‹ Memoires d'un prisonnier d'étatChapitre 20 sur 31 · Mi.M(»iiii:s · texte numérisé non relu

Mi.M(»iiii:s

une (■()Msc(jii('iicc' obligée du syslùnio (juc vous jinjc/. ciiibrassé : cuire le (Mlliolicismo cl le ninlérialisme, il n'y a pas (le milieu iais(Minal)le dans lecjuel rcs|)ril humain puisse s'arri^ler... "N'ode grand l'cncion la dil, comme il a dil aussi que le nialérialisnie, vcrilablc suicide pliilosophicpie, esl le désespoir de l« raison el de rinlelli^cnce. IMais je suis sur, ajouta le digne ecclésias!i(iue, (|ue voire cœur n'a pas lardé à se révoller conlrc la monstrueuse erreur de la malérialilé de lûme, el que vous avez trouvé dans votre conscience des argumens ass(>z forts pour vous faire douter de l'infaillibilité de la raison en matière de foi. Dites-moi : ne vous scnlîtcs-vous pas bien malheureux, l)ieii dési^spéré lorsque vous vous vîtes réduit pour tout avenir aux Irisles jours de cette courte vie? — Tellement malheureux, mécriai-je, que j'aurais ccrtainemenl mis un terme à mon existence si cet état d'incrédulité se fût prolongé quelques semaines encore!... Conmienl en effet aurais-jc |)u résister à Ihorrible tentalion de me soustraire en quelques secondes aux lourmens

d'une semblable caplivilé? — Pauvre jeune honuuel

\os soulïrances sont grandes, il est vrai, votre situation

cruelle esl de nature h faire perdre lout espoir Eh

bien ! c'est précisément parce que les consolations du monde vous manquent qu'il faut vous rattacher à celles qui nous viennent d'en haut ! On les trouve, ces consolalions, dans une foi sincère, inébranlable, mais ce n'est pas assez de croire en Dieu et à l'immortalilé de l'àmc pour celui qui se trouve condamné comme vous à vivre sous les silencieuses el sombres voûtes d'une prison : le déisme ne saurail être la religion des longues infortunes, vous en avez la triste expérience, el vous avez trop pensé désormais pour ne pas être convaincu qu'il al Iroi) faible, quelle que soit sa primitive exaltation, pour se défendre contre les attaques du scepticisme et du iTjalérialisme,

I) i N l'i; iM)N,N ii.ii I) i.r \'V. •i""'~

tir mriiie (jiio vous avrz dû nous pcrstiiidor (iiic imlic sons intime du juste et do linjust!! est iusunisiut pour lixcr sur des bases iuunuabhîs nos devoirs envois Dii'U ol envers nos semblables. No suit-il pas do là que nous aurions été on droit d'aecusor la justice el la bonté du Créateur sil nous avait ainsi abandonnés aux lrom[)eusos linniéresde noire raison sans nous donner lui-même imo loi révélée qui rcnrormAl tous nos devoirs ? Celte loi révélée, grùce à la miséricorde divine, existe dans des livres dont il nous importe avant tout de bien constater la céleste origine : c'est donc de toutes les éludes la première et la plus urgente. — Je le sais, rejjris-jo alors avec empressemenl, el c'est pour cela que j'avais demandé avec tant d'empressement h don Siepliano et à rempereur la lîible et quel(|ues autres bons livres, mais ils me l'iuf'nt refusés irrévocablement refusés ! ajoul;'.i-jeen soupirant. — Eli bien ! me dit \v bon A^fba , nous éltuiieions ensemble, et si je ne puis vous rcmcUre des livres pour emporter dans voire prison, je lâcherai au moins do vous

les faire lire auprès de moi JIeureu\ si je parviens,

comme je n'en ai nul doute, à rendre à votre àme, avec sa foi première, la paix, la résignation et l'espérance I... heureux encore si vous pouvez trouver dans nos entretiens quelques soulagemens à vos chagiins 1... Consoler les affligés en prenant part à leurs maux est le plus bel attribut de notre ministère, el je demande à Dieu chaque jour de bénir ma douloureuse mission I — Il la bénira , lui répondis-je avec une voix qui Irahis^ait la [)rofonde émotion de mon âme les douces larmes que vous faites couler de mes yeux en sont un sûr garant.... Il y a

si longtemps que je n'en avais versé que d'amères !

Que Dieu vous récom[)cnse, mon père , du bien que vous m'avez, déjà fait par voire indulgence et votre charité Vos paroles, n'en do;itez pas. ont trouvé

358 MiinioiiiKS

le (lioniiii (1(< iiinii ((nir cl elles y porleroiil fiuil. »

\a\ liLimc (In Jeiiiic pnMic s'éclaira h ces mois d'une iiielVable joie... Il y avail laiil (h^ lecoiiiiaissaiicc envers Dieu cl laiil iraniour du prochain dans ses iej;ards que je me Jelai dans ses bras connue dans ceu\ d'un frère... cl lorsipie je renlendis nie dire avec une voix d'auf^e: « Que Dieu ail pilié de vous, pauvre allli^é!... » il me sembla (]ue c'élail une bénédiclion ([ui me venail du ciel.

rrofondémenl louclié , je voulais sur-le-champ m'agcnouiller devaiil lui cl le supplier de me réconcilier avec moi-même en me réconciliani avec Dieu: mais il m'arrèla en disant : « A'olre conversion, [)oui' èlre désormais clficace cl durable , doil ôlrc la conséquence d'une conviction rélléchie ; c'est ]h le but que nous devons nous proposer dans nos enireliens, comme ce doil être aussi celui de vos méditations. »

Ce conseil était sage et je le suivis avec empressement : toutes mes pensées se dirigèrent donc avec plus d'intensité que jamais sur l'examen des vérités religieuses, et grande fut ma joie quand, par un bonheur inouï, j'obtins d'avoir pour queUpies jours entre les mains le i)elit volume des Pensées de Pascal que nous avions naguère sauvé du naufrage. C'était pour moi un don de la l'ro- \idence, un guide sûr dans la solution du problème que j'étais appelé à résoudre. Je ne dirai point par où ni comment me vint cet inestimable livre, mais j'appelle encore aujomdliui de toutes les forces de mon cœur les bienfaits du ciel sur celui à qui je l'ai dû.

.T'avais autrefois parcouru cet admirable et profond ouvra.-e, mais j'étais libre alors, jeune et peu capable de comprendre toute la portée de ces pensées sublimes qui, tout isolées, tout incomplètes qu'elles puissent paraître, forment cependant l'œuvre la plus grande et la plus

d'un Pl'.ISONMKi; d'i.tat. 351)

iri(''fi;ip;iibl('(iii(' le '^hnc ail corK.Mic pour [trouver les vrriU's rplif^icMises pni" la dialoclitpic cl la raison... I*liisiiMirs fois, (lo[)uis ma captivité,, j'avais bien , il est vrai, rc()ris le livre de Pascal, admirant la sagacité du j)ensenr et la facilité merveilleuse de l'écrivain à rendre souvent avec précision et clarté les idées les plus abstraites, sans entrer néanmoins dans toute la force de ses argumens, parce rpic je possédais beaucou[) d'autres livres, (pie j'étais plein d'illusions et que, tout envahi [lar mes études et mes folles espérances de célébrité, j'avais été elViayé de l'esprit dhinnili'.é, du mépris delà gloire et de la délcslation de soi-n)ème qui s'y révèlent presque :> cliaquc page.

IM.iis le temps était enfin arrivé où la recherdie de la vérité pouvait seule apaiser mon c(rur en le sauvant des tourmens du scepticisme et des angoisses du désespoir! J'avais trop analysé les choses d'ici-bas pour ne pas en connaître le vide et la fragilité ; j'étais trop brisé par les soutîrances du présent et par le manque d'avenir, trop épouvanté du vague intellectuel dans lequel je me consumais depuis tant de mois, pour ne pas prendre et lire les Pensées de Pascal, comme saint Augustin avait un jour pris et lu les EpUres de saint Paul , dans l'espoir de voir enfin la lumière et la paix descendre dans mon âme, si longtemps troublée par le doute et l'irrésolution.

Cet espoir ne devait pas être trompé , car je fus convaincu jusqu'à l'évidence, dés les premières pages de ce livre par excellence, que les intuitions du cœur cl les lumières de la raison , sufTisantes pour nous amener au déisme, ne l'étaient pas assez cependant pour fixer d'une manière invariable les dogmes, la morale et le culte de la religion naturelle el pour bannir à jamais de notre esprit les incertitudes et les doutes que les passions, l'igno-

?,C)0 Ml. M mur. s

raïu'o ol le «avoir iiiriiic ne cc^sciil dv lairc iiatdc... (|ii"iiiio r»'\rlali()ii (lail doiK- iirccssaiic , indispensable, iuitaiil pour ('\|)li(pior à riioiiime les conliadiclions cl los myslcres de sa proiirc iialiirc (jiic |)()iir sanclioiiru'r irrt'fra^rablcincnlvsos croyaii'cs cl nu lire en i)ai\ sa conscience en presciivaiil dans !:iie loi é( rilo,venanl de Dieu, les l'èiîles invariables de ses adoraliotis cl de ses devoirs ; (pu^ le (héalciir clail liop jiisle el Iroi) bon pour que celle loi révélée nexistàl pas qnehpie pari , cl que nohe premier besoin comme noire première obli;j;alion élail de la clierchcr avec une conslancc infaligable jus(pi\ui niomenl où nous aurions mis lin, en la lrouvanl,an\ daiii,a'reus('s erreurs de noire inlclligence el aux falalcs séduclions de nos passions.

