V24 MÉMOIRES
loiijours élé Idic qirclle no poul que vous môrilor la clémence du souverain ; toutes les probabilités sont donc en votre faveur : vous sortirez de prison, n'en douiez pas, et bienlùl. »
A ces mots, la figure de mon compagnon devint radieuse, car nul n'est plus craintif pour son avenir que celiii-h'i mC'me qui a foulé aux pieds la bonne foi et l'honneur pour pactiser avec la honte et la trahison. « Vous me consolez, me dit-il en prenant ma main, qu'il voulut porter à ses lèvres; mes pauvres enfans, ma pauvrç
femme, si je les revoyais! » Puis il se mit à genoux
pour obtenir de la miséricorde divine que le cœur de l'empereur peiu'liAt vers la clémence... Et moi je le regardais prier en disant : « Faut-il donc que je sois condamné à voir constamment cet èlre déchu, dont la bassesse ne peut éteindre ni la croyance ni la sensibilité et qui fait tour à tour passer mon àme de la plus profonde pitié à une insurmontable aversion! )) Et ma pensée se reportail alors avec force sur celui qui avait été l'instrunicnt de sa perte sur ce don Stephano, dont l'élévation à l'épiscopat, en m'inspirant l'horreur et le dégoût, me paraissait alors aussi infâme, aussi sacrilège que celle du cardinal Dubois... « Lui premier pasteur de tout un diocèse! me rèpétais-jc sans cesse Ah! c'est un exécrable abus, et jamais on ne fut plus en droit de s'écrier avec le prophète que « l'abominalion des abominilions est entrée dans le temple du Seigneur, que la désolation est dans le sanctuaire! »
Tel était le cri qui s'élevait de mon cœur à la pensée d'une semblable profanation, telle était dans ces funestes
momons l'indignation qui maîtrisait tout mon être
inrlignation que la conduite de don Stephano dans celte dernière visite ne fit que porter à son comble. Jamais, en cITet, il ne s'était mo.nfré plus intolérant, plus froidement
D'UN l>I!I.S()NMi:U D'I.TAT. S'if)
r^,'()ïsle; jamais il n'avait mieux ('lalr les iiiisùrcs de son i^Mioiaiicc cl les durcies de ^o\\ oij^ueil ([tie depuis (|ii il poilail cel anneau pastoral, signe d'amour et d'Iiumilile.
Que lui faisaient les soullVimees et le (liste avenir des [)risonniers pour lesipiels son ministère de [)aix et de consolalion n'avait élé {[u'une source d'alllictions et de (léses[)oir:' JN'éta'.t-il i)as devenu , (ArAce à eux, le favori d'un empereur? Ne s'élail-il pas, connue le mauvais riche, enj;raisséde leurs maux, abreuvé deleiws larmes? Et lors(iu'il parlait avec emphase des homieurs (ju'on lui rendrait dans son diocèse , du |)alais (|u'il habiterait et de la bonne chère qu'il se proinellail (Fy l'aire, pouvait- il se rappeler qu'il s'adressait ù des infortunés dont la plupart vivaient naguère dans l'abondance et qu'une volonté inexorable avait réduits à regretter dans leurs cachots les miettes qui tombaient, non de leur propre table, mais de celle de leurs serviteurs?... Que lui importait-il qu'ils eussent faim, qu'ils fussent velus de haillons, que la maigreur creusiU leurs joues, que leur front fût chauve? n'était-il pas, lui, gras et fleuri ! Leur adressa-t-il , dans ces derniers momens , une seule parole d'encouragement, une seule de ces charitables exhortations qui rafraîchissent comme une salutaire rosée
le cœur des malheureux? Non, il les laissa pour
toujours dans leur prison, avec la persuasion que la plupart d'entre eux devaient y périr par suite de ses ra})ports et de ses calomnies, sans que la pitié vînt un instant se mêler a la joie dont son cœur était inondé , à la pensée de celte mitre qu'il avait acquise en si peu de temps et avec moins de peine que Judas n'en avait eu à gagner les trente deniers , prix du sang de son divin maître.
