J'2 MI.MOIlil.S
j'accmniiliiis aimimons sur ar^Mimons |)(uir imivciiir i\ 1110 prouver (|U(! I;> pensée ii'esl pas iininalérielle el que loul fiiiil avec nous. A aiiioriienl api)elais-jo de celle funcsle conclusion au sons inlinie du jusic el de linjusle que Dieu a mis dans noire co'ur pour nous servir (hî guide dans noire conduite envers nos semblables el pour nous assurer qu'il esl au delà do celle lerre une aulre pairie où loules les injusiices, loules les infraclions à Tordre moral cl universel sonl punies el réparées : les syslèmes des Spinosa, des Ilobes, des llelvélius élaienl là, présens à ma mémoire , pour me ré[);)n(ire que la morale el la juslice humaine no sonl que convcnlionnelles el relalivcs ; que ce qui esl vorlu sous lellc lalilude, dans loi pays, à lelle époque, esl crime d;uis loi autre, el vice rcrsâ, sans que le sens inlimc, qu'on appelle conscience, se révollc contre celle élrango apprécialion du bien el du mal ^ que celle conscience n'élail ([ue le résullal de la crainle, el que riiomme s'abandonnail sans remords aux excès les plus houleux dés qu'il pouvailles commellre impunômcnl.
YainemenI aussi recourais-jo, pour comballreles malôrialisles, à l'impossibililé de concevoir la maliérc inlel- Jigenlc el pcnsanle : lécolc d'Arislole, de Locke , Condillac, Tracy, soulenue par celle des Cabanis, elc. , déroulait devant moi ses raisonnemcns idéologiques cl physiologiques pour rn'élablir analyliqucmentcLIogiqucincnl qu'il n'y a rien dans l'inlelligencc qui ii'ail élé d'abord dans les sens ; que nos idées ne sont que dos sonsalions, et que la faculté pensante réside dans le cerveau, dont une simple pression, un coup, une lésion quelconque, sulTiscnl pour déranger l'économie organique, réduisant celte âme immatérielle cl immortelle, donl nous étions si fiers, à l'incapacité ou au néant.
Que me servait alors de répéter que le ciel et la terre proclamentrexistcnce d'un Dieu et qu'on ne peut, sans
uiN iMîisoAMi.i; 1)1,1 vr. 343
loinluM- dans la (Iciiiciicc cl l'ahsiiKlilc, nier que Ions ces nidiulos IloUanl si ma;;nili(HUMii('iil sons nos yciiv onl i'ié créés par un lUrc lonl-i)iiissanl (jui lui lonjouis cl Ionjours sera ? SVnsuivail-il pour moi que ma pensée, qui s'élcvail |)ar radiniralion des (cuvres jusiju'à la connaissance du souvciain (liéalcur, lïil destinée par lui à survivre à la dissolution de noire corps?... ïlélas! non... rien ne mcptaranlissail désormais (pril n'en serait pas de noire inlclli^cncc, de noire Ame cnlin comme de celle des animaux, dont nous sommes forcés de reconnaîlre l'existence loul en aftirmanl qu'elle finit avec eux.