El commenl alors ne pas se laisser entraîner cl convaincre par la dialeclique piessanle cl |)ar les preuves lumineuses que Pascal (irosi admirablemcnl de TAncien el du Nouveau Teslamenl pour élablir viclorieusemenl l'exislence d'une révélalion ? Commenl ne pas Cire frappé lorsqu'il nous monlre loules les nalions de la lerre plongées dans l'ignorance ou lidolàlric, tandis que le jjeuple juif, si misérable, occupant sur le globe une si pelile place, ne connaissait el n'adorait cju'unscul Dieu, dont il conservait les sacrés commandemcns dans des livres les plus anciens du monde-, un seul Dieu, dont il suivait la loi , la plus jjarfaile, la plus sage, la plus é(iuilable de toutes les lois , et la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un Étal? Comment aussi ne pas remarquer avec Pascal que Tliistoire de ce ftcuple renferme dans sa durée celle de loules nos bisloires , et quelle est la seule qui remonte par un encbaînement de faits el de Iradiiions n;)n interrompues juscpi'à la création du premier bounnei' Qu'objecter en outre lorsqu'il vous dit que la conservation de celle histoire par

D'VS PRISONNIKU D'Ï.TAT. .%i

le poiiph' Juir, (iu\'llt' (irslioiiorc on conslalatil à chaque pa^c sa (lésobéissanco ol son ini^ialilndc envers Dieu, esl une preuve sans répli(|ue do son aiillicnticilé, parce qu'une (elle sincérilé n'a ni exemple dans le monde ni racine dans la nalmei' N'esl-on pas alors Ibrcément conduit à reconnaîlre (jue ce peuple est un peuple i\ part , choisi, élu par Dieu lui-même pour conserver en dépùt cl IransmcUre aux nalions ses prt)me8SC8 , son cullc et ses lois ?

Lorsque ensuite on a étudié plus à fond encore ces admirables livres, si remaniuables par Tharmonie de leur langage, quoiqu'ils aient été écrits par tant de personnages différens et pendant une si longue suite do siècles, cl qu'on a reconnu , à n'en pouvoir douter, que la nature de l'homme et sa condition d'ici-bas ne sont qu'un problème insoluble, un abîme incommensurable si l'on ne recourt à une chute, à une décadence d'une perfection primitive el à une rédemption-, que celle rédemption promise par Dieu à noire premier père a été annoncée successivement cl toujours plus clairement par les patriarches el les prophètes jusqu'au jour où Jésus- Christ est venu accomplir celle promesse divine par sa mission de paix et de miséiicorde , par la prédication do l'Evangile, par sa mort el sa résurrection ; — lorsqu'on a vu, touché au doigt enlin que celle religion, tellemenl contraire i\ notre nature déchue qu'elle nous apprend et nous commande de nous haïr quand nous sommes portés à n'aimer que nous, d'être hunibles quand nous naissons avec le germe de l'oigueil , de penser à la mort quand tout ce que nous éprouvons , comme loul ce qui nous entoure, nous détourne de celle funeste conlemplalion , lorsqu'on a vu. dis-je, que celte religion, qui nous impose une foi el un culte qui désespèrent tout ensemble notre raison el tiolre amour-propie en délrui-

362 !viK!MOiiU:s

snnt ridolAliic du moi , l'iil pr(^(li(''e dans son ori;;ino par (lii('l(|ii('s p.iiiViC:; p(^{'lieurî ii^iiorans cl ol)scnrs, sans nrf, sans éloqnrnco selon lo monde, et qu'elle a Iriomplié do tous les ob.^aclcs, de Ions les inlérr^ts, de Ions les ptï'jngés, de lonles fes pcisécnlions des philosoplies el (Wa emperenrs romains, eoimnenl ne pas pror|;iinei(pie iJien a parlé et (pie la vérilé est là!'...

Que nous importe alors qu'il y ait dans les Ecritures des mystères au-dessus de noire raison? One nous importe mùmc, pour parler avec l'ascal , que le péché originel et sa transmission, nrend gordien de noire religion, soit non-sculemenl corilrairc A notre raison , mais encore ti notre miséraljle justice?

N'avons-nous pas acquis la conviction raisonnée, réflécliie, que les |]critnres sonl sainles, divines, et quelles consliluent imc autorité suprême devant laquelle doivent plier à Jamais et sans murmures les répugnances de notre orgueil et les vains raisonnemens de notre esprit?

La prédestination , contre laquelle noire cœur se révolte si souvent quand il s'agit du libre arbitre et surtout des êtres créés volontairement par Dieu et destinés par lui, de toute éternité, à des malheurs sans fin, la prédestination doit être acceptée par la foi comme un mystère terrible, impénétrable dont nous aurons sans doute un jour la solution , mais qui no peut en aucune façon nous empêcher ici-bas d'adorer Dieu, de le servir et de mériter par notre piété, par nos actions de recevoir les récompenses promises par le Rédempteur à ccuv qui s'efforceront de suivre sa loi.

A^oilà ce que je disais dans l'un de nos entretiens, avec toute la chaleur de la conviction, à rexcellent Wrba, qui pleurait de joie en me voyant ainsi converti, « Sans doute, sans doute, répétait- il. Que signifie d'aller se perdre dans les arcanes de la prédestination et

d'un PIÎISONMKI'i DKTAT. .'{G.'i

(lu libre arbitre quand nous sommes sûrs que les livres saints viennent de Dieu?... l.a (lueslion est lii , el dès (lu'elle est résolue offîrmaliveincnt , il ne s'agit plus de savoir ee (prou <roiia el ce (ju'on ne eroira pas, mais de faire taire notre impuissante raison cl de 8upi)lier Dieu de nous instruire par le c(LMirà lui obéir el à Tainur. — Oui, repris-je, loule la (jueslion csl là, cl ce ((ui conslilue à mes yeux la supériorilo de Pascal sur tous les autres théologiens, c'est qu'il csl le seul, je pense, qui ait abordé aussi franclicmcnl el aussi nellemenl la (pieslion en disant : « J.a religion clirélienne csl contraire à tous le^ penchans de noire nature , je le sais \ le péché originel n'esl que folie devanl les honmies, je l'avoue-, mais cette folie, plus sage que la sagesse humaine, nous csl annoncée dans les livres donl vous ne pourrez contester la céleste origine dès que vous les aurez lus el étudiés... Lisez donc , examinez avec moi, el lorsque vous aurez élé convaincus qu'ils onl été dictés par la Divinité, baissez la tète el adorez... car ce qui vient de Dieu ne peul être que justice cl vérité 1» — Ahl de quelle satisfaction vous pénétrez mon cœur, me dil le pieux ecclésiaslique, et qu'il m'esl doux d'espérer que celle conviction dune loi surnaturelle et révélée prendra de plus en |)Ius de i)rofoMtI('S raciiies dans votre âme, qu'elle comblera de consolations ! Mais celle loi une fois admise, il faut encore reconnaître une autorité supérieure qui parle à loul momenl pour l'interpréter, jjarce que Dieu, comme dil voire Fénelon , aurait manqué aux besoins de presque tous les hommes , en leur donnant une loi écrite, s'il ne leur avait pas donné en même temps un interprèle sûr el infaillible pour empêcher que le livre des lois, abandonné à leur libre examen, ne devînt pour eux une source fatale de confusion, de doutes el de discorde.

364 MKMoir.KS

« Cet inlorpnlo sur cl infiiilliblo, celle iuiloiilé eerlaine qui doil venir au secours de noire esprit , nalurelleinenl incerî.iin el si facile h devenir le jouel de ses propres raisonne[nens,oùIes Irouver si ce n'esl dansl'K|,'lisc callioiiipie, qui réunil en elle Taulorilé de l(uis les siècles el les anciennes Iradilions du f^çenrc humain jus(|u «^ sa première origine? (loniment pouvoir allènuer, après un mùr examen des Écrilures, la force des promesses que Jèsus-Chrisl a faites à son Kgiisc en lui disant que (oui ce qu'elle liera sur la terre sera lié dans le ciel, qu'il sera toujours avec elle jusqu'à la consommalion des siècles, que les portes de Tenfer ne prévaudront jainais contre elle, que celui qui Tècoute Tècoule lui-même, que celui qui la méprise le méprise, cl qu'enfin elle est la base cl la colonne de vérité? Avec quelle apparence de succès les proleslans peuvent-ils se soustraire à Taulorilé de semblables promesses et soutenir qu'à la raison seule est réservée rinterprélation des livres sainis el que chaque fidèle a dans sa propre conscience le juge souverain de tout ce qu'on doil admettre ou renier en matière de foi cl

de culte? Comment ont-ils pu prétendre que l'Église

catholique, en se proclamant le déposilairc fidèle de la foi, s'était arrogé un droit qui n'était fondé ni dans le texte des Écritures ni par la tradition?

« Et quels élaient donc les litres des fondateurs de la religion réformée pour substituer leur propre aulorité à celle de l'Église appuyée sur les Evangiles mômes, sanctionnée par les conciles el par l'assentiment général de tous les peuples chrétiens durant quinze siècles? Les voyons-nous, comme les premiers apôtres, justifier leur mission par la pureté de leurs mœurs et la sainteté de leur vie? Ne nous ont-ils pas au contraire donné le spectacle des plus grands désordres el des plus graves dissensions, eux qui se prétendaient envoyés pour mettre

DLN i'i;ioi)i>.Mi:i; d i.tat. 365

fin ;ui\ scandales du clergé catholique cl purger la religion cliréliiMiiu' de loiilos les siipcrslilions doiil la cour

de Konie Tavail surchargée 1' QuY'sl-ce doue eu elTet

que Luiher, Zwingle, Calvin, Henri VIII? Des hommes ambilieuv ou i)!eiiis de concupiscence, qui, fatigués de mellre uti IVeirj ù leurs passions, à leur orgueil, saisirent le prétexte des abus introduits par les hommes cl les temps dans la discipline de l'Eglise pour en secouer le salutaire joug si indispensable au maintien d'une seule vérité, d'une seule foi : comme si l'abus d'une chose devait suflue pour en proscrire l'usage!

