VI
L'Iiomme poursuivi par le malliciir cl qui voit succcssivcinenl, malgré tous ses clVorls , ses projets ancunlis, SCS espérances déçues, succombe parfois , quelles que soient ses forces et sa résignalion , sous les coups redoublés de sa destinée! Las d'avoir tout tenlé pour résister
à son funeste sort, il s'arrête épuisé regarde autour
de lui , cl n'apercevant dans ravcnir aucune lueur , aucune chance de salut , il s'abandonne ù sa douleur et s'écrie avec Job : a Seigneur, Seigneur, la vie de l'homme sur la (erre n'est qu'une guerre continuelle, qu'une épreuve sans fin, je le sais, mais ne me donnerez-vous pas quelque relâche afin que je puisse un peu respirer? »
jVous nous trouvions, liélas î dans un de ces accès do prostration morale où l'àme éprouve un tel délaclicmenl de la vie, un tel besoin de se soustraire à des tribulations nouvelles, qu'il semble que la tombe seule puisse être son refuge. IMaisDieu, qui nous créa pour la soulTrance, a mis dans r.otrc cœur pour supporter les adversités que sa main nous envoie une puissance de réaction et des ressources dont lui seul connaît létendue cl le terme. Que de fois n'al-il pas suffi d'un simple mot , d'un rayon de soleil ou du moindre incident pour que l'infortuné qui s'était dit au soir : « ïMes forces sont épuisées, je n'irai pas plus loin,.. )) se relève au malin avec une résolution nouvelle
d'un prisoxniku iVi.tvt, 227
on sï'crianl : « Mai riions , inniclioiis oiicoro clans ccllo
vallo(uU> rniscros cl do huines pcul-Olie le borilii'iir
se moiilrora-l-il onliii à mes yeux ! »
r/esl ainsi que le voile funèbre qui couviail nos pensées après la perle de Seliiller fui un peu soulevé par la cerlilude quii SL'rail remplacé par le bon Krali 5 non que nous pussions espérer de renouer avec lui nos projets de fuile , mais il s'élail toujours monlré doux cl compalissanl,cl nous avions la cerlilude qu'il conlinuerail à adoucir noire sort autant que son devoir le permettrait. Celle cerlilude, dans une position où l'hostile rigueur d'un agent subalterne dans l'exécution de ses ordres pouvait nous réduire au désespoir , était pour nous une consolation et un bienfait. « C'est donc vous, mon bon Krall, lui dis-je en le voyant entrer à l'Iieureoù Schiller seul pénétrait dans notre cachot , qui remplacerez notre vieux gardien ? — Ilélas I oui , caro signor, et c'esl bien
malgré moi Pauvre Schiller! il en mourra I... Mais
il faut obéir, voyez-vous , alors même qu'on a dans le cœur quelque chose qui vous dit que tout ce qu'on fait là
est injuste Ces clefs qu'on m'a confiées, j'ai dû les
prendre , et pourtant le ciel m'est témoin qu'elles ne me sembleront légères que le jour où je serai assez heureux pour vous ouvrir à tous les portes de la prison... Pour le voir, ce grand jour de votre délivrance, je resterais , oui , je resterais un an de plus à Spielberg, loin de ma mère et de ma fiancée. »
Ces paroles simples et vraies, ce vœu louchant, descendirent en mon cœur comme une bienfaisante rosée... La compassion est fille du ciel, et c'est par elle que Dieu nous rappelle à la vie quand noire fardeau est trop lourd
et que la volonté succombe JMon courage se ranima,
je sortis de l'anéantissement où m'avait plongé la déception de nos espérances. Je cherchai une occupation , et je
•2-28 Mr.MOinr.s
rendis piAcc à |,i Providciicr de m'iiNoir inspiré lidro (Ircrirr avec un clou sur les murs de noire prison Ions les mois dn petit diitionnaire allemand que Schiller m'avait laissé. «J'éviterai ainsi, me disais-je, le péril de conserver mon livre en déchirant chaque jour les feuillets (|ue j'aurai transcris sur la muraille ; je passerai utilement mon temps cl j'apprendrai plus à fond encore
cette langue allemande si belle et si riche A l'œuvre
donc! »
J'entrepris en effet aussitôt ce pénible travail, et après avoir aiguisé le clou que j'étais parvenu à arracher du talon de mes souliers ferrés , je tirai des lignes sur les murs aux endroits les moins sombres cl je commençai ù graver les premières paroles de l'interminable vocabulaire. «J'en ai pour de longues journées, disais-je souvent à (^onfalonicri en interrompant ma fatigante ciselure 5 mes doigts en sont brisés -, mes yeux , déjà faibles , en souffriront plus encore, mais les heures s'écoulent, et l'ennui, le consumant ennui est vaincu. Pourquoi faut-il que tes souffrances rhumatismales le privent d'une pareille distraction I »
Confalonieri souriait tristement en me disant : « Des
distractions! il n'en est plus pour moi. ami; mais
j'éprouverai toujours une vive satisfaction chaque fois que lu parviendras à le créer une ressource contre la torturante oisiveté. »
Pendant que je poursuivais mon travail avec une ardeur infatigable, Frédéric, que l'espoir d'être utile à ses compagnons d'infortune pouvait seul arracher à ses tristes pensées , cherchait à calmer l'exaspération toujours croissante du pauvre Moretti contre celui qu'on n'avait mis avec lui, répélail-il avec amertume, que pour le faire mourir de rage et de désespoir.