Comment, hélas! après un tel exemple, aurais-je pu
:V2C) iMi;M(11!!l.S
rvilpr (|ii{' inonrœiir, livrr à lui-ni^ino ol sans aucun secours , mon ((Piu*, rcvollc de (anl (rabjeclions , iw. ^'("^avM pas dans ses douleurs et u'nccui'ilHl connue une voix du ciel celle (|ui lui criiiil (jne ces menées odieusj's, que ces proliuiiilii/us ne |)ourraienl avoir lieu sans les alius (lu calliolicisme et qu'il fallait rejeter comme con- Iralre à la r.iison , à la justice et à la vérilé un cu'le ([ni snl«s!ituail, eii inalièie de rep(Milir et d(! récjucilialion, liiilerveiilion el Tauloriié des lionunes à celle bien plus sûre el plus elVicace de la Divinilé.
Dés loi's toute liésilaliou cessa : je devins i)roleslant de volonté , comme je n)"elVorçais depuis lonjileiiqjs de roire parle raisoimemenl, el je [jrisle i)arli de renoncer désonnais à m'enlrdenir avec le prèlre (pii devait remplacer l'évècpie de Caltaro. ('elte résolution , que je croyais irrévocable , lit dabord trOvc aux douloureux orages que Tarrogancc de don Stcphano et riiypocrisic de S... ne cessaient de soulever dans mon ûme. Le mépris 8e»d y trouva place, cl je fus délivré de rirritalion, de la colère , que je réprimais avec tant d'elVorls, par la persuasion que do pareils hommes cl de telles infamies élaient trop au-dessous de ma haute raison et d'une religion éclairée pour que je ne les regardasse pas en pitié tant il est vrai que nous parvenons plus facilement
cl plus vite à la tolérance par le sentiment de noire supériorité que par le sentiment de nos devoirs envers Dieu el envers nos semblables : seulement celle tolérance qui prend sa source dans notre amour-propre et non dans la charité n'est qu'éphémère et cède bientôt à de nouveaux sujets de mécontentemcns.
Telle qu'elle était, elle servit du moins à me donner quelques inslans de calme et à me fortifier de plus en plus dans la persuasion que cVlait à la raison seule à reconnaître , à poser les bases de la foi , parce qu'elle
l)'Ui\ IMUSOiNMKK 1) K r A 1 . .'';27
seuhî élait le gardien sûr cl infaillible placé par ])iou dans noiro cdnir jioiir inlcrijri'ler ses rc'vi'lalions cl pour adnu lire ou rcjiMor loiil cv. (pii lui parcssall venir des lioninics.
Ce i)rincipe une loi-; bicMi arrèli", je procédai, anlanl (pic mes lumières el mes souvenirs me le permellaieni, à une analyse des livres sainls cl des inslilulions de r^iAlise, analyse que j'avais le fol orj^ueil de croire profonde et imparlialc parce (pTelle m'arracliail, en ahsorl)anl mes pensées, aux dévoi'ans ennuis du cachol , el qu'elle salisfaisail la vanilc de mon cspril , facile à s'abuser sur rinsufïisance de mon érudition cl sur la légèreté de mes jugemcns.
C'est ainsi qu'oubliant les paroles de Nolrc-Seignem' au prince des apôtres : « Tu es Pierre cl sui- ce! le
pierre » je rejetai non-seulement la sui)rémalie et
rinfaillibililédu pape comme successeur de saint Pierre cl chef de l'Eglise, mais encore l'infaillibiliié e( l'aulorilé des conciles ; d'où il résultait logiquement à mes yeux l'annulation de l'Église catholique, de ses commandemens, de sa liturgie et de ses pratiques. Les argumcns et les preuves que je lirais des livres lus el de mon propre fonds étaient bien hasardés sans doute, mais ils me sufTisaienf, comme aux réfoimateurs du seizième siècle, pour saper jusque dans ses fondemcns celle Eglise que dixhuit cents ans de controverses el d'allacpies furieuses n'ont jamais ébranlée. Ils me sulTisaicnl pour me confirmer dans celle maxime erronée, que l'on doit recourir au libre examen pour juger les questions religieuses et que tout doit être soumis en matière de foi au tribunal de la conscience el de la raison individuelle, qui ont le droit de n'accepler pour vérités que ce qui leur semble fondé sur rÉcriture sainte. De cet esprit primitif du protestantisme à une plus grande indépendance dans la liberté
328 )ii.M(tii;i;s
(roxnmt'M il M) ;i (|!i un pas... cl ce pas fui, li('|,i!>I hicn-
t(M rraiiclii.