« Qu'est-il résulté de celle protestation insensée, de cette séparation de l'arbre de vie? Votre grand Bossucl vous le dira: « Les réformateurs, adoptant pour toute autorité le jugement i)arliculier de leurs propres lumières, passant de doute en doute, d'hérésie en hérésie, se divisèrent bientôt en vingt sectes différentes, toutes plus ennemies les unes des autres qu'elles ne relaient de l'Eglise calholique. » L'esprit de réforme devint pour la plupart un esprit de révolte contre toute autorité, et cent ans ne s'étaient pas écoulés, comme dit le célèbre Starck, que Luther et Zwingle, s'ils fussent revenus sur Icrre, n'auraient plus reconnu l'ouvrage de leurs mains, tant on avait introduit de changemcns dans les professions de foi, qui se sont succédé dans la religion protestante comme les feuilles se succèdent sur les arbres, et tellement qu'on se ferait lapider atjjourd'hui en Allemagne si l'on y soutenait que la confession d'Augsbourg, qui était l'Evangile du seizième siècle, oblige les consciences.

« Ayant éprouvé vous-même, mon jeune ami, jusqu'où peul conduire le principe du libre examen en matière de religion, vous pourriez donc juger par analogie ce qui a dû se passer parmi les diverses sectes du prolestanlisine; mais vous l'apprécierez mieux encore quand nous aurons

36'3 Mi..M()iui:s

pnicoiiiii cnscMiMc (|iu'l(iu('s-uns des ;uiliiiis iiiodi'incs qui oui Irailé i\ fond ces irnporUmlos nialièrcs, cl vous veiToz alors d'où l'un pari et où l'on arrive quand on rejdlc laulorilé de l'Eglise et (luc Ton s'onibaKine sans colle inlaillibleiboussole sur la mer des conlroverscs religieuses. »

Je dus en effel ù la boplé parfaile du tjignc Wrba d'éludier pendanl la durée de nos entrevues plusieurs ouvrages de lliéologie, tels que saint Augustin et saint Thomas d'Aquin , donl la fructueuse lecture, Joinle aux rcniar(pies judicieuses donl il raccompagnait, me convainquit entièrement et pour toujours qu'il n'y avait ([u une vérité cl que celte vérité, d'où dérivent toutes les autres, se trouve dans la religion catholique : que hors de là il n"y a que doutes et qu'erreurs, car le catholicisme en nous faisant remonter, par une chaîne merveilleuse et non inlerronipuc de traditions, depuis le pape actuel jusqu'à saint Pierre, prince des apôtres, jusqu'à IMuïse, jusqu'aux patriarches, jusqu'à l'origine du monde, place ainsi nos croyances sous la sauvegarde d'une autorité immuable et infaillible, ramène tout à l'unité, garantit à jamais notre foi des erreurs et des dissidences ; tandis que le protestantisme, qui s'est séparé du catholicisme en recourant au libre examen pour juger les questions religieuses, en soumcllant tout à la rais n individuelle, dogmes , fails, livres, morale, ouvre la porte à toutes les inlerjjré'ations, à toutes les discussions, affaiblit et détruit la foi, parce qu'il n'y a pas de foi pure et inaltérable sans une autorité fixe et visible — l'Eglise — qui nous dise à tous, aux savans comnie aux simples, au roi comme au paysan : « Voilà le vrai sens de l'Ecriture sainte, voilà ce que vous devez croire, voilà les lois qu'il faut observer. »

Telles furent les convictions religieuses qui passèrent,

d'un i'i;i.-ii).N.Mi:u Di.ivi. 367

no!i siius (le nuU's cl loiij^s coiiiIkiIs où TuriçinMl se drfiMulail pied à pied coiilro rrvidoiicc, ([ui pjissùrciil, dis-Jc, du do.'iiaiiK' ik' laiialysc à la croyance la j)lus iiiùLranlablo ; loi fui le résidlol dos pieux cnlrclicns du ineillcur, du plus lolcranl des lioiniucs, qui in(> disailavcc Pascal : (( iMainlcnanl que vous avez cxauiiué cl que vous

avez cru, fermez les livres ol pratiquez ('ar ai)rrs

l'avoir connu, Dieu veul (iu\;n ladore el (ju'on le serve... Kl où pouvez-vous le mieux servir, le mieux aimer quo danslclal de misère cl de douleurs où vous gcmissezi... élat plus méritoire à ses yeux, si vous èlcs résigne, que celui dos anges, qui aimonl dans la jouissance el les plait'^irs ! Donnez-vous donc enlièremenl à noire divin Rédempleur, luimilicz-vous devant sa croix, ofl'rez-lui vos larmes, souiïVez pour lui, cl vos Iribulalions, n'en douiez pas, se changeront en consolations et en espérances! INY'st-il pas le Dieu des aniigés? N'a-t-il pas dit à ses disciples : « fous pleurerez el vous gémirez, vous serez dans la trislesse , mais votre tristesse se changera en joie? » Ne vous alarmez pas surtout des langueurs et des découragcmcns qui s'empareront encore de voire âme, car on n'arrive pas sans de longues et ditTicilcs épreuves à celle foi qui nous fait dire avec Tapôlrc : « Je surabonde de joie au milieu de mes tribulations. » Soyez doux, soyez palien!... Edifiez ceux qui vous entourent en portant vos chaînes pour Tamour du Dieu des miséricordes, qui nous apprend à pardonner à ceux qui nous persécutent et à nous aimer les uns les autres! Elles sont lourdes, ces

chaînes I nul ne le sait mieux que moil El plût au

ciel, mon fiére, que je pusse les porter à voire place.'... IMais la résignalion en allégera le poi.!s , el le (emps des soulTranccs passera pour faire place, nK'me ici-bas, à des

jours d'allégresse ! C'est ce que je demande chaque

jour pour vous dans mes prières I

368 Mi'.Moiui.s

« Oui, ;ïj()iila-l-il avec une sainte inspiration, oui, j en ai rcspérancc, vous reverrez votre patrie, votre famille...

A'ons roivrez an milieu (lu monde ! Alil (jue votre

conduite, (pie votre bouclie alors, rendent t('nioignagc à notre sainte religion, dont rien ne saurait désormais obscurcir i"» vos ]n\\ r(''('latanle V('Mit(''. C'est un devoir sjicn'; (pie vous aurczà remplir envt'rs Dieu et envers vos semblables, qui seront d'autant plus disposcl's à é'couler vos paroles el à suivre votre exemple (pie vous vous i)r('8enterez à eux en leur disant : « IMa croyance en la religion callioliciue n'est point la fleur épbémèrc du sentiment et de l'exaltation, mais un fruit lentement mûri sous les voûtes de la prison par la mé'ditation el l'evamen. 'IMa foi est celle d'un homme consciencieux et éclaire qui croit fermement après s'être convaincu lui-môme qu'il doit croire. Cesl grAce à celte foi profonde, à cette confiance inébranlable dans la vérité de la révélation et dans les promesses du Dieu sauveur que j'ai été plus fort dans ma longue captivité que l'abattement et le désespoir, que j'ai souri au milieu même des maux dont je ne prévoyais pas le terme, et que j'ai attendu avec cnlme l'instant où la mort viendrait mettre fin à m(?s douloureuses épreuves, » Votre voix, en leur parlant ainsi, pénétrera dans leur cœur, et ils se diront pcul-étrc : « Cette religion qui sort triomphante du creuset de l'analyse et qui fait descendre dans râmc du captif la lumière, la consolation et l'espérance n'esl-cllc pas la religion qu'on nous avait enseignée dans notre jeunesse et que nous avons ensuite négligée, méprisée, faute de la connaître et de l'examiner!... » Heureux, mille fois heureux alors si un seul doute, en les faisant rentrer en eux-mêmes, venait les convertir par vous et à cause de vous... car le salut d'une ûmc est plus méritoire aux yeux de .Tésus- Chrisl que la conquête de tous les royaumes de |a terre I . . .

d'un i'i;is().\Mi.r. di.t.vt. 369

Proniclloz-moi donc, mon jrtine oiiii. pour no |)ns l'Un iu'finû envers la Providence, ([ne nul respect Immain no vous ompOchera dans aucune ciiconslance de tnanilesler vos conviclions relij^ieuses et (pic vous accoini)!ire7. la mission cpie Dieu vous réserve, en vous unissant à ceux cpii dans toutes les condilions où il les a placés prêchent son saint non) par leurs actions el leurs fermes croynncos. »

Je le promis avec relTnsion de la reconnaissance, cl nous terminâmes ce pieux entretien, selon la coutume que nous avions prise, par la consolante lecture du discours de Jésus-Christ après la cène, dans révangile de saint Jean.

La lecture de celte partie de mes ÏMémoires m'a valu depuis leur publication de louchans témoignages d'intérêt et d'approbation delà part des catholiques, el des marques sincères d'estime accompagnées de quelques réclamalious de la pari des proteslans. Plusieurs, parmi ces derniers, hommes sérieux el de grande foi , m'ont adressé à ce sujet des observations que je me suis fait un devoir d'examiner avec la plus scrupuleuse attention.