« Cet homme esl sans cesse à me surveiller comme le
d'un PnrSONMF.R iVl.TAT. 259
SiTponl rascinalcui |;iiollaiil sa [jroic , nous disail-il (juandla palionccélail \ivC\c à lui échapper. Kn le voyant h'ï, toujours li'i, les yeux fivos sur moi , ma tôle s'égare et je suis saisi parfois de 1" irrésistible besoin de l'écraser comme un reptile. Suis-jc donc destiné, Dieu puissant,
à élre toujours trahi Ah! cette odieuse union est un
enfer! »
Nous écoutions le pauvre IMoretli, nous le plaignions en nous efforçant de faire diversion à ses sombres pensées , en le remellant sur ses campagnes, sur Taréoslat et les questions stratégiques-, mais rien ne pouvait le détourner de son idée fixe , de sa désolante conviction ; « C'est fait de moi si je demeure avec ce traître. »
« Son Excellence vous demande dans la chancellerie, vint un jour m'aiinonccr au plus vile le commandant du Spielberg ; dépèchez-vous. — Je le veux bien, répondis-je 5 mais je marche encore diiricilement, et ce n'est que fort lentement que je pourrai me rendre auprès de M. le gouverneur. — Eh bien ! je vais en informer Son Excellence, et je ne doute pas qu'elle ne vienne elle-même dans votre prison. »
Une chaise fut apportée. Cinq minutes après, le gouverneur était installé près de mon lit de camp. Il s'informa d'abord de mon entorse, puis il me dit : « Je suis chargé de la part de Son Altesse le prince de Metternich de vous donner des nouvelles de votre famille et de vous lire la lettre que voici, » ajouta-il en tirant de sa poche une volumineuse dépèche ,
Mon cœur battit plus vite à ces paroles, et la pensée que j'allais enfin, pour la première fois, recueillir de longs et intéressans détails sur mon vieux père et sur le sort de tous les miens, me fit éprouver un tel saisissement de joie que je ne pus répondre au gouverneur que par une inclination et un merci à peine prononcé. « La lel-
■ÏM) !Mi:MOiiti:s
In; est on allcmaïul, me dil-il , mais je vais vous la Ira- (hiiie en Iran(.ai8. Son Allcssc nie charge d'abord d(; un) rendre nioi-iiir-ine auprès du prisonnier Alexandre Ajidryaneeldc lui donner connaissance de l'extrail suivant d'une letlre de iM'"" sa «œur : « Son i)ére el loulc sa famille sont en bonne santé. »
iMes yeux Ii\és sur le lecteur lui disaient mieux que
toutes les paroles : « Est-ce là tout, mon Dieu I » Kt
Son Excellence, qui comprenait sans doute tout ce que signifiait ce regard interrogateur et plein d'anxiétés, plia gravement pour toute réponse celte longue dépêche, d'oi'i J'attendais tant de consolations, et la remit dans sa poche, u C'est ime faveur si)éciale que vous devez à Son Allasse, ajouta le comte IMilrosky en voyant que je gardais le silence... — Et don! je suis profondément reconnaissant, nvempressai-je de répondre : la certitude que tous mes parons existent est un point de Iranquilliléqui m'aidera à supporter la misérable vie à laquelle nous sommes désormais condamnés. — II n'a pas dépendu de moi, messieurs, que vous ne fussiez mieux, mais j'ai les mains
liées — Nous ne l'ignorons pas, monsievu" le comte,
et nous conserverons une gratitude éternelle de vos bonnos intentions. Notre condition, vous le voyez, est plus dure que celle des galériens ordinaires : ils sortent , ils prennent l'air, tandis que nous reslons tout le jour dans nos cachots. Ne pourrions-nous obtenir du moins qu'on nous permît de travailler comme eux en plein air ou dans des ateliers? Nos santés , déjà fort altérées, y gagneraient, et nous pourrions, en nous livrant ainsi à une occupation nouvelle, échapper au supplice d'une perpétuelle inaction ^ c'est une grâce que nous sollicitons de Votre Excellence. — Je reconnais la justice de votre réclamation el je la regarde même comme indispensable pour sauver plusieurs d'entre vous de la perte totale de
DL^ l'KlbUA.MKIi U l.TAT. 231
la saille ^ mais, je vous le répèle, je ne puis rien prendre sur moi quand il s'agil de vous lous : Sa IVIajcslé seule s'est réservé le droild'en disposer et d'en ordonner selon son bon plaisir. Je lui ferai , si vous le désirez, un rapport ù ce sujet, et je l'appuierai des considérations les plus faites pour parvenir au Lut de votre demande. »
Nous remerciîimcs le gouverneur, qui fit venir le sourire sur nos lèvres en nous assurant de nouveau, au moment de nous quitter, que, nialgré son impuissance, nous lui donnions pourlanl beaucoup plus de Iracas que toute sa province de IMoravie.
Celle visite du comie 3Iilrosky servait depuis plusieurs jours d'aliment à nos conversations lorsqu'une nouvelle alarme vint nous frapper au moment même où, grâce à l'iiilrépidilé de Caliban le galérien, nous avions enfin repris notre correspondance avecPellico et ^laroncelli.
.l'étais, il m'en souvient, à la lucaine pour jouir un malin de l'air doux et balsamique d'une belle journée du mois de juin cl pour reposer mes yeux faligués d'avoir lixé i)endant des heures entières les mois légèrement écrits sur les murs blancs de la prison -, je nfabandonnais à ces souvenirs de pairie, de jeunesse, de bonheur qui reviennent sans cesse dans le cœur du prisonnier quand le soleil brille et que la nature a rcvèlu sa riche robe de fleurs et de ferlililé. « N'as-tu pas cnlcndu quelque chose d'extraordinaire dans le corridor? me demanda tout à coup Coîifalonieri. — Non, lui répondis-je encore tout préoccupé de mes douces rêveries. — C'est peut-être, repril-il, le directeur de la police »
A ce nom, loules mes douces souvenances disparurent -,
je descendis, j'écoulai et mon sang se glaça à l'idée
que le dictionnaire, dont je n'avais encore détruit que le quart des feuilles, allait èlre saisi par les perquisileurs.
11 fallait à tout prix le sousirairc aux yeux des agensde
i[\-l .Mi.>it)iiii:s
lu police. Mais où (louvcr un lieu sur dans nolic clroiJc demeure pour cacher ccrcsle de livre doiil je maudissais Pexislence, m'accusanl alors diniprudeuce, de lémérilé,
de folie Aucun moyen de salul ne se préscntailà moi;
je le voyais, el après avoir inulilemiîiil tenté de sortir de ce cruel embarras , j'attendis dans une anxiété toujours crtiàsanîc la venue des visiteurs. « Les voilà, dis-je à Conlalonieri en mellaiildans mon sein le malencontreux dictionnaire Puisse mon bon ange nfètre en aide! »
La première personne qui parut au guichet fut , comme de coutume, le directeur général de la police, qui s'arrêta un instant sur le seuil de la porte, son chapeau à la main, pour faire les honneurs de notre prison à un personnage dont il nous fut facile de juyer Timporlance aux marcpies de respect de tous ceux qui lentouraicnt. C'était un homme d'une belle stature , porlant la lôte haute, mais dont la démarche seule aurait suffi pour nous faire rcconiiaîlrc que son éducation et ses manières n'étaient pas à la hauteur du rang élevé qu'il paraissait occuper.
S'avançaut de notre côté sans nous saluer, il jela d'abord les yeux autour de noire cachot, puis il les reporta sur nous en disant en allemand au directeur de la police : « Celui-ci esKvOnfalonicri, n'est-ce pasl' el l'autre est le Français ? Pourquoi ce dernier ne porte-t-il pas de chaînes ? — C'est par ordonnance du médecin, répondit le directeur, et pour une enloise qu'il s'est donnée. — C'est bien , mais il ne faut pas que cela se prolonge trop longtemps. »
Tout en parlant ainsi, le personnage continuait à examiner scrupuleusement les pièces de noire triste mobilier ((Encore quelques instans, me disais-je, et l'on va
me faire qui lier mes vélemens. — Qu'est-ce que c'est que ce coussin? demanda de nouveau l'inconnu d'un air sévère
U i \ l'IllSONMI'-U DI.'IAI. 233
an ( oinniatulant du Spielbcrg en montrant un oreiller do cuir que Ton avait respecté jusque-là et laissé i\ mon pauvre Frédéric. — l'Acellence, c'est un coussin que Ton a cru devoir laisser au comte à son arrivée ici à cause de
sa maladie VA depuis lors — C'est une infraction
au régime, w répliqua scchcmeul le personnage, auquel le directeur général de la police adressa à voix basse quelques mots que je ne compris pas tout à fait , mais qui paraissaient se rapporter à la perquisition générale qui avait eu lieu quekiue tenqis auparavant.
En voyant (pfon ne procédait pas à la visite corporelle, je repris mon sang-froid , et m'adressanl à Tinconnu pour délourncr Taltention de ce que je redoutais, je lui dis : « JMe serait-il permis, monsieur, de vous présenter une requête? »
Il inclina la tête en signe d'adhésion. « Ce serait, repris-je , de nous faire obtenir la grâce de nous occuper journellement à quelque travail salutaire à notre sanlé : l'oisiveté complète dans laquelle nous croupissons depuis que l'on nous a privés de nos livres rend notre existence de plus en plus intolérable. No'rc demande , accueillie déjà par le comte JMitrosky , aurait sans doute plus de chance de succès si vous vouliez bien l'appuyer.
— J'en ferai mon rapport à Sa ÏMajeslé fut toute la
réponse que je pus obtenir, mais celte réponse fut suivie, h ma grande joie, d'un seiublant de salut et du départ de l'Excellence, qui s'en alla continuer son inspection de
prison en prison. — Gloire à Dieu! m'écriai-je une
fois encore nous voilà échappés au danger. »
Mais ma joie fut bientôt réprimée , car le coussin de mon pauvre ami, dernier souvenirde son infortunée Tercsa, lui fut enlevé immédiatement.