Et lors(pic, effrayé, consterné même de celle assimilalion, je me roidissais encore contre ces falales conséquences en élablissant noire supériorité sur tous les êtres qui habitent la terre avec nous, en me démontrant que celle supériorité n'est pas seulcmen! un degré de perfection de plus sur l'échelle des inlelligenccs, mais une différence complète dans l'organisation et dans la nature de la pensée, je ne lardais pas à me répéter avec amertume que cela pouvait être, mais que cela ne sulTisait pas pour prouver que celle pensée qui nous rendait les maîtres de
la création ne s'éteignait pas avec nous Que pouvaient
en effet les pressenlimens cl les inductions contre les preuves sensibles et palpables des matérialistes? Où trouver dans son proi)re moi, dans son esprit ou dans son cœur des argumens assez convaincans, des intuitions assez divines pour défendre les vérités de la religion naturelle, quand on n'en est plus aux convictions premières de la jeunesse et du sentiment, qu'on a passé par l'analyse de doute en doute, d'incrédulité en incrédulité, et qu'on est en présence des sopliismcs spécieux de ces hardis philosophes de tous les âges qui se sont efforcés, en entassant blasphèmes sur blasphèmes, de déshériier l'ûme de son immortalilé?... Ne m'apparaissent-ils pas lous,
.■)ii Mi.Mt)ii;i:>
coiniiic .'Miliiiil (le (iciiidiis à fai'o li'()iii|KMisc cl ir(>Mi(|ii(', ociiv.uil loiir à loiir en Icllics de fou leurs dcploiiibles sysiènies sur les uiursde mon eiuiiol el urainennul m;djjré luoi i\ proclamer avec eux (jue la croyance eu une aulre vie n'existe (pie dans noire iina^inalion (,'1 dans riiorreur (pie nous inspire le n(''anl? I]l si parfois je reculais (''j)onvanlc devaiil celle di.'so!anle dcïnionsiration, si je in'i'criais : « Ce l)esoii). col esjxur d'une aulre vie n'es!-il donc , ô mon Dieul (pi^une amc-rc dd'ceplion?...» n'enlendais-jc pas leurs voix qui me r(''p('laicnt à l'envi : (c (]'esl en vain (pie lu fermes les yeux à r(''vi(lence, que
lu le debals conire les immiialdrs lois de la nalure
Tout lliiil avec celle vie loull »
Ah 1 dans quel abîme de douleurs no lombai-jo pas alors el quel être fui jamais plus torluré, plus désesp(''ré (pie moi , misérable caplif ampiel il ne rcslail pour dt;dommap;emenl de la perle du ciel el de la lerrc que des fers el une prison !
jMais combien je devins plus à plaindre encore quand, cessant de vouloir ranimer la foi on Dieu , morlc dans mon cœur , je voulus au moins , pour calmer ma conscience, qui se rcsvollail À rid(jc que rinlé'rèt personnel et les passions ne pouvaient avoir d'autre frein que celui des lois el de la voîonti' , je voulus, dis-je, à la suilc dos Tracy et des Benlham , me prouver que le principe de rulililé est le seul sur lequel on puisse sagement el nalurellemenl fonder la morale des socit'[(!'s et celle des individus, el qu'il sulTisail de bien entendre, bien développer ce principe inliérent à la nalure de riiommc , pour le convaincre que le bonliour est dans raccoiuplissemonl des devoirs , et que les devoirs sont dtvre bon cl juste parîout cl toujours envers ses semblables... car ce système tant vanlé de nos jours, que rien ne garanlil , rien ne sancîionne s'écroula vile sous le soudle de régoïsme,
i)"iiN l'l;lso^^ll,l; di.iai". :)ht
ino laissant on (Icniirri; analyse ccUo (Irploraljlc conclusion, (|iril faut dans ce monde loul sonrnetli(î an caicnl , cl que nos aclions doivent èlrc considéiccs cotnnie élant bonnes ou mauvaises selon que noire moi en i)ro(ile ou en souffre.
Une fois arrivé là , conuncnl ne pas juger comme de.; ados de duperie ou de folie UniL sacrifice fail à la verlu dont on aurait pu se dispenser sans nuire oslensiblement à sa répulalion ? l'A ap[)li(iuanl cette même mesure de moralité i\ mes propres actions, comment n'aurais-je pas pris en pilié tous les scrupules qui m'avaient a^ilé dans le temps ov'i je vivais parmi les homiues? Comment surtout n'aurais-je pas regardé comme le comble du délire ou de rimbécillilé d'avoir préléré la inoit, puis u::e jjrison sans lin aux plus douces jouissances de la vie, pour obéir au\ factices devoirs, aux absurdes préjugée de la conscience et de riionneiu"!' Queserais-je devenu, hélas I si Dieu, pour mon malheur, eût permis que je rentrasse dans le monde avec de semblables principes ? JN aurais-jc pas été un exemple de plus que nul n'est aussi enclin à se jouer des plus saints devoirs que l'hoiniric qui pose pour système que notre corps est tout , que notre ùmc n'est rien et que l'utilité seule est l'unique ri'gle et la sanction dernière de nos aclions et de notre conduite ?... l)e telles maximes, qui, dans la société, n'ont pour résultat qu'une plus graiide facilité de satisfaire sans scrupule et nos désirs et nos passions, ne peuvent conduire , sous les voûtes d'un cachot, (lu'à des accès de rage ou de folie.
