors sulfi pour nous forcer à nous en abstenir entièrement.
L'homme de Dieu, si tristement métamorphosé, comme le disait ÎMorelli , en homme de police , ne nous prouvait que trop par sa conduite que le salut de nos ftmes était la moindre de ses pensées : ses longues conférences avec le compagnon du pauvre colonel, ses continuelles informations auprès des gardiens, son espionnage, ses paroles, ses menaces contre les autorités étaient peu faites, il faut le dire, pour nous rassurer sur le résultat de son nouveau séjour à Spielberg. « Les choses marcheront encore autrement , et il faudra bien que Sa JMajeslé soit obéie »
Telles furent ses premières paroles alors que je lui
1)1 N IMllï^ONMI'l! DKTVr. 207
rncoMhii le^i indi^ïiios (rnilomons que nous avions dû supporter poiulaiil In visilo du diroclcur pénôral de !a police (( Ces messieurs ont cru, ajotUa-l-il , qu'on pouvait iinpunéinenl(^luder les ordres du souverain... mais ji^ leur ai prouvé que la soumission à ces ordres suprômcs
s'étend ù tous Croiriez-vous qu'i's m'ont dénoncé et
que j'ai dû, moi, don Stephano Paolowitz, soutenir une enquête! (Iràce à Dieu et à rnon prolecteur Son Excellence le baron ]\[imch Von I5cHing llaussen, la honte et le blAmc sont retombés sur les calomniateurs , cl Sa IMajesté , pour me donner un lémoigmge de son impériale salisfaclion , m'a nommé chapelain de la cour-, ces Slands d'or à grosses torsades que vous voyez à mon chapeau et h ma ceinture sont les insignes de celle nouvelle dignité , dont vous devez vous réjouir avec moi comme d'une preuve de l'importance que l'empereur
attache à lout ce qui concerne vos seigneuries — Et
des loyaux services que vous lui avez rendus , dis-je en m'elTorçanl de réprimer le sourire de pilié que lanl de bassesse el de vanité , jointes à tant de sottise , attirait
sur mes lèvres • — Certainemcni, reprit don Stephano
en levant les yeux au ciel, car je le sers, ce grand empereur, comme je 8cr^irais mon père, comme je sers
Dieu, de cœur cl d'ùme et c'est bien le moins que je
puisse faire pour justifier la confiance donl il daigne m'honorer. Si vous lenlcndiez quand il cause avec moi des prisonniers du Spielbcrg, connue avec son égal , cl
CL'la pendant des heures entières! — Nous sommes
si peu de chose, rép!iquai-je d'un air de doute , que je m'élonne qu'un si grand monarque puisse s'occuper de nous dix minutes seulement. — Si peu de chose! ftrjUuol
mio, détrompez-vous détrompez-vous il est peu
d'alTaires, je dirais même qu'il n'en est aucune qui préoccupe l'esprit de SaiMajcsté autant el plus que ses pri-
2(»S MI..M()llii;.s
soiiiiieis ûv, vSpiflbiTf; : rien no so liiil dans linlci icui de voire prison (luell' n'en soil informée, aucuti choiiîj;eluenl na lieu (pfelle ne l'ail ordonné. L'empereur a le plan de celle lorleressc cl sail exacleinent coinnu'nl sont *iUiés vos cacliols cl jus(iu'aux numéros qu'ils porlenl ; il sail aussi, nCn douiez |)as, comrnenl vous èles accouplés, cl nul cliangemenl, nulle réunion nouvelle n"a lieu sans un ordre exprés de sa main... \ons [jouvcz donc juj^er de riini)()rlance allacliéeà vos personnes par l'inléré! (juc Sa .Alajeslé pr(>n(l à vous, inléîèl vrainieni palernel cl donl elle a donné d'irrécusables |)reuYe8 au moinenl même de la maladie j^ravc (pii vienl de la mcltre aux porlcs du lojnbeau. A'ous aurez su sans doule, ajoula don Slcpliano en fixant sur moi un regard scrulaleur, que Sa 3Iajeslé a éîé malade? — Qui nous en r.urail
l)arlé? repris-je sans liésiler les murs ne disenl lien !
