‹ Memoires d'un prisonnier d'étatChapitre 14 sur 31 · MI.MOIKKS · texte numérisé non relu

MI.MOIKKS

celui (jni daiis ces monuMis Icrriljlos éloifitiail de lui les auj^oisses de ral)aiidon cl du désespoir.

l'ne cousolalioii élail pourlanl encore réservée à linforluiié caplif : quatre jours avaul sa morl , le direcleur général de la police vinl [)rés de lui pour le i)révenir que Sa ."Majesîé lui accordait la permission d'écrire à ses parons et de leur exprimer ses derniers désirs, en ajoutant que ce n'était (lu'une [)récaution. A i!!a ne répondit point d'abord ; puis, re( ueiilant ses idées et ses forces, il dicta une sorte de testament adressé à son père, à sa mère, les sui)pliant de lui [)ardoni)er le chajirin qu'il leur avait causé, recommandant chacun de ses serviteurs et demandant à genoux que ses parens traitassent don Marco comme leur fils dcf- le momeiil où il deviendrait libre.

Plus calme, plus rési;,'iié après celte lourliaiile réparation, qui semblait avoir soulagé son cœur du poids (jui ropprossail , "N'illa ne songea plus qu'à se jjréparer à mourir en bon chrétien , et lorsque don Slephano, accouru de Vienne jjour lui administrer les sacremens . lui dit en entrant dans la prison : « JMon lils , prenez courage , vous allez être transporté dans la ville de Iirimn , vous allez rentier dans le monde, d il s'écria : « Ce n'est plus de celui-là qu'il s'agit pour moi, mais d'un autre monde meilleur où je vais aller.... C'est à ce dernier passage qu'il faut me préparer, mon père !... »

Le chapelain voulut lui donner de l'espoir, mais ce fut en vain : l'agonie commençait , cl le [)auvre mourant , espérant en Dieu et pardonnant aux hommes , rendit doucement le dernier soupir dans les bras de don Marco.

Le lendemain de cette triste morl , à l'iicurc de la promenade, je marchais lentement sur notre plaie- forme, pensant à la triste destinée do cet infortuné '\'iiia , qui , sans jamais se résigner à son sort, avait passé les Ion-

DLiN l'KlSOAxMilll 1) KTAT. 269

giies années do sa caplivilé dans une conlinuellc allernative d'illusions ou d'aballcjncns, de rej^rets du monde cl de relours à Dieu , lorsqu'un bruil de voilure me lira de ma mélancolique rêverie-, je m'avançai rap.demcnl cl comme j)ar inspiration vers le parapel cl j'aper(;us dans la deuxicnie enceinte des haslions le tombereau des morts suivi cl Iraîné par des galériens dont quelquesuns portaient des pelles et des pioches, k C'est Vill i que l'on traîne au cimetière ? dis-je au gardien cpii m'accompagnait. — Oui , oui , monsieur , c'est lui. »

IMon flme alors fut saisie d'une inexprimable tristesse. I\Ion chapeau , que j'avais ôlé pour rendre un dernier hommage à la dépouille mortelle de notre malheureux compagnon, s'échappa de mes mains, qui se croisèrent involontairement , tandis que mes lèvres murmuraient des paroles pieuses et que des soupirs s'exhalaient de mon sein.

Quelques éclats de rire des forçais cl des soldats qui les escortaient me firent frissonner de dégoût et d'horreur ; les regards attachés sur la fatale charrette où gisait linfortiiné qui tant de fois avait dit dans l'amertume de ses pressenlimcns : « C'est par là que je passerai », je la vis rouler lentement jusqu'à l'angle du bastion, disparaître , puis se montrer un quart d'heure après au pied de la citadelle, dans le chemin qui conduisait au champ du repos.

Le cœur aussi serré , les yeux aussi humides que si j'eusse suivi pas à pas ces funérailles délaissées et bien plus misérables, hélas ! que celles du pauvre , je soulevais par la pensée les planches du tombereau pour y découvrir le cadavro de l'infortuné Villa, enveloppé, pour tout linceul, dans ses habits de galérien... Villa , dont la fortune était brillante, le cœur si bon, la vie si douce et si heureuse !... lui qui avait aussi dans sa patrie une

•270 Mi;.M()ii;i:s place ;ui loiiilicau de ses pères el (pii n aiiiail pour sc|)iillure qu'un Iroii creusé par des bandits, une fosse où on allait le jeter coinine un animal immonde, sans cpron en trouvAI aucune trace le lend(>main ! « Les voilà qui entrent dans le cimetière, me dit avec flegme mon impassible fiardien , les voyez-vous encore ? — Non , ma vue est trop faible. — Ils creusent déjà la fosse, ajouta-il; dans cirif] minutes ce sera fini ; regardez )>

Je n'apercevais rien , mais mon imagination était si frappée que je crus voir, que je crus entendre la première [)e!lctéed(! terre tomber sur le corps, et Timpression en fut si douloureuse qu'en me cachant le visage dans mes deux mains , je me pris à pleurer. « Buth! halhf il ne faut pas s'affliger ainsi , me dit le gardien, c'est où nous allons tous : le fclil-eug meintrr fie lieutenant généra!) qu'on a enterré hier y a passé comme votre compagnon, elils sont aujourd'hui aussi avancés l'un que l'autre. — Oui, lui répondis-je, tout est fini pour le général comme pour le prisonnier-, mais la mère ou les cnfans du premier peuvent aller prier sur sa tombe , tandis que

nous. ... ■ — C'est vrai , c'est vrai me dit vivement le

soldat, c'est un grand malheur ! el si l'on me disait que je ne serai pas enterré dans le cimetière de mon village, je pleurerais comme vous. »

Ce même jour, je fus appelé par don Stephano , que je trouvai fort peiné de la mort de Yilla, qu'il protégeait. a II allait être mis en liberté, me dit-il, l'ordre avait été donné par Sa Majesté de le transporter à Briinn , puis ensuite à Vienne. L'empereur s'en affligera , j'en suis sûr, car il n'avait pas cru que la maladie fût aussi sérieuse ; les rapports des médecins n'avaient rien d'alarmant : le

pauvre Yilla s'est laissé mourir faute de courage —

Dites plutôt faute de nourriture el faute d'air... Nous y périrons tous si l'on persiste à nous soumettre à des ri-

niy i>iiiS()>Mi:K di.tvt. 271

giHMirs (lui voni, cliatiuo jour on niipçnienlaiil.... Les forces sont usocs , la palioiico à hoiil, cl il ne nous roslo plus qu'à envier le sorl de Mlla.— Calmez-vous, calmez-vous, mon fils... Qui sali ce qui peul arriver... J'ignore quelles sont les inlenlions de SalMajcsIé, mais vohe conduite peut mériter sa clémence , et puis vous Clos étranger...

Ne désespérez donc pas Un jour il se pourrait que

vous vissiez les portes de votre prison, je ne dis pas s'ouvrir de suite, mais enfin une amélioration, ([uelquc chose.... D'ailleurs cela dépend absolument de ce que

vous serez on verra Su Majesté pense à vous,

prenez bon courage »

Après avoir continué pendant quelques minutes i\ me parler ainsi à demi-mol, don Slcphano mcdil adieu d'un ton si amical et si dilTérend de ses manières habituelles que je restai longtemps dans une inquiétude vague, tout en cherchant à m'expliquer ce changement soudain,

La tristesse et les regrets dont la perle de A'illa nous avait pénétrés vivaient encore dans notre cœur lorsque nous fûmes appelés à un nouveau chagrin : le bon Krall dut aussi quitter son poste , parce que le directeur de la police avait saisi dans ses perquisitions deux ou trois épingles entre les mains de queUpies-uns d'entre nous. L'empereur fut informé de celle importante découverte, et le surveillant, qu'on soupçonnait et accusait déjà (bien qu'il remplît scrupuleusement ses devoirs) de ne pas être assez sévère pour nous, fut renvoyé comme coupable de négligence et de laisser-aller.

Le njomentoù notre bon Krall vint nous annoncer son renvoi et celui où nous rcmbrassâmcs pour la dernière fois furent pénibles et douloureux : il s'était montrés! humain, si compatissant dans l'exercice de ses tristes fonctions, si fort au-dessus de sa position par les sentimens cl par l'esprit, que nous avions pour lui une véri-

•272 .Ml.MDlllI.S

laMc osliiiii' cl une proloiiclc roconniiissanco. JaMiaisje n'ai connu une îl.'iic plus noble, pluj belle que celle du pauvre soldai, aurpiel il n'avail niniKim"', [)our tenir dans le monde une honorable [ilace, (jue la iiaissance et léducalion. « Adieu , monsieur, me dit-il en fondant en larmes Le jour où j'ap[)rendrai voire liberté sera Tun

des plus beaux de ma vie Puisse Dieu vous raccorder

bionlôl !... N'oubliez pas voire petit chasseur. — Les inforiuiiés qui ont du cunir et de la religion n'oublient jamais leurs bienraileurs, Krall, et vous avez été le noire. Pourquoi faut-il que nous no puissions le reconnaître qu'en faisant des vœux pour vous!... — Reparlons pas de cela, monsieur : tout autre à ma place eût fait comme moi , et j'en suis [)!us que payé par votre amilié. Si Tempereur vous connaissail comme je vous connais !... mais cela viendra, et alors je suis bien sûi- qu'il aura pitié do vous. Quand Je s. rai dans nos n^onlagncs près de ma mère et de mon Ilanna, je leur conterai tout ce que vous avez soulTerl : elles pleureront en priant pour vous. »

Il partit en disant ces mots , nous laissant au cœur l'amer regret d avoir perdu en lui notre dernière consolation.

C'est ainsi que , soumis chaque jour à quelque nouvelle mesure répressive, nous restions de plus en plus désarmés coîilre de tels assauts. Successivement dépouillés de tout ce qui pouvait alléger nos mortels ennuis, sans aucun e.<poir que lempcreur voulût jamais adoucir un régime dont il ordonnait lui-même et surveillait la rigide exécution , nous étions daui la situation de ces malades incurables qui n'ont devant eux qu'un avenir de souffrances toujours plus aiguës, plus intolérables, dont la mort seule peut les délivrer.

Oui, tel était le sort qui nous semblait inévitablement réservé, cl cependant le désespoir ne pouvait entièrement

1)\.N l'KlSOiMSlKK DIT.VT. 17'S

s'cinpaicr de nos cœurs, car nous étions deux , car nous nous aimions dheurc en heure davanlage, el nous ne formions qu'une Aine pour serilir, ([u'une volonlé pour su[)porler dignement les maux qui nous accablaient. Comme deux arbres jumeaux croissant sur la montagne entrelacent et confondent plus étroitement leurs racines et leurs rameaux à cliaquc nouvel assaut des V(Mits et des orages, de môme notre union devenait plus indissoluble chaque fois qu'une nouvelle souffrance nous forçait à tremper nos lèvres dans l'inépuisable coupe des adversités. Loin que tant de lourmens eussent aigri nos caractères, nous étions devenus l'un pour l'aulre plus doux, plus indulgens encore. Confalonieri surtout, dont les constantes douleurs n'altéraient jamais la tolérante bonté, Confalonieri s'efforçait de sourire, de s'intéresser h mes récits, à mes discours, quand la tristesse voilait cl perçait son Ame usqiie ad mortem (jusqu'à la mort).

Me Yoyail-il prêt h m'abandonner à de sombres pensées el au découragement, il me parlait des beaux jours de ma jeunesse, de la France, dont je loucherais encore le sol, ou bien il amenait la conversation sur quelque trait d'histoire el me disait : « II faut sur ce sujet m'esquisser tout un drame. » Un autre jour il me i)riait de lui rendre compte d'un ouvrage anciennement lu, m"obligeant ainsi par des efforts d'esprit à sortir de l'apathie el du marasme moral où je serais tombé sans lui. « Reprends tes travaux, je t'en conjure, me disait-il souvent, et pour éviter d'en perdre le fruit, ne les confie qu'à ta mémoire. C'est une inunens^e difTicullé, je le sais, mais c'est le seul moyen de conserver tes facultés intellectuelles el de nous procurer chaque jour quelque sujet utile et intéressant pour alimenter nos conversations pendant nos longues soirées.»

Je cédai à ses tendres instances : le poëme des Marne-

•2ri .MK.MOimiS

/<//..< fui rr|)ris ; dc'jà niOriic j'en avais (''baïKlié ([uclquos slioplios |()rs{|iie le nialliciii- le plus rruel, le plus iiial- Icnflu (jui mi'ùl ciicoro frappé depuis mon entrée à Spielbeii^, viiil ni(> ravir (oui ce (|ui me faisait supporter

la vie Ce couj) alTreux, je l'avais cent fuis redouté

dans les premières années ; mais rassuré par le temps , qui s\'!ait écoulé, je ne croyais plus qu'il dût ni'atlein-

dre désormais Et quand le couunaiulaiit du Si)iel-

bcrg, entrant avec un papier à la main , vint nous dire : (( Je regrette, messieurs, de n'a\oir jamais que de tristes nouvelles à vous apprendre, mais il faut vous séparer...»

je m'écriai : « C'est une erreur, c'est impossible!