J'en fus , hélas ! une déplorable preuve ! El celui
qui m'aurait vu , dans ces affreux momens , passer des eniportemens d'une fureur insensée à la sombre stupeur d'une désolation sans bornes , tantôt me tordant les bras avec des exclamations de désespoir, tantôt me jetant sur la paille de mon lit pour y cacher mon visage , pour
;}!() MK.MOlliKS
OlonlTcr dos san^lols ([iii s'rrlinppiiiiMil do mon sein aux poij^nans fiouvcnirs dos joies do colle loiro , (U'ii joies
d'amour, doiil je no devais ping jouir celui, ilis-je ,
(pii auiail lu dans mon cd'ur, llclri , desséclié par le feu calcinaul de rinerôdulilé, 8(; serait relire de; moi coiiuno d'un ellVoyahle ol)jel de la colore divine , en se disiuit cpio ronfor seul [xnil olTrir dos lorliuos |)lusudfreuscs que celles éprouvées [)ar le nialérialisle aux [jrises avec une adversité qui n'a d'autre terme que la cessation de l'existence et d'autres témoins (juc les impassibles gardiens d'une mystérieuse prison !
Je ne saurais me rappeler de|jnis combien de temps duiaienl ces mortels paroxismos d'une à\uc en proie à toutes les horreurs du désespoir, lorsque , me trouvant à la promenade , où nravaienl alliré pour la première t'ois depuis quckpies semaines les doux et chauds rayons d'un soleil de printemps, je fus lire de mes améres tristesses par un bruit de fers et par l'aspect d'un galérien qui arrivait en se traînant dans le bastion situé au-dessous de noire plale-f )rme. Ses mains , ses jambes cl tout son corps élaicnt chargés d'énormes chaînes dont le poids semblait l'accabler, car il chancelait, trébuchait, et quoiqu'il ne pûl écarlor ses pas que d'un demi-pied au plus, il s'arrêtait néanmoins à chaque instant pour reprendre haleine et haleîait comme si la vie allait lui échapper.
Touché d'abord à la vue de tant de souffrances, indigfié même de la durelé de ses gardiens, qui , le voyai^l prés de tomber, le faisaienl relever à coups de crosse de fusil , je m'élais penché sur le i)arapet pour mieux distinguer le visage jaune et décharné du misérable forçat, dont les traits , il me semblait , ne laissaient pas que d'avoir une sorte de beauté que ne défiguraient pas de longs cheveux roux s'échappant en désordre d'une toile
l)■u^ IMUSONMKU d'itat. 3^7
onsanslanli'o donl sa U^lc ('lait cnlour.'c. d Hiicl csl cet liommo ;' (h'iiiaii(lai-j(' an soldai (iiii iiraccompagnail. (^)ii'a-l-il l'ail pour (in'oii le cliari^^' ainsi de cliaîiics cl
(lu'oii racc.ihlc do iiuuivais liailomciis ? — Lui ! rô-
pondil le gardien... C'est L6vi, le juif, laposlat, le plus scélérat de tous les bandits rpii sont au carccre (htriss^imo {■\ la |)rison liés-diire). «
A ces paroles, prononcées dune voix assez liante pour fïlre entendues du bastion, Lévi s'arrêta, leva la lOle el les yeux , fixant sur nous des regards fauves et perçons. « I^es menottes cpie vous lui voyez aux mains , ajoula mon surveillant , lui ont été mises pour avoir voulu assassiner notre commaiidaiil , au(|nel ce brigand a donné un coup de couteau. — Oui, s'écria le juif en levant avec peine ses deux bras vers le gardien , oui , c'est pour ça que vous m'avez garrotte comme une bêle féroce -, c'est pour ça que vous voulez me faire mourir sous le b;don ; mais je ne m'en repens pas el je supporterais avec Joie tous ces lourmens-là cl les tortures de l'enfer par-dessus le marché, s'il y en avait un , pour me venger de votre gueux de commandant et de vous tous, infâmes que vous êtes I — Tais-loi, chien d'impie, tais-loi I... répéta d'une voix tonnanle Tun des soldats qui escortaient le galérien , tandis que l'autre lui ap[)!iqua un si violent coup de crosse qu'il le fil tomber la face contre terre. — Allons! vas-tu le relever , mauvaise bêle ! lui crièrent-ils tous deux. Ionien secouant rudement le juif, qui ne bougeait pas plus que s'il eût élé morl.