■ — Non, mais les hommes parlent cl nous savons...
il sunit... le temps \iendra où l'on recompensera chacun
selon ses œuvres cl selon ses désirs Tous êtes bien
heureux, du reste, que le directeur de la police n'ait rien saisi dans voire prison , car c'est la chose la plus grave aux yeux de l'empereur : [)lusicur8 de vos compagnons sauront bientôt ce qu'il en coûte pour une telle contravention — Quoi! lui dis-je avec surprise, qu'a-l-on
trouvé? — Les plumes et les feuillels écrits découverls l)rés d'eux pourront leur attirer de sévères punitions. — IMaisquel mal ont-ils donc fait? demandai-je à don Sle-
phano. — Quel mal 1 répéla-t-il avec indignation et
ne vous ai-je pas dit à sallélé que Sa l\Lnjes(é voulait guérir vos âmes et que celte cure ne saurait avoir lieu tant que les prisonniers auraient d'autres pensées que celles inspirées par le repentir et la religion ?... La volonté de l'empereur m'est bien connue 5 elle est formelle sur ce point, entendez-vous, cl vous devriez lui en rendre
n"i;\ i>iuso>.Mi:ii dktvt. 209
(le coiiliniicllcs aclions do ^'làccs , puisque le point au- (juel noire clénicnl souverain allaclie lant cl'iinporlance est voire salut élernel. »
Qu'aurais-jc pu répondre à de semblables |)aroles?... Je me lus, et jetant un dernier regard sur les glands d'or du nouveau chapelain de la cour, je frémis pour nous, pauvres captifs, en songeant à (piel prix une telle faveur avait été aclielée par celui qui devant Dieu devait être notre père spirituel.
210 MiMoini'.s
J*ri\o (Je (oulc occiipalioiK ne voyani plus devant moi (pTiine caplivilé d'aulaiil plus prolongée que je l'avais itHéc plus prociiaine , je serais lornbé sans aurun doulc dans un complet aballemenl si je n'avais eu près de moi l'ami donné par la Providence , l'ami qui oubliait ses j)r()[)res peines pour verser l'huile sur mes Ijk'ssurcs!... (i Ue[)ose-loi sur moi , me disait-il , du soin d'améliorer notre position et d'alimenter le feu sacré de ton intelligence. Laisse parlir don Paolowifz, el j'obtiendrai, soisen certain, du vieux Scliilicr qu'il le donne encore quelques livres et quelques feuilles de papier. »
Je léconlais et j'espérais , en me disant que rien n'était impossible à celui dont la persuasive parole savait si bien gagner les cœurs.
Le zèle inquisitorial de don Slephano se montrait chaque jour plus hostile 5 son langage avec tous devenait plus dur et plus tranché, souvent même il dégénérait en insolence -, mais on savait qu'il était soutenu par le chef suprême, et chacun se taisait pour ne pas s'exposer à quelques dénonciations. Schiller seul , indigne de la conduite de ce prêtre juif, comme il l'appelait énergiquement, ne lui montrait ni déférence ni servilité. (( Qu'il fasse tout ce qu'il voudra, me disait-il en murmurant, qu'il me dénonce à l'empereur , je ne crains rien »
n'i.N l'iusoN.MKi! i/ia.vr. 211
1.0 llciAHUM'l riissuranco (lu vieux soldai fiircnl |)oiir- (;(n( mis un jour i\ une si iu(l(> épivuvo (piil s'en vint l)r(''s (le moi pour oxlialcr sa col(^ro el calmer les inquiéludcs (jui coiiimeiiraienl à le gapnor. « ("e pn^lre!.... ce prùlre!.... croiriez-voiis (pril a dit devant plusieurs personnes (jue jï'Iais un népligenl , un muivais serviteur de Pempereur '.... moi qui ai versé mon sanpj pour lui sur
dix champs de batailh;! Pourriez-vous penser qu'il
a dit encore : « J'espôre qu'on punira bienlôl ce vieil ivrojrne, qui ne voit rien de ce qui se passe sous ses yeux ; le directeur de la police va faire le procès sur ce qu'on à saisi dans la prison des Italiens, et c'est le vieux Schiller qui en répondra. » Comme si c'était un si p:rand crime que de laisser quelques mauvais morceaux de l)apier el quelques vieilles plumes à des malheureux qui ne sortent jamais de leurs cachots , qui n'ont aucune distraction el qui sont cent fois pis que les autres galériens. Non , par mon vieux saÎMT, ce ne sont pas là les intentions de l'empereur! Ce prêtre le trompe, cl s'il savait ce que vous souffrez , il vous plaindrait, parce qu'il est bon, notre empereur ! Mais il ne le saura jamais, el vous serez toujours plus lourmenlés, et le pauvre vieux Schiller, malgré ses quarante ans de bons services, sera renvoyé de son poste de confiance parce qu'il n'aura pas
torturé nuit el jour ses prisonniers! Dieu est là pour
nous juger tous ! »
Telles étaient les alarmes que don Paolovvilz avail fait naître dans nos cœurs pour la conservation de notre compatissant geôlier, el c'est dans celle triste attente que nous vivions depuis quelques semaines lorsque la réponse à la lettre expédiée à Triesle nous arriva par un exprès.