"Vous avez méconnu l'esprit du prolestanlisme, m'assurenl-ils, el nous en appelons à votre impartialité et à votre bonne foi pour rectifier des erreurs qui ne peuvent provenir que de rinsufiisance de vos connaissances sur ce qui concerne notre religion. » J'ai répondu à leur bienveillant appel ; j'ai étudié plus profondément, plus consciencieusement que jamais le système du protestantisme , cl plus que jamais je me suis convaincu que la religion réformée, en reniant, en maliérededogmcs cl de foi, toute autorité extérieure cl visible, pour n'adoplcr ,

370 mi:m()iki:s

coiiliaironuMil ;i iiiic parlicdoscs propres iloclrines, que la incllioilc (U- rexainen libre cl individuel , ne pouvait conduire «piaux (huiles cl à reireur, jiinsi ([u'au fraclionnenient cl i'i la déconiposilion inévilable deses adliércns en une niulliludedc sccles rivales cl ennemies.

Parmi les objections (pii m'ont clé failes pour me prouver que je ne comprenais pas Tespril du proleslanlisme , je n'en citerai ici qu'une seule , faulc d'espace d'abord cl puis ensuite parce (prclle me semble la plus inipoilanle cl en apparence la plus spécieuse.

« Vous alllrmez, monsieur, dans plus d'un ciidrt)il de vos JMémoircs, médit un membre innucnt du culte lélormé, (pie les proleslans cxpluiuctil la Uil le par leur seule raison , et vous ajoutez (pic du piincii)c du libre examen piovienncnl les abcrmlions de tout genre cl les dissensions sans nombre dans lesquelles ils sont tombes depuis la réforme. Laissez -moi vous assurer que vous commettez une grave méprise en prenant pour le véritable prolcslanlisme la fausse application de sa doc- Irincpardcs hommes égarés que nous renions comme chrétiens , parce qu'ils veulent comprendre la parole de Dieu d'après leurs propres vues et non d'après le Saint- Esprit. Le véritable protestant, monsieur, ou plutôt le vrai disciple du Sauveur, le chrétien , doit interpréter la Bible parla Bible elle-même , en implorant les lumières de l'esprit de Dieu pour la comprendre à salut. Le véritable protestant , et vous le reconnaîlrcz à ses œuvres, est celui qui prend pour guide la Bible, rien que la Bible et toute la Bible, et qui , conformément au grand principe de la réforme, détrône la raison humaine pour ne se soumettre qu'à Dieu, qui seul peut subjuguer entièrement notre incrédulité naturelle : c'est ce qui le dislingue essenliellcmenl des proleslans rationalistes, (pii n onl recours qu à la seule raison pour rinlcrprélation

d'un i'risonnif.r d'ktat. 3/1

dos Kcriliircs, ol qui , iihilluMinMiscinonl , n'onl que Irop pronvo cl ne prouveiil eiicort* que Irop (ous les jours par leurs (loclriiios orronéos et par leurs Irislcs œuvres (pie le culle eu plusieurs looalilés est frap|)é d'une absence fatale de loi el de vie. »

Il devrait évideminenl résulter d'aprùs colle assertion une ditïérence fondanienlide entre le système |)roleslanl du libre examen, ou rationalisme, et le système de Tinspiratiun de l'Esprit divin , tel qu'il vient d'être défini ci-dessus. .Pai cliercbè dans mon Amo el conscience l'i bien apprécier cette dilTérence, el je i)rolesle qu il m'a été impossible d'en trouver aucune, quant à la conservation |)ure el intacte des vérités de l'Evangile, et quant au maintien de l'unité et de rinvariabililé des dogmes el des croyances parmi les chrétiens réformés.

En efl'et, quelle distinction essentielle peut-on établir pour rinlerprélation du sens des Ecritures entre le partisan du libre examen cl celui de l'inspiration de l'Esprit divin? Ne faut-il pas, en dernière analyse, que tous les deux , l'inspiré comme le ralionalistc, aient recours à leur intelligence , à leur raison pour étudier et comprendre la Bible ? Et dans les cas douteux , dans les cas de controverse ne se trouvent-ils pas dans la même incapacité d'arriver à une solution satisfaisante el inattaquable, puisque le partisan de l'inspiration de l'Esprit divin , de même que le rationaliste, ne veut et ne peut laisser, d'après son système, d'autres hommes lui imposer leur manière de comprendre la parole de vie ?

Il n'existe donc, ni pour la première ni pour la seconde, d'autre autorité en matière de foi que celle de la raison , car c'est une illusion inexplicable de la part de rinspiré, que de prétendre trouver cette autorité dans la lîible el rien que dans la Cible sous l'inspiration de r lispril divin , quand il dit d'un autre coté que la rai-

."^./i IMK MOIRES

sitii doit nous servir -^ rass(Miil)lcr loiilcs les lumières que la révélation nous donne sur elle , h comparer lelUî cl (elle de ses déelaralions avec (elle aulre, afin de tjous les e\i)Ii(juor el d'arriver ainsi ù la vérilé.

Qui ne voit alors , je le répùle, que les deux systèmes n'en font (lu'un , (iiianl i\ res[)ril el aux consé(iuences , el (|ue les inspirés , tout en proclamant qu'ils ne se soumellenl qu'à i'autorilé de la parole de Dieu comme uni(|ue réj;lode foi, n'inleri)rètenlen dernière analyse le .sens de celle parole (|uc par leurs propres lumières , et qu'ils sont ralionalisles dans leur méthode parce qu'ils ne croient pas le fait qu'a I'autorilé de leur seule raison? Soutenir le contraire serait vouloir jouer sur les mots ou s'abuser volontairement, car 1 histoire des temps el l'expérience de chaque jour sont lîi pour nous prouver qu'avec le système de rinterprélalion des Ecritures par l'inspiration de l'Esprit divin , chaque fidèle abonde et doit abonder dans son sens, el que, n'admettant aucune autorité visible et infaillible pour mettre d'accord les dissidens entre eux , il en résulte des variations à l'infini dans les croyances , de déplorables aberrations et des disputes éternelles. Redisons-le donc bien , tant que les réformés protestans , lulhéricns, calvinistes, évangélistcs, méthodistes, etc., ne reconnaîtront pour autorité en matière de foi que l'examen libre el individuel ou l'inspiration , ils resteront plongés dans celle mer orageuse de doutes el de controverses où la confusion est partout el la vérité nulle part.

Celle autorité visible el infaillible qui leur manque, il faut bien qu'elle soit quelque part, car si Jésus-Christ n'a fourni à l'Eglise chrétienne aucun moyen d'interpréter sûrement le sens des divines Écritures, il faudrait dire qu'il n'a pas pourvu suUisamment au maintien de la pure doctrine parmi ses disciples , et qu'il ne leur a

d'un FRISONNIF.R DI/PAT. 373

laissô (rnnirc i('';;l(' (l(; croNancc (|ii(! celle que Plaluri avait (lotince avaiil lui; le prince des pliilosoplies avait dit : « Chacun doit reconnaître contme vrai ce (fui paraît tel a sa raison particulière.» Or, comtiie ce principe mis en piati{|ue avait diviî^é en inie foule do secles les disciples de Platon, (jui ne cessaient de dispuîcr cnirc eux , il s'en suit (|ue le sysièine de lexarnen libre et individuel doit aussi élerniser les disputes au sein du christianisme.

Le fils de Dieu venant tout ramener à Tunilé devait donc imi)Oser en matière de loi une autorité extérieure et visible qui soumetirait tous les esprits et ferait disparaître toute individualité. Cette autorité infaillible devant laquelle disparaissent les doutes et les incertitudes est celle de l'Eglise catholique, dont Tesprit ne varie jamais parce qu'elle ne peut enseigner que conformément ù la tradition de tous les siècles, tandis que le sens propre de chaque individu varie sans cesse...

C'est dans le sein de cette Église , colonne de vérité, lumière du monde, contre laquelle les portes de Tenfer ne prévaudront pas, que se conservent dans leur harmonieuse et pure intégrité les doctrines sacrées confiées aux évoques par les apôtres , qui les avaient reçues de .Tésus-Christ -, et en effet, quel homme de bonne foi n'est pas frappé du contraste qui existe entre la confusion des sectes protestantes, qui se divisent et se déchirent entre elles sous nos yeux, et la majestueuse unité de l'Église catholique, qui, depuis dix-huit siècles, n'a qu'une môme foi dans toutes les parties du monde ?... Comment ne pas reconnaître à ce caractère d'unité l'Église de celui qui a prié pour que tous ses disciples fussent un ? ut sint unum. (Saint Jean.)

Ce 2 août tSiO.

:r4 M 1> MOIRES

Après avoir rolrouvé un pou do r.ilmc , jo pus riifin , sans m'abandoiiuor au dcsospoir, reporter ma pensée sur lesoljjels si chers que depuis si longtemps je n'osais plus Invoquer. Que devenaient-ils ? Ilélas! j'en avais la conviction , ils Taisaient plus (pie le |)Ossible pour obtenir ma liberté, aii moment mémo où i)ar ma fatale incrédulilô jo scmblais ôtrc abandonné de Dieu!... Aussi quelles furent mon émotion . ma tondre reconnaissance !ors(pren lisant le journal de ma sœur aux jours de la délivrance , j'y trouvai de nouvelles preuves que le pauvre captif ne cessa jamais de vivre dans le cœur de ceux qu'il chérissait. Je transcris ici des fragiuens de ce précieux journal :

(( Paris, 31 décembre 1826. — Depuis plus d'un an ce journal est abandonné. Commencé d'abord pour retracer à ma famille le souvenir de tout ce que nous avons tenté pour notre pauvre prisonnier et surtout pour conserver le témoiiïnage de tout ce qu'il fut lui-même, je n'ai plus rien à y déposer puisque nous sommes condamnés à la plus cruelle inaction et que l'infortuné est pour nous comme s'il avait cessé d'exister ! Cependant je veux à la (in de chaque année confier encore à ce journal si longtemps délaissé les signes de vie qui parfois peuvent s'échapper du Spielberg et arriver jusqu'à nous.