— Ah 1 c'est comme ça ! répélèrenl-ils après avoir vainement tenlé de le faire remuer à coups de pied et de crosse de fusil... Allends , brigand , voilà le caporal qui passe, nous allons rappeler i)our qu'il t'admiuislrc la bastonnade; nous verrons si lu ressusciteras. »
Au mol de bastonnade, Lévi remua la lèle, qu'il essaya
(le lourncr vers ses }j;;iriJii'iis , puis il leur dit : « You» voyoz bien (|ii(' je ni' puis pas me ri'li'vor kciiI. — Nous , l'aider, j^ibier de [joleiice ! iNous, loucher de nos mains un scéloral (jui renie Dieu 1.... Tu vas senlir, liérélique niaud!l, ce ipie pèse le bras du caporal. »
A celle menace h; juif lit d'incroyables oiïorls i)our se redresser sur ses genoux, u Ali I... ali !... fil un dcl> gardiens , regarde-lo , voilà le loup qui se remue. Je le le disais bien (pie lu ressuscilerais, brigiind I »
l.a ligure du gaK'ricn , devenue plus livide encore , pril alors une lelle expression de colè're el de fôrociléque les soldais , l'.ialgrt.' sa faiblesse el ses chaînes, se mirent sur leiu's gardes, u llessuscilé !.... s'é'cria le bandit en agitant sa tète et en tournant ses yeux é'iincelans. Oui ! oui et cela m'arrivera encore plus dune fois, en dépit de vous tous, bourreaux, el de voire Christ, qui n'est jamais res8ascil(î, lui I »
Un coup de pied, accompagn('; d'un « Fils de salan I » fut la seule réponse des survcillans, qui voulurent forcer le juif à aller plus loin ; mais celui-ci s'accroupit el, se tournant du côté du soleil, demeura impassible el sourd à leurs menaces. « Ils peuvent l'assommer , me dil mon gardien, sans qu'il bouge d'un pas. »
1/obslinalion du juif fut en elTel plus forle que les mauvais Irailemens des gardes \ il resta à la même place, tellement pâle et inmiobilc qu'on cùl pu le croire morl si le lremblem(?nl convulsif de ses membres ne fCil venu trahir par intervalles la fureur dont il était animé.
Lorsque mon gardien, qui s'était éloigné de moi, revint sur ses pas , il me dit : « Vous croyez peut-être
qu'il cédera enfin, qu'il ira ailleurs ? Oh ! bien oui !
le laisserait-on deux heures dehors, que c'esl là qu'il resterait, l'entêté, se chauffant au soleil du bon Dieu , comme s'il en était digne 1 car, tel que vous le voyez ,
d'i;\ piusonmf.r d'i.tvt. 3iO
conliiuia-l-il avec un ^^cslc (lluirrrur, ce src'lrial ne croit
ni à Jésus-Clirisl , ni à renier, ni au diiihle (U\\m
voie, (itTon assassine , (;a se voit , (;a s;; comprend , surtout ici; mais (ju'on renie sa religion et ([u'on dise (luo nous sommes comme les chiens , sans Ame et sans Dieu ! ah ! ça... c'est ce (jui l'ail dresser les cheveuv sur la lètc ! c'est ce (jui fait aussi ((ue ce bandit de juif est en exécration aux [gardiens et aux l'orçals. — Aux forçais I.... répélai-je. — Oui , oui, aux forçais. 11 n'en est pas un (jui ne lui cracherait à la figure s'il h; pouvait, parce (lu'ils savent bien qu'on no peut avoir conliance dans un blasphémateur et un impie. »
A ces mois, mon cceur se troubla , la pùleur couvrit mon visage, et ce ne fut qu'avec une peine cxirèmc que je [uis dire au gardien : '< A-l-il commis bien des crimes ? — Lui !... il a plus d'assassinats sur la conscience qu'il n'y a de jours dans le mois. — Et comment n'a-l-il pas été condamné à mort, exécuté ? — Parce qu'il n'a jamais voulu avouer, quoiqu'on l'ait roué de coups de bâton pour l'y forcer , et puis parce qu'il a fait semblant d'abjurer... (l'est un malin, allez ! qui est instruit comme un rabbin, qui connaît tout, qui a tout lu. Quand il a vu que son afi'aire allait mal pendant son dernier procès, il a demandé à êlrc chrétien, et cela Ta sauvé. Arrivé à Spielberg, il a d'abord fait le repentant , dans l'espoir qu'on lui ferait grâce du carcere durissimo ; mais quand il a élé certain que cela ne venait pas, il n'a plus voulu voir le prélre et s'est mis à crier à qui voulait 1 entendre qu'il ne croyait pas plus à Noirc-Seigneur qu'à la vie éternelle Puis il a fait le fou , hurlant dans son cachot
connue une bête féroce, mordant ses fers elblasphén>anl si l'.orriblement qu'on a élé obligé de lui mettre un bâillon. Que n'a-l-il pas fait, le scélérat, pour tromper ses gardiens jusqu'au jour où il voulut assassiner noire
rommandnul puiir piix des bonlés qu'il avnil (mios pour lui 1 l)(|mis lors II n'y a [dus eu de pilit- pour lui , cl ses couipajinons mt^uios l'auiaicnl mis eu pièces s'il fiU loinbé enlie leurs mains, parée ([u'ils ainienl tous le coiurnandanl et qu'on est devenu beaucou|) plus rigoureux à
leur ép;ard depuis cet assassinai. Tenez lenez en
voilc\ plusieurs (pii vont passer près de lui, vous allez les entendre.