Je n'essaierai pas de peindre l'émotion cl la douloureuse joie qui vinrent assaillir le cœur de Confalonieri
•21-2 MH.^IOIKKS
(Ml appionaiil oiiliii , pour la preinitTc lois après plus de (l(>u\ ans (le silence, lout ce (jui conccrnail sa malheureuse Icrnnie el ses amis !...
Mais je dirai , parce que la reconnaissance m'en fait un devoir aussi doux que sacn'*, je dirai que sa première pensée, après avoir lu el relu celle myslèrieuse el si chère dépêche , fui le bien (pii pouvail en résulter pour ses compagnons de caplivilé. « Fasse le ciel que je puisse réussir dans mon projet, me dil-il, ce sera le plus beau jour de ma viel »
Ce projel élait de décider Schiller à favoriser une évasion. (À' qu'il dit, ce qu'il fil pour y parvenir, Dieu sans doute le lui inspira, car à mon retour de la promenade, où il m'avait laissé conduire seul pour mieux s'enlre- Icnir avec noire vieux ge(Mier, il s'écria : « J'ai réussi... il y consent; mais il esl une chose sur laquelle nous ne pouvons nous entendre, c'est le nombre de ceux qui nraccompagneront... — Comment! m'écriai-je, lu veux donc que d'autres aussi... — Pour moi seul , je ne le tenterais pas, reprit-il; j'espère encore que les condamnés aux plus longues peines partageront mon sort. »
Mais ce généreux espoir ne se réalisa pas : malgré tous SCS efforts , Schiller se refusa constamment à ses désirs, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'il obtint de ne pas nous séparer.
Le plan de l'évasion avait été tracé; lout y était prévu, combiné avec une telle prudence et une telle sagacité que je ne pus m'empècher d'ouvrir mon cœur aux plus riantes espérances. Schiller lui-même en était si surpris, si persuadé qu'il ne doutait pas un instant du succès. « Ce maudit homme noir, nous disait-ii en nous a[)porlant ce qu'il fallait pour écrire, comme il sera attrapé quand il apprendra que les deux plus gros oiseaux sont envolés Ah! quelle figure il fera !... ahl... ahl...
n'i \ l'iasD.NMi.rv u kt.vt. -il.î
ah!... — D'aulant pins, lopronais-jo, (luiiiic l'ois dehors , nous coiidamiiL's ;'i perpéluilé, il y a toulc probal)i!i(é que les autres ne resteront pas longtemps : Teinpereur leur fera grûcc bien plus racileruenl.— (i'est vrai,
c'est vrai et don Slephano n'aura plus de grades ix
gagner. — C'est à vous, Schiller , continuai-jc, à vous
seul que nous devrons noire liberté Ah ! commenl
nous acquitter d'un semblable service? — Ne parlons pas de cela : je suis vieux , je ne dois rien i'i personne, cl les quehpies florins (]uc j'ai devant moi siillisenl et au delà pour le peu d'amiées qui me restent à vivre. Ttie seule chose m'eût tenté si j'eusse été plus jeune et pins ingambe, c'eût été de voir du pays, et la France surloul, en vousacconïpagnant dans votre fuite-, mais il n'y faut
pas songer le vieux cheval meurt où il est attaché.
— Connnent! vous nous laisseriez partir seuls? — JNon pas, non pas : un autre que moi vous servira de guide, un brave jeune homme dont je suis sûr cl aucpiel pourtant je ne dirai rien qu'au moment de l'exécution. — C'est très-bien , mon bon Schiller; mais s'il vous manquait à l'instant même? Vous comprenez — EU
bien! ne serais-je pas là? Le vieux Schiller ne vous laissera pas dans l'embarras , soyez-en certains. — Alors nous pouvons donc écrire qu'on agisse et qu'on envoie jusqu'ici un homme sûr pour nous aider dans noire fuite? — Sans doute : j'ai donné ma parole, je ne la relire pas. »
Picstés seuls , nous préparâmes limporlantc leltre qui devait contenir les plus exactes et les plus minutieuses instructions ; l'époque de l'évasion fut fixée, les moyens d'exéculion combinés de manière à donner tou^e chance de réussite à l'aventureuse entreprise.