Les rigueurs de notre dure captivité n'allaient donc qu'en augmentant. Ce personnage, dont nous connûmes
■i:)\ MiM«)ii;i;s
(Misuile le nom il I oinpioi i);ir don Slcpliiino , co \«)yel, un (les quairo con-^pillors auIi(|U08 du déparicnjcnl de la |)()lic(' g(''néi;il(Mle lenipiie, ne s'élail-il pas conduit de manière ;'i jnslilier loules nos alarmes ? Kl (piand nous sûmes, le lendemain, qu'il avait adressé des reproclics aux employés de Spielberj; en voyant les deux ou trois pauvres rosiers de noire plale-forine, ne dûmes-nous pas en conclure que nous étions condamnés à supporter sans espoir de relAchc les incessantes et inexplicables persécutions (lu chef d'un innnense empire , dun puissant monarque, qui semblait prendre à tâche d'aggraver chaquejour le sort déjà si funeste de quelques malheureux l)risonnier8 d'Elat?
« A quoi servira, nous disions-nous alors, de nous torturer le corps et l'àmc pour sauver les derniers délais de nos exisicnces inicllecluelles? Ne serons -nous |)as obligés, un peu plus loi, i\n peu plus tard, de céder, de courber la tète sous la main de fer qui nous opprime? Mieux vaut donc abandonner dès à présent toute idée de réagir contre une inexorable et systématique répression que de vivre dans de continuelles alarmes : résignonsnous, et comme des agonisans, attendons le moment de la dissolution et de ranéanlissemenl. »
Mais le senliment de la conservation de notre inlelligencc, plus enraciné, plus fort en nous que celui de la vie, nous ramenait à des résolulions plus dignes de notre caractère cl plus capables de nous soustraire aux maux toujours croissans qui nous accablaient.
Le diclionnaire, quelque temps suspendu , fut repris avec une nouvelle ardeur ; les colonnes de mots s'allongeaient sur les murs, et bientôt même, grâce à la durée des jours el à ma ténacité, je parvins aux dernières lignes, que j'écrivis avec un indicible plaisir. « Ma tâche est remplie, ni'écriai-jc enfin en tra(;ant les deux derniers
D'LA l'IilsO.N.MKIi l)l.l\l. •i.'J.")
iiidIs (le l iiu''|)iiisablc vocabulaire... 1-e dircclt'iir de la police pi'Ul \onir faire sa perquisilioii , Je ne le crains plus. »
Pour abréger les interminables heures des plus lon^'s jours de l'année el pour se soustraire i\ la sombre inlUience de lintérieur du cachot, la plui)arl d'enirc nous se tenaient presque constamment à la lucarne, jouissant de la douce lumière et de la vue ravissante (pji s'élendait sous nos ycu\, l.à nous échangions entre nous, malgré les sf<7/.' (silence! ) des sentinelles, queUpies-uncs de ces paroles mélancoliques et tendres qui adoucissent el soulagent de mutuelles douleurs. IMais ave(î quelles précautions ne faisions-nous pas Fessai du plus ou moins de rigueur des soldais dans Tobscrvalion de la consigne !.,. Comme noire voix, aux premiers mots, était discrète et voilée'.... et quelle satisfaction lorsque le bonheur voulait que nous fussions surveillés par un de ces vieux grenadiers qui faisaient la sourde oreille et ne croyaient pas manquer à leur service en laissant causer bien bas ces l)auvres prisonniers qui n'avaient pour toule ressource contre Tennui qui les dévorait que l'aspect des campagnes et leurs mystérieuses causeries !...
La saison d'ailleurs était si admirablement belle, l'air si chaud et si pur, que la simple vue d'une nature riche et variée était pour nous une jouissance toujours neuve et toujours ranimante. Aussi l'aurore paraissait-elle h peine que nous venions respirer les brises matinales, et les étoiles brillaient depuis longtemps que nous étions encore à repaîlre nos yeux du spectacle sublime d'une nuit d'été, d'une nuit transparente du nord, où le jour qui finit semble loucher au jour qui va naîlre.
Les entreliens d'une fenêtre à l'autre nous étaient aussi d'une grande consolation ; mais la surveillance, tant soit peu relâchée de ce côté, fut tout à coup reprise avec plus
(le sc'vi'iiU' (|iic .j.iiii.iis ; au dedans cotninc an d( hors, les senliiu'lles nous irnposaionl silcnco dès qiiQ nos voix se faisaient enlciulre, el celle ressonree no larda pas à nous ôlre enlevée loul ii fail. Nous nous aperçûmes môme, sans nous en e\pli(pier d'abord le molif, d'un redoublement de rigueurs : les fers me furent remis, ainsi qu'à plusieurs autres prisonniers cjue leur faible santé semblait mettre;! l'abri d'un tel surcroît de souffrances -, les inspections journalières furent faites avec plus d'exactitude, loul annonçait enfin que de nouvelles inslructions étaict)t venues de Vienne et qu'elles tendaient, comme toujours, à empirer noire sort.
« Que faites-vous donc ? dcmandai-je un malin à l'un des gardiens occupé à déraciner les rosiers de notre plateforme ; pourquoi nous enlevez-vous ces pauvres lleurs? avez-vous l'ordre de le faire? — Non, non, monsieur 5 mais le prêtre est arrivé, et s'il les voyait , après ce qu'a dit l'autre seigneur... — Ah ! don Slcphano est ici, repris-je en me rendant compte sur-le-champ du redoublement de sévérité auquel nous élions soumis. C'est donc par précaution que vous voulez arracher ces rosiers ? — Sans doute. — Eh Lien , je vous conseille fort de ne pas le faire sans en prévenir le commandant : pcul-èlrc vous exposeriez-vous à être réprimandé. »
Le gardien m'écoula, suspendit son travail, et les arbustes chéris furent sauvés, grâce à l'humanité du commandant de Spielberg, qui, disait-il , attendrait des ordres avant de nous i)river de ces fleurs auxquelles nous paraissions attacher tant de prix.
Deux ou Irois jours après, don Stepliano me fil appeler, (c Voyez, me dit-il en me montrant deux petits volumes, je ne vous ai pas trompé , Sa Majesté vous accorde des livres, et de bons, allez! l'un est un recueil d'oraisons, cl laulre un paroissien où vous [)ourrez tha-
I) i N 1'iuso.naii:k d i.ivr. 2.^7
(jiio jour a[)i)ren(Ir(' une pricVc. Yolic piod, à ce ([ue jo vois, est (oui à fait rcinis ? l.'eiiipoieur s'en réjouira comme il s'élail ami^é de volic cluile, car il ? informe de vous, mon lils, jus([ue dans les moindres délails. (( Soignez leurs âmes, me disait encore il y a peu de jours noire gracieux souverain , et je me charge du corps. »
« Le Ira vail que vous avez fait demander par le gouverneur cl parle conseiller aulique A ogel , Sa JMajeslé y pense, n'en douiez pas ; cependant vous auriez mieux lail de vous adresser à moi pour l'obtenir, moi qui suis comblé chaque jour de ses nouvelles boules 1... Aussi faut-il voir comme je suis accueilli parlout à Briinn ! chez le gouverneur, chez monseigneur l'évèque, toutes les portes me sont ouvertes -, et au couvent des auguslins,
donc! C'est à qui me donnera des marques d'atlen-
lion et de respect, sans parler des dîners où l'on necomple pas les plais, lant ils sont nombreux, et tout cela pour me rendre hommage; quant aux vins, ils sonl exquis... »
Et il suiïisait en effet de lever les yeux sur lui pour se convaincre qu'il avait fait honneur au repas splendidc que les pauvres moines lui servaient pour éviter qu'il ne nuisît à leur maison par d'hostiles rai)îJorls.