« Deux bullolins nous sont parvenus depuis mon retour do .Alilan : tous deux étaient adressés par le prince

d'un PRISOiNIMi:!'. D'i'TAT. 375

de I\r('lUMiii(li à ^]. le comlo A[)iiony, qui nio les a liansinis avec beaiieoiq) (reinpresscmciil. Hélas! il (lisait seulement que, par exception spéciqle, Sa IMajeslé impériale ay;inl dai^ïrié pcrmetlre que la famille d'Alexandre Andryaiic, délenu à la Ibrleresse de SiJJelbeiK pour crime d'Elat , fiU de six mois en six mois informée de l'étal (le sanlé du prisonnier, IM. le comte Appony était invilé à la prévenir qu'Alexandre Andryane se portait aussi bien que le comportait la situation où il se trouve.

u La brièveté de ces délails les rend plus douloureux qu'ils ne sont consolansi En les lisant, le c(«ur se serre

av(îc une horrible soulTianco et tout en rendani grûce

à la Providence , qui vous les accorde , on ne peut retenir ce cri de douleur : u Est-ce là tout, mon Dieul est-ce là tout !... »

(c Une espérance nouvelle est venue nous soutenir pendant quelques mois. L'une de mes amies bien dévouée, qui depuis longtemps possède la conliance el l'amitié de la princesse de Wagram, née princesse de liavière el cousine germaine de l'impératrice d'Autriche, lui a parlé de nos malheurs. Avant môme qu'elle sollicilât son intérêt pour nous, la princesse s'était écriée avec l'élan du cœur qu'elle mettrait tout en œuvre auprès de l'impératrice pour obtenir par son intercession la grâce du mallieureux prisonnier.

(( M"^^ de Wagram écrivit en ciïei avec autant de cluileur que si le bonheur de sa vie eût été allai hé au succès de sa prière. Comment dirai-je l'excès de ma reconnaissance et le bonheur que j'éprouvai en l'exprimant à cette femme si parfaitement bonne el si simple dans sa

bonté? Comment parler aussi de l'espoir auquel

nous osions nous livrer? C'était là une réunion de

sentimcns si doux qu'ils donnent courage et patience !

mais que la déception en lu) douloureuse !

3T6 MKM()iin:s

« I,n irponsc si (Irsiirr iinivn (Miliri nprcs trois mois (l'atlonlo, cl je lus avec bien des laniirs (jnc ririijxjra- Irico avail (•clioiu'' innlf^ré loiilos ses Iciilalivcs au[)rè8 do son ('poiix ; (nrdlc (mM (''Ir liiMirciise., liicn liciirciise do réussir, mais (jnc rcmpcrcur ne pouvait par devoir écouter la voix de son ca'ur qui le portait à la rlémencc.

« IVfa pauvre Teresa m'a écril plusieurs lois dans le courant de eelte année, (^esl (mi vain (pTeile épuise sa \ie pour faire arriver (pieUpies secours i\ nos malheureux prist)nnicrs : tout est tnorl aussi pour elle.

« C'est donc ici que s'arrête tout ce que j'ai pu recueillir en 1821) Que le ciel pcrmcllc qucl'annéc qui

va conunencer ne soit pas aussi stérile !

« Paris , 31 décembre 1827. — Ce vœu prononcé il y a un an , Dieu ne l'a point exaucé ! Qu'il en soil ainsi quo l'ordonne sa providence, sans que le murmure approche de nos lèvres.

(( Les premiers mois de celle année m'ont apporté un nouveau chagrin. La comtesse Frecavalli, celte amie si dévouée de Teresa , que je vis à Milan avec tant d'inlérét, a cessé de vivre après une courte maladie. Teresa

me l'écrivit avec une profonde douleur! Pauvre

ange I ù combien d'épreuves csl-elle donc réservée I Encore une chance de salut qui nous échappe, car IM'"" Frecavalli était animée d'un tel dévouement que j'avais foi en elle comme en la comtesse Confalonieri pour soulager nos infortunés captifs.

(' Teresa insistait tellement dans l'une de ses lettres pour que nous ne cessassions pas d'implorer l'empereur, que mon beau-père a présenté pour la troisième fois depuis mon retour de IMilan la requête la plus touchante. Nous conqjtions les jours pour arriver à celui qui pouvait nous appoiler quelques lueurs d'espoir, lorsqu'une lettre, écrite confidentiellement de Vienne à un ami que

DUiN lMilSOi\Nli:K I) LIAI. 377

je lie puis iioiiinier, esl venue nous reploni^er dans nu (léeonragenieiil donl nous ne pouvons plus enlrevoir h;

(erine On nous apprend d'une manière positive (pie

r(>inpereur, satisfait de la conduite d'Alexandre, louché des déinarclies réitérées (pie nous avons faites, semblait prOl à se laisser llécliir; mais rpic les portes du Spielbcr^ se sont plus rpie jamais fermées sur notre malheureux enfant par suite des dénoncialions faites contre; lui par un compagnon d'infortune cpii Ta rejjréscnlè comme n'étant pas corrigé.

« Quel succroît de malheur!.... Toucher au terme d'une captivité horrible et la voir se prolonger indélinimenl! l'ourquoi , dans celte circonstance^ noire pauvre prisonnier, toujours porlé à la confiance, à l'abandon , est- il l'obstacle contre lecpicl tous nos efforts

viennent se briser? IMais aussi comment une ûme

qui ne connut jamais les détours, encore moins la bassesse et la trahison, aurait-clie pu les soupçonner dans

un ôlre aussi à plaindre que lui? Hélas! je ne sais

plus que répéter ce qui est incessamment le cri de mon cœur: « Soutenez son courage, ô mon Dieu ! soutenez celui de tous ceux qui lui sont cliers, et que votre volonté s'accomplisse ! "

378 MI.MOIKKS

Quoique la conyiclion profonde cl ré^i•cl^ieque4'^vai8 acquise des vérilés de le rclij^ion calli()li(|iie ne \)ùl me déU'rniiner à iiielt: e la main à la cliarrdc pour i]q plus regarder en arrière, quoique je dusse re8|cr qyelque lenij)s encore dans çel étal de Irouble el d'irrcsolulion qi;e saiul Augiisijii nous i)v'ui{ si adniirablenicul (jans ses Confcssioiis el (\u'ï\ appelle le çquibal de s^es anciennes allaclies conlre la volonté nouvelle, je n'en éprouvai pas moins une Irancpiillité, une pai\ t|e conscience et d'espril que je ne connaissais plus depuis bic|i des niois ; mon imagination , que les arides el sonibr^s idcçs de

matérialisme, dcslruction, néanl sem^|aiçnl avoir

éleinle pour jamais, se ranima; pion cœur, que le souffle derincrédulilé avail desséché, mon ççeur, qqi croyait ne |)lus avoir de joie à espérer, se raHachanl à la lerrc par ses souvenirs el au ciel par ses espérances, retrouva quelques-unes de ses 1 ienfaisanles ins|)irations, dont j'essayai plus lard de rendre les élans régénérateurs dans les vers suivans, qui n'ont d'autre mérite que d'avoir été faits de mémoire dans les cacht)ls de Spielberg et de montrer comment le captif privé d'avenir tend à unir ses impressions, ses douleurs el ses joies présentes aux affections el aux scènes de sa vie passée.

Li: LVC.

Connaisjez-vous le lac aux llols bleus cl limpides Qu'en lourenl le Jura, les Alpes, des lilcs;

i)LS i'i;i>(»\ Mi.i; I) ] -ivi'. '•'l'd

Ce lac, un (les plus lieuux de ces miroirs splciididcs Que Dieu dans sa grandeur sur la Icrrc a jeU's TourciuVIle y réllrtliil ses agrestes l»oant(S.' Avcz-vous sur ses ^ords admiré les merveiik'S b'un soleil (lui se couche cl les leinles merveilles Dont la neige des nionls se parc avec amour Sous les baisers d'adîcu (|ue lui donne le jour, Jusqu'à ce qu'à rcgrci , fujaiil de pcnic en pcnic , De ses derniers rayons la lumière expirante {'ouroniic du fllonl-lilanc le sommet glorieux, Kl longl('m|)s de la nuit a'mnnl à le dcTcndrc Y jette une lueur si ci'icsic cl si tendre

Que notre Ame en extase adore et que nos yeux

Clierclienl i^ur celle cime un envoyé des cieux !

Kl lorsque avec lenteur vous détourniez la vue De ce dôme éclairé ([ui trop tôt pâlissait, Lorsque votre regard, plongé dans l'ctendue, Foltail de site en site où tout disparaissait, Votre cd'ur des humains ouhl ant l'cvistencc Ke reniait il alors rien de mystérieux Dans les ombres du soir et le vague silence Qui glissait sur la terre en descendant des cieux , Tandis que sur les eaux une brise légère, Caressant ce beau lac qui paraissait gémir, Imilait les doux chants d'une amoureuse m; re Lerçant son tendre fils qu'elle veut endormir 1'

C'est là qu'errant le soir sur des rives fleuries, J'abandonnais mon âme aux longues rêveries Qu'inspiraient à celle heure elles monts et les flots, El qu'enivré d'encens que la colline exhale, Dans la prairie au loin j'entendais la cigale, Donl les cris troublaient seuls le noclurne repos. Janiîiis, comme en ces jours, jamais la solitude rs'e m'avait lévélé de plus secrets plaisirs; Jamais de mes pensers la vague inquiétude rs'e s'était mieux changée en de divins désirs : Mon esprit vers le ciel montait d'un vol rapide, Mon sein était fécond et mon cœur si fer\ ide , Si brûlant de tendresse et si plein de fraîcheur.

m) MI.MOIKI.S

ouo j'cn.l.rassais \\'>\nùr coinme à IV.gf (Mn.li.lc Où l'avenir n'osl rien (iirimiotciue et l)onluMir !