— Yoilà Tordre, ajoula-l-il en me monirant une dépêche scellée du cachet impérial , et dans cet ordre il est dit que le prisonnier Andryanc quittera immédiatement son compa;'non pourêlrc transporté dans une aulre prison... — Y serai-je au moins seul? demandai-je vivement. —

Non. — Et quel est le prisonnier ? — Vous le saurez

bientôt. — 3Iais, monsieur le commandant, on ne peut nous forcer à être deux à deux malgré nous : je désire, je veux être seul, et Son Excellence le gouverneur vous en donnerait l'aulorisalion , j'en suis certain , si vous aviez la bonté de la lui demander en mon nom. — C'est inutiic. Son Excellence n'en aurait pas le pouvoir : Tordre p;ut directement de Sa ?tîajesté; il est conçu dans des termes trop posiiifs pour que nul puisse s'exposer à en suspendre Texéculion. 31. le comte JMitrosky ne pourrail d'i'.illeurs écouler voire réclamation, car il est appelé à A'ienne comme ministre de Tintérieur. Faites donc votre sacrifice et veuillez me suivre sur-le-champ. »

A celle fatale injonction, je me précipitai dans les bras de Frédéric , où je demeurai sans prononcer un mot ,

sans verser une larme « Reviens à toi, me dit mon

ami en me pressant sur son sein, reviens à loi. au nom

D'i'N PniSONMF.R D'KTAT. 27")

du cii'1 1 (]c'll(! s(''jiiii;ilioii chkHc est poir toi (riiii

augure lavorable , elle osl une preuve ()osili\e que leinpereur ne nous niel pas sur la nième ligne cl que Ion

sort ne sera pas aussi funesle (jue le mien — Ah I

l'rédéric , Frédéric I cvWi' consolalinn, que (a généreuse aniilié cherche à nie donner dans un panil inoaient, inc fail sentir plus douloureusenienl encore (oui ce (jue jo perds en nféloignanl de loi «

Puis, voyant que le coniniandanl avait déjà passé le souii delà porte, J'ajoutai ù voix basse : «Si jamais (u recevais des nouvelles de la Thérèse, pense à celui qui vous chérit et vous bénira tous deu\ jus({u"à son dernier

jour pense ù lui pour calmer ses inquiétudes — •

Oui, tu peux y compter, répondit mon ami : n'es-lu pas

un frère pour moi ? — Je vous aîtends, monsieur,

dit alors le commandant... — Adieu ! adieu ! » m'écriaije en sanglotant.

Déjà la porte s'élail refermée ; désolé, fondant en larmes, je marchais derrière le commandant sans songer à lui demander quel était le prisonnier auquel on allait me réunir, lorsqu'il s'arrêta lui-même et me dit: « C'est avec S... (|ue vous allez être. — Avec S..,, avec S..., l'ancien compagnon de 3IoreUi ! rcpélai-je en entendant

ce nom Je n'irai pas; j'aime mieux demeurer seul

dix ans, vingt ans, s'il le faut; j'aime mieux èlre chargé de chaînes, coiimie les condanmés du carcere duris-

simo Non, non, je n'irai pas, on my traînera si l'on

veut. — Faites allcnlion, reprit le commandant, que je serai obligé de vous y faire conduire de force et d'adresser ensuite un rapport à Sa ]MajCstc. Soumettezvous : c'est le seul parti que vous ayez à prendre, et jo vous le conseille dans voire intérêt. »

Je connaissais trop bien linulililé de toute résistance pourpersistor plus longtemps dans une résolution exîrème

-"<' IMl'llMOir.F.S

(liclre pnr la doiilciir el rindignalion. .lo mo rrniis donc en marché, ol quelques secondes après j'enliai, la répn-nance et le désespoir au cceur, dans le cachol du Ji'geS

FIN DE LA TROISIKMIÎ PARTrE.

d'un prisoinnikr d'ktat. 277

OUATIUtMG P/UniE.

Qudqne habitué que je pusse ôlrc aux douleurs de la prison, jamais, je crois, je n'avais éprouvé une impression plus pénible, plus poignante que celle qui me saisit au cœur en me trouvant dans cet étroit cachot en présence d'un homme sur lequel planait de si odieux soupçons. J'étais resté prés du guichet sans pouvoir taire un seul pas ou prononcer un mot 5 mes yeux mêmes, comme voilés par un nuage , ne distinguaient rien dans celte

sombre demeure; et quand le juge S , quittant sa

place, s'approcha lentement de moi et me tendit la main, je fis un mouvement de surprise et d'effroi comme si quelque fantôme, quelque mauvais génie, se fussent montrés tout à coup à mes regards... « La prison n'est pas belle, me dit-il alors, et je conçois qu'on reste frappé de son obscurité, car elle est, je crois, la plus triste de toutes ; mais avec l'aide de Dieu on s'y fait peu à peu. — Je m'y ferai, monsieur, lui répondis-je, comme à celle d'où je sors. Aucun de nous n'en est, hélas I à son apprentissage J'avoue pourtant que celte prison est la plus

lugubre que j'aie h;>bitéejusqu'ùce jour. Mais, repris-je en m'efforçant de vaincre la répugnance que m'inspirait

•278 MI.MOIUKS

mon nosivcaii ((•iiipiiî^iioii, il n'csl si liorrililc <;i(li(»l ;uiquoluii ne sMiabiliio quand les nial!iciiroii\ (ondaiiMK's à y gémir vivent en bonne liarnionie. n

S souril à demi el leva sur moi des yeux scrula-

lours qu'il abaissa soudain. A'oulail-il lire sur ma figure si mes paroles éliiienl sincères ou si elles ne renfermaient (lu'ime sccrèle allusion à la discorde qui avait régné en- Ire lui et IMorelli ? Je Tignorc; mais ce sourire ironique, ce regard oblique cl faux dont le pauvre colonel m'avait lanl de lois parlé, in'ai)paraissaienl alors dans leur triste réalité^ je co:npris comment l'infortuné n'avait pu vaincre le désespoir d'élrc sans cesse en présence d'un pareil surveillant. « (]esl une chose bien pénible que ces continuels changemens deconq)agnons, dit S après quelques momens de silence, pour moi surtout dont la déplorable sanlé me fait craindre conlinucllcment d'èlro incommode et de devenir un ol)jet de dégoût à ceux qui partagent ma prison ; j'ai demandé instamment à rester

seul, mais on na pas fait droit à ma requête Ici,

vous le savez, il faut ol)éir I Accordez-moi donc votre indulgence et croyez qu'il m'est bien dur de ne pouvoir supporter seul les douloureuses infirmités que Dieu m'a envoyées dans ma captivité. »

La profonde souffrance empreinte sur tous les traits de cet homme, que la prison avait aussi vieilli avant làge, ses longs et rares cheveux gris, son visage blême et décharné, sa haute taille courbée par la faiblesse et les douleurs rhumatismales, m'inspirèrent bientôt une telle compassion que je ne songeai plus qu'aux maux qu'il avait dû supporier avant d'en être réduit à cet état de déplorable épuisement. « Je sais, lui dis-je en lui prenant la main, que vous avez souffert de graves maladies dont les suites vous affligent encore ; mais quel est celui d'entre nous qni n'a pas besoin de réclamer lui-même

d'un l'KlS(>,\i\lKK DI.TAT. 279

rindul}:;(Mi('(> de sos coinpnfîiions d'infortuno I Rassurezvous donc sur la t^c'ue el h dégoiU (|ue pontriiienl nio causer dos infiiiMilés ([ui ne vous (Miip("^(li(M<)iil [las, j(; l'espère, de revoir un jour cl bienlùl voire cliérc feniuio et vos enfans. »

Ces paroles , prononcées avec conviclicn cl sin)plicilé ,

allendriren! le coMir de S , qui s'écria en fondant en

larmes: «Ah! mes enfans! ni(>s pauvres enfans!

quand viendra l'heure où je pourrai les serrer dans mes

l)ras ainsi cpie leur mère ! Savez- vous que j'en ai six

clquc j'étais leur unicpie soutien! F/aîné était bien jeune encore lorsqu'on in'arrèla Ce fut une alTreuse douleur pour moi que celle de les laisser ainsi sans prolecteur dans ce monde une douleur qui ne m'a jamais

quitté, qui me conduirait au tombeau si la Providence n'avait pitié d'eux et de moi! »

En articulant ces derniers mots d'une voix émue et brisée, il se mit à penoux et pria avec ferveur... El moi, louché du spectacle d'un père chargé de chaînes implorant Dieu sous les voûtes d'un cachot pour qu'il le rcn- (!îl à SCS enfans, je me demandais s'il élait bien possible que la duplicité, la trahison, pussent habiter dans ce même cœur qui semllait animé de senlimens si pieux et si paternels.

i.a défiance cl le soupçon font tant de mal aux âmes tendres el franches que peut-être me serais-jc laissé entraîner dans ce premier moment d'émolion à m'expli-

quer sans détour avec S si l'expression de sa figure

cùl répondu, à Tinslant où il cessa de i)ricr, à l'idée plus favorable que sa paternelle douleur m'avait inspirée de son carad're; mais l'altendrissement dont elle avait élé animée qudques minutes auparavant fil place à cet air de froide résignalion qui semble repousser tout épanchcment et vous dire : « L'émotion éprouvée ne fut (pTune

280 Mi;Mt)ii{i;6

faiblesse, oublioz-la » llépriinaul donc les élans de

ma sensibilité, je résolus, en me tenant sur la réserve, d'obH'rver le nouveau compagnon que l'empereur venait de m'iinposer.

Les gardiens ayant apporté mon lit de camp, je m'y étendis sur-le-champ pour échapper au pénible embarras que me laisait éprouver la contenance roide et compassée de S , pour m'y recueillir, m'y livrer sans contrainte à la tristesse et aux regrets Hélas! ils étaient

bien profonds, bien mortels! et mes forces pour gouf-

frir étaient trop épuisées pour que je n'en fusse pas entièrement accablé! Ne sullisait-il pas d'ailleurs pour ui'ôler tout courage de penser à mon pauvre Frédéric, que je me croyais condanmé à ne Jamais revoir!...

Connncnt n'aurais-je pas regardé comme le jour le plus malheureux de ma captivité celui où l'on me séparait d'un ami à toute épreuve, d'un frère qui s'était toujours dévoué pour m'adoucir les rigueurs d'une si horrible prison? Comment ne l'aurais-je pas amèrement regretté, surtout en le comparant à l'homme qui le remplaçait prés de moi, à l'honunedontjene pouvais m'empécher de redouter la fatale influence chaque fois que je

jetais un furlif regard sur sa physionomie douteuse

Ce contraste devait aller au cœur et le briser! L'un portait dans tout son être, sur tousses Iraiis labonlé, la

franchise, la générosité; l'autre oh! il était là, assis

au pied de son lit, un livre de prières en main, et lorsque ses yeux, qu'il tenait toujours baissés, se soulevaient un instant, c'était en vain que je cherchais à y lire ce qui se passait dans son âme c'était en vain que je m'efforçais de me faire illusion sur le cachet d'ascétique fausseté qui se mêlait sur son maigre visage aux traces de la douleur et aux ravages de l'inanition.

Au lieu d'une vie de confiance et d'abandon, au lieu

D'LiN IMïl&O.NMKi; UI.IM. 281

(le (cKc idenlilicalion do scnliiiiciis , de ccUi' conlriiluiiilé de malheur el d'ospôrancn (iiii me doiinaicnl auprès de Frédéric dos forces pour soulcnir les épreuves eld'iiidicibles jouissances au milieu mènjo des regrels el des larnies, il me Tallail à ravciiir peser chacune de mes paroles el vivre dans un coulinuel élal de soupçons el d'alarmes qui sudlrail pour emi)oisonncr Texislence, môme dans une position ordinaire, (H (pii élail horrible à envisager , impossible à soulcnir longtemps cnlrc les njurs

élroils d'une prison El mon cœur, ulcéré par (anlde

(ourmcns, lanl de Idessures, succombail sous le poids de celle dernière calamité, la plus imprévue, la plus cruelle

de toutes cl des murmures s'y élevaient contre les fu-

nesles décrets de la Providence , (jui me condamnait, après tant d'années d"inft)rtunc, à me replier sur moimême el à concentrer dans mon sein ces épanchemens, ces plaintes^ ces cris de détresse auxquels s'abandonne l'infortuné captif lorsque la douleur vient lélreindre el que le désespoir triomphe de sa résignation I

Vivre ainsi dans la contrainte et la défiance é'ail si contraire à mes habitudes de franchise el d'exjjansion, et je me faisais une peinture si désolante des dangers et des tortures attachés à une semblable union qu'il me prit un irrésistible désir de sortir tout à coup de celle anxiété

en abordant franchement la question avec S Déjà je

m'étais assis sur mon lit, déjà ma bouche s'ouvrait pour lui dire : a Voilà le soupçon qui plane sur vous ; au nom du ciel, dissipez-ie, el je vous bénirai de m'avoir délivré

de ces doutes affreux » Mais au moment de parler,

l'aspect morne cl glacial de celle pâle figure, qui semblait sortir de la tombe [)our épier les vivans , arrêta sur mes lèvres l'appel que j'allais faire à sa conscience el à sa religion.