Don Stephano , oubliant que celui qu'il entretenait ainsi de ses jouissances gastronomiques portait sur sa maigre figure les traces que la faim et la misère y laissaient chaque jour, se complaisait dans son récit, qu'il termina en disant : « Tout ce qu'il y a de meilleur enfin m'est réservé , parce qu'on sait que j'ai bon crédit auprès de Sa IMajcsté impériale , et c'est une chose (pie vous ne devriez pas oublier chaque fois que vous faites
une demande : votre travail par exemple mais sulTit.
Passons maintenant à la lecture de quelques-unes de ces oraisons, sur lesquelles je vous ferai des instructions qui
■2.'i8 Ml. Molli i;s
vous scioiil l'orl iililes pour complflor votre édiicalion
roliiïicnso. »
Dir.ii-jo ici ce (iirélaienl ces inslruclions ? parlerai-jc des rai.soiineiiKMis absurdes , des assertions hasardées, des soUiscs sans nombre el des preuves d'ignorance que don Slephano débilail avec une inconcevable assurance à des bomincs cpie leur Irisle sort forçait à récouler el qui rcsi)eclaicnl lro|> celle reb^ion, dont on abusait si étrangement, pour faire sentir à cbacpic instant ù ce ministre de TEvangile qu'il était indigne et incapable de leur en enseigner les pUis simples précei)les ? le dirai-je ? Non... car ce sont là d'amers souvenirs qu'il faut à peine ellleurer dans la crainte de se laisser cnlraincr, même après tant d'années, à tous les ressciilimens d'une juste indignalion. Mais je puis assurer que de tous les maux éprouvés à .Spielbcrg, celui-là sans doule fut le plus grand pour moi, d'être conliaint à entendre la parole de Dieu par une bouche aussi impure et de voir profaner ainsile plus sacré de tous les ministères.
D'i \ PniSD.NMF.r. D'I'.TVT. ' 239
La présence de don Slcphano Paolowiîz , loujours précédée ou suivie de (iuel(|ue vexnlion nouvelle, nous élail devenue odieuse , on le crora sans peine, el pourlnnt ce n'élait rien en comparaison du supplice (pi'en éprouvait rinforluné IMorelli , cpii , se croyant alors plus que jamais entouré d'embûches el d'espionnage , me disait
au mur : « Le prêtre persiste à me voir, il insiste ii
me tourmente Il viendra, m'a-t-il fait annoncer par
le commandant, il viendra s'il le faut dans ma prison.
J'ai refusé, car c'est une machinalion , un complot
Non, je ne le verrai plus. »
Son exaspération devint telle contre l'homme noir et son compagnon de prison qu'il en serait ccriaincment résulté quelque catastrophe si on ne l'eCit enlin séparé de celui dont la vue enqooisonnailchaque minute de son existence. K lo son liberato (je suis délivré), je suis délivré ! s'empressa-t-il de battre au mur au même instant où le
juge S... franchissait le seuil du guichet Il est parti,
parti pour loujours !... Je n'aurai plus là constamment devant moi celle figure hypocrite, je ne serai plus observé par ces yeux qui voulaient lire jusque dans les derniers replis de mon cœur... je pourrai, sans crainte de m'attirer un reproche, marcher, m'agiter, dormir ou me reposer Ah I je respire! je suis maître de mon cachot,
de mon temps, de mes idées... car je ne les avais plus,
■liO MKMOIHF.S
OU pliilùt Je n'tMi avilis quiiiic seule ({ui nbsorhait toutes les autres.. . Mon Dieu ! (jucl bonluMir est le niieii, je suis libre ! et pour célébrer ma délivrance, je vais malgré ma faiblesse me hisser jusqu'à la lucarne , où je n'ai jamais ose venir chercher un soulagement à mes peines en causant avec vous ; mais désormais j'ai trop besoin d'entendre une voi.v amie pour ne pas braver quelquefois la consigne des sentinelles du bastion. »
Chaque jour en effet le brave colonel , qui se sentait renaître, passait une partie de la journée aux barreaux de son étroite fenôlre , les yeux fixés sur la route d'Aus-
lerlitz Alors il m'appelait, cl revenant sur cette
grande victoire, il me disait parfois : « Il y a vingt-deux ans que je suis passé sur ce chemin , que j'ai bivouaqué dans ces plaines, où le grand homme nous a passés en revue, où nous avons écrasé les Autrichiens... .l'éprouve un inexprimable bonheur ix contempler ce Ihéùtre de notre ancienne gloire et à revivre dans ces temps, qui furent les plus beaux de ma vie !... C'est ici, c'est à cette lucarne, d'où l'œil embrasse un si vaste horizon, que je veux respirer, que je veux vivre tant que mes jambes affaiblies pourront m'y soutenir... La pensée et le regard n'y sont point enchaînés et le cœur peut s'y épancher. » Jouissant ainsi du bonheur d'être seul et du charme d'une ravissante vue , Bloretti, presque toujours à son poste, observait tout et me donnait le signal dés qu'il découvrait quelque chose de nouveau. Je l'entendis un jour frapper vivement au muret me dire : c Je viens d'apercevoir le commandant de Spiclberg et quelques autres employés qui prennent des mesures à la hauteur du parapet 5 je crains qu'il ne se trame quelque chose contre nous... ?»îels-toi à la lucarne et regarde. »
Je vis en etTet plusieurs personnes occupées à examiner le mur d appui du bastion . et je frémis comme Morell
l)'l.\ PI!ISO\MF.R D'kTAT. S-îl
i"» la pensée que nous allions probablement (^Irc vlclinies
de quelciiie précaulion nouvelle « Pcul-ôlrc , nous
(lisions-nous, va Ion auf^incnler le nombre des guériles el des sentinelles ou bien réparer les murailles. »
L'arrivée de plusieurs maçons nous confirma dans celle dernière su[)posilion. IMais (pielles fiirenl noire surprise cl noire anxiété lorsque nous vîmes successivement apporler des briques, du sable et des échafaudages en telle quantité que force nous fui d'en conjecturer qu'il ne s'agissait pas de réparations , mais bien d'un véritable exhaussement !
La journée entière se passa cependant sans que nous pussions nous persuader encore de toute retendue du mal , el ce fut le lendemain seulement que nous nous rendîmes à l'évidence en voyant les ouvriers monter d'un pied , puis de deux , puis de trois et toujours davantage, le mur du parapet, auparavant si peu élevé.
Ce rideau de pierre qu'un mauvais génie semblait avoir élevé entre nous el celte belle nature comme un funeste avcrlissemcnt de renoncer à jamais à toutes les
joies de ce monde augmenta le deuil de nos âmes
rabattement s'en accrut encore, cl la sanlé de plusieurs des prisonniers en reçut un échec irréparable. Et comment en aurait-il été autrement?... Ne perdions-nous pas notre dernière consolation dans la vue si variée qu'on venait de nous ravir et pouvions-nous encore venir respirer l'air à nos étroites fenêtres sans que nos cœurs, déjà si brisés par la souffrance , ne ressentissent une amertume mortelle à l'aspect de cette haute el triste muraille qui nous rappelait sans cesse que l'horizon de notre vie, que tout noire univers se limitait désormais aux voûtes de notre cachot I... Nous nous abstenions donc de grimper jusqu'à l'embrasure plutôt que de nous exposer à cette sensation cruelle.