« Dans trois semaines , répétais-je à chaque instant , esl-il bien possible! dans trois semaines nous pourrons
•211 MKMOIIIKS
OIro (Ml Friiiice 1 Plus de mélancolie, plus daballo-
iiionl! )) Jï'lais fou d'espéranco cl do join. « Ah I
mon l'rcdéric , c'cslA la Tliôrèsc que j'ai dû la vie, c'est
à elle encore que je devrai ma liberlé car je n'en
doute pas , elle veille sur nous , la loule dévouée, el nul
autre qu'elle ne peut être la couse de ta délivrance
cesl un droit , un bonheur qui lui appartient I — Mon cœur aurait pourtant été soulagé d'un grand poids , me répondait Frédéric, si j'avais pu lui éviter les angoisses d'une telle attente! iMais Dieu, j'ose l'espérer, la récompensera bientôt de tant de souffrances. INFainlenanl que tout est disposé pour écrire, mets-toi, je l'en supplie, loul préà de la parte , afin que rien ne vienne me troubler dans celle opération si difficile, où la moindre erreur pourrait entraîner à sa suite de si déplorables résultats. » .le demeurai en effet pendant trois ou quatre heures debout à ce sombre guiclicl dont je franchissais déjà le seuil par la pensée. Ah ! quelle métamorphose s'étail opérée dans loul mon être depuis que la liberté , pour parler comme le poëte anglais, avait présenté sa figure souriante el bienheureuse au\ barreaux de la prison en
medisanl : (( Bientôt ils seronlbrisés « Que d'efforts
il me fallut jiour ne pas interrompre mon ami à chaque ligne, pour ne pas lui sauter au cou el lui conter loul ce qui se présentait à mou esprit dans ces premiers momens de délire où je passais sans transition du découragement le plus complet à la plus vivifiante espérance , où je jouissais avec ivresse de toutes ces joies que cau- ■•;enl les difficultés vaincues , les dangers affrontés el le bonheur inappréciable de ne devoir la liberté qu'à noire audace et au dévouement d'un ange !
La lettre finie sans qu'aucune interruption en eût dérangé limporlanle rédaction , .Confalonieri la renùl à Schiller en le priant de la donner lui-même au porteur
D'l\ PRISOXMF.R D'i.TAt. Ô15 do la drpt^cho , puis il mo dit : « Si nolro étoile nous est l)roi)i(C,dans vingt jours au plus lard Témissairo fliari^é do nous aider dans notre évasion peut se trouver ici. — Fasse lo ciel , lui répondis-je , qu'il arrive avant que Scliilier ne nous soit enlevé ! — l.ui ! il y sera encore dans deux mois, si tant est qu'il doive nous quitter : on ne va pas si vite en Autriche , cl le procès dont nous menace don Stephano n'est pas encore près d'être commencé ; c'est bien sur cette lenteur que je me fonde pour risquer l'entreprise. D'ailleurs il n'y a pas de choix A faire : la possibilité seule de réussir me fait une loi de tout tenter pour nous tirer de notre mortelle captivité. — Tout ce que tu dis est juste -, n'entrevoyons donc qu(î la possibilité du succès Laisse-moi me bercer d'espérances j'ai besoin d'air, besoin de voir le ciel , la
campagne et le chemin de Konisgratz, par lequel nous gagnerons la Saxe. »
En disant ces mots , je montai à la lucarne. « Ce sera donc par cette route que nous passerons. — Silence, au nom du ciel ! s'écria Confalonieri , on pourrait l'entendre du lieu où tu es, — Tu as raison Je ne dis plus
un mol, mais je veux repaître mes yeux de la vue de ces montagnes , de ces bois , en pensant aux bien-aimés de mon cœur en me disant que dans un mois peutêtre Ah 1 j'en perdrai la raison à force de bonheur I.)
Quelques minutes après j'étais descendu pour parler à voix basse el palpitante des jouissances qui nous attendaient, du désappointement du directeur de la police, du mécontentement de l'empereur, de l'étonnemcnt de nos compagnons.
« Pourquoi faut-il, me dit Frédéric, que je ne puisse les emmener avec moi!... Pourquoi faut-il renoncer à une aussi grande consolation I »
Ces paroles , prononcées avec l'accent dune profonde
•210 MiiMOinrs
liislesso, auraienl seules sufli pour me révéler Imile la géuérosilé de sa L'cUc Ame, qui jamais, en aucuuc eirconslance, ne sembla connaîlrc le moi!
u (]onso!e-loi, lui dis-jc avec conviction-, le sort des autres prisonniers ne pourra que s'améliorer par le fait même de notre évasion : rcmpereur les élargira bien plus facilcmenl quand lu ne seras plus en son pouvoir... Mais laisse-moi maintenant le parler delà Thérèse, dont le nom désormais peut ùlre prononcé sous celle voCile sans être pour ton i)auvre cœur un sujet toujours nouveau de douleur et de larmes! Ahl quelle vie de
joies et de béatitudes sera la sienne! elle qui deux fois aura sauvé son époux ! — Je t'en supplie, cher Alexandre, ne nous abandonnons pas aux séduisantes pensées dun avenir trop incertain : notre tentative peut réussir ^ mais si elle manquait, que nous reslerail-il pour nous défendre des funestes effets d'une si cruelle déception i'...