Retombe sur ma paille, j'y demeurai de longues heu-

•1^-2 MI.MOIIJKS

les |i!()iiLM' (liiiis mes Iiii^iibics pensées soupiranl,

pliMiraiil iiiriiKV plciiranl mon Frédéric cl la vie de consolation ([lie la Ncille encore je menais près de lui... vie de conliance el d'amour rpie je reyrellais connue un paradis! (](i accès de douleur dura si longtemps el avec lanl (le violence (pie ce ne fol (pTà la fin du jour (pie j'en- Icndis la voi\ de la sat^esse (jni me disait : <( (Jette existence est un ( iifer sans doute, mais la néccssilô csl là, el la raison veut (pron se soumette ;'» ses inexorables lois de manière à r)e pas aggraver le mal réel par d'inuliles réactions

el de dangereuses imprudences Recherchons donc do

sang-froid les causes el le but i)robanle (pii onl déterminé cette réunion, vi réglons notre conduite en consé- (pience. »

(( Deux motifs, me disais-jc alors, onl pu seuls déterminer rempereur à m'accoupler au confidcnl de don Stephano : d'abord Tespoir de découvrir par lui mes propres secrets ou ceux que (Jonfalonicri aurait pu me confier, ensuite le besoin de connaître plus à fond mon caractère, la porlcc de mon intelligence, afin de fixer mon sorl h venir sur des renseignemens certains el non sur de simples apparences. » Les indiscrétions ne pouvaient être à craindre, prévenu comme je l'élais contre mon nouveau compagnon : il ne me restait donc que Tappréciation individuelle, el c'esl là qu'étaient le |)éril et la dilTlculté, parce que je sentais bien que ma destinée allait dépendre du rapport confidentiel que S... ferait sur moi, tandis que je me trouvais dans Pimpossibililé, vu les anlécédcns, de lui donner le change, soit sur la capa^ cité qui pouvait me rester encore, soit sur mes opinions : n'avait-il pas appris à me connaître dans un temps où nous n'avions nul besoin de nous défier de lui? La feinte dans cet étal de choses me parut donc être non-seuleme«t impraticable, mais dangereuse, cl je dus me résou-

D'UiN l'UlSO^MKK 1)1 '1 AT. 28,'^

(lio , nprrs bien dos lirsilnlions, à me mnnlrcr tel qiio ,i"(M;!is, siuif pomdinl A iirobscivcr sur loul re <|iii v.(^ rapporliiil à la i)()li(i(iu(> cl i\ rcinpcroiir, dont je iiif promis (le ne j;un;iis proiioiiccr le nom.

Trisl' encore, |)rofon<lémetil Irisie, mais soulaf^é d'avoir enliii fix'' ma lifïne de eoiidiiile, el rassuré, disoiis-le, l):ir rimpriidenle conviction ((iic me donnait tacilement mon amoiir-proprc d'î^trc plus fin que le trompeur luimême, je me lovai vers le soir, et pour détruire le mauvais ciïet (pie mon sombic silence avait dû produire sur mon compagnon, je lui dis : a "N'ous me pardonn(!roz, n'est-ce pas, de m'ôlre moniré tout le jour morose et bnciturne? Dans noire déplorable situation, on ne quitte pas sans de douloureux regrets un ami dont on a reçu pendant de longues années les preuves les plus louchantes d'inlérèt el de dévouement; quand on s'aime ainsi que nous nous aimons, Confalonieri et moi, quand on a craint la mémo mort, soutenu la même attente, versé les mi^mcs larmes, quand on s'est cru destinés pour toujours à partager le même sort, on ne se voit pas tout à coup séparés sans que le cœur saigne et saigne longtemps d'une toile blessure — Votre douleur et trop naturelle et trop respectable pour que je puisse m'en formaliser, me répondit-il. Jésus-Christ lui-môme nous a appris, par les pleurs qu'il versa en apprenant la mort de Lazare, qu'il est de notre devoir de rogroKer la perte de

nos amis Pourtant il faut nous soumellro comme lui

aux éternels décrets de Dieu! — Hélas! repris-je,

.T(-8Us-Christ retrouva son ami en le ressuscitant, et moi j'en suis séparé sans doute pour toujours ! — A'ous l'aimez

donc bien, ce Confalonieri? — Si je laime! Mais si

je suis vivant encore, c'est à son angélique femme que

je le dois ! mais si j'ai résisté aux maux de Spiel-

berg, si j'ai conservé mon intelligence, ma résignation et

2Si MI.MOllil'S

{liu'l(|iic espoir au cœur, c'est à lui qu il laul (jue j en rende grûce 1 à lui , que je chéris comme un bienfaiteur, i\ lui, que j'esliuiais eliacjue jour plus (pie la veille, parce que j avais duupie jour quelque nouveau motif pour mo convaincre de la loyauté de son caractère et d'admirer rélt'valion et la justesse de son esprit. IModi'ré dans ses

opinions, sage et modeste — Coiifalomeri modéré!

Confalonieri modeste! s'écria S... dune voix où perçaient le mécontentement et l'ironie Ces vertus ne

sont certainement pas celles qu'on lui prêtait naguère, et le peu que j'ai vu ici ne m'a pas prouvé qu'il se fût corrigé du défaut cpii [lerdit les anges et nos premiers pères l'orgueil — S..., repris-je aussitôt avec force,

ne portez pas un jugement téméraire, un jugement injuste sur un homme (}ue je révère et qui na d'autre tort à mes yeux que de trop s'oublier en faveur des autres. Savez-vous quel est son orgueil ? Je puis vous le dire, moi, qui pendant de longues années ai lu dans son cœur comme dans un livre de vérité Son orgueil, monsieur, c'est de ne jamais rien dire ni rien faire qui soit contraire à ses principes et à sa conscience 5 son orgueil , c'est d'être homme de bien, homme d'honneur partout et toujours, dans les mystérieuses et sombres tribulations du cachot comme dans les épreuves de la procédure^ son orgueil enfin , c'est (pion ne puisse lui dire en aucune circonstance et pour quelque mince sujetque ce soit : «Confalonieri , pour ne pas nuire à son présent ou à son avenir, pour ne pas aggraver sa position , a, je ne dis pas compromis, mais oublié un seul instant la dignité de son caraclère. m Si c'est là l'orgueil que vous lui reprochez , je vous l'accorde, monsieur, et je regrette de toute mon âme de ne pas le mériter autant que lui. »

Au redoublement de pâleur, aux lèvres tremblantes, à l'accent brusque et altéré de S... en me répondant : (( Fa

D'UIS' l»IU6l).\Mhli DKTAT. 285

hcne (cosl bien), c'est un l»éios , c'est im saiiil itiùiiie si

vous le voulez » je compris trop lard, mais sans

m'en repentir, que je venais, en rendant justice à mon ami, d'humilier son dc'lraclcur et de blesser une de ces

orgueilleuses jalousies (|ui ne pardonnent pas Celait

échouer des les premiers pas , et je dus m'avouer avec douleur que les ménaî5emens et la prudence seraient de bien faibles armes contre un hormnc d'aulanl plus dillicile à traiter qu'il devait avoir la conscience de son avilissement et rirrilanlc persuasion que chaque hommage rendu à la vérité, chaque sentiment de synipallne jiour les honnêtes gens, étaient une allusion hostile au rôle odieux qu'il était soupçonné de jouer.

La nuit entière fut employée dans le triste examen de ce qu'il fallait faire, de ce qu'il fallait éviter pour ne pas m'atlircr l'inimitié personnelle de mon susceptible compagnon; mais le résultat de celte scrupuleuse analyse fut et devait être que j'élais là tombé dans un inextricable labyrinthe dont aucun fil libérateur ne pouvait me tirer.

Les premières journées furent donc embarrassantes et pénibles, et quoique nous eussions réciproquement les complaisances et les égards que des hommes bien nés se doivent dans une semblable situation , il m'était impossible de m'habituer à contempler de sang-froid la figure hypocrite de S..., qui, les mains jointes, priait Dieu une partie du jour, tandis que son cœur — je le craignais,

hélas ! — n'était rempli que de fiel et de perfidie Et

pourtant il savait sourire et prendre part aux conversations que je m'efforçais d'entretenir pour lui ôter l'idée que je me méfiais de lui , et les larmes, quand je lui parlais de ses enfans, les larmes mouillaient ses paupières... Et lorsqu'il me parlait du temps où, comme juge, il avait rendu des sentences et décidé du sort et de la fortune de

286 SIKiMOlRKS

*!0s 0(MU'il()yoiis, je voyais (ju'il ('(ail fior de cos soiivonirs friioiiiiciir (M (1 iiil(''jiiil(' cl (|iril jotiissail en iii'cnIcndaDt lui rôpéUM- (luil ('lail noioiro en Loinbardic que cliaci n le plaifîiiail, le rei^Tcllait dans les coîninimes aiilrcfois soumises ;\ sa juridiclion : alors la défiance se lalsail et j'clais pntù lui révéler ce que j'avais dans l'Aine, à lui dire qu'il élail contre nalure qu'un mapisiral irréprochable fûl devenu un dé'aleur cl un Iraîlre (lue nous avions

eu torl de le soupçonner, clqu'uri mol, un seul mol suffirait pour le réliahiliîer à mes yeux.

Pourquoi mon cœur, au moment de s'épancher, se fermait-il d:> nouveau ? Pourquoi la crainte et le doute succédaient-ils ù ces lueurs de confiance cl d'espoir? C'est que la sensibilité du pérc et l'intégrité du juge, dont riionorable et touclianl souvenir avail un instant éclairé, embelli la bilieuse physionomie du prisonnier, reniraient aussilôt dans Tombre au moindre mot, au moindre signe qui pouvait lui faire supposer que j'allais lenlor de soulever le Irislc voile du présent! C'est que la voix de la raison me disait aussi : « Il est trop lard pour régénérer dans un baplèmc de franchise et de repentir rC'lre décliu qui fu!, hélas 1 dans les derniers instans

moins fort que son épreuve! » Car j'en savais assez

déjà el par les an'écédens et par ce qui échappait à S... lui-même pour me convaincre que le malheureux élait resté franc el loyal avec ses compagnons d'infortune jusqu'au momenî où don Slepliano élail venu de la pari de Tempereur soumettre sa conscience à la plus périlleuse des tenlalions.

« Si vous consenicz à servir Sa ]\rajeslé , lui avail dit le chapelain, vous serez mis en liberté; le plus clément des souverains assurera voire sort et celui de vos enfans. Si au contraire, vou.s vous refusez à remplir le devoir dun fidèle sujet el d'un père tendre et dévoué, vous pé-

d'un I'RISonmi'.u I) i.tat. 287

rirez dans les ciichols, cl vos (ils (l'aurctiil [loiii' lis'iila^cî (|iu' la niisèrc ol la réprobalioii. »

l/ù[)reuvc élail horrible pour un caplif allaihii par une longue prison , i)our un père moribond menacé dans lout ce qu'il avait de plus cher 1 Kl si la cliulc fui fatale, qui de nous, en contemplant de près celle Irislc victime d'un pouvoir corrupteur, n'aurait pas été saisi de piiié, comme je lélais souvent moi-même, h l'idée {|ue cet homme maintenant dépouillé d'honneur serait sorti pur du creuset de Tinforlune si on lui eût épargné cette lutte dénaturée 1

Oui sans doute il était à plaindre, et je lui aurais manifesté la compassion qu'il m'inspirail si j'eusse découvert en lui la moindre trace de regret IMais des mois

avaient passé sur sa première faute, mais il s'élait habitué à marcher dans le tortueux senlier de la trahison el de la honte, cl il ne restait désormais dans son Ame que de laigreur, delà haine contre ceux qui n'avaient pas failli comme lui, et qu'une seule crainte, celle de ne pas recueillir les fruits amers de son pacte odieux. Si Ion joint à ces causes de sombre humeur et d'allenle inquiète les agitations d'une conscience que les sophismes et les oraisons ne pouvaient tranquilliser entièrement , si l'on pense en outre à lout ce qu'avaient à souffrir d'une dégradation vainement dissimulée l'orgueil du faux dévot et la morgue du magistrat , on comprendra sans peine qu'il dut exister entre nous, malgré toute ma prudence, un sentiment de répulsion , une antipathie qu'un rien pouvait faire éclater.

Que d'efforts cependant ne faisais-je pas pour gagner la fin de la journée sans avoir dit un mol qui pût altérer l'apparente harmonie qui semblait régner entre nous! que de soins pour me conformer aux habitudes hygiéniques de mon maladif compagnon , pour supporter ses

•iSS MKMOIRF.S

in(iriiiilt''s satis le nioiiidro sij^Mio do r(''j)ii!?n.Tnoo! Qui ii\uii;iil (lil , l'ii nous voyaiil ainsi faire ('cliaii^çc do bous procédés , que nous vivions dans celle confiance, dans colle inliuiité qui donnonl lanl de force aux captifs pour

alkMuIro dos jours meilleurs? Kl pourlanl colle vie

devenait, pour njoi du moins, à chaque heure, ù chaque minute, plus intolérable si intolérable que le souvenir soûl iiron froisse lûme et que je me demande encore aujourd'hui conunonlj'ai pu relier calme, palienl et doux dans une situation où tout semblait me pousser au dernier degré d'exaspération cl de désespoir.