La coiircssion auriciilaiiv . coiisidt'rre comiiuMrinslilulioii Imiiiaiiic cl comme caii.se piiiiciijale cl pcrmalUMile (les alms cl des scandales i(»p!(>cliés au clefj;é callioIi(|uc, se clian^'ca dans mon cspri! eu confession pailiculière . eu une simple lépaialion, eu un cri de repenlir poussé par lo pécheur cl com[)ris , accueilli par Dieu seul, comme promesse d'une meilleure vie!... Toule inlervenlion cnlie riiomme pleurani ses faules cl la I)i- >inilé miséricordieuse (pii Técoule el le jufj;c nie parul donc présomplueuse el indigne de la majvslé do Dieu.
Le pouvoir de lier cl de délier sur la lerre , donné si solennellemenl par Jésus-Chrisl à ses apôlres cl à leurs successeurs , ne me sembla plus qu'une figure qui ne |)0uvail renfermer le sacrcmenl de pénilcncc leî que les callioliques l'on! inslilué, pas plus (pie cesaulres |)aroIes du Sauveur : « Prenez cl man|j;cz , car ceci csl mon corps donné pour vous, » ne renfermaient le sacrement de reucharislic U^l (jue FEglise nous renseigne. M'appuyanl uniquement, comme les prolcslans, sur les paroles qui suivent ces premières : « Faites ceci en mémoire de moi, » je ne voyais plus de la pari de ceux (jui s'approchaient de la sainte table qu'un acte de commémoration, el je rejetais la [)réscncc réelle cl par consécp.ienl lo saciince de la messe.
Que dirai-je enfin I Persuadé que je faisais logiquement briller le llambcau de l'analyse sur les (juestions les plus épineuses , j'écarlais successivement de ma croyance, comme contraires à ma raison et à ma justice, l'élcrnilc des peines, Tindissolubililé du mariage, limpossibililé d'être sauvé dans une autre religion qise la religion calholi(|ue, elc, etc. Tant cl si bien (pii' je parvins bieiilot à limiter le culte à la prière et aux boiuies
I) 1 \ i'i;i.-50\Mi;i; d Mat. .'^•21»
(iiiMcs , à lie voir dans le Nouveau-Tcsiamoiil ([Uiine
morale piiio ri snbliiiie révéléo par un Dieu I.à j(;
iiranrlai, cl salisfail (favoir pnr;;6 l'dMivro diviixMlc loiilcs les siiporstilioiis , de loviles les puériles pralicpjos dont les hommes Pavaieiil surchargée , je crus dans ma folle confiance rpic le doute désormais ne pouvait phis nralleindro et que j'avais élevé dans mon cœur, par les lumières de mon esprit, un lem['le inébranlable, indestructible à la sagesse el i\ la vérité.
Triste erreur! ma science cl ma foi nouaient pas
d'assez profondes racines pour résister aux sophismes renaissans de mon orgueilleuse raison, el la paix de mon
cœur cessa bientôt d'exislcr! Portant jusque dans
ses dernières conséquences celle liberté dexamcn qui me consliluail juge suprême el sans appel de ce que je devais croire ou renier, j'abordai les insolubles questions des mystères, dont un seul, la lirédeslination , portail le Irouble dans mon cœur; les autres en effet, tels (pie la Trinité, l'immaculée conception , l'incarnation , la morl ou la résurrection d'un Dieu fait lionmic pour racheter en mourant sur la croix les péchés des hommes ses frères , n'élaienl que su[)érieu!s à ma raison ; tandis que la prédestination , le péché oi'iginel , me paraissaient nonseulement contraires à cette raison, mais, ce qui est pire encore , contraires à noire justice. Celait là le nd'ud gordien, le problème qu'aucun argument . aucune conjecture ne parvenaient à lesoudre, cl lorscpic après avoir plongé et replongé ma pensée dans cet abîme sans fond, j'arrivais pour toute solution à me répéter qu'un Dieu souverainement bon , souverainement [)uissanl , souverainement prescienl, avait créé librement d.s anges et des lionunes dont il voyait au moment même de leur création cl la chute el rélernelle daninaiion, el que Ton nous faisait un article de foi, une base de tout notre édi-