Ixien que des larmes ! Attendons, espérons même, en
nous rappelant, hélas! que le moindre accident peut renverser le plan le mieux combiné , et que le sort nous fut jusqu'ici trop contraire pour ne pas nous défier de
sa fatale induence ÏMa pauvre Thérèse a tant souffert
depuis notre départ de IMilan , ajouîa-t-il en me montrant la dépêche, qu'il n'avait encore lue qu'une fois, que mon cœur ne saurait s'ouvrir à la joie Ses inquiétudes sur ma vie, ses efforts infructueux pour me faire parvenir de ses nouvelles, ses regrets, ses anxiétés, sans parler des persécutions continuelles que lui fait éprouver une police Iracassière , tout enfin a dû altérer
plus encore une santé déjà si chancelante ! El puis la
perle de sa meilleure amie, la baronne Dembosky, lui a porté un coup dont elle cherche en vain à dissimuler
la profondeur. — Quoi I m'écriai-je, elle est morte !
celle :Malhilde donl lu m'as vanté tant de fois les admi-
d'un pnisONMF.it 1)"i;tvt, 217
ral)Ios (jnalilrs I — Oui , elle osl morlo, roprit Coii-
faloniori , cl mon inforluiu'e TIkti-sc perd en elle plus qu'une sœur, car îMalhilde Denibosky avait un cœur qui n'aurait reculé dcvaiil aucun danger, devant aucun sacrifice quand il s'agissait do servir la cause de son pays et de se dévouer pour ses amis. Ilélas ! elle n'est plus aujourd'hui, cl sa perle est irrépnraMe pour ma femme et pour moi , qui no me consolerai jamais de n'avoir pu lui exprimer la reconnaissance et l'admiration que sa générosité, la grandeur de son Ame, m'avaient inspirées ! Tu vois donc bien , mon Alexandre , que les espérances d'une fuite douteuse ne peuvent faire taire les regrets et dissiper la Irislesse dont je me sens pénétré en apprenant un semblable malheur. »
A ces mots , il reprit sa chère et douloureuse lecture , et les pleurs qui mouillaient mes paupières lui prouvèrent que ses alfliclions avaient amorti dans mon cœur les élans de ma joie.
« Tes parens , ta sœur, se portent bien , me dit Confalonieri avec empressement ; ils auront de tes nouvelles, je viens d'en lire l'assurance dans un paragraphe de celte lettre dont plusieurs lignes étaient restées d'abord illisibles. — Que ta Thérèse soilljénie ! lui répondis-je , que Dieu lui rende bientôt en toi et par toi tout le bien qu'elle m'a fait! »
L'unique sujet de nos pensées , de nos continuelles conversations ne pouvait être désormais que le projet de fuite, dont le succès ou la non réussite allait à jamais décider de notre sort : c'était pour nous une question capitale qui devait avoir pour résultat immédiat ou toute une vie de compensations et de bonheur ou toute une existence de misères et de désolations!
Voilà l'alternalive où nous étions placés , voilà ce qui rendait si importans tous les apprêts, tous les détails de
5IS mkmoirks
ci'IU^ (Milroprisc liasarcItMise qui nous lonail dans celle agilalion lY'biilc, dans celle altenlc passionnée où loiiles lo.< faciillés de lespril , les aiïeclioiis cl les espérances du cœur se concenlicnl sur un seul Lui — l'évasion — connue sur un phare de salut.
Je ne méleudrai pas sur les obslacles que nous avions ;\ suriuonler ni sur les dangers (|ut nous allentiaienl pour fraudiir loules les enceinles de Spielberg après êlre sortis de notre cacliol ^ je ne parlerai pas non plus, dans la crainte de nuire l\ c(;ux que le système autrichien destine dans l'avenir au môme sort (pie nous , des moyens inventés ni des résolutions prises pour arriver à vaincre les dillicidlésqui tiennent el tiendront longlenq)s encore aux localités et au régime de celle prison d'Etat : je dirai seulement que la surveillance exercée sur nous était telle que notre fuite ne pouvait rester cachdc plus d'une heure aux autorilés supérieures.