Ah ! qu'ils so"l ra\ issaiis ces relowis à la vie D'une àme à son insu trop lonKlcnips (éblouie l>ar (le fausses clarlc^s que l'honime appelle jour, IVune àinc qui vers Dieu se senlail alliréc, D'une âme qui Itrùlail d'élre ilt^aUér(''C Dans les n..ts toujours i.urs tic la source sacrée D'où s'éroulenl sans lin la justice el l'amour!

M, ' qu'ils sonl ravissans ces hymnes d'espérance. Ces élans surhumains d'un cœur où la croyance De rincrédulilé vient d'éclairer le deuil , (»uand . frappés loul à coup d'une lueur divme, >„us retrouvons en nous la céleste origine ri les germes féconds de la sainte doctrine Que nous avions éleinls sous le doute el l'.orgued .

Kl qu'enfin retrempés par le divin baptême. l\ejetanl loin de soi lout aride système Qui ternit l'univers à son paie ttambeau. Notre esprit, alTranchi d'une vile poussière, Embrasse avec transport l'infini i)Our carrière , VI contemple aux rayons de sa seule lumière Ce que la vie humaine a de noble el de beau !

Alors loul s'agrandit, loul brille, loul s'épure; i;hommc , ce vain jouel d'une aveugle nature,

r.eprend le sceptre d'or qu'il avait rejeté

Alors chaque pensée esl grande el magnanime; Alors, loul palpilanl d'une ivresse sublime, Il seul . il reconnaît à l'ardeur qui l'anime Le soume inspirateur de la Divinité.

Ou'on trouve en ces inslans de suprême délice. Qu'on trouve un dévoùmenl . des vœux, un sacrifice Plus grands que les d.sirs de cet enfant du c.cl ; Qu'on voie, à la clarté de la foi qui l'inspire. Son univers paré d'un céleste sourire,

i)'u> l'RlS()^M^:l; d i.tat. 3.S1

lU (|ii'<(n (lii-c, à r;is|)Cct <le ce piciu délire, Si ffliliT inspirt^ n'csl (iiie boi;c cl que (ici!

Pouniiioi fatil-il , mon Dion, (|ir('!i rclairnnl notre ;'inic

Les (^manalions de la cclcsle flamiiie

SVtci|;nenl coiiuiie un feu qtic la lerrc a prodiiil!.. ..

(Jnniid on plana si liaul, conitni'nl ramper encore ,

El d'un jour si divin (|uanil on a vu l'aurore,

Ce jour de vérité (pie rien ne décolore,

Comment sans désespoir retomber dans la nuit !

Mais que dis-jc Ksl-cc à moi d'insulter à ta grâce !

Avais-jc mérité (|uc celle pure extase Comme un flot élliéré vinl inonder mon cœur? Si je perdis sitôt cette douceur extrême , Dois-je moins en bénir ta clémence suiirémc , Qui permit que l'amour en m'élevanl moi-mcmc Fil briller dans mon sein l'éclair de la grandeur ?

L'amour ! Oui , c'est de lui que jaillit l'étincelle Qui rajeunit un cœur, l'enflamme et lui rappelle

Ces mots sacrés du Christ : « Aime/ voilà ma loi »

Par lui nous franchissons les bornes de notre être , Par lui , par lui surtout, quand il commence à naitrc , Nous pouvons ici-bas entrevoir cl connaître La douce charité , l'espérance el la foi !

Ah ! quand d'un seul objet nous embrassons le culte

Et que vivant en lui i'àme enchantée exulte

De lui sacrifier jusqu'au moindre désir,

Que soudain devenus bons, humains, charitables,

D'une tendre pilié nous aimons nos semblables.

Sommes-nous donc si loin des dogmes adorables

Connus par les mortels que Dieu daigne choisir?

Et le moyen alors de garder le silence !

Si d'un Dieu par l'amour j'ai connu la puissance !

Si, malgré l'égoïsme el la légérelé,

J'ai vu naître en mon sein des élans de bonté

Sous les rayons vivaiis de sa sainte influence!

Si je dois à lui seul qu'un reflet d'espérance

3S2 MK.MOIUKS

Ait parfois .sur iiios jours répandu sa cl.irli' !

Si (;ri\('e à i-et aniour, en ri'inunlant ma ^ie ,

Que partout m son cours le nranla sui>ic ,

Je >ois (lo loin on loin parmi l'ombre et l'erreur

l'oinilro (le !a vertu (luelcjuc ilouee lueur !

Si , l'espoir renaiss.inl dans mon àme alarmée,

J'ose encore m'écrier : « Seigneur, Seigneur, Seigneur !

Ta main pour me punir est justement armée,

Mais (|ue le peu tie bien dont ma vie est semée

Suflisc à conjurer les traits de la rigueur ! »

Ne dois je pas sans cesse en conscr\er l'image , El fier de ses bienfaits, les chanter, les bénir Comme un tribut du cœur, un ct)nsolanl hommage Uendu par le captif au plus (lier souvenir, I.e seul que de ses jours il ne voudrait bannir!

Va donc en ces beaux lieux, \a donc, 6 ma pensée!

CliiKMin des frais tableaux de ces divins momens

Ne ful-ii [)as toujours pour mon àme épuisée

Ce qu'est dans les enfers la goutte de rosée

(Juc le riche au cœur dur implore eu ses tourmcns?

Va, retourne au rivage où j'ai versé les larmes Qu'un a'il longtemps voilé verse en voyant le jour, Où d'un vaste désir éjjrouvant tous les charmes, J'aimais, pleurais, pensais cl priais tour à tour! l'jis que devant mes yeux le beau lac se déroule, Qu3 la lune en ses Piols se reflète et s'écoule , 1:1 que d'un pas distrait , seul et fuyant la foule , Je retrouve les l:cu\ où je rêvais l'amour !

Ces piousps cl lendros lêvciies, dont ces vers ne sauraicMil donner qu une idée faible et bien imparfaite, ces rclours à Dieu ciUiciisOIés à des fleurs de souvenance et d'imagination, furent dans ces inslans une grâce du ciel, un bouclier de patience et de forlitude pour m'aider à 8U{)porler l'affliction que me causait l'afl'aiblissement toujours croissant de ma vue , alVaiblissemcnt produit par

d'un piusoNMF.n d'i.tat. 383

lobsruriu'' du cjicliot. .Favais bien, il est vrai, i)ri •, solliciti' lo coinle Insa^îlii, devciui souvcnicur de la iMoruvic, de me mcllre dahS la prison voisine , que je s.ivais Olre moins sombre ([ne la mienne, mais il me (il ré|)()iidre que cela nY'lait pas en son pouvoir el (pi'il allait en référer à Sa Majesté.

Après quelques semaines d'allenle , l'on me signifia le refus de Tempereur et je dus renoncer à un soulagement qu'il erit pourtant èlé si facile de m'accorder!

Forcé de m'abslenir d'écrire sur les murs pour ne i)as fatiguer mes yeux, ne |)ouvanl, grâce à la surveill.uicc du sous-direcleur, ni m'enlrelcnir avec Pellico cl 3faroncelli, dont les santés s'alléraient chaque jour d'une manière plus grave, ni correspondre avec Confalonieri , je me serais donc trouvé sans défense contre les ennuis de l'isolement et les inquiétudes d'une prochaine cécité si je n'eusse trouvé dans mes croyances religieuses et dans quelques travaux intellectuels une ressource qui me faisait espérer de ne plus succomber de longtemps au mal de la prison.

J'avais d'ailleurs dans les Pensées de Pascal et dans les Confessions de saint Augustin , qu'une main secourable me confiait de temps en temps , une source inépuisable de jTiéditalions. Je compris alors par les fruits et les consolations que je ne cessais de reîirer de ces précieuses lectures combien il y avait de profondeur el de portée dans celle sentence de saint Thomas d'Aquin:

« Timeo virum unius Ubri (je crains Ihomme qui n"a,

qui ne lit qu'un seul livre). » Il est impossible, je pense, quand on ne l'a pas éî)rouvé, de se faiie une juste idée des résultats immenses, moralement el inlellecluellcment parlant, qu'une allenlion soutenue, ([u'une pensée investigatrice, peuvenl acquérir par l'étude approfondie et constante d'un bon livre; il est tel que je crois avoir

:îSi IMKMOIRF.S

plus fait m qiichiiu's mois (ruiic scniMablc aiialysn pour le (h'velopiit'im'iil de mon cspril cl le perroclionncMiiciil

(le ruon ((l'ur que dans loul le reste de ma vie (]'est

(jue j'élais mûr alors pour la vùrilé, ([uo Tlieurc élail venue où je devais envisager mon projire moi et les choses de ce monde, non plus à la lueur faible et incerlaine de ma folle laison, mais aux inallérables clartés de la loi; c'esl qu'aucune considération personnelle, (pi'aucune inlluence élrans^ére, ne pouvaient désormais se mêler à mes consciencieuses analyses, et (|uc je jugeais les hommes cl les choses comme étant destine à ne plus

vivre sur la terre .IVtais enfin, je le réf)éte avec joie,

j'étais sur le terrain de la vérité , et la vérité a tant de charmes qu'il m'arrivait parfois de passer des journées entières ù commenter , à dével()i)per (iuel{|u'une des profondes pensées de Pascal, renonçant môme à la promenade pour ne pas interrompre le cours de mes idées.

d'un misoNNim d'kt/vt. 385

Mil.