Un hourra d'invectives partit au moment mêuK! du groupe des formats , qui s'arrêtèrent devant le juif, (dlenégal ! impie I fils de Satan ! » s'écrièrenl-ils , les uns en le menaçant, les autres en se sif^uanl -, mais le juif ne donnait pas signe de vie. Seulement, lorsque les vociférations lui parurent intolérables, il releva la léle, et moulranl des yeux étincelans qui firent reculer les [)lus hardis et leur imposèrent silence, il s'écria : n Bcslie !
(brutes)! il n'y a de diables que les gardiens qui
vous tourmentent, et de Dieu que celui qui , comme moi, voudrait vous délivrer... »
Alors les soldais le frappèrent, et les forçats , contraints par eux de s'éloigner , répétèrent avec des gestes d'horreur lullenégat ! renégat!... impie! impie!...'. — Impie!... répélai-je à mon tour en me couvrant les yeux de mes deux mains , comme si j'eusse craint qu'on pût lire sur mon front celte parole de réprobation... Impie!... )) El dans mon cœur, pénétré de honte et de terreur, s'élevait une voix qui disait : « Oui, impie !... c'est là le nom que tu mérites désormais I et comme cet abominable juif, tu deviendrais un objet d'exécration pour ces misérables galériens dont lu entends encore les cris , s'ils savaient que lu as perdu toute croyance à la vie future, si on leur révélait que tu es devenu aussi irréli-
' Le peuple csl Icllcinent religieux dans les Élals d'Autriche que Ic-i forçais mêmes conservent Icurcrovance.
\)\t\ i>i;iS()i\Mi;i; di.iai. 351
f:!ioiix, aussi incriuliilc, aussi allK'C (lue l'inràiiic assassin du coiumaiidanl (h; Spiolhcifi. »
La veillé de celle hideuse resscrnl)laii(e nrapparul sous un jour si lumineux el si cfTiayanl (pie j'en fus accablé!... mon Ame s'en lioubla , mes forces m'abandonnèrent, el je serais londjé si je n'eusse élé soutenu par le parai)el , où j'a()i)uyai fortement ma tôle comme pour en chasser les horribles pensées cpii venaient d'y prendre naissance... Quand je la relevai à la voi\ du gardien, qui m'avait avcrli à plusieurs reprises (juc le moment de rentrer élail venu, mes yeux lombérent sur le juif, dont le visage livide, éclairé |)ar le soleil, avait c]iiel(jue chose de si satanicjuc que je repoilai aussitôt mes resiiids vers le ciel en m'écrianl : a Non, celui (jui fait briller cet astre bienfaisant n'a i)as créé les honunes pour que le juste souffrant en ce monde et cet èlre couverl de crimes n'eussent qu'une même lin !... Il n'y a (jUc linsensé ou le pervers qui ait dil dans son cœur : « Il n'y a point d'autre vie au delà du tombeau ! »
A peine fus-je rentré dans mon cachot que les larmes, qui déjà mouillaient mes yeux, coulèrent avec abondance : le voile qui avait si longtemps obscurci ma pensée se déchira... j'eus honte de ma démence cl de ma frénésie, et pour la première fois depuis bien des jours je me mis à genoux pour demander à Dieu d'avoir pitié de moi... pour le supplier de m'éclairer el de mo sauver à l'avenir des horribles tourmcns de l'incrédulité... ÎMa prière fut écoutée sans doute , car je reçus le lendemain par le galérien Caliban quelques lignes de mon bienaimé Trédéric , qui me faisait le plus grand éloge du jeune prôlre successeur de don Slephano. Dés ce jour ma résolution fut prise , el pour hàler le moment où je pourrais le voir, je le lis supplier de m'accordcr un moment d'entretien.