Ce temps était bien court, el c'est pour cela que nous avions dû recourir à l'assistance du dehors pour lacililer notre évasion. Je m'abstiendrai également de rendre compte des ingénieuses inventions de Schiller pour assurer le succès de nos plans en se mettant lui-même ù labri de tout soupçon de complicité, mais je puis dire pourtant qu'il fit preuve en celte périlleuse entreprise d'une fermeté inébranlable, d'une fidélité scrupuleuse el d'une sùrelé de jugement fort remarquable.
Toutes nos dispositions une fois bien arrêtées, tant pour la coopéralion du dehors que pour les manœuvres du dedans, il ne nous restait plus pour que tout fût parfaitement en règle qu'à trouver les moyens de nous délivrer de nos fers sans que cette délicate opération pût compromettre Schiller ou nous forcer, pour ne pas êlre découverts au moment des quotidiennes visites, à exécu- j ter notre fuite à heure et jour fixes.'
0 LN 1»HIS()\MKR OKIAI. 219
Ce nùlail donc qifà la dernière cxlréinilé que nous pouvions employer la lime pour enlever nos chaînes ; juscpie-là il liillail ciuMcher quelque expédient plus sur el plus prudent pour rester maîtres d'attendre el de choisir le moment de Texécution.
Confalonieri , (pii depuis quelque tcnqis ne portait plus les fers qu'à une seide jambe, giàce à la faiblesse de l'autre cl à Tordonnancc du médecin, parvint enfin, après de nombreux essais, à les poser de fa(;on el;\ les attacher si fortement qu'il pouvait les cacher sous de larges pantalons et marcher sans que le moindre bruit vînt en révéler l'existence : c'était un grand point le plus important à mes yeux, puisque alors rien ne s'opposait plus à la fuite de mon ami. Mais lui, toujours généreux, ne voyait pas la chose ainsi et persistait à renoncer à tout projet plutôt que de me laisser seul en prison.
Que faire, qu'imaginer pour débarrasser au moins l'un de mes pieds des lourds anneaux qui les tenaient attachés l'un ù l'autre ? C'était là le continuel sujet de
nos recherches, la cause de toutes nos inquiétudes , car les jours s'écoulaient et le temps approchait où nous pouvions d'un instant à l'autre recevoir la nouvelle do l'arrivée de notre émissaire à Briinn.
J'avais plusieurs fois tenté de me blesser à la jambe et de m'écorcher à l'endroit même où battait la chaîne, mais le médecin faisait la sourde oreille el m'ordonnait pour tout remède de me tenir en repos sur ma paillasse ; souvent aussi je m'efforçais de faire sortir mes pieds par les larges bracelets que l'on avait rivés au-dessous de la cheville, ne retirant de mes longs el impuissans efforts que des douleurs el des meurtrissures.
Fatigue de tant dinufiles tentatives et perdant tout espoir de me désenchaîner par quelque adroit moyen , je renonçais déjà, pour ne pas nuire à Confalonieri, à la
•220 MK.MOIIII.S
pcMisi'o do raccKinpagiior dans sa luilo, quand un accident liourcux vinl lianclicr le mvuû gordien que ma subtilité n'avait pu dénouer.
lîentrani un jour de la i)ronienado, je fis un faux pis sur la première marche du petit escalier qui conduisait de la plale-formc dans le corridor, et ce faux pas fut la cause dune ciiule si Niolciile que Ton fut obligé de me rapporter juscprà notre prison. Le médecin, appelé suile-cliamp, jugea au gonllemcnt de ma jambe droite que j'avais une entorse et ordonna sans hésiter (juc Ion mVlàl les fers jusqu'à parfaite guérison. Dans n)a joie, j'aurais crié merci, mais je me contins pour adresser dans le secret de mon ccvur d'aussi ferventes actions de grâces à J)ieu et au docteur que si j'eusse retrouvé la liberté. « Nous y sommes enfin parvenus! dis-je à Confalonicri dés que le médecin nous eut laissés; maintenant je suis prêt, — Comment, [)rèt I répondit mon ami avec étonne-
ment; mais je me désolais au contraire — Crois-tu
donc, repris-je, qu'en pareille occurrence on ne fait pas des miracles ? Si je ne puis aller sur deux jambes , je me traînerai sur une seule-, d'ailleurs cette entorse n'a rien de grave, et quelques jours suffiront, j'espère, pour me permellre de m'appuyer sur moii pied. Sois Irantjuille... quoii mole seulement ces maudites chaînes et tu verras au moment décisif si je reste en arrière. »
jNolre entretien durait à peine depuis cinq minutes (pie Schiller revint accomj)ugné de son ami le serrurier. « Le docteur a ordonné qu'on lui ôlàt les fers , lui dil-:l en me mondant, mais l'opération est difficile; prends donc garde de ne pas le blesser. »
Alors il prit doucement entre ses larges mains mon pied malade, le soutint au-dessus de l'enclume portalive du forgeron et veilla comme une mère à ce (jue les coups de marteau me lissenl le moins de douleur i)osbible.