(( Eh quoi ! vous vous abstenez aujourd'hui encore de prendre Tair, nie dit un tnalin le gardien chargé de nous accompagner. J-^tes-vous malade ? — Non... mais il fait froid, je préfùre rester. — C'est bien, je ne mettrai pas le cadenas à la porte et si vous vous ravisez , vous n'avez qu'à frapper.»

. Je le remerciai de son attention et je m'étendis de nouveau sur ma paillasse pour me livrer en paix i\ mes méditations; mais, fatigué d'une trop longue tension d'esprit, j'abandonnai bienlôl les pensées sérieuses pour les souvenirs du cœur, que je pouvais évoquer maintenant sans que l'amertume des regrets, sans que le désespoir vinssent troubler mon âme et m'arracher des cris de détresse et de rage comme en mes jours d'incrédulité!

Immobile et les yeux fermés, dans cet étal de vague somnolence qui n'est déjà plus la veille sans être encore entièrement le sommeil , je voyais mieux qu'en rêve ilotter les douces images de celles qui , depuis mon enfance jusqu'au temps des épreuves de la captivité ,

avaient semé ma vie d'espérance et de consolations !

Je voyais les beaux lieux où j'avais goûté tant de pures

jouissances, tant de rares bonheurs du cœur! les

bois de Chantilly, lal^rovence et Genève surtout, où j'avais si souvent éprouvé ce que peut l'influence d'une femme sur les joies et les afflictions de l'ûme , sur le développement de la raison et de l'esprit Oui, je revoyais

;îS() mémoires

Lucy et loiiles ci'IIos qui avaieiil clé nios angos gardions

sur cclU* Icrrc J'étais lioureux, cl si houreiix que Jï>-

prouvai une sensation douloureuse c|uan(l J'entendis lirer les verrous de la porto et qu'il fallut in'arracher à mon son^o ([uoiipie je continuasse h fernier Ic.i yeux et à feindre de dormir, pour ne pas rompre les fils de mes ravissantes réveiics en donnant un antre cours à mes idées.

CroyanI que c'était Un des gardiens qui venait inspecter la prison, je ne bougeai donc pas IMais quelle

fut ma surprise lorsciu'un léger bruit de chaînes parvint à mon oreille et que je vis en entr'ouvrùnl les paupières une femme, la première que j'eusse aperçue d'aussi [)rès

depuis mon séjour à Spielbcrg une femme vôtuc de

blanc, qiic j'aurais prise t^oùr une vision ou pour quelque sainte fille d'une pieuse comfïiunaulé si le cliquetis de ses fers ne me l'eût fait reconnaître bientôt pour l'tme de ces infortunées créatures ^ui expient à Spielberg les fautes et les crimes qu'elles ont commis contre les lois et la société.

Elle tressaillit en m'apèrcevant et ne put retenir un cri ^ mais, voyant mon immobilité, elle me crut malade ou endormi. Elle était grande et mince, et lorsqu'on s'approcliant de moi je pus distinguer ses traits, elle me parut si jolie, avec ses beaux cheveux blonds si propres et lissés avec tant do soin, avec ses yeux d'un bleu d'azur, ses longs cils et ses lèvres roses , qu'oubliant son habit et sa déplorable condition de galérienne, je me serais aussitôt lové pour la mieux regarder, pour lui parler, si la voix des gardiens qui retentissait dans le corridor ne m'eût fait craindre d'en èlre entendu et de voir par conséquent éloigner cette jeune fille, sur laquelle je fixais des regards de compassion cl de vive curiosité; car elle avait à peine vingt ans. elle était belle et me

1)"L\' IM'>IS()^M1•:K DKTAT. 387

8oiiil)lail si modi'slo, si c.uxlido dans son niaiiitiiMi. si forl au-dessus duMc fcmnio de basse exlraclion que lous mes sens,lonU's mes pcnsi'cs se révollaionl à l'idée qu'une aussi cliaiinanle créalme eùl pu se rendre coupable d'un crime. « Qui élail-elie? qu'avail-clle fail 1' » A'^oilà ce que je me demandais, ce que j'aurais voulu connaître, dùl-il m'en coiller des jours vA des semaines

de carccrc durissimo Pauvre enfant! (juelle piliù

n'cxcila-t-elle pas dans mon c(eur (piand je la vis prendre un énorme seau d'eau qu'une de ses compagnes venait de déposer A la porle, le melire au milieu de la prison, le vtrocr en partie sur le plancher, où elle sagenouilla, landis que, tenant en main une torche de paille, elle s'en servit pour frotter les planches du cachot. Comme elle me paraissait gracieuse encore dans cette humble posture, et combien n'étais-je pas touché de voir les piécautions qu'elle prenait pour ne pas me réveiller ! Toujours courbée, l'ouvrage était pénible si

pénible qu'elle s'arrêtait souvent pour reprendre haleine, redressant alors sa taille fine et son visage, dont je suivais les moindres mouvemens. Ses yeux ayant rencontré les miens dans un de ces momcns de repos, elle rougit, s'effraya, voulut se relever pour sortir-, mais je lui dis si doucement en allemand : « Cordinuez , n'ayez

nulle crainte » qu'elle resta, n'osant ni [)oursuivre

son travail ni tourner de nouveau vers moi ses regards étonnés, u Cabnez-vous , repiis-je d'une voix si basse que les gardiens ne pouvaient l'entendre, calmez-vous, mon enfant Celui (pii vous parle n'est pas un galérien ordinaire, vous devez le savoir; vous n'avez donc rien à redouter près de lui. Regardez-moi, de grâce; dites-moi qui vous êtes et conuncnl vous vous trouvez dans cette horrible position, vous si jeune et d'une physionomie si modeste!...

388 MKMOIKKS

Des larmes , ù CCS paroles, coiilèrcnl do ses yeux. « >oiis ne me répondez pas, lui dis-jc en prenant un accent plus |)ersuasif encore... Yolrc faule csl-cllc donc si grave?... — mcin Cotl! mcin Coït! (monl)ieu ! mon Dieu! ) s'écria la pauvre (ille , pour(pioi ne suis-je pas morlc!... — Cliul! lui répondis-je en mellanl un doi^l sur ma houdie... parlez plus bas... A combien d'années de Spielberg éles-vous condamnée ? — Quinze ans. — Y a-l-il lonijtemps que vous y ôles ? — Un peu plus de dixhuit mois. — Quel ûgc avcz-vous, pauvre enfant? — Vingt et un ans. — Quel est voirc pays ? »

Klle ne me répondit pas. « Et voire nom ?...•»

IMùmc silence, a ^Mais il est impossible, rcpris-je , (pic vous vous soyez rendue coupable dun crime ^ voire figure, voire air d'innocence, nreiiipèclicraienl d'y croire si on me l'assurait. — Ahl c'est une bien triste histoire (pie la

mienne, dit-elle enfin en soupirant profondément

IMais Dieu aura pitié de moi et il me donnera la force (h\ supporter mon malheureux sort I — A'ous avez donc foi dans sa miséricorde ? » lui demandai-je.

Elle leva les yeux au ciel, joignit les mains et pria. « Puisse le ciel exaucer la prière ! «ajoutai-je en maîtrisant à peine l'allendrisscmcnt que me faisait éprouver une telle confiance en la bonté divine.

El j'allais dans mon émotion quitter le lit de camp pour être plus près encore de la pauvre fille -, mais au même moment, des pas, des voix, une rumeur soudaine me forcèrent à rester sur ma pail'.e, à feindre le sommeil, tandis que la pauvre galérienne, effrayée du bruit et des juremcns retentissant dans le corridor, se mit à laver le plancher de la prison.

C'était notre gardien, qui, furieux contre ses camarades, les grondait en termes énergiques de s'être trompés de prison et d'avoir introduit une détenue dans le cachot

d'un I'his(>,n.mi;i; d'i.iat. '.W.)

(ruii (le SOS pris()iini(>is. <( I)(l)()ull (IcIjouI I int! ciia-l-il (lu seuil (le l;i poilc : vous jillc/. , puiscpic c'csl jiinsi , passer diuis une antre prison. — l)i> suilo, » répoudis-je.

J'obéis, mais Iciileriieiil, mais avec peine, avec Iris- Icssc... cl je me serais éloigné, je ravone, le coMir pins trislc encore si la jeune Mlle n'eiU un inslnnl levé sur moi un doux et suppliant reyard (pii semblait dire : « Merci de voire rotnpassion , de votre cliarilal)ie indulgence Croyez -le, je n'en suis pas tout à (ait

indi}j;ne »

Elle lut dans mes yeux que je l'avais comprise, car un éclair de joie brilla sur sa mélancolique (ij^ure, et au moment où je passais prés d'elle pour m'éloigner, elle prit ma main, qu'elle porta respecluensemcnt à ses lèvres. « Heraiis! /lerai/s .' (deliors ! dehors I) répétait le gardien : il faut que l'ouvrage se fasse. »

Avant de franchir le guichet je mo retournai une fols encore vers la jeune galérienne, qui avait déjà repris son fatigant travail ; je la regardai, puis je me dis, tout pénétré des regrets d'une tendre pitié : « Puisse Dieu veiller sur toi, pauvre victime I »

L'impression que celle infortunée avait produite sur moi était trop vivo, trop profonde pour qu'elh; i)ùt s'effacer do longlcmps... Son gracieux visage, sa louchante physionomie, ses cheveux blonds, en jiarlant h mes yeux, à mon Ame, m'avaient rappelé des ivresses dont je

ne devais plus jouir! dos larmes améros baigneront

alors mes joues brûlantes, des soupirs douloureux s'exhalèrent de mon sein et je répétais avec angoisse des mots sans suite, expression d'une douleur poignante!