Nous étions au milieu de Tautomne -, les journées étaient courtes et la prison si sombre que nous n'avions à midi qu'un crépuscule dont la douteuse lumière me pormetlail à peine de lire quelques lignes dos livres de don Slephano, livres que je savais par cœur jusqu'au dernier motel sur lesquels je ne jetais les yeux que pour les dolournor de col honime placé là, toujours là en face de moi comme une de ces sinistres figures que nous voyons parfois en rêve et sur lesquelles nous fixons malgré nous nos regards effrayés Maisma vue, déjà bien

faible, me contraignait bientôt à laisser celte lecture machinale, et je me trouvais de nouveau forcé, quoi que je fisse, de contempler ce visage ou de former les yeux. Alors, pour me soustraire aux tristes visions de ma tombe , je m'élançais à la lucarne pour y chercher de l'air, pour y fixer le ciel gris et terne comme mon

Ame! Ou bien , quand j'étais las de me tenir ainsi

debout, cramponné aux barreaux de la fenêtre , je me laissais retomber dans la prison , où je tournais et retournais avec rapidité jusqu'à ce que mon compagnon, s'agenouillanl pour réciter ses oraisons, vint me barrer le passage et me forcer à rester assis , immobile , poursuivi par la loriuranle pensée que la trahison couvait

d'un rRisoN.Mi.n n Tivt. 2R0 sous SOS prirics cl (|mo rabsoliilion , ;nix yoiK do co callioliquo, viciidiail laver loiilos les iiiiqiiilôs du cd'ur

C'élaioiil \S mes journées, donl auciiiu: occupalion iii-

loUocUiollc ne venail abréger la morlollo durécl car

loul , hors le sens de la souffrance, souiblail élciril eu moi.

J'avais bien, il esl vrai , conservé quoltiue e-jjoir qui; je reverrais Confalonieri en allanl à la messe-, mais lorsqu'on vint nous cbercber le (lininncli(> |)Our aller à réalise, au lien de nous conduire ù la tribune des i\Illanais, les gardiens nous firent descendre un escalier qui condnisail dans riniérieurde la chapelle, où nous Irouvâmes un banc préparc sous la galerie di} l'orgue,

jMa première pensée en y en'.ranl fui de jeter les yeux sur la grille de la (ribune où se Irouvaicnl Frédéric et nos aulres amis. Connaissant la place que chacun d'euv occupait , je pus distinguer , malgré la courte portée de mes yeux, quelle devait être la main dont les doigts s'agitaient dans les interstices du grillage comme pour m'adresser un tendre bonjour et me dire : a Alexandre , je

pense à loi, je Taime et te regrette » IMon émotion

à celle vue devint si profonde que je me serais pcul-ètrc écrié : u IMon Frédéric , je le bénis » si le commandant du Spiclberg n'eût paru en même temps A la porte de l'église suivi de deux aulios condamnés dans lesquels je reconnus JMorclti et don Marco , réunis depuis quelques semaines par ordre de rcmporeur. j^fes regards so tournèrent alors vers eux, cl des larmes mouillèrent mes paupières au touchant aspect du pauvre colonel marchant avec peine en s'appuyant sur latlentiret charilablc ministre de rÉvangile,

Quoique les souffrances morales et les rigueurs toujours croissantes delà captivité eussent réduit rin.''orlu!i6 .f\rorclli au plus affligeant degré de maigreu.- et de lai-

200 iMKMoini.s

blesse, il ;iViiil conscivé, iiièiiK' sons les lialtils de j^alrr'uMi , cclk' li'iiiii' inililaiic (lui iriibaiulonnc prcscjue jamais roux ijiii ouicnl loii^lomps l'lial)iliiil(' do roitlie el (In coiiiniaiuloniciil. Sa liaulo taille, maigre ses souffrances, ne séiail pas conrbée ^ sa veole bicolore, soignensemeiil l):înlonuée jnsqu'eii liant , laissait voir sa iaijj;c poitrine, el le morceau de toile (pii lui servait de crav;ite était si liabiiemenl arrongé que de loin on enl dit

un col d'ordonnance. Sa fte ali ! qu'elle me parut

belle et di^Mie avec cette longue chevelure blanche et ces Irails (lo;![ la mortelle pâleur n'avait pourtant pas enlevé Pair de fi'.niiliise et (b' résolulion (jni les caractérisait ! Av(C(iuel res[)ecl je contemplais la vénérable figure de cet bomme de guerre consumé par le cachot... lui qui pendant un si grand nombre d'années avait échappé aux l)érils et résisté au\ fatigues des teriibles campagnes de Napoléon! El quelle tristesse amère s'empara de mon runeàlai)ensée que ce brave soldat, qui aurait versé avec joie jusqu'à la dernière goutte de son sang pour l'indéjjendance de son pays, était destiné à s'éteindre, à mourir misérablement sous les voûtes mysléiieuses de l'inexorable Spielberg !

Limage d'un tel sort était poignante , et j'eus besoin, j30ur faire diversion à la douleur qui m'éfreignail le cœur, de tourner mes regards vers noire don IMarco , qui, toujours bon, toujours évangélique, entourait de

soins pieux et tendres son infortuné compagnon

Avec quel empressement ne l'aidail-il pas à s'asseoir, i\ .^'agenouiller! comme il semblait heureux, le bon prêtre, quand Moretti , touché de ses douces attentions , le regardait avec reconnaissance el lui disait : « Grazie, don Marco... (je vous rends grâces}. » Alors sa ferveur redoublait el les prières qu'il adressait à Dieu étaient, j"en suis certain . |)nui' la déliviance el le saint du co-

I) I N i'i!isu\Mi:i; I) i.r VI . 291

loiicl , lundis <nio ci'lui (|iii jjiiail à mes cùIrs, si dcvo- Iciiiciil 011 oppareiice, perisiiil peul-i^lre ù ce (iii'il [lourr;iil rôvôlcr coiilrc moi pour aciieler la clOiiuMice du souverain.

l^a incssc fitiie , je fis a CoiiCalonieri des signes de regrels, d'adieu ; cl lorscjue Morelli, en sY'loignanlcoiiMiio il élait venu, soutenu i)ar don IMarco, jela un regard do mépris et d'indigiialion sur S... , loujours agenoiiiilé, en même lemps (pri! me donnait les marcpies de la plus l)ro!bnde compassion , j(^ lui lépondis en lui monîranl les ossemeiis cl la lèle de morl (pii fonnaienl suillie au pied d'un grand crucilix placé prés de nous... l/irilor- Uiné me comprit, car il me regarda tristement, et ses yeux semVtlaient me dire : « Oui, la mort est le seul refuge à nos m;!U\. »

]\Ie mettre chaque jour au guichet au moment où (]oiifalonieri se rendait sur la plate-lbrme, pour entendre sa voix ou lui faire coni|)rendre par un son de la mienne

que j'étais là, que je pensais à lui espérer j)endant

toute la semaine qu'un accident imprévu pourrait le dimanche me procurer le bonheur de le revoir un instant, telles étaient les seules distractions à mes sombres ennuis distraction.s, liélasi bien peu capables de me

faire prendre en paliencela vie de contrainte et d'oisivelé à laquelle j'étais désormais condamné.

I.a saison, moins rigoureuse que de coutume, me permettait, il est vrai, d'aller respirer à la lucarne ; mais la haule muraille qui masquait noire beau paysage était si triste, si décourageante que je redescendais bientôt dans notre réduit pour chercher dans la méditation quelque remède aux langueurs de mon âme. Un jour pourtant où, malgré ma fatigue, je m'étais obstiné h demeurer atlaclié aux barreaux, j'entendis non loin de moi une voix douce cl accentuée qui semblait réciter des vers. « N'est-ce pas

-1)2 MI.MOIltllS

iMaioiu-clli '! (îcmanilai-jc à S.... — Oui , me n'-poiidil-il, f\'sl sans (loiilo (]iioI(inr nouveau poOino (uTil fail cnlendre à son ami Silvio i\'Ilit'o. n

J'éroulai alors plus allcnlivciiicul , ci dans un inler-

valle je me mis a silllcr Taii- l'avori de Silvio « Con-

ùnnQ ^ yflesfiandro mio , me dil I\Iaronce!li lors(;iie le

dernier son euleessé de se faire entendre Silvio l'en

supplie, il viendrait le le demander hii-mOme si l'excès dosa faiblesse ne rempOcliait de monter juscpi ici. »

Sans répondre je rccoruinenijai n)a romance chérie, el, silr d'être compris par des amis si cliers , j'épanchai dans cet expressif langage loulcs les Irislesscs de mon

âme Celait, après lanl de contrainte, un indicible

soulagement, el le bien (pie j'en éprouvai fui si grand que j'aurais ce jour-là passé des heures cnlières à nfen- Ireîenir ainsi avec mes amis si mon compagnon ne se fût écrié avec hunjeur quehjues minutes après : c Ne senlez-vous donc pas qu'il fail froid? — A demain,» dis-jo alors à Maroncelli sans mon!rer à mon inlcrrupleur le moindre signe de mécon'enlemenl

Kl j'en'icndis une voix, plus douce encore que celle de j>ra!'onceHi, répéter faiblcinonî du foiid du cachot : « A demain. »

« A juger |)nr sa voix, noli"e pauvre Pellico r;e doit-il i)as être bien faible? desnandai-je à S.... Vouscjui dernièrement encore le vojiez à la messe, dites-moi ce que vous pensez de cette précieuse santé. — Il a souffert cominc nous, me répondit S... avec inlJ'rèt, mais je ne pense pas que son élal soit lel qu'il y ail à craindre pour ses jours -, si sa captivité se prolongeait, il pourrait bien cependant aller rejoindre Oroboni el Vida — Ce serait

un juste de plus qui monterait au ciel, répliquai-je Iris-

iemonl — Sans doute, sans doute, et iKTconne plus

que moi ne regielterail sa perle,-» dit mou coinpagnon...

|)'Li\ J>r.lS{),NiMKIl DhT.VT. 21Ki

(^(•s paroles, prononcées avec un accent de vérilé, me firent oublier la l)rus(nu"ric quil avait mise ù me faire conipreiulre (pie nos ronversalions l'cnnuyaienl.

Le lendemain et les jours suivans, nous conlinuAmes, à ma grande consolation, à échanger quekpjcs mots, à récilerdcs vers, <\ siftler douceincnl quc!(i!ies caiililùiies de nos pays. Les sentinelles qui se trouvaient au-dessous de nos prisons se montraient-elles sévères , nous nous taisions; étaient- elles indulgentes, nous hasardions des phrases entières ; et quand nous avions ainsi parlé [)cndant quelques minutes, quand j'avais enfeiulu Silvioinc dire : « ISÎun Alexanlrc, je te remercie, je suis mieux, ma lètc est moins douloureuse , » je redescendais dans les ténèbres de ma prison , ay;Hit dans le cavir une douce hunière, une joie qui me !'ai;;aien! jjrondre en piilience et supporter avec plus de résolution les ennuis de mes tristes journées !

Cette quotidienne distraction, jointe aux continuels efforts que je ne cessais de faire pour plaire c^ mon compagnon en rendant noire existence plus toiérable, nie faisait espérer q'.ic rien ne viendrait troubler notre bonne intelligence; j'allais parfois jusqu'à me flatter que je neutraliserais enfin l'irascibilité de son caractère et qui! abandonnerait en me connaissant mieux toute idée de me luiire: « (Comment, sans une abominable noirceur, me disais-je souvent, comment pourrait-il m'en vouloir? ou plutôt comment n'aurait-il pas pour moi cette bienveillance qu'une conduite loyale, une expansive sensibilité doivent inspirer en faveur d'un jeune homme qu'on sait è!re plus malheureux que soi ?... La luéchanceîé , la haine I peut-on, quand on ne lésa j.imais senties dans S'tn cœur, peut-on, sans changer sa nature, les supposer, les voir toujours dans i'àmc d'aulrui ? iNe vient-il pas un moment où l'on se dit en interrogeant sa conscience:

as.

29 i IMIMOIKKS

(( i'Miiis si jo iiic lr()ini);us! I.cs soullViUicos aigrissent

It's lioiiiiiii's, cl il il ,M)iilV(Ml I lioriihloiiiciil soulVcit ,

ccl iiirorliJiii' poio! liKiul^ciicc (loiio, iii(lu!;;t'iico, iiioii Dieu I... et railes-iiioi la giAce do me .souvenir sans cesse de voire divin piéceplc :AolitcjiuIicurc (ne jugez jjas). »

.Télais un malin dans une de ces disposilions de compalissanle juslice où le cœur, allendri , revienl sur les jugemcns de la raison ; j'avais parlé à S... de ses enlans, (le son père, aussi vieux que le mien; noire énjolion

avail élé la niC-nie, nos larmes avaienl coulé Encore

plein (hï ces lou<',lians souvenirs, je m'élais assis, j'avais caciié ma lèle dans mes mains poiu- mieux |)enscr, pour mieux me dire que je le ramènerais peul-èlre à des senlimens plus dignes de la religion, que l'aigreur nélail pas

de la malignilé lorsque larrivécî du direcleur de la

police suspendit cette charitable méditation.