I) l N l'IîlXI.NMI.U 1) 1,1' AT. 2 il
(iràcc à SCS soins, le dércrremcnl cul lieu sans do Irop
vives soulTrances Poiivaie-jo d'aillours assez payer
le bonheur diMrc libre d'une jambe dans un semblable momcnl! Mais ce bonheur fut cenluplé quand j'entendis mon vieux Schiller commander au serrurier de nrôlcr enliéren)enl la chaîne. « C'est Fordonnance du médecin , répéta-l-il plusieurs fois en souriant d'un air malin. — Bien, c'est bien , » réj)ondit le forgeron. El la seconde jambe fut déchaînée comme la première.
I/opéralion finie, le serrurier me quitta en me souhaitant bonne sanle, et Schiller, déjà charmé de m'avoir fait déferrer des deux pieds, le fut bien plus encore lorsque je lui eus dit que celte entorse, loin de metire obstacle à ma fuite, venait au contraire juste à point pour nous tirer d'enïbarras. «Est-ce bien vrai? me demanda-l-il. — Sans aucun doute. — Diables de Français I s'écria-1-il en branlant la tète, on avait bien raison de les appeler messieurs Tout se peut quand on le veut. »
A|)rés huit jours, (pii me parurent d'une longueur mortelle, quelque enchanteurs que fussent les rêves de mon imagination à l'idée d'une liberté prochaine, je quittai mon lil el j'acquis la certitude qu'à force de volonté je pourrais courii' les chances de la fuite alors même que nous Feussions tentée dés le lendemain.
Confalonieri s'en réjouissait en me disant : « Je ne forme pas d'autres vœux maintenant que de voir arriver celui qui doit assurer notre délivrance Dans une semaine nous serons parvenus à l'époque fatale ! »
Cette semaine se passa, et notre attente fut auxom-
ble ! « Ce sera pour demain,» nous disions-nous
chaque soir après avoir vainement espéré tout le jour... Hélas I demain venait et ne faisait qu'irriter notre impatience I
Un jour où nous avions épuisé comme à Tordinaire le
222 >i i, M(»ii;i'..s
clinjùlro poil concliiniiUlcsprobabililés, nous (nilondimcs
marcher avec prccipilalion les verrous crieiil, le gui-
cliel s'ouvre (Telail Scliiller, dont le» trails animés
cl la (lémarclie prompic nous firent espérer un inslanl (|uc noire allenle allait cesser, que le moment était enfin
venu « Eh bien ! Schiller, m'écriai-je : il est ici? —
Jlein i' qui donc ? reprit-il en murmurant. — ^lais, notre honnne. — 11 est bien question de riionnne, ma foi ! Je viens seulement vous dire que le directeur de la police est à Spielberg et qu'il m'a inlerro^'é pendant plus de
quatre heures l'réire maudit! va! il n'en aura
pas le démenti! Dans quelques jours, demain peut-être, ajoula-l-il tristement, Schiller ne sera plus près de vous. — Que dites-vous, mon bon Schiller? c'est une erreur... — ^Du diable ! je m'y connais! Lorsque je vous répétais que le |)rocés aurait lieu , vous ne m'avez pas cru -, eh bien, j'avais raison, connue je l'aurai encore cette fois. — Sur quoi vous a interrogé le directeur de la police? — Je n'ai pas le temps de m'arrêter davantage ; le directeur doit venir dans un instant pour examiner les prisonniers adieu. »
El il s'éloigna brusquement, nous laissant au cœur une mortelle anxiété
Les interrogatoires que le directeur de la police fit subir à quelques-uns de nos compagnons sur les insignifians objets saisis sur eux lors de sa visite durèrent plusieurs jours et donnèrent lieu à un volumineux procès-verbal qui fut adressé directement à l'empereur.
Ceper.dant Schiller nous restait, cl malgré nos justes alarmes, nous nous flattions parfois encore que notre vieux et loyal soldat demeurerait assez longtemps à son poste pour laisser arriver celui que nous attendions comme l'ange de la délivrance Ces dernières illusions devaient bientôt s'évanouir.
I) i N l'ia.NO.N.MKu i)i:rvi. ±l'-\
\',n malin Schiller nous dil en nous apportant notre pain : « In autre (|iie moi vons le distribuera demain. »
Kl des larmes coulèreiil de ses yeux.