IH AII.MOlllI'.S
(](Mir;iloni('i'i en souiVril plus qyu) loiil aulro ; (|iianl à moi, je m'elïbrçai de Irouver une diversion dans Icinde des paroles alleinaïules (pie j'avais écriîes sur les murs ; mes journcMM enlièri'S élaieiU lonsaciees à me les ineulquer dans la mémoire. IMes yeux en soulTraienl, il est vrai , mais entre deux maux il laiil choisir le plus suppoilable , el je pieférais encore fatiguer juscpià la douleur ce précieux organe plutôt que de me laisser aller au découragement et de languir dans Pennui.
L'exhaussement du nmr était à peine terminé que le commandant de Spielberg vint nous annoncer, dan« une de SCS quotidiennes visites , que l'empereur avait répondu à Son Excellence le gouverneur au sujet du travail , et que notre demande était accordée. « Que Dieu en soit loué! m'écriai-je, nous allons donc faire usage de nos bras , remuer nos jambes et regagner de la santé... IMaisquelleest l'occupation qu'on nous accorde i' est-ce de manier In pclie ou la pioche, de casser des pierres ou de faire le jardinier ?... ou bien cliacun de nous aurat-il la permission d'apprendre un métier?... Parlez, pailez , de grâce ! »
Le commandant, surpris , embarrassé môme, hésitait à s'expliquer; enfin il s'y décida, et nous apprîmes que le travail octroyé comme une faveur était... je dus l'entendre répéter dix fois pour y croire... était de faire de
la charpie ! « De la charpie ! Et quel avantage ,
mon Dieu, veut-on que nous retirions d'une semblable occupation, qui nous forcera de rester assis, tandis que c'est de l'exercice et de l'air que nous avions imploré de l'humanité de l'empereur ? C'est un malentendu sans doute, contre lequel le gouverneur lui-même aura réclamé... — Je l'ignore , me répondit le commandant , mais vous pourrez le savoir incessamment, car Son Excellence compte venir à Spielberg dans peu de jours ; je
D"l N l'KlSO.NMKr. Dl.TAT. ^i.i
ne i)iiis vi\ allcndanl que faire exéculcr les ordres que j'ai reçus, et demaiti vous recevrez voire lûclie. •»
Morelli , que le eouiniaudanl avait inslruil comme nous du résultat de noire demande, m'appela au mur et me dit : <( N'esl-ce pas toujours là le môme système? »
l.e lendemain , le pauvre Krall, tout confus de Tordre qu'il avait à remplir, entra dans notre prison i)orlant d'une main une balance et de ranlrc un paquet de vietix linge. « Signori, nous dit-il en rougissant, je vous apporte voire travail 1S\. le commandant vous a prévenus sans doute que vous aurez une certaine quantité de charpie ix faire chaque jour, et je viens vous peser à chacun voire part. — IMais à ce compte, m"écriai-je, la faveur qu'on prétend nous accorder n'est tout simplement qu'une peine de plus cju'on nous impose! — Hélas ! mes cliers messieurs, ce n'est pas moi que cela regarde, me répondit avec bonté l'excellent homme, et j'aurais bien voulu qu'on vous donnût une autre occupation. Patience, cela n'est peul-èlre que momentané. — Si du moins, repris-je, ce linge était propre; mais tous les morceaux en sont dégoùians : voyez plutôt, Krall. »
Et je lui faisais voir la malpropreté des mauvais chiffons qu'il avait apportés. « Il est impossible de s'astreindre à toucher de scinblables choses Riais où donc
a-t-on pu les recueillir? — Au grand hôpital, sigiior. »
Aces paroles, mon cœ;!r se souleva... « Je ne ferai pas de charpie, Krall, vous pouvez l'annoncer au conunandant^ puisque c'est une faveur que le souverain nous accorde, j'ai le droit de la refuser. — Caro signor, cela vous fera tort : il vaut tnieux faire preuve de bonne volonté et réclamer ensuite auprès de Son Excellence le gouverneur. — Ce parti est en effet plus sage, mon bon Krall, et je le suivrai pour l'amour de vous. Je veux cependant m'enquérir avant ioul auprès du conmiandant
•2ii MK.MOIKKS
si (M' liavail osl obligatoire. — Je le crois, ^) me dit Krall en nous qiiillant.
Le soir inôino j'appris qu'il avait dit vrai et que celte grAcc, si béiiigneinenl accordée, s'était ainsi convertie en véritable pe/jswm, ou mieux encore en véritable tourment, car nous ne lardAmes pas, sans parler du profond dégoût (pie nous faisaient éiirouver l'origine et la malpropreté des chilTons à effîler, nous ne lardûmes pas, dlsjc, cl nous apercevoir qu'il y avait des ordres précis de nous contraindre à l'aire ce travail , qui semblait ne nous avoir été concédé que par une amère dérision !
Le gouverneur, que j'attendais avec une vive impatience, ayant retardé sa visite, plusieurs semaines s'écoulèrent avant (jue je i)US8e avoir l'occasion de m'entretenir avec lui. Il vint enfin, et dés que je fus en sa i>résence, je lui parlai ainsi : « J'ai une demande fort importante à faire à A'otre Excellence, mais je la supplierai avant de me permettre de lui adresser quelques mots sur le travail que Ton vient de nous imposer. Ce n'était pas là, il s'en faut bien, le résultat que nous attendions de la pétition adressée à Sa IMajeslé pour en obtenir une occupation salutaire dont pussent profiter nos corps, qui s'alTaiblissent chaque jour sous un régime aussi sévère, et notre esprit, qui se consume sous l'inlluence d'une fatale inactivité-, nous désirions donc, pour sauver notre vie, un travail soit en plein air, soit dans quelques vastes ateliers. INIais au lieu de ce soulagement, que nous a-t-on octroyé? Un travail qui n'en est pas un, une occupalion malsaine qui nous force à rester immobiles, à respirer les miasmes et le duvet de linges fétides sans que cela
puisse nous arrachera nos tristes pensées! Je me
suis soumis, monsieur le comte, à celle nouvelle souffrance, j'ai fait exactement chaque jour la quantité de charpie devenue désormais pour nous obligaloire, me ré-
1)1 .\ l'iîisoNMMK u'i'.r.vr. 245
servant do nrinfoimor an[)i('s de Votre Excellence si nous étions n'cIlcMnont destinés à voir ce qno nous avion;* recherché coninie une aniélioralion à noire sort devenir pour nous un continuel sujet de déplaisir cl de dégoût. Le décret de Tenipereur est-il irrévocable sur ce point ? »
Le gouverneur, qui m'avait écoulé avec indulgence, me fit un signe de tôle et répondit : « Vous avez bien fait de vous soumettre à la lAclie que l'on vous a prescrite : Sa IMajesté vous tiendra compte de cette docilité et vous accordera , je l'espère, une occupation plus analogue à vos goûts. J'avais [)résenté votre requête aussi favorablement que possible, mais don Paolowitz s'est mêlé de tout cela, et son avis l'aura probablement emporté. Du reste, je ferai de nouvelles observations qui pourront éclairer l'empereur et le porter à vous donner encore une preuve de sa clémence. Vous aviez, disiez-vous, une autre demande h me faire ? — Celte demande, monsieur le comfo, ne peut se faire en deux mots, et j'aurais besoin de voire
indulgence — Je vous écoute, monsieur. — Votre
Excellence sait sans doute qu'après être restés des mois entiers sans aucun livre , nous avons reçu dernièrement du chapelain de Sa JMajeslé deux petits volumes de prières ? »
J^e gouverneur me fit un signe alTirmalir. « Ces prières, écrites en italien , ne sauraient offrir une lecture de longue durée ni bien variée, cl vous savez , monsieur le comte, qu'on ne peut bien prier que dans sa langue maternelle. Aurais-je donc trop présumé de la bonté de Votre Excellence en lui demandant de supplier l'empereur, en mon nom , de m'accorder quelques bons livres de religion écrits en français, tels que la Bible, \ Histoire des Fariatiom, par Bossuet, les OEuvrcs de Bourdaloue ou bien encore celles de Féndon? Ce serait pour moi un inappréciable bienfait dont je conserverais une éternelle
2it) Mi:.MuiKi:s
gr;ili!iid(\ — Je Icrai ce (|uc vous dôsiroz , nie répondit le gouverneur, el je le ferai nioi-niC^nie, car Je pars [wur A ienne dans (piekpies Jours : c'esl à Sa IMajeslé en personne que Je souniellrai voire requùle, qui me parait de nature ù ne pas Cire i>rise en mauvaise pari. Puissé-Je seulement ùlre plus heureux que par le passé ! — Quel queso !t le résultat de la démarche que Votre Excellence veut bien faira pour moi , Je ne lui en vouerai pas moins la plus profonde reconnaissance. »
Le gouverneur prit alors en note les ouvrages que je lui avais menlionnés, el m'ayanl congédié de la main, je retournai prés de mon cher Trédéric.