Une heure après, il était dans noire prison, fouillant partout, mais me traitant avec [jolilesse, avec égard môme, tt-llemenl qu'il ordonna qu'on m'épargnùl la pénible opération du dépouillement , tandis qu'il ht ôler à mon compagnon jusqu'à son dernier vêtement.

Celle dilî'érence de Irailement avait-elle lieu par inadvertance ou préméditation? .le l'ignore, mais je vis

clairement sur la figure de S... qu'il en était humilié

(( .le vais ouvrir la fenêtre, lui dis-je aussitôt que le directeur de la police nous cul (|uitlès; il y a l^ml tle poussière ici qu'on étouiïe »

Et déjà je m'apprêtais à renouveler l'air du cachot lorsque S... s'écria d'une voix alléréc par la colère : (i Eles-vous donc si snlisfail de la préférence du directeur que vous ne voyez pas que je suis nu?... Allez-vous par hasard recommencer vos causeries avec Pellico:' .l'en ai assez, enlendez-vous ? Je suis à bout de ma i)alience. et vous n'ouvrirez pas la fenêtre. »

l)'u^ i'i;i>()NMi.ii 1)1.1 A T. 295

llii |ii(>iK);i(;iiiil CCS mois, il siivaiiça vers moi avec (ani (le violence ([uo je crus un inslaul (pie nous allions en venir aux luiiins .... Ses lèvres élaicnl bleues, ses

chairs marbrées, ses yeux fixes et routes la colère

lui sorlail par Ions les jjores.

.le le regardai, el sans clianf^erde visafie, sans élever la voix, je lui dis : « Qui croirait, à voir un (cl courroux, (juc vous êles clirélien ? Oiic vous ai-jc donc fait pour mériter de semblables paroles i' L'air vous déplaît, eli bien ! restons dans la poussière, je le veux bien. »

Ses traits se contractèrent, sa ligure devint successivement pourpre, pAlc, livide... 11 dompta son emportement, cl tombant à mes giMioux, il sécria : <( Oui , oui , je suis indigne d'être chrétien ! Ayez pitié de moi 5 je suis un misérable, cl je resterai là jusqu'à ce que vous m'ayez pardonné 1 »

Et il pleurait I Je le relevai, je lui tendis la main ,

je l'embrassai môme Mais je sentis, en louchant de

mes lèvres ses joues brûlantes, que je paierais cher une si honteuse huinilialion.

•20o Mi..Moii;i;s

A pi es l'aniii^oanlo scène ([ui nravail si bien révélé (oui ce qu'il y avait dans ce cœur de jalousie cl d'orgueil, rue berc'or encore de l'espoir de réformer le mauvais vouloir de mon compagnon eùl elé folie : aussi, (luoitiirilse monlrAl chaque jour plus humble, plus obséquieux, plus complaisanl, tréprouvais-je auj)rés de lui que répu- };naiice el déf^oùl... . 11 m'avail trop laissé voir le lie! qui n^rnienlail dans son Ame pour que je me trompasse désormais un seul instant sur la vérité de ses paroles et sur la droilure de ses intentions; le voile avait été coniplétemenl déchiré, je voyais à nu celte conscience où les clioses les plus saintes se mêlaient sans scrupule aux tristes œuvres du mensonge et de la trahison.

Ses prières, ses oraisons m'étaient devenues tellement insupportables ù voir et à entendre que j'élais obligé, dés qu'il s'agenouillail , de me jeter sur ma paillasse, d'y feindre de dormir ou de nVaccroclier à la lucarne pour ne pas laisser éclater l'indignation qui bouillaii dans mon cœur, î\îa patience élait-eîle à bout, j'appelais reliico et 3Iaroncelli, afin que leurs douces paroles fussent pour mon âme ulcérée un baume de paix cl de tranquillité; ce baun)e devint plus ^alulairc encore quand un jour la voix de don ÎMarco , qu'on avait séparé de ÎMoretti pour le mellrc avec un autre captif dans la prison située entre celle de Pellico et la mienne, vint se mêler à

I)'l.\ l'iîlSOiNMKK DHIAT. 297

nos fiMlenu'Is cnlnUiiMis. « C'rsl moi, (•((m .UaroitrcUl ,

s'ctnprossn-l-il do diic en nous ciilciiiliml pailcr ]Mc

voil;"» roYoïm (liiiis lo cacliol où j";ii vu s )u!Trir cl solciu-

dre mon pauvre ^'ilI;l ! Ilcias! mon cumu- s\>sl Ijien

serré on revoyant ces liislesnmrs, el j'ai prié noire biiMiieni-eux Anionio (rinlercéder poMr ses conipa;^'nons

d'iid'orlune Connuenl va nolie Pellico:' Esl-il lou-

jours aussi faible ? »

3Iaronce!li lui répondil el lui demanda à son (our de ses nouvelles, u Ali! pour moi, je suis bien, sauf (pudiques pcliles douleurs ; le bon I)i(Hi me soulicnl ! Il aura pitié de moi, j'espère 5 mais qu'avant tout, sa sainte vo-

lonlé s'accomplisse — Don IMarco ? dis-je alors,

don Marco •'... — Qui m'appelle 1' — Celui (pii depuis si longtemps désire vous exprimer toute sa sympathie,

h Français — Ali 1 que je suis heureux de vous

entendre, s'écria-t-il, j'aime tant les Français I Parlezmoi, je vous en prie, dans la langue de voire pairie : elle

est si belle I Seigneur Jésus 1 comme je vous ai plaint

d'être loin de la France, et avec quel cœur je travaillais Il vous lisser le papier dont »

JMaroncelli , ayant toussé légèrement, rappela sans doute ù don j^Iarco que j'étais avec S... , car l'excellent liojume coupa sa pbrise et reprit : « Depuis que je vous ai vu dans l'église, j'ai senti i)our vous un vif in'érèt, une tendre aiïeclion »

J'allais répondre à don IMarco, mais le silence imposé par la sentinelle l'empêcha ainsi que nous de continuer noire conversation.

Nous étions cependant devenus si habiles dans larl de parler cl de nous répondre à demi-voix qu'il éiail bien rare que nous ne [larvinssions pas à jouir de ce bonheur quehjues quarts dhourc dans le com-anl rie la journée. Il y avait quelque ciiote de si naïf, de si charitable dans

•20S MI.MOIllMS

les soiilirncns cl les discours de don Marco ([uc je; no inc lassais pas de rciilciidro raconter cl les soins (juil pienail des àiiies (|iie le Seigneur lui avail conliées avant sa l'alale airesialiou cl les pures jouissances que lui donnait ratlaclieinenl de ses paroissi(Mis.

« J'étais si licurcuv , nie disail-il , (pie j(; remerciais cliarpio jour le Toul-Puissanl des grâces abondanles (pf il nracciudail Des ouailles (pii nraiiuaienl , (pii écoulaient ma voi\ el mes conseils, dos ami-, (pii me chérissaienl . pas un pauvre (pii ne lût secouru.. .. ali ! c'élait lui paradis!... Hélas! j\)ul)li;iis que noire lerrc; est une lerre do laiines! Dieu, pour le salut do mon ùmc sans doute , me lit bientôt souvenir cpio nous sommes nés pour les tribulations ; mais do toutes celles qu'il lui a plu do m'envoycr, la mort do mes amis Oroboni et \ illa fut la

plus cruelle Ah! ce l'ut une rude épreuve Si Dieu

m'avait exaucé , il aurait pris ma vie , que je lui oITrais

pour conserver la leur! Pauvres chères âmes!

ils étaient bien plus nécessaires que moi on ce monde. »

Une autre fois don 3Iarco nous contait les saintes Joies et les pieuses douleurs du mflnislére, sa félicité au jour de son ordination, de sa première messe; ses émotions en bénissant le premier mariage , en baptisant le premier enfant, en assistant un mourant pour la |)remiéro fois,

en lui donnant la sépulture touchant récild'un cœur

tout en Dieu , d'un cœur simple et bon dont la droiture était plus faite pour rasuencr à la foi, pour faire pratiquer la religion que toute la science des docteurs.

En écoulant don IMarco, je me rapprochais de TÉgliso calholiquo, el lorsqu'il nous disait quelle était la sainte salisfaclion qui remplissait son àmc au moment où il donnait à un moribond l'absolution des péchés qu'il venait de confessir, lorsqu'il nous peignait en termes simples et pathétiques l'indicible consolation quéprouvaient

i)'i;\ i':U!^o%Mi:n d'i.tat. 200

les iiioiirans ([iri! avait assistes par la ccrliliido que leur noyaiuc au sacrcincnl de péiiilence pouvait seule leur flouner , je ne icpoussais plus avec aulant de Torce la eoulessiou auriculaire , el je ine disais en pensant à S... et ;\ don Sîepliano : (c Dans (piel temps les lionunes n'ont-ils pas abusé dCo dogmes les plus divins et des plus saints préceptes ! »

(>ha(|ue jour je puisais les plus salutaires e\ein|)les ainsi (jue les plus elTicaces encouragemens dans ces en- IriHiens où deux modèles d'angéliqne résigne.tion , Pellico et don Marco, m'apprenaient ce que peuvent la foi el l'amour de J)ieu pour soutenir avec conliancc et sérénité les adversilés que le ciel nous envoie Je devenais

plus tolérant, meilleur avec S... -, uses tristesses étaient moins sombres , et je sentais (pi'd devait y avoir (pielque chose de surhumain el de profondénu'nt vrai dans la joie éprouvée au milieu des souiïrances par sainte Thérèse et tant d'autres bienheureux!

Quelques semaines encore de ces angéliques instructions et J'aurais sans doute, en afTermissant ma croyance, éviléles nouvelles angoisses qui allaient m'assaillir ; mais il était décidé qu'aucime consolation ne pouvait êire durable, qu'aucune ancre de salut ne pouvait mordre sur le terrain mouvant de nos calamités I

Un personnage nouveau, choisi par l'empereur et envoyé par lui pour surveiller uniquement les prisonniers du Spielberg , fut linsurmonlable obstacle qui vint tout à coup mettre fin à nos amicales et religieuses conversations. Nous le vîmes arriver dans notre prison conduit et présenté par le commandant sous le nom de M. AW'rgral, sous-direcleur du Spielberg,

C'était un petit homme assez replet, à l'œil vif, à la face semi-riante, qui prélendit, en nous parlant français, ne pas savoir un mol d'ilalicn. « C'est à monsicui-. ajoula

;^()0 Mi'MoïKi:.';

l(^ ooinninml;inl . ;\!i'|U('l n.uis dcvoz (ir-sormiiis vous

adresser. »

Le sons-(lii("(l(Hir s"iiicliii;i cm disant : u Je liV'hcrai de in'ar([uil[or de mon i)elil devoir. »

l^is ou passa ririspeclioii de ce (ju'il y avail dans la prison pour en faire !a remise au nouvel agenl rcsponsa- 1j1(> : nos livres d'abord , qu'on pouvait tenir tous dans une seule main, les vèlcnicns (pie nous avions sur le corps, la laine el les aiguilles de bois, sans parler des autres [)ié(es de notre mobilier et de nos fers, dont il fallut compter les anneaux pour prouver au sous-dirccleur (pie tout c^'lail en rc'gle cl que sur lui reposait à l'avenir la r(^spo!isabilil('' de noire emprisomiement.

Cela t(rmin('', le nouveau surveillant nous salua aussi gracieusement (pic le comportait la bizarre tournure de sa grosse el courte personne en nous disant : « Pour les servir, messieurs, je serai toujours priH. — Voilà, dis-je à mou compagnon, une maniiïrc de dire qui trahit bien son italiatiisme , et je ne doule pas que le sieur Wcrgrat ne parle et nccom[)renne l'ilalien aussi bien que vous et moi -, son arrivii'C inattendue est d'un triste augure... car elle annonce que notre caplivilt; doit se prolonger de longues anné'cs encore... ce qui é'quivaul à un arrôt de mort pour la plupart d'entre nous. — ."Mais , rt-pondit S..., j'avais ûù'yà entendu dire quelques mois sur la venue de ce sous-directeur par IM. le chapelain , et je ne crois pas qu'il y ail autre chose de plus dans lintenlion de Sa Majeslt! que de ne pas nous confondre avec les galériens.

— Ah! repris-je , le chapelain vous en avait prcWenu?