Frappé au cœur, connue si celte triste nouvelle eût élé pour nous un événemcnl inallendu, je lui demandai si c'était bien certain. « l/ordr(! m'en a élé signifié à Flieuro du rapport avec de sévères réprimandes Ycnanlde Vienne,
de rem[)ereur même, dit-on C'est bien dm- h mon
âge et quand on a servi fidèlemcnl son souverain pendant tant d'années !... Ah! quel mal ce prêtre n'a-l-il pas fait à Spielberg! — 3Ion pauvre Schiller, nul ne le sait mieux que nous, qui perdons tout espoir par votre éloignement I Que ne nous est-il donné de vous récompenser de loul le bien que vous nous avez fait et de l'éminent service que vous aviez résolu de nous rendre 1 Dieu nous accordera peut-être celle joie dans l'avenir n
Le vieillard, dont je serrai la main en prononçant ces mots, fixa sur moi un regard profondément Iriste et me
dil en remuant doucement la tête : « Merci, merci
bientôt le vieux Schiller n'aura plus besoin de rien en ce monde le coup a porté là »
El il montrait son cœur. « Dieu ne me punira pas, lui , d'avoir eu pilié de mes pauvres prisonniers ; il sait bien que si je voulais vous sauver, ce n'était pas par in- Icrêl, mais parce que le cœur me saignail de voir de si braves gens que vous condamnés à périr lentement dans un cachot par suite des rapports d'un mauvais prêtre...
Non , non , Dieu seul est juste. Dieu seul est bon Je
ne vous abandonnerai pas, reprit-il avec résolution, vous pouvez en être sûrs : .si l'homme vient et qu'il soit porteur de quelque lettre, de quelque petit paquet, je m'arrangerai pour que le gardien Fritz vous les fasse passer par les trous du tous ist das quand il sera de garde dans voire corridor. Comptez sur lui comme sur moi. Les ré-
ili Mi.M(UKr>
rom|)eiises (jiie vous lui accorderez scroiil Lion placées, cor sa famille et^l nombreuse. Adieu, messieurs- pensez (piehiiiefois au vieuv Schiller. — Adieu, adieu 1 répélai-je en me jelanl dans les bras du bon vieillard au moment
où il nous Ictidait cordialement la main adieu
Vous avez élé pour nous compalissanl et charitable, vous nous avez secourus lorsque nous avions faim : (pio JJieu vous en récompense, Schiller. — /a , ia , repril-il dune voi\ Iremblanle, et s'il écoule les prières dun pauvre soldat comme moi, il louchera pour vous le cœur de noire empereur. »
A ces mois il s'arracha brusquement de nos bras, el ses dernières paroles furent: <( Adieu, mcine suhne { luQS cnfans ). »
Trop tristes, trop émus dans le premier momen' pour nous communiquer co qui se passait dans nos âmes, nous gémissions en silence sur la perte irréparable que nous venions de faire, lorsque nous vîmes rentrer Schiller quelques minutes après. «Tenez, nous dil-il , voilà les
livres que vous m'aviez confiés , choisissez ou plutôt
gardez- les tous. — 3Iais , Schiller, vous n'avez pas ré- Héchi à ce qui pourrait aniver si Ton venait à les découvrir , et pouvons-nous vous exposer — îMoi ! reprit
noire digne vieillard avec la plus louchante assurance, ne sais-je pas que je n'ai rien à craindre avec vous et que vous savez périr s'il le faut plutôt que de comproiiietlre ceux qui se fient à votre parole I »
Jamais témoignage d'cs'ime, de quelque bouche qu'il pCit sortir, ne m'alla plus au cœur, ne me fil éprouver une plus consolante satisfaction de moi-môme que la preuve do confiance de cet homme simple el droit qui pour nous procurer quelques soulagemens exposait ainsi sans hésiter le bonheur et la tranquillité de sa vie entière. Après lui avoir exprimé noire reconnaissance par ces mots que
DUN i»i;isi).>.mi:k di ,t\t. 225
le iiialliciir seul sait iiispiicr , a[)n's nous ùlrc loni^lcmps (l('l)alliis avec lui pour ne licn accepter, nous consenlîines cnlin, pour ne pas alIli^M-r noire généreux Schiller, i\ garder un crayon , une ou deux feuilles de papier, ainsi qu'un pelil diclionnaire allemand non ri'Iié, en h; priant de conserver prés de lui les autres livres ou de les remcllrc quand il le jugerai! convenable à son camarade Frilz. Cela convemi, nous nous embrassâmes en i)leuranl cl pour la dernière fois.
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