Je fis des vœux bien ardens pour que ma supplique fût adn)ise, parce que j'avais pour désirer ces livres un intérêt plus puissant encore que le besoin, bien impérieux sans doute, de remplir mes longues heures par quelque lecîure dont une page, une seule pensée put donner lieu à des Journées de méditations : cet intérêt, dont la gravité croissait chaque jour à mes yeux, était de dissiper les doutes qui recommençaient à prendre racine dans mon esprit sur la vérité de quelques dogmes de l'Église catholique, et de combattre le penchant, toujours plus prononcé en moi, de me ranger sous la bannière du prolestantisme.
De plus en plus scandalisé des abus el des licences intolérables que don Stephano se permellail dans l'exercice de ses fondions el notamment dans le sacrement de la pénitence, révolté de son insensibilité ainsi que de son intolérance, j'étais arrivé malgré moi à comparer la bassesse el la fausseté de ce prêtre calholique, son ignorance cl sa vanité avec la modeste franchise, la profonde science el la charité des pasteurs protestansque j'avais connus et fréquentés à Genève. Généralisant bientôt celle différence, je fus naturellement amené à en rechercher les causes, et
I) i N im;i>on.mi;i; d i.i ai. 217
je crus les (loiivcr non plus dans le caracléic nièiiic ou dans la posilioii divoise des iii(li>idiis, mais bien dans les principes el dans les inslilulioiis des religions dont ils élaienl les miiiislres.
Le ealliolicisnie, en refusant la liberté d'examen, en exigeant des lidèles une soumission enlièrc aux prescriptions d'une autorité dont Torigine me semblait trop humaine pour y rcco:i:iaîlre désormais rinCaillibilité, me paraissait, avec toutes ses miiuilicuscs pratique?, aussi contraire à la véritable piété que tendant à inculquer dans les âmes riiy[)ocrisie, la peliles?c el la servilité; tandis {jue le proleslanlisme, en ^'adressant i» la raison et nattendant que d'elle rinterprétalion des livres saints et la soumission aux préceptes (pi'ils enseignent, me semblait mieux comprendre la nature de Tliomme ainsi ([ue ses rapi-'orls et ses devoirs envers son Dieu, et mieux comprendre aussi que la foi, pour être elTicace et inébranlable, doit s"ai)puyer sur la franchise, lindépendance et le libre exercice de la pensée. Mais celte opinion n'était basée que sur des souvenirs, des doutes el des hypothèses, et c'est là surtout ce qui me faisait désirer de toucher au moment où je pourrais puiser la lumière et la vérité aux sources mômes de la révélation et m'éclaircr au llambcau de quelque grand interprétalcur tel que Bossuet ou Fénelon.
Ce mornenl, je le crus arrivé lorsqu'un jour le commandant de Spielberg vint me prendre pour me conduire dans cette même chancellerie où j'avais parlé au gouverneur trois semaines auparavant. « J'ai vu Sa Majesté, s'empressa de me dire le comte Milrosky, et je lui ai préscnlé voire requête dans les termes les plus propres à la faire accueillir 5 elle a daigné m'écouler avec le plus grande bonté et m'a répondu avec la plus gracieuse bénignité que la supplique lui paraissait juste,
•2i8 MI.MOIUKS
mais ((lie c clail mio rlioso qui inùiilait oxaiiien cl rôllcxioii ; puis elle ajouta (prdlc me ferait coiuiaitrc sa décision avaul luon retour daus mot» gouveniemeul.
« Quelques jours après, l'empereur fui le premier à me dire dans une nouvelle audience:
« Jai pensé à la demande du piisonnicr Andryanc et aux ouvrages qu'il m'a fait demander : c'est fort délicat... IJossucl et Fénelon surtout sont prescpie interdits dans mes Elats, et (piant à la l>ible, cesl utjc lecture dangereuse où les lûtes exallées ne cherchent que des matières
de controverse et d'hérésie J'ai consulté là-dessus le
curé de la cour, et je l'ai chargé de choisir un bon livre français qu'il vous rcmeltra et que vous porterez de ma part au prisonnier Andryane. « J'ai remercié Sa ÎMajeslé et je me suis rendu auprès du curé , qui m'a donné pour vous trois ijclils volumes que voici : ce sont des prières quotidiennes pour tous les jours de l'année , par le père Chapuis, de la compagnie de Jésus. »
]^n prononçant ces mots, le gouverneur me présenta gravement Touvrage dont je venais d'entendre le litre pour la première fois. J'ouvris un volume, el voyant qu'il ne renfermait que de courtes méditations et de simples oraisons, je le déposai aussitôt sur la table en disant au gouverneur : « Je rends grâce à Votre Excellence de tout rinléièl qu'elle a bien voulu me montrer en celle circonstance , mais je me serais bien gardé de lui causer autant de peine si j'avais pu penser que des auteurs religieux tels que Fénelon el Bossuet étaient à l'index en Autriche et pouvaient faire ond)rage à Sa Majesté. — J'aurais voulu mieux réussir, reprit le gouverneur; j'y ai employé, je vous l'assure, tous mes soins -, mais les intentions de l'empereur sont toujours paternelles, el il faut croire qu'il aura jugé dans sa sagesse que le père Chapuis convenait mieux aux beeoins de votre àme. »
Un léger salut de tôle du coinlo ÎMiIrosky m oyaiil indiqué que je devais me rcliriM-, je lui exprimai de nouveau ma sincère gralilude cl je sortis sans songer û prendre ces volumes, fruils d'une si haute négociation
(( Tous oubliez vos livres, » me dit en souriant le gouverneur.
Puis appelant le commandant de Spielberg, resté respectueusement à la porte de la cliancdlcrle, il ajouta : « On ne donnera qu'un volume <^ la fois au prisonnier Andryane, c'est Tordre de Sa IMajesIé. »
J'emportai donc le tome premier des médilations du pérc Cliapuis et je dis à Confalonieri en lui préoenIjuU le livre : « Voici la nourriture spirituelle que l'empereur m'envoie pour remplacer les ouvrages d'élite que je l'avais supplié de m'accorder et que j'avais, hélas ! malgré tant de déceptions, espérés, attendus même comme une étoile de salut dont on ne pouvait me refuser la douce et salutaire lumière. »
'i.'iO MJMOIKHS
I/clude piirofiienl iiia( liiualc des paroles allemandes édiles sur le mur no suiïisanl i)Uis à occuper cxclusivcinenl ma pensée el à combler le vide do mes heures, je résolus, pour ne pas succombor aux doutes religieux et aux Irislesses qui asslégcaicnl mon àine, de me créer (luchpie ()ccui)alio!i nouvelle où mon imaginalion , toujours en travail, toujours exallée, me ferait triompher dos langueurs du cœurel des poignanles incertitudes de Tespril par le goût (pie je prendrais à mon œuvre et par l'espoir que cett(; œuvre, composée de mémoire et beaucoup moins voiumiiicuse (jue celle dont je pleurais chaque jour la p'.rte, poiurail èlre sauvée en écrivant très-fin et la laisnnl jiaiscr d'épo(p!e en épo(jue à notre vieux Sch lier par les mains du gaic'ion aux soins duquel il nous avait recommandés.