— Prévenu, non se hàla de ré^pondre S... d'un air

embarrassé^ il en a seulement parlé comme d'une mesure qui nous serait fort utile. — Et en quoi, sil vous plaîl? — Mais, par exemple, d'avoir toujours là quelqu'un qui puisse écouter nos réclanialions el nous faire

D'CN PIÎISONlMF.IÎ n'i.TAT. ."^Ol

jiislico , ajoiila S... (ruii Ion \)'n\n(\ — A'iiiiiiicril I aiiiiczvous i'i vous plaindriMlt's employée de Spu'lbcr},'? Il me seiiiblail au conlraire »

En voyant mon compajinon serrer les lèvres el pAlir, je me iu\lai d'ajouter pour dissiper ce comimneemcnl d'oiagc : « Au siu'IjIus, (pielle que soit la mission de ro nouveau [lersonnage, il est un moyen bien siiii|)!e de no pas nous en inquiéter, (/est de nous conduire comme nous lavons fait juscjuici el de laisser le resie au soin de la Providence; nous ne pourrions d'ailleurs être pis (jue nous le somm^'s , c'est ce que je vais dire à don IMarco. — (lominenl! vous aile/, conliuuer vos conversalionsl s'écria S..., et vous ne craif^nez pas qu'on no fasse un rap; oit au sous-direcleur ou qu'il ne vous surprenne lui-même? — El ({u'iinporte? S'il est envoyé de Vienne pour notre bien , il ne pourra trouver mauvais (juenous nous enlrelenionsde choses innocentes, el j'aime mieux, d'ailleurs, m'exposer à (piehiues désagrémens que de renoncer de moi-même à cet iua[)préciable soulagement. ))

J'appelai donc en conséquence don IMarco; mais quelque précaution que je i)risse pour que ma voix ne pût êlre entendue que de lui , je fus salué dés les premières paroles par un formidable .«/(/// still ! (silence !) crié à la fois par les deux senlinelles du bastion; je voulus mais en vain essayer de nouveau quelques minutes après : même en sifflant je ne pus échapper au s^till ! qui se fil entendre plus rclentissanl et plus impératif que la première fois. (( Eh bien! ils n'y répondent pas, » me dit mon compagnon

Et son accent, son sourire, me révélaient qu'il était charmé d'èlre délivré de nos amicales causeries. « C'est, lui répondis-je, le premier bienfait du paltrnel surveillant qui nous est arrivé de Vienne. »

'M)-2 Ml, Moin F. s

l,;i joiiriH'o so passa soiiibic cl silencieuse ; aucune par()I(» m» sortit de ma hourlic, [las iin'^iiie au nioiiieul où le sous-diiccleur vint, on nous visilanl lui-nicnie de la l(^lft aux pieds, nous piouvcr avec (picllo sollicitude il s'ac- (piillait de son impérial (iflicc, Seulomeni, cpiand arriva le soir cl (pie je IcMilendis venir à jjas de loup dans le corridor, puis s(> glisser jusqu'au {guichet, ouvrir avec soin le trax ist da!< cl y placer son oreille à vinj^l reprises differenles, s'imaginant sans doute que nous ne pouvions nous apercevoir de son fuilif manège, je ne pus m'empécher de faire romanpier à S... combien il élail Clalleur pour nous d'avoir un gardien en diercpii rafipoi lerail en luiul lieu justpi'à nos moindres paroles. « IMais vous croyez donc (pi'il comprend lilalien? — Eh 1 s'il en (''lait aulrement, A quoi lui servirait-il de venir <!'coulor aux j)orles ? Cela man(piail d'ailieurs à noire cajjlivitc!' el doit compk'ler le légime pé'nitcnliaire qu'on semLle n'avoir inventé que pour nous. «

Le z('Me el rac!ivit»3 déployc'-s par le sieur Wergrat (■'laicnt dignes , il faut le dire , du i)oslc de confiance que l'empereur lui avait donné. Sur pied depuis cinq heures du malin jusrpi'à minuit, il ne cessait pas un instant d'(V tre sur le dos de nos gaidiens, de nous surveiller à la promenade, de nous épier dans nos cachots; le tricot, la cliar[)ie, furent repris avec sévérité : quiconque y manquait était sur d'avoir des réprimandes el de voir doubler sa tâche; les rigueurs enlin redoublèrent de lelle sorte que S... lui-même convenait qu'tme semblable recrudescence, après tant d'années d'une captivité douloureuse, était faite pour nous réduire tous au dernier degré de désespoir.

Si cet élal de détresse était une triste vérité pour chacun des captifs, combien ne devait-il pas l'être encore plus pour moi . condamné à une prison perpétuelle, moi. que

I)"l N IMMSONMl-.IÎ l)l.l\r. .".O'î

rien (Icsoiiiiiiis ne pouvoil dislrairc^ do l';i((;il)l.itil(; iiinii(Mi(0(losMi;ni\(Iii |)i(''soril I... car loiit so llùlrissail, loul s'cllarail dans mon Aiiu'I...

.l'avais liicii (niohiucrois la pous/'c (iiie rinlciilioii (!(^ rcinpoieur cti me iiicllani près de S... ('lail de uw. ûi-Wvrcr avec lui ] mais ccl espoir s'aiioaiilissail m soiij^ca.iil

au lris((> caractère de mon compagnon de caplivilé

caraclère dont l'analyse me donnail loujours pour conclusion : u Va'I liomme nie perdra, parce (pi'il n'esl point d'ennemi plus à craindre (pie celui donî les inlérèls cl le.s passions sonl aux prises avec un rcsle do conscience cl do conviclions religieuses et (pu sail (pic c'est en vain rpiil cherche à se couvrir du mas(pic de rhy|;ocrisic. »

J'é'lais un soir plong('! dans ces sombres réllexions lorsfpic je crus ni'apcrcevoir (pic Ui ga!(^rien (Àiliban, loujours hdC'lc malgrî? loules les mesures reslriclives, me Taisait adroitement de l'œil et delà main des signes d'intelligence. Que pouvait-il nie vouloir? Des lettres? il no

m'en avait jamais remis depuis ma réunion avec S -,

d'ailleurs toute correspondance était devenue impossible dès l'arrivée de l'infaligable sous-directeur Cependant Caliban m'indiciuail sa poche, d'où tant do fois il

avait sorti les chers billets de Silvio Ses hésitations ,

SCS incertitudes m'étaient un indice certain (ju'il redoutait les yeux do mon compagnon, sans néanmoins vouloir renoncer à s'acquitter de son message. Deux Journées s'ocoulèrcnl avant qu'il pût trouver un mouicnl i)ropicc ; enfin do grand matin, au moinentoù S..., à genoux, faisait sa prière, i! mil derrière la criic'ie, qu'il venait de remplir, un petit pa({uet dont il m'indiqua de l'œil le dépôt. A peine fut-il sorti que je commençai à marcher avec bruit, m'arrèlanl tantôt dans une place, tantôt dans une autre, jusqu'à ce que je fusse sur de pouvoir ramasser sans être aperçu le précieux paquet.

;>(!! .MIM()llti:S

l m» \\m (I.uis mes iiiiiins, il ralliiil encore rouvrir

cl cria (Icvciuiil impossible dans un réduit connue le noire, où Ion se loncliait, où Ton élail loul le jour face A face ; |)liis impossible encore (piand il s'agissait de se sousiraire aux rej^ards d'un compagnon toujours aux

aguels C'est en vain que j'en cliercliais Poccasion :

au moindre essai que je faisais pour tirer de ma poclie le mys!érieu\ reuleau et enlever la première envelopiie, j'entendais S... déposer son livre ou je le voyais interrompre son tricot

Toutes mes tentatives ayanléclioué, je n'eus plus d'autre expédient ({ue de feindre in)e indisposition i)our ne pas al!( r à la |);oinena(le. Une fois seu! , j'ouvris avec précaution, après mètre tourné de manière à ce que le s(.)U8-direc!eur ne^pùt me surprendre, j'ouvris, dis-je, la précieuse dépêche, dont je reconnus au isitôl l'écriture... H Irédéiicl iii'ecriai-je en portant le billet à mes lèvres, Frédéric, je te retrouve donc!.. » Puis j,» lus, avec une émotion, une anxiété qui m'empêchaient de respirer, les lignes suivantes :

(( Des circonstances imprévues (pie je ne puis te déveloijper ici. nun Alexandre, me [);'rm'jttant de tenter une é\asion. j' veux l'exprimer toute la douleur que mon cœur é[)rouve de ne pouvoir* [)ar!ager avec toi cette chance de salul cl l'oiTrir de me charger auprès de ta famille, de les amis de tout ce que lu peux désirer de leur faire savoir, .le l'envoie uii petit bout de crayon el une feuille de pa[)ier afm que lu'[Miisscs écrire quelques lignes à la sœur : si mon espoir se réalise, je les lui remcl- Irai comme tm précieux gage de la tendre affcclion pour elle cl de notre fraternelle amitié. L'erifrcprise esl périlleuse, je le sais : mes mortelles inquiétudes sur lesorlde mon infcrlnnée Tliérése ont seules pu me déterminer à en braver les hasards. Je ne le dirai pas quels moyens je

d'l'\ imîiso.nmI'.k i)i:r\T. 305

(lois omploycr pour sorlic (Iri^Miisi- de SpuMboiv; ni à (pu;! (IrvoumuMU je sciai redevable (11111 si éiiiiiienl service...

lu le devineras On'il le sullise de savoir (pie je n'ai

recours i"i nulle cooix^^-ralion du dehors cl que nous i)arlons à pied, m"en HMiiellaiit à la Providence cl à mon courage du soin de suruionîer les faligues dune si longue

fuilc. Ne rcffraie pas de ma faiblesse Tcspoir el la vo-

lonlé' de revoir TlKMèse me rendronl les forces, qu'on relrouvc toujours dans les cas d(l'sesp('M\'s!... Ilcîlas I pourquoi faul-il (jue noire destinée ne reslc pas la même jusqu';"» la (in de nos ('preuves ! Te savoir h Spielberg lorsque dans quelques jours peul-èlre je me trouverai libre el dans ton pays, est une penst>e qui sulTirait [jour assombrir les plus belles espf'rances si je pouvais m'y abandoiHicr enlièrenuMitl Le ciel m'est l(''moin, moii Alexandre, cjue je donnerais la moitié' de ce que je possède au monde pour pouvoir l'associer à mon projet

de fuite Plains-moi donc, el lor8(iue je passerai à

quaire heures devant ta porte, pense que ton ami a le cœur navré de le laisser ainsi dans les fers, et dans quelle position!... Une pensée me console cependant : c'est qu'il est présumable que l'empereur ne peut larder à prendre quehiue mesure favorable envers loi -, tu sais que ma conviction a toujours été que tu serais mis en liberté non-seulement avant moi , mais encore avant la plui>art de nos compagnons d'infortune.

(( Puisse cet espoir se réaliser ! puissions-nous nous retrouver en France près de Thérèse, au milieu des tiens !... Mais assez sur les vœux qui vivent dans mon cœur! lu sais combien je laime, combien je te regrelte, et lu sais aussi qu'il ne peut y avoir de bonheur complet {)our moi qu'en te sachant heureux loi -même I

« J'attends ta réponse avec impatience : tout est i)rèt , je puis partir d'un jour ù Taulie. Dis-moi que (u m'ap-

.■)()(» MIMOIlil.S

pidiivcs, cch doublera mon coiuiii^c cl me sera d im la-

xorabU» aiigmw Adieu Non, au revoir au revoir

près de la l'aniille, à laquelle il nio sera si coiisoiatil d(! reuiellrc tes caraclùres. Que ue puis-je le serrer dans mes bras, enletidre la voix si ehère avant (rabandonrier ces lieux d'ainiclion cl do larmes, d'où j'aurais voulu vous arracher tous!... Kncorc quelques jours el loul sera décidé Ali! prie pour moi, pour IMiérèse! »

<( IMon Dieu ! mou Dieu I proléjjez-le, sauvez-le! » fui le prcnucr cri de mon cœur, el je reslai lonjj,lcmps absorbé dans toute Tardeur de cel unique vo'U, où venaient se concentrer les pensées el les espérances qui s'agitaient si lumultueusemenldans mon esprit.

Tout entier à ma suri)iiseet à ma joie, peu s'en l'allut que je n'oubliasse Tindisposilion (pii m'avait servi de prélexlc pour ne pas aller à la promenade el que S... nome surprît à son retour marchant avec vilessc au milieu delà [irison ; heureusement que mon oreille vint au secours de ma prudence et que je l'eidendis revenir assez à lem{)s pour me recoucher sur ma paillasse, où je Teignis de dormir.

]\îais combien ce repos étail loin de mon cœur! Passant tour à tour de la joie la plus vive, de la confiance la plus entière aux doules, à la crainte, à toutes les angoisses des chances attachées à ce hasardeux projet, je me demandais si rinforluné n'y succondjcrait pas ! Mes inquiétudes ne se portaient pas sur Ja sortie de Spielberg, car c'était un coup de dés qui ne demandait pour être bien joué que de l'assurance el de l'adresse, el dont le résultat devait se connaître aussitôt^ mais que deviendrait-il, hélas! dans une saison si rude encore! lui si faible, comment ferait-il pour aflronlcr les neiges, se garantir du froid, endurer les veilles et soutenir de longues el nocturnes marches ?

I) LA iMiis()iNiMi:i; i»i.i\r. ^07

(les considérnlions (''laiotil cnV.iyjiDlcs de véiilé, el |)()mlaiil elles eédaieiil bieiilôl diiiis tiioii esjjril à la eoiiviclieii (|ue Jamais (lonfaloiiieii ii'enletidriiil sonner riieuie de la délivrance tant (lue reiupcrcur serait en ce

ni(Hi(le ^■é(ail-ee pas nn arrèl de n-.orl qni ne per-

niellail pins d'Iiésiler entre un niallicur certain el les chances de succès d'un projet (éniérairc sans doute, mais dont les périls n'élaienl pas tellement inévitables (pTon dût, en ne les alTronlanI pas, renoncer à la seule voie de salut qui rcslûl encore ouverte.