;î,)2 .mi,.M(>iki;s
« L'ecclésiasliquc vous dcinaiido , vint bieiilol nraiinonccr le sotis-diiccleiir \\ cMi^ral 5 veuille/ me suivre aupiV's (Je lui. »
.robéis avec empresseineni , et l)ienl6l je me trouvai en présence de celui (pii devail désormais nous ensci^'ner la parole de Dieu, il se leva en me voyant, me lendit la main en me disant en italien : a Chc sia il bcnrcmilo ( soyez le bienvenu ]. »
Sa voix était douce et sa pliysionomie si bienveillante (pie je me sentis aliiré vers lui dés les premiers instans. Ce n'était'plus le séniiii;u'isle timide, embarrassé , n'osant ni parier ni lever les yeux , comme je l'avais vu en présence de l'évèque de Catlaro , mais un jeune prêtre au maiiilien pieux et di^nc, portant sur une figure aimable la candeur cl la bonîé d'une belle ûme.
(( Asseyez-vous , me dit-il avec une prévenance alU'c-
lueusc en voyant que je demeurais debout devant lui
A'os fers sont si pesans et vous devez être si faible que vous avez, comme un malade, toujours besoin de repos. Vous èles seul, pauvre jeune homme... Hélas ! c'est une cruelle peine qu'une pareille solitude quand on n'a rien pour remplir le vide de ses journées... — IMicux vaut , dis-je alors, l'isolement qu'une union mal assortie. »
H sourit tristement et reprit bientôt : « Peul-èire vous remellra-l-on quelque jour avec voire ancien compa-
I)'l\ i'1!K-^(>\ Mil; 1)1.1 VI'. ;).')3
^iioii (lonraloiiicii. — (l'est mon vomi le plus ardciil, rcl)()H(lis-je , iiiiiis Je no rosprii; pas : iio'is ne sommes l)()inl liabilués ici à voir nos désirs s'accomplir , cl nolio loi esl dcsoiilTrir. — .!(> ne le vois (pie Irop, raro sif/nor, clj'élais loin d'imaiiincr (pie voli'o (>xis!ence fill aussi adVcusc ^ mais ce leinps (repreuves passera , elles matix que vous snpporlcz ici-bas vous seroiil complet dans une aulre vie... Prenez donc palience cl songez (jue Dieu n'abandonne jamais ceuKcjui onl confiance on lui. — H(;las 1 monsieur l'iibbé , la confiance se perd (pinnd lo mal se prolonge el (pio loul ce ipii vous arrive ol vous
onloure vous porte à douter de la misi^ricorde divine
Il y a déjà si longlemps que nous gémissons sous les verrous ! — Oh ! oui, sans doulo , dit-il alors avec la plus loucliantc bonté , votre sort est affreux I... cenl fois plus cruel que celui dos galériens ordinaires ; qui pourrail le nier ?... Ce n'esl pas moi, qui on vois sur vous loulcs les fatales conséquences ; mais ces défiances , ces découragemens dans lesquels vous tombez si nalureilcmciil ncdoivenl jaîiiais altérer votre foi en Dieu el on sa miséricorde infinie... Offrez-lui vos souffrances el il les accoplera par amour do noire Rédempteur... ;>
.Te gardai lo silence, (c Vous vous taisez, ajoula-l-il; ne sonliriez-vous pas qu'il n'osl aucune Iribulalion qu'on ne puisse supporter avec palience, avec joie même quand on a dans le cœur la consolante conviction que c'est pour .Tésuj-Christ ol qu'il vous en tiendra compte au jour de son jugement? N'allez pas croire au moins que je ne vous plaigne pas de toute mon àniel... Je sens tout ce (pic vous avez perdu, tout ce que vous regrettez votre famille, voire [)atrie, votre joîincsse (piisc nélril, vos forces, qui se consument, votre es|)ril, qui s'éteint faute d'étude, et votre cœur, pleurant toutes ses alTeclions !... Oui, je sens tout ce qu'une pareille destinée a d'iiorribics
351 'MI.MOIKI-S
soullraiiccs pour un lionmio de voIrc; à^^c !... cl mes lariiK^s coiilciil sur vous, piuivic caplil! (Voyez donc l)ien alois (pic mes paroles ifoul d'iiulri' Ijiil (pie iU) vous ciicourafACi à clicrclier un rd'u^M» coiilre de lellcs ri^Mieurs dans vos senlinicns rcliî^ieux, car c'csl la piélé (pii vous sauvera dans ce monde comme elle assurera votre salut dans Taulre. »