Le choix dim sujet m'occupa longtemps et plus encore le genre d'ouvrage auquel je voulais me consacrer. Le drame hls!oii(|i!e, que j'aurais préféré à tout au!rc par suite de quelques ijremiers essais, me semblait exiger trop de variété dans le plan et trop de spontanéité dans Texécution pour qu'il fût possible de le composer et de le retenir en même temps par la simple «néinoire. Des poésies fugitives élaienl plus faciles el plus adaptées sans doute à la situation, mais chacune irelles n'eût demandé peut-être qu'un travail de quelques jours, tandis que j'a-
d'un PRlSONMF.r, n'i.TVT. 251
vais besoin, pour iisoi' do toiilcs les Coicos de nion iiilclli^ciK'C ol surloiil de ma vxtloiilé, (riin ar^Miiiiciil (iiii pût pendanl des mois rue rendre nuitlre de rerinui cl peupler ma solitude de personnages dont rcxislence imaginaire y jellerail, en les créanl , du charme et de la vie.
(Je ne fut pas une lâche lacilecpie celle de trouver dans rhistou'e moderne un sujet poétique que je pusse Irailer avec connaissance de cause et sans ciaintc d'i^trc arrfîté dès le principe par le manque de données exactes sur répo(iue môme que j'aurais voulu peindre. La diflîculté était grande, et j'allais pcut-èlre renoncer ù mon projet lorsque le souvenir du beau tableau dllorace Verncl le Massacre des Mameluks vint mettre un terme à mes inccriiludeset fixer mes idées sur ce sanglant épisode du règne de IMchemcd-Ali.
L'événement en lui mCme ne semblait pas d'abord, il est vrai , donner lieu à de longs développcmcus , mais il parlait fortement à l'esprit, et ces souvenirs de l'ancienne Egypte, ce ciel d'Orient, Bonaparte et sa brillante expédition étaient lu pour entourer d'une auréole de profondes et lumineuses pensées le groupe de personnages autour desquels cl par lesquels se développerait l'action et se déciderait la catastrophe de cet horrible drame.
L'imagination pouvait d'ailleurs, sans crainte de blesser les vérités historiques, s'abandonner à son inspiration et s'ouvrir une vaste et profonde carrière où viendraient se mouvoir, à côté des farouches figures de Mehemed et des indomptables cliefs des mameluks, de fraîches et jeunes créations, qui devaient jeter sur ce sombre tableau les doux et tendres reflets de leurs amours et de leurs malheurs.
J'avais trop présens à la mémoire les plus importans et les plus récens voyages faits en Egypte, en Arabie et en Syrie, ainsi que tout ce que l'on avait écrit sur la campa-
■•>.'>•> M K MOI Kl. s
jiiio (le l}<)ii;ii)ailc, pour que les teintes locales pussent f'ire un obsljicle. llien ne pouvait donc rn'arrôler, et c'est avec une ardeur dont je ne me croyais plus susceptible (pie je me mis à idc'aliser, combiner les parties et l'cni'cmble, el à comi)oser les premii-res strophes dun poëme (|iii m'occupa bienlol si exclusivement que ni le bruit des verrous ni le cliquetis des chaînes ne pouvaient en dclournerun instant ma pensée.
Chaque soir je rijcilais à Confalonieri le travail de la journ(''e, et mon cœur, que les doutes religieux ne lourmen (aient plus, mon cœur, qui nï'prouvail qu'un sentiment, celui de la reconnaissance envers Dieu, exultait de consolation el d'espérances quand mon ami , après m'avoir attentivement écoulé, me disait avec celte indulgence que sa bonté pour moi rendait inépuisable : « C'est bien...
c'est inspiré » Alors mes yeux se remplissaient de
larmes, mon âme s'exallail, el j'avais peine à attendre au lendemain pour donner forme et vie aux idées, aux images, aux scènes fortes et passionnées qui jaillissaient de ma pensée!... Trop courts momens, hélas! de répit et de soulagement, que je ne puis rappeler ici sans bénir celui qui, respeclant les illusions de son jeune compagnon d'infortune, fécondait par ses sages observations et ses conseils judicieux les germes souvent imparfaits de sa bouillante imagination.
Ayant cessé d'entendre parler depuis deux ou trois mois de don Slephano el du directeur de la police, nous retrouvâmes un peu de confiance et de tranquillilé. ((Peutêtre, nous disions-nous, celle première perquisition serat-elle la seule? Reprenons donc notre chère correspondance et, comme par le passé, efforçons-nous de rafraîchir noire esprit el de ranimer noire âme par la communication de nos mutuelles pensées Caliban est toujours
prêt, il est fidèle... profilons de son dévouement. »
d'un l'KlSONMKIt D'i.TAT. 25.'?
Quelques billets, quelques lelUes comme Pellico savait en écrire, nous parvlnrenl encore en eiïel el firent une douce diversion aux inquiéludos el aux chagrins que causait i\ Frédéric riiiexplicable privation de toute nouvelle d'Italie, que notre vieux Sdiiller n'aurait pas manqué de nous faire parvenir si elles lui étaient arrivées 5 car ii nous avait tenu parole, le digne homme, et nous faisait donner par son camarade des preuves qu'il était resté dévoué à notre malheur; mais sa santé s'affuiblissant, il était facile de voir au traîncment de ses pieds, à sa maigreur vraiment effrayante, à sa longue taille, qui se courbait, que l'affront qu'il avait reçu achevait d'user ses dernières forces vitales. Sa tenue était toujours militairement exemplaire, mais il n'avait plus cet air martial et dégagé que les années n'avaient pu lui faire perdre. Je fus surtout frappé de l'altération de ses traits un jour où , me promenant sur la plate-forme, je l'aperçus se chauffant aux rayons du soleil dans l'angle du bastion inférieur, et je pensai avec douleurquelamort nous enlèverait bientôt ce bienfaiteur que la Providence nous avait envoyé dans notre détresse!... celui qui tant de fois m'avait nourri de son pain!... Hélas! peu de jours après il n'était plus!...
Ne croyant pas cependant sa fin aussi prochaine, je voulus copier les strophes déjà faites du poëme des Mameluks , que j'espérais lui faire remettre incessamment, autant pour soulager ma mémoire que pour donner à notre vieil ami une preuve de confiance qui devait lui être chère, me réservant de lui faire connaître Tullérieurc destination du dépôt que je remettais entre ses mains. J'attendais donc impatiemment le jour de garde de Fritz ; mais il était dit qu'aucun projet ne devait réussir, qu'aucune consolation autre que celles qu'ils trouvaient dans leur mutuelle affection ne devait être accordée aux prisonniers du Spielberg !....
■2.)i MI.IVIOIRF.S
Huit joins tic s'claicii! |»;is ('coiih s ([iic j(> lus oblij^o <r;mr;iiilir Mioi-iiiriiie iiioii [iiamiscril pour le soiislraiii; à la i)i'r(iiiisili()ii du diicclciir cJ(! la police, (lui, pour lu seconde Ibis, \iiil nous souiiiellre à Ions leseiniuis, ;'» toutes les vexations (Tune visile domiciliaire aussi rigoureuse (jue la première.