(>'est ainsi (pic je llollai lout le jour et la luiil entière dans une mer de doutes et d'irrésolutions, plus agité, plus tremblant que si j'eusse dû me prononcer sur le parti à prendre.

Répondre ù Frédéric fut le matin du jour suivant ma pensée dominante, et pour y parvenir, je continuai à me plaindre de ma santé, qui me forçait, à mon grand regret, de renoncer à prendre Fair sur la plate- forme. Je pus alors, après (jue S... s'y fut rendu , tracer quelques lignes à ma s(eur et les paroles suivantes à Confalonieri :

« Je n'essaierai pas de te remercier de la preuve d'amitié que tu viens de me donner, mon Frédéric ^ où trouvcrais-je des expressions qui puissent rendre ce qui est dans mon cœur! Ton dévouement inaltérable t'a fait connneltrc sciemment une imprudence qui pouvait te devenir fatale, pour ne pas t'éioigner de ton frère d'infortunes sans lui faire de touchans adieux, sans lui donner les moyens d'adresser quelques mots de consolation à ceux qu'il chérit Cet acte d'une admirable abnégation vaudrait à lui seul une éternelle reconnaissance ! C'est le dernier joyau de celte couronne de bienfaits que tu n'as cessé d'enrichir en ma faveur depuis que. dans notre commun malheur, la Providence ni'a fait la grâce de m'unir à lui I

:5()S Ml.. MOI Kl. s

(( Pars donc (mi [mix, mon l'rrdrrii", eu roccviinl mes plus iirdonli's Ix'iK'diclioiis. Piiis.M; Dieu ('cailcr do loi les dangers cl le réunir à Ion i\n\i,i\ ;'i l;i 'J'Iicrése adorée ! iJia à nK)ii père, dis à ma scrnr, m leur remellanl les lignes (pieje l'envoie, (pie jai des forces encore pour snpporler les maiiv de la caplivilé!... Dis-leur l;ieii à tous (pie mon amour pour eux a grandi avec mes malluMiis el (pie l'espoir de les revoir iwo souliendra justpià riieur(!d(! la délivrance jusqu'ù ce jour où je pourrai lo répélcr on

liberté ce (pie lanl de fois Je lai dit dans les fers : que je le dois plus (pie la viel... Hélas! Ihorlo^'e de la chapelle

vienl de se faire cnlendre , S... va revenir Adieu, le

meilleur, le plus généreux des hommes, (pie Dieu veille sur loi I... lleurlo les fers en passant devant ma prison, comme une preuve (pie lu as reçu ce billet. »

Je me hAlai alors de 'plier les feuilles écrites cl d'en faire un petit rouU^au que je Icrminaisau momenl môme où mon compagnon rentra dans la prison. 11 s'agissait maintenaut de le faire paivonir, et bien que Caliban se tînt sur ses gardes, ce ne fut que le l'Midemain malin, à riicure de la dislribiilion de l'eau, que je pus lui reniel- Irc ces imi)oitanles lettres, dont une seule ligne sulïisait, dans le cas où elles cusscnl é'é perdues ou interceptées, pour perdre à jamais mon ami el celui qui loi prélail son assisîance. Si mon anxiélé l'ut grande, cl elle devait l'être dans ces momens d'alientc, grande aussi fui mu joie lorsque j'enlondis Frédéric, à l'heure de sa promenade, h':iiiter ses fers en p:i8sai!l devant ma porte. Mon àme, oppressée jusque-là, se dilata, et j'acceptai celle première réussite comme un gage du succès prochain de la fuite tant désirée !

Sans cesse aux écoules pour entendre les pas de Confalonieii, dont l'évasion , je le savais, devait avoir lieu du côté de l'églitc, jélais dans une perplexité, dans une agi-

I) I > l'IîlSONMKIl DI.TAl. •'îtîO

Ialioii(raulaiili)lu8iu'nil)lcsà8ii|)i)orlor(in il lallail avant

loul païaîlrc caliiic aux yeux scrulalcurs de S Que

les jours, que les nuils se haliiaicnl avec lenteur, el couimc je complais les uiiuules quand s'approchait l'heure que Frédéric devait avoir choisie pour sorlir de Si)iell)('r^^ !... « Poul-Olre , nie disais-je , peul-èlre (|U('Iques inslans encore ol je renlcndrai pour la dernière fois!... » Alors mon cœur ne ballail plus, cl j'allendais le moment décisif avec autant d'anxiété que s'i! se fût agi pour mon ami dun arrêt im:nédial d(; vit; ou de mort.

l'n jour le souvenir seul m'en fait encore frémir...

des pas se firent entendre dans la j^alerie « C'est lui,

c'est lui , nuujnurai-jf dans le fond de mon cœur , il

s'avance il va passer! Dieu bon, Dieu secouralde,

exauce ma prièie, sauve-lc La porte de la platel'orme vient de s'ouvrir Si dans vingt minutes mille

rumeur ne parvieiit jusfju'à nous, c'est (ju'il a surmonté

tous les obstacles, qu'il est hors de la forteresse » Et

ne songeant plus à S..., je me collai au guiciiel pour saisir au passage le moindre bruit , le moindre indice d'une découverte : tcml resta silencieux; les secondes,

que je comptais une à une, furent des minutes et ces

minutes ah! quel soulagenuMil quand je fus arrivé au

nombre vingt, quand je fus assuré, en entendant sonner l'horloge, que les fugitifs avaient dû gagner une demiheure et que les prenjiéres chances étaient pour eux !.., ]Ma joie fut telle à cette pensée que je me demande encore aujourd'hui comment j'ai pu la soutenir , comment je ne m'écriai pas dans mon transport : « Il est sauvé !... sauvé , vous dis-je ! Que l'empereur fasse désormais de nous ce qu'il lui plaira. »

Celle joie qui m'étoulTail, je la comprimai pourtant el j'en jouis sans trouble pendant les heures qui s'écoulèrent jusqu'à la visite de nuit Alors elle s'évanouit

.")10 MI.MOIIU.S

pour lie plus rcM'iiir, car , coulre mon allenU', ncn no YJiil Iraliir dans le cuiTidor la surprise cl les alarmes du sous-dircclciir ; je ne vis (pie trop à la Iraïupiillilé do soti maiiilicf) (piMl ne lui marupiail aucun prisotuiier. I.e lendrniaiii l'iédrric fui à la promenade à son heure ordinaiie, el jaileiidis vainemenl, rejour-là clccuv (jui suivirent, (pi'il me ni é|)rouver i)ar sa l'uile la seule joitMpii pouvait ranimer mon eœur sous les voûtes de Spielbcrg I (^)uelles cireonslances avaient pu le retenir ? (]'esl en vain (pie je n)"('puisais en eonjectures : des semaines el des mois s"(3couli'renl avant (pie je pusse arriver jus- (pi'à la V(^'ril(\

d'un Pr.ISONMl-.R I)'l.T\T. 311

IMos joiirnt''0:*, si vivoiiuMil Iroublôcs dans leur nrcnblaiilc nionolonio par col incidcnl inallcnilu , ropriicnl l»ionlol leur cours haltilnc! : toujours los inr-nics con-

Irainlcs, les riiènios drliances cl colle idée fi\o de

plus en plus douloureuse, déplus eu plus doininarile :

celui cpii respire là près do moi esl un traître un

traître sous le masque d'un saint !

« 3IonsieurS..., vintluidire un malin lesous-direclcur Wergral , suivez-moi , quclcprun vous demande. » 11 se leva et parlil. « Oue Dieu le conduise, m'écriai-je, loin, bien loin de moi, car si une telle réunion se prolonge, j'en perdrai, je lésons, el ma croyance et la raison.» Puis, comuie délivré d'un cauchemar odieux, je me pris à m'agiler comme un enfanl en fêle... « S'il ne revenait pas 1' répétais-je. Des quarts d'heure se passent, qui sait I En voilà trois et plus qu'il est sorti de la prison... L'heure onliùre s'est écoulée... Peut-être Ta-l-on conduit près dun

autre captif. IMais non , je l'enlends , il revient!

Hélas I j'oubliais que rien d'heureux ne pouvait m'arriver ici-bas. »

Quelque habitué qu'il fût à la dissimulation, je lus pourtant à sa figure qu'il devait avoir appris quelque chose d'important, û Doti Sicphano est ici , me dil-il dés que le guichet fut referme ^ c'est un grand personnage maintenant, il est évoque — Kvèquo! ré()éiai-je on

:\ïi mi:m{)iki:s

me Icvnnl (Vun seul bond, lui ? — Oui, (''vi^fiiicdc (Inllaro eu Diilm.ilic, reprit S... avec une salisfaclion mal déguisée ; dans un mois il sera sacré à Vienne dans l'éj^lise de Sainl-l]lienne. — C'est une belle et jjromple récompense, mécriai-je, (pie de passer ainsi en deux années de temps du Sublime liislilul ', où il t)'élait qu'élève, à la diiînilé épiscopale! Quelle salisraclion n'épioavera-l-il pas de reparaître la milre en lèl(> dans celle Dalmalie, son cher pays, don! il élail parti si petit et où il reviendra si u;rand, car il doit élre désoimais |)uissanl en cour et sa recommandation sera de poids auprès de rempercur, — Oli , oui, il peut beaucoup, répondit S... , trompé peul-ôlrc

par mon apparente l)onliomie Il vier)t m'annoncer

(pie deux de mes Ids sont placés à Milan dans un collège

aux frais de Sa IMajesté — Vraiment! repris-jc,

mais c'est d'un favoiable augure pour vous, — Mon aîné, ajou(a-l-il, est cadel dans un régiment avec promesse d'avancement. — El toutes ces faveurs inespérées vous arrivent sans aucun doute par le canal de monseigneur don Stephano , (pii mettra le comble ù ses bienfaits en vous rendant bientôt à votre famille? — Ilélas ! qui peut le savoir ! — IMais ne vous a-t-il pas donné quelque espoir d'une prochaine délivrance? — Il ne s'est pas expliqué, seulement il m'a laissé entrevoir quelque chose; il m'a semblé aussi qu'il n'était pas mal disposé pour vous. C'est du reste la dernière fois qu'il vient à Spielberg, car il doit se rendre bientôt dans son diocèse.

' Ce Sublime InsliUit, fondé à Vienne par l'empereur François, sous la direction du curt^. impcr'a! Frint, est une congrégation de prêtres fleslinés, dit-on, par leurs éludes et leur savoir à répandre les lumières parmi le cierge catholique d'Allemagne. Don Paolo- ■ttitz, qui parvint à s'y faire appeler, était sur le point d'en être renvoyé pour cause d'ignorance et d'incapacité au moment même où l'empereur le choisit entre tous pour être le confesseur des prisonniers d'Étal de Spielberg,

d'un prisonmer d'i.tat. ^13

— Dans son diocèse!... (lis-j(> oncorc involonlairomciit, mais il csl donc bien vérilablcincnl «'Mmiuc ? — A ou» vous en convaincrez bientôt, me répondit mon compa- ^Mion 5 voil.'i, je crois , (jifon vient vous chercher pour aller près de lui. »

l.a porte s'ouvrit en effet, et le sous-direclcur m'annonça que Sa Grandeur me demandait.