Il y avait tant doiulion et de simplicité dans ces paroles (piej(> me laissai aller vers lui avec l'espoir (pie Je trouverais un consolateur, un ami dans riiomme sensible cl bon (jui comprenait si bien sa sainle et cliarilable mission : mon coMir s'ouviil, cl si je ne lépancliai pas cnlièremenl dans le sien dè's C(îlle premit-re entrevue, si je relins laveu de toutes les récentes désolalions, de loules lespliiies de mon Ame, c'est (pie j'avais honte en présence de tanl de foi, d'avouer que j'avais pu, en des jours à jamais déplorables , renoncer à loutc croyance, et (pic je llottais encore dans les ténèbres du doute et de rincré-
dulilé IMais il avail deviné toul d'abord , au peu de
mois échappés de mes lèvres, l'état de malaise cl les angoisses d'une conscience aveugle en lulle avec les sophis-
mes de l'orgueil 11 ne tarda donc pas à me rapi)jlcr
une seconde fois, et moi, louché de son évangéli((ue bonté, je lui confiai sans restriction mes souffrances el mes erreurs.
Après lui avoir fait lliistoire de mon retour au catholicisme, je lui dis quelles causes m'avaient ensuite amené à pencher vers le protestantisme; mes doutes, mes hésilalions jusqu'au momcnl où je m'étais décidé à adopter la religion réformée; jo lui développai comment j'étais arrivé, on appliquant le principe de la liberté d'examen en matière de foi, à écaitcr de ma croyance non-seulement les articles rejetés par les protestans, mais encore et successivement tous les autres dogmes de la révéla-
d'un i'i;i.s().\Mi:ii 1) i.TA 1 . •i'">'>
lion, y (01111)118 la divinilôdo Jésiis-Clirisl. a Oui, monsieur r;il)b('', lui (lis-je (Mi lui prenanl la main, (|nil ne relira i)as mal};ré la surprise el la douleur (|ui se pei^çnirenl sur ses Iraits, c'est là, je dois vous ruvouer, où je suis parvenu par l'analyse; c'esl en ne prenanl pour guide que ma seule raison (pu; j'ai clè amène; û me dire avec couNiclion : « l.c clirislianisme n'est, (îomnic lous les aulres cultes, que l'^uivre des hommes; il n'y a
qu'une religion raisonnable et vraie, c'esllc diiismc »
— Pauvre jeune honune ! pauvre jeune homme ! n'-pcilail à chaque instant le jiieux eccl(;siasli(pie, qui m'iroulait avec une compassio:i si indulgente que mon cœur attendri se p(i;nélrail de reconnaissance, dans quelles erreurs n'(Mes-vous pas tombe; ! cl que vous avez dû soulîrir avant d'arriver h renier la religion de vos pères, vous, hd'las! qui aviez tant besoin d'une ferme croyance
pour soutenir les épreuves que Dieu vous envoyait !
car le di-isme est bien vague, bien aride quand l'àme esl à bout de ses forces et qu'elle se iè-ve vers le ciel pour y chercher du soulagement et des espÔMances ! Ne bavezvous pas éprouve; ? me demanda-t-il d'une voix douce et persuasive, cl ne vous est-il pas arrivé dans vos jours de détresse de recourir en vain à ce que vous appeliez vos pieuses ins})iralions ? Ne vous senticz-vous pas plus abattu, plus doutant de la Providence après chacune de CCS éphémères invocalions ? — Ilélas ! oui, répondis-je... cl désespérant bientôt d'obtenir la résignation et le courage par de stériles prières auxquelles je commençais à n'avoir plus foi, je tombai dans le scepticisme le plus horrible. Ce n'est pas tout encore , rcpris-je avec une émotion profonde cl non sans quelque hésitation : j'arrivai bientôt, le pourrcz-vous croire? oui, j'arrivai au
dernier degré de Taberralion menlale , je devins —
Malérialistc, se hâta d'ajouter l'excellcnl homme. C'était