QueUîue loniïue (pic puisse être la carrière que Dieu me destine encore sur celle lerie, je n'oublierai jamais l'impression douloureuse qui me navrait le cœur en détruisant sous mes dents ces dernières feuilles dont je lan(,ais un à un par la lucarne les imperceptibles débris... (]ei>ontlà, (ju'on le croie lien, des épreuves dont un prisonnier seul peut sonder toute retendue! des épreuves (jui brisent les plus tiers coulages tl les caractères les plus inébranlables.
IMon découragement, parvenu ù son comble, résistait niènic à tous les elTorls de Confalonieri. C'est en vain que son ingénieuse tendresse chercliail tous les argumens imaginables pour me faire reprendre cet ouvrage qui la veille encore me faisait oublier que j'étais captif Hélas I la verve était éteinte, la volonté paralysée, et j'aurais cru dans ce moment fermer les yeux aux avertissemcns de la Providence si j'avais persisté à défendre cette pensée, qu'elle semblait condamner elle-même à
l'inaction et au néant Morne cl la mort au cœur, je
m'écriais en eniianl avec dépit cl souvent avec rage ces morceaux de linge amoncelés : « Faisons de la cliLirpie, faisons-en tout le jour , jusqu'au moment où je serai réduit h cet état didiolisme qui est le seul , je le vois , qu'il faut souhaiter désormais pour échapper aux tortures morales, aux agonies de lesprit et du cœur qu'on nous préjîare dans cet enfer anticipé I »
Oue jetais loin , dans ces cruels momens , de la résignalion d(> nolie Pellico et de C'aslillia , qui me disaient
D'U.N l'Klbl)AiMJ;K U J.lVl. i.").")
dans liuigéliquc abnégalion de leur âiiio : « Collt; cliarijie qu'on nous condamne à faire doit servir à do inallicurcux blessés, i\ des malades : que celle pensée nous engage donc h y donner lous nos soins, afin de mérilerquc celle peine nouvelle devienne aux yeux de Dieu une œuvre d'amour cl de charilé. »
Ce louchanl el persuasif langage adoucissait souvent le fiel de mon cœur el me faisaif désirer diniiler la [lieusc soumission, la douce el inaltérable paliencede ces fidèles serviteurs de Jésus-Cluisl, qui lous deux auraient pu s'appliquer la parole du grand a[)ô!re : « C'est pourquoi nous ne perdons pas courage au milieu des af/lictions, et bien que l'homme extérieur se détruise en nous , néanmoins Vhomme intérieur se renouvelle de jour en jour, parce que toute notre ambition est de souffrir pour Dieu et de lui être agréables. » Ah ! qu'elle est belle , qu'elle est divine celle religion qui fait naître l'espérance el ]a joie au milieu des plus grandes douleurs, (andis que lu philosophie la plus sloïque ne saurait y trouver qu'une slérile salisfaclion d'amour-propre qui non-seulement ne paie pas les sacrifices , mais ne renouvelle même pas les forces pour en supporter de nouveaux.
L'arrivée de don Slephano me lira de la torpeur inlcllecluelle où je languissais. N'ayanl plus aucune perle à craindre, aucune lecture, aucun travail à interrompre, j'accueillis l'annonce de sa venue avec une sorte de plaisir el j'allendis avec impalience le momenl où il me ferait appeler , bien déterminé à lui faire enlendrc le langage énergique du malheur el de la vérité. « Bravo! me ciia-l- il avant que les gardiens eussent fermé la porte de la chancellerie, où il nous recevait désormais , vous vous adressez au gouverneur pour avoir des livres de
religion ; C'est comme si un militaire sollicitait d'un
évèque des ouvrages de son métier Ah ! ah! et vous
256 Mi;nic)iKi:s
avi'z cru que Sa IMajoslé se laisserait prendre à celle ruse?
A incrveille, signur Francesc vous vous ("^los fail une
bonne noie auprès d'elle! — IMais (lucl mal ai-je donc fail en demandant des ouvrages pieux écrils dans ma
langue? — Quel mal! quel mal, rcpril aigromcnl
don Slephano, et com|)lez-vous pour rien d'avoir él6 choisir Fénelon et la lîihie ! Fénelon , cet esprit indépendant, presque schismatique , dont les ouvrages sont dangereux, comme la fort bien dit le curé aulicpie cl Sa IMajéslé elle-inéme. — IMais lîossuct, mais Ikmrdalouc? répondis-jc... — lis ne pourraient vous èlrc utiles à rien dans voire position; d'ailleurs c'est moi que vous auriez dii consullcr, c'i>l moi (pic vous deviez charger de voire requête : peul-élrc alors aurait-elle élé agréée. Quoi qu'il en soil , Tempercur, dont la clémence est inéi)nisab!e, vous a luit rcme!lre parle comte INli- Irosky un livre de prières qu'on dit èlie un chef-d'œuvre el que je regrette de ne pouvoir lire dans l'original. Vous aurez, j'espère, clé louché jusqu'à lame d'une semblable faveur.? Sa Majesté vous veut du bien, jeune
homme! »
Je regardais don Slephano en répétant avec l'accent
de la surprise et de riiicrédulilé : « Du bien! mais
notre condition dovieiil chaque jour [jIus misérable! mais il n'est pas d'heure où je ne regrette que l'empereur nVail fail grûce!... Nous avions une ressource, une seule,
conlre les mortels ennuis du cachot celle de pouvoir
jeter les yeux sur le bel horizon qui nous entoure. Eh ! qu"esl-il arrivé pendant voire absence? Un mur s'élève... un mur qui nous ravit celle vue admirable, cet unique bien-èlre dont nous jouissions comme le vieillard faible el mourant jouit des doux rayons du soleil ;iui le réchauffent el le raniment Qu'avions-nous fait cependant
pour qu'on nous condatnnàt à ime telle sépulture? — Sa
ULiN l'UlsONMKi; J) I TAT. "i.')/
IMiijcsIi- nad'aulrc di'sir (|iie celui de Nolre s;diil; elle veut que vous no voyiez (luo le ciel, que vous ne pensiez qu'au ciel. »
Jï-lais prèl à demander ;\ don Siepliano s'il parlait sérieusement ; mais son visage e\[)rimait une telle assurance et une si grande componction en prononçant ces paroles que je reslai convaincu qu'il disait la vérité, « Ne vous seinl)le-l-il pas , répondis-je , ([uc la douceur el la charité doivent plus facilement aller au cœur de ceux qui soufTrenl et ramener plus sûrement leurs pensées vers le ciel (pie c^'tle^tigueur absolue? El ne ris(}ue-t-on pas de les aigrir au point de les faire douter parfois de la Providence en les soiunellant à de continuelles épreuves qui changent en absinthe !e peu de miel qu'ils implorent pour adoucir leur misère? Celle occupation que nous avions sollicitée comme un soulagement n'est-el!e pas devenue pour nous une peine nouvelle ? Nous espérions qu'on nous perniellrail de travailler en plein air,et nous aurions été reconnaissans d'éîre assimilés sur ce point aux autres galériens : comment a-t-on répondu à noîre demande ? En nous imposant l'obligation de faire de la charpie, en nous forçant à rester assis pendant de longues heures pour tirer fil à fil des morceaux de linge dont la vue seule soulève le cœur. Est-ce là celte bonté que nous attendions du souverain? — Mon fils, dit alois don Stephano , en vous accordant ce travail , Sa Majesté croyait vous traiter selon vos gjùls, car elle a dit en apprenant que vous n'étiez pas satisfaits de la faveur accordée : « De quoi se plaignent-ils donc! ne sont-ils pas philanthropes ? »
Le sourire ironique du chapelain me prouva qu'il
comprenait toute la portée de ces tristes paroles
«D'ailleurs, s'empressa-l-il d'ajouter, ceux qui seront fatigués de travailler pour l'humanité auront bientôt une