Ce mol Granileur contrastait si étrangement avec la bassesse du personnage que nous avions vu pende temps auparavant dans les derniers rangs du clergé, que je fus plus que jamais saisi de stupeur et d'indignation à Tidée de toutes les infamies qu'il avait dû commellre pour s'élever si rapidement, malgré son ignorance , à la dignité de prince de l'Eglise -, celle profanation du plus révéré des ministères était si odieuse à mes yeux que j'hésitais à me le persuader et que je demandai de nouveau au sousdirecteur si la chose était possible, si don Stéphane était bien évèquc. « Sans aucun doute, me répondit en souriant le petit homme , tout le monde lui rend les honneurs dus à ce rang élevé : le nouveau gouverneur est venu lui faire visite, ainsi que les grandes autorités de la ville el le clergé... Diable ! diable ! chacun sait bien ici que Sa Majesté l'aime beaucoup, car son avancement a été furieusement rapide... — Eh bien ! lui dis-je, c'est ce qui vous attend. »

Il ne répondit rien, mais sa figure s'épanouit, ses yeux brillèrent et son sourire malin disait : « Je l'espère et je ferai tout ce qu'il faut pour cela. »

Arrivés à la porte de la chancellerie, je nj'arrôtai un instant comme pour reprendre haleine. « Allons, allons, répéta le sous-dirccleur , monseigneur attend déjà depuis longtemps. »

J'entrai. Don Slephano , assis dignement dans un fauteuil, fit un signe de lèle et me dit : « Prenez une

.'^I-I •MI.MOini'.S

iliaiso cl Yi'iipz vous mettre [)rès de moi Sa ^lajoslc,

r(>prit-il en étendant la marn [)otir mieux me laisser voir l'aniieaii pastoral , qui déjà l)ril!ail à son doifi;!, a daij^né

m'élevcr jusqu'à répiscopal : c'est un lourd fardeau

mais avec raido de Dieu , je maecpntterai , j'espère, de mes nouveaux devoirs à la salislaclion de notre gracieux souverain. (]'est à lui seul que je dois ma nouiiiialion ; les autres de la cour s'y opposaient , mais il la voulu...

j;ii ! eli ! eh ! il a bien fallu obéir .lesavais

font cela tjuclcpies mois d'avance, car Sa ^Majesté , (pic Dieu conserve, m'avait dit une fois d Schœnbrunn : « La la, continuez , nous ferons quelque chose pour vous. » .l'avais déjA cru d'abord que c'était un canonicat; jjuis, en y réllécliissant mieux, j'eus des (Îou'.Cj que c'était plus

haut (pie cela doutes qui se changèrent en certitude

au retour de mon dernier voyage de S(>ielberg Sa IMa-

jcslé me reçut ah 1 comme un fds ! et après m'a voir

entendu pendant plus d'une heure, elle daigna me dire:

(( .T'ai pensé ù vous pour un évéclié — Sacra Maeslà,

m'écriai-je en tombant à ses pieds votre serviteur est

indigne de tant de bontés !....• — llelevez-vous , me dit i'emporeur avec une palerncllc bénignité , un évè(pic ne s'agenouille (pic devant Dieu !... » Eh bien ! mon lils , n'est-ce pas là un souverain pour le{picl on affronterait de plus grands dangers encore que ceux qui m'attendent dans mon diocé-se ■' — Des dangers , monseigneur I — Oui , oui, des dangers, et le martyre mt^me !.... Cattaro n'est-il pas voisin de la frontière turque et des ï\Ionlénégrins, qui font de fréquentes irruptions , sans parler des hérétiques , des Albanais, des schismatiques , bon Dieu!... et tant d'autres mauvaises herbes qu'il faudra extirper du champ du Seigneur au risque de sa vie! Sa IMajeslé le sait bien : aussi m'a-t-ellc dit qu'elle m'envoyait parmi les barbares, comme les apôtres, et qu'elle

d'un l'KISO.NMKIl 1)1. l'A T. 315

C()!npl;iil sur mon /.('le pour rciup'ir (•elle mission. Son allciilc lie sera pas Iroinpi-o -, jo purgerai mon diocèse tic Ions CCS sccicrals, cl J'ai luUo do me trouver dans ma mcîropolc |)our melire la main h Fœuvre. — (Test donc pour la (lernière fois que nous vous voyons ? — Sans doule, mon Hls , je vais vous quitter-, ma (ùdie n\'sl-elle pas accomplie? ne vous ai-je pas fait rentrer dans le giron de rKL;lise ? In aulrc peut me ren)placer déooiiuais, car j'ai laul lal;(uué, tant semé qu'il ii'atwa plus qu'à récolter. Or (^'à , dilcs-moi : vous devez être coulent, j'espère, du compagnon (|ue Sa Majesté vous a choisi? (]'esl un saint lioujuie (|ui ne peut donner que de bons exemples ; vous vivez en bonne intelligence , n'estce pas ? — Je fais tous mes ellorts pour cvUx , répondisje. — C'est donunnge seulement, reprit don Stepliano , que vous n'ayez pas |été avec lui (out d'aijord ; vous ne seriez que mieux noté dans l'esprit de Sa jMajeslé , ([ui s'intéresse ;\ vous, je vous l'assure , et qui en donne la preuve en vous réunissant à S... — On m'avait bien dit que c'était par l'ordre de l'empereur que j'élais séparé de Confidonieri ; mais j'avais peitie à le croire. — Par son ordre direct ; est-ce que votre réunion actuelle ne

vous convient pas ? — .Te ne dis p^as cela, mais —

Mais... auriez-vous mieux aimé, par exenq)lc , qu'on vous enfermât tous un à un avec les galériens des casemates, comme il en avait été question et comme on l'avait ordonné ? — Nous ! avec les galériens ! — Oui ,

mon lils , Sa Majesté l'eiilendait ainsi, afin que vous ne continuiez pas à vous endurcir mutuellement dans l'obstination et l'impénilence. — 3Iais ce sont des assassins, des voleurs — Eh bien ! n'ètes-vous pas des conspirateurs ? ce qui est pire encore aux yeux du souverain. — Une pareille' réunion est inexécutable

— Pas tellement inexécutable, jeune homme, que ce

3l(» MKMOIUKS (lui n'a pas en lieu par la clriiuMico do r«Mii|)('rcur ne puisse foil l)i(Mi s'cxéciilcr un jour si la conduile des prisomiicrs dK(al ne changeait pas '. Ouanl à vous, il ne dépend (pie de voire volonté (récliap[)er à celte punition et ;\ bien daulres malheurs Avec un pou de condescendance quelque acte de soumission, vous pourriez Sa iMaj(;sté ne m'a pas mis dans sa coididence ,

mais je crois i)ouvoir dire qu'il vous serait facile d'améliorer voire sort en montrant du repcnlir. Je suis sûr qu'une rélraclalion ferait merveille... liein ? Je dirai plus

encore, je répondrais de voire liberté I>ii bien I

vous ne répondez pas ? esl-ce faute de comprendre ? Ce que je vous sup:f.?ère est cliosc facile pouilant. Si je vous disais, ajouta don Slei)liano avec \ ivacilé, que votie vieux père est très-malade... (pi'il n'a plus que peu de mois à vivre, et que vous pourriez le revoir encore si vous étiez l)lussage... tandis que si vous vous montrez récalcilranl, il mourra sans vous serrer dans ses bras, sans vous donner sa bénédiction... — Vous m'accablez, monseigneur: une pareille épreuve, après de si longs jours de captivité, est au-dessus de mes forces. — Tous consentez donc ? — Je le voudrais... mais je ne puis que vous répéter que je n'ai rien fait en Lombardie qui soit défendu par les lois, (jue je suis élranger et que je ne puis par conséquent considérer comme un devoir... — C'est donc à dire, s'écria l'évèque de Caltaro, que vous refusez d'écouter la voix d'un père qui vous parle par ma bouche !... Réfléchissez-y... quand je serai loin il ne sera plus temps. » Je m'inclinai respectueusement. « Mais vous êtes

donc insensé, mon lils Quoi! vous pourriez, grûce

à moi, fléchir Sa ÎMajesté, rentrer en France, ranimer

'Les forçais, auxquels on a vail proposé dï'lic rcn fermés a\ ce nous, réclamércul le bénéfice de la loi cloblinrenl (p-i'on ne les furceruil pas à une caplivilé ([ui équivalait |)Our eux au cancre durissimo.

DL.N l>lilS()N.Mi:i! Dl.r.VT. .'517

Volrc pèro sur son lildo dotiUniis, cl V(»u.s préloir/, l.mgiiir dans niic prison dont i ion rradoncira la ri;^Mi('ui- ! Saclu'z-lo bien !... c'osUini' InoxplicaMeabcnalion pour un homme de sens ! Oncl niolil" peut vous cmpCchcr d'oblempéier ù un avis aussi désinléressé? Je vous lo répèle, (piand vous serez mort ici dans les cachols, croyez-vous bonnement (pie votre nom en sera plus

connu ou plus respecta en llalie ? Hélas 1 ccux-

lù mêmes cpii sont avec vous dans les fers ne vous en sauront pas plus degré: on dira: a 11 était bien fou !... » et l'on dira juste. N'avez-vous pas déjà assez fait pour un pays qui n'est pas le vôtre?... cl un pays que vous no connaissez guère, je vous Passurc... IMais cest voire affaire; je ne cherchais qu'à vous rendre un dernier service, à vous sauver même-, vous ne le voulez pas, n'en parlons plus !... Rappelez-vous seulement qu'avec un peu de bonne volonlé, vous seriez peu!-èlre arrivé encore

à temps pour sauver les jours de votre pauvre père

Si vous revenez à mon avis, vous pourrez me demander, je serai toujours prêt à vous entendre. IMainlenanf parlons de vos yeux; dans quel état sont-ils ? »

J'avais été tellement surpris, tellemciit ému de l'ouverture inattendue de don Slephano que je fus quelque. temps avant de pouvoir lui répondre. « Eh bien ! ne m'entendez-vous pas.^ Vos yeux.? — lis vont très-nial, dis-jo enfin, et si je reste encore quelques mois dans la prison où je suis maintenant, je crains de les perdre bientôt lout à fait. — liaison de plus pour être docile à mes conseils, répliqua le prélat-, au surplus, je le répète, c'est votre aflaire. »

Pour éviter de revenir sur un sujet qui ne pouvait, en dernière analyse, qu'i.riler contre moi Tévèquo de Callaro, je m'empressai de lui demander dans quel lieu r t à quelle époque il serait sacré. « A Vienne, dans régUsc'

318 iMi:.M()ii!i:s S;iiiil-i;iitMiii('. — (le s(m;i sans doiilo une Iji'IIo ((•icnionio ? — Suporlx'. siipcrbo I Sa IMajesIé nie comMc ! Savcz-vons (iiu> j'ai (iéjii un carrosse 1' cl puis j'ai louché une sonunc considcrahie pour mes premiers liais , sans parler de mes appoinlemens : aussi ji; n'éparyne rien, car je veux faire honneur à Sa IMajeslé. — (l'esl bien dommage seulemenl que le siège épiscopal de monseigneur soil si éloigné de tienne. — A^ous dites vrai, mon fils, c'esl un inconvénient-, mais c'esl mon pays, et le diocèse est en proie à tant de désordres, la discipline y est si relâchée <pie l'empereur, bien instruit des dillicultés d'une telle lâche et comiaissant mon zèle el ma fermeté, m'a choisi de préférence à tout autre pour y porter remède^ d'ailleurs Sa Majesté m'a fait enletulrecpi'elle élail Iroj) satisfaite de mes services pour ne i)a8 me rapprocher bientôl de sa personne sacrée. Je n'ignore pas que j'ai â "N'iennc des ennemis qui travailleront contre moi, surtout le ministre de riiilérieur comte IMitrosky, que vous avez coniui ici gouverneur de la r>Joravie^ mais je sais aussi que j'ai un inébranlable appui dans la bonté de Sa IMajeslé, el je reviendrai... — A Spielberg ? lui dis-je. — ]Non, non, à Vienne. IMa mission prés de vous est finie, le jeune prêtre Wrba me reuq)lacera : c'est pour cela que je vous engnge à profiler de ma dernière visile. — Puisque vous m'y engagez, monseigneur, je vous prierai en grâce douons obtenir d autres livres. — Des livres ! mais vous en avez ;el puis qu'en fericz-vous avec vos mauvais yeux? cela les atîaiblirait encore davantage: les ouvrages qui vous ont été accordés sufîîsent : la lecture ne sert qu'à brouiller les idées, el tel que vous me voyez, je ne lis jamais que mon bréviaire. D'ailleurs n'a vez-vous pas le tricot ou la charpie, à votre choix, pour occuper vos loisirs ? — Le tricot ou la charpie , monseigneur , occui)ent let^ doigts el lion la pen^sèe. — La pensée I

l)Li\ l'lllSO.NMi;i; DI.TAT. .ÎIO

la pensée ! s'écria révOquo, Sa IMajoslé nvn vcmiI jjas,

vous le savez bien, elcllc ne peiinellra Jamais (jiic vous puissiez roccujjer à aulrc chose qu'à coMqjrcndre l'élcn- (lue de voire erreur cl h en demander pardon à Dieu. — Quelques bons livres, la I5iblc , saint Augustin, ne pourraient, je pense, que nous ùlrc — Vous n'en aurez

pas, vous dis-jc, c'est chose décidée. Vous resteriez vingt ans à Spielberg cpjc vous n'en iTobliendricz pas daulres queceuv qui vous ont été si généreusement accordés. — IMais , monseigneur, nous n'en avons que trois, et je pourrais vous les réciter depuis h» [jrcmiére ligne jusqu'à la dernière. — Tant mieux, vous eu tirerez plus de Irait. Vous avez été, comme Français, plus favorisé qu'un autre : Sa Majesté ne vous a-l-elle i)as l'ail don d'un ouvrage admirable? »

11 y avait à la fois lanl d'ironie et de dureté dans les paroles de l'évèquc qt!e la patience faillit m'échappcr. Je réprimai pourtant mon indignalion en lui disant : ((Tous l'avez lu, monseigneur? — Non, assurément; vous savez bien que je ne comprends pas assez votre langue pour cela, mais je l'ai entendu citer comme un chef-d'œuvre. — Alors, monseigneur, c'est un trésor ignoré dans ma patrie. Mais, chef-d'œuvre ou non, je le sids parcœ^ur, et h.'s oraisons quolidieniies qu'il renfertne se ressendjlenl lellcment que je serais heureux d'oblenir par voire intervention quelques livres nouveaux. — Tautil donc vous dire et vous répéter cent fois la même chose? vous n'en aurez pas. Sa Majesté ne le veut pas ; je dois même vous confier que sans mon intercession on vous aurait ôté ceux qui sont entre vos mains. Ainsi donc prenez votre parti sur ce point : pas de livres, c'est l'inexorable volonté de l'empereur, qui veut le salut de

votre âme — J.e salut de mon âme, monseigneur?...

"\!ais si notre esprit s'éteint tout à l'ail dans rinaction

Page 1