C'est qu'hélas ! j'étais bien jeune encore et que de toutes les félicités perdues pour moi , celles que je pieurais le plus étaient les joies d'un pur amour.

Que de douleurs , mon Dieu ! devaient encore abrou-

'^90 MI.MOlItl'.S

ver mon àrnc iiviiiil (iiic celle plaie loiijoiirs ^<liJJ;n;mlo à la moindre souveiiJince pùl se cit-alriser !... JMais, que (lis-je! elle ne se eicalrisa jamais, el (iiiand loules mes illusions se furent évanouies une ;"i une, quand les plaisirs el les {grandeurs du monde ne furent plus pour moi (pie misère el néant, quand j'eus cnliu renoncé sans rclour aux vides réalités de celle vie pour les espérances du ciel, je re{^ietlai encore, je rej^reltai toujours, comme de saintes béaliludes, les inelTables jouissances que riiommc de cœur, que Tépoux tendre et fidèle éprouve dans les chastes embrasseiuens d'une feinirn; chérie, dans

les caresses de ses enfans Ce fui li It; seul bien que

j'appelai de loule l'ardeur de mes vœux , de toutes les forces de mon cœur juscpi'aux derniers momens de ma captivité.

Miné par les ennuis et mort ù la vie, je ne cessais pas de sentir cc|)cndanl que les soins dune douce compagne me feraient renaîlre, que sa tendresse ranimerait mon ûmc flétrie, que je serais prés d'elle dans un imperdable

paradis je me la figurais bonne, belle, indulgente,

d'une inallérable égalité d'humeur, d'un esprit élevé,

d'une imagination pure! j'entendais sa douce voix

qui dissipait les tristesses de mon ûmc comme la harpe

de David dissipait les sombres fureurs de Saiil et je

m'identifiais si bien à toutes les phases bienfaisantes de cette conjugale existence qu'une peine morîclle m'assaillait chaque fois qnc mon rêve finissait et qu'il fallait

me dire : k Tous ces désirs sont vains Si jamais ma

prison vient à s'ouvrir, je n'en sortirai que vieux et

brisé incapable d'unir mon sort à l'ange d'innocence

et de beauté qui vit sans cesse en ma pensée! »

Alil qu'elles me semblaient poignantes les soulTrances que j'éprouvais alors! mais insensé que j'étais de ne pas tout espéfCf de la bonté de ce Dieu miséricordieux , qui

i)v\ l'iiisoiNMi.K I) i.iAr. ;îni

(Icviiil amener ciiliii le Iciiii);; des comitensaliniis en m'accordaiil la libci lé, vu me (loiiiiniit pour C()iiii)iigiic iino foimiu' acconiplic ([ui surpasse encore de beanconp (oui ce (pie ino[» inui^inalion de captif avait pu se créer

de parfait, d'adorable et (pii nie fait dire cliarpie jour

de ma vie : « Tu m'as plus ([ue i)ayé, Seigneur, de mes

longues années de larmes ! tu m'as rendu plus que tu

ne m'avais pris! »

i;inforlunée jeune liile donlla vue avait excité dans mon Ame tant d'amers regrets , (pii élait-eilei' par (piel cncliaîîiemeiil de tristes circonslances se trouvail-elle à Si)ielljergi' C'est à quoi je pensai tout le jour et c'est ce (pie je demandai le lendemain au gardien (pii m'accompagnail à la promenade.

(( Ce fpfelle a fait? me répondit-il Ah ! par ma

foi, je n'en sais lro[) rien -, de la fausse monnaie, je crois. — Comment 1 de la fausse monnaie? — Oui, oui , des billets de baM(]ue, c'est la mOme chose. 11 yen a cpii disent ([u'elle n'a fait cela rpie pour obéir à son père-, mais (jui pourrait y croire!' Ce n'est pas que je veuille dire qu'elle ressemble aux autres galériennes , il s'en faut , car les surveillans ne savent quel bien en dire : « C'est doux, docile-, ça prie le bon Dieu, quoi(pril y en ait plus dune qui en font autant el qui n'en sont pas moins méchantes pour cela. » Au surplus, puisque vous désirez connaître l'hisloire de cette condamnée, je m'en informerai plus exactement el je vous en rendrai compte demain. »

Le jour suivant, il me conta eiïectivcmcnt que la galériennc appartenait à une bonne famille, qu'elle avait reçu de l'éducation et qu'elle avait été condamnée à la peine des travaux forcés, ainsi que ses frères, pour avoir cherché, d'après leurs conseils, à sauver son père d'une ruine totale et de la misère en faisant de faux billets

31»-> MKMOir.KS

«1 l.a pniiMo ciiraiil ncconnaissail f^iièrc à quoi elle scxposail, cuiiliiiua le (gardien, el les jii^'cs auraienl eu i)ilié

de sa jeunesse si elle avait voulu eluirger ses frères

mais il tjy a pas eu moyen de lui arracher une parole, ou bien elle réi)ondail en sanglolaiil (ju'elle ne croyait pas avoir fait du mal cl qu'elle en demandait pardon à Dieu. Disait-elle vrai ? Je ligiiore ; mais tant il y a (prdle fut condanméc cl qu'elle ne l'aurait pas été si elle avail

cédé vous etitendcz aux demandes d'un certain

juge. D'ailleurs, qui peut savoir? elles sont si malignes, ces galérienncs , el elles mentent si bien! Ce n'est pas qu'on puisse rien reprocher à celle-ci, bien au contraire, car elle est la meilleure de toutes, si Iriste, si pieuse el si résignée que cela vous allcndril le cœur. C'est que c'est un rude malheur quedéire, à vingl ans et quar)d on est si belle, con{|:unnée aux galères 111 y a longtemps qu'elle serait morte , dit-on , sans la foi qu'elle a dans la bienheureuse vierge 3Iarie. qu'elle ne cesse d'invoquer, «

Le récit du soldat, quelque incomplet qu'il fût, m'avait soulagé le cœur: il m'était permis de conclure que la malheureuse fdle, dont le mélancolique aspecl était toujours présent à ma pensée, ne pouvait ôtre mise au nombre de ces misérables créatures qu'un crime prémédité avait conduites à Spielberg cl que le séjour des galères achevait de pervertir^ je n'avais donc pas à me repentir de rintérèl qu'elle m'avait inspiré^ je pouvais, en la plaignant, admirer et bénir linOuence de notre sainte religion, qui soutenait la pauvre aOligée au milieu de si dures épreuves el qui l'avait sauvée jusqu'alors, j'aimais à me le dire, de la funeste contagion que le vice cl lo crime répandent autour deux dans cette infAinc demeure : je me persuadais même qu'elle échapperait, grâce à la divine protection de la mère de celui qui fait

d'un i'iiis()\iMi:i; d'ktat. .'^î'^i

nolio osprraïu'c, aux (Ii>iij:crs (|iii iic ccssaii'iil de l'cnvilomu'i*.

Plein de celle pensée, j'adressai, le dirnaiiciie suivant, dans l'éfjîlise, une frrveiil(> prière à In reine des an^j'cs pour le salul el la délivrance de la jeune f;alérienne , répélanl avec la convidion de la loi el rallendrissenicnl de l'espérance ces lilanies cpii ievenai(Mil à ma mémoire aussi lidélemenl qu'au jour où je les récitais avec- ma n)ére : c Sanctuaire de ta charité, arche d'alliance^ porte du ciel , étoile du matin , reanourcc des infirmes , refuse des pêclieurs, consolation des affligés, priez pour elle, priez pour nous ! »

Jamais je n'avais assisté à l'ollicc divin avec autant de recueillement, jamais je n'avais mieux senti tout ce que la religion catholique peul inspirer de conliance, peul donner de consolations, de botdieur même aux fidèles

qui soulTrent pour l'amour de leur Dieu! Jaujais non

plus je n'avais mieux lu sur la paie cl belle figure du jeune capucin qui nous disail la nicsse ce qu'il y a de sublime et de surhumain dans celle foi qui mcl toute sa gloire dans rhumililé el ses joies dans la pauvreté el les souHrances... Il me semblait, en le conlemi^Ianl, qu'aucun sacrifice ne pouvait ôtre désormais au-dessus de mon courage, que je serais patient, résigné en tous les temps el jusqu'au dernier jour... el je ne demandais à Dieu , en levanl les yeux vers la tribune grillée où se trouvait Confalonieri, que de m'accorder la grâce de pouvoir encore lui consacrer mes soins.

Mes regards étant lombes ensuite sur le pauvre colonel IMorelti , qui , toujours seid comme moi , se trouvait à l'autre extrémité de la chapelle, il me prit au cœur une telle pitié en le voyant si faible, si décha.rné que je me précipitai vers lui au moment de(iuillcr l'église, que je lui pris la main malgré la présence des gardiens, en lui

•"^Î^J MI'MOlItKS

(lisant : (( l»()ur(jtioi liuil-il que nous ne soyons pas onscniblc! — Ce serait liop de LonlnMir! » iw. ré|)on(lilil. Puis nous nous séparAnics, hélas ! pour ne plus nous rovoir en ce monde, car lui aussi devait mourir sur la leric étrangère !

d'un lMUSO^NIl.R d'ktat. 305

(( Vous alloz mo suivre, me dit, à quoiqiio.-; jours de là, le soiis-dirccliMir Wortçral. — Le goiivtMiit'ur a doiu- (Mifiii fait droil à ma roijiKMc, lui demaiidai-jc, et Je vais rire mis dans iiiio prison moins obscure? — IMieux que

cela rue ré[)ondil-il d'un air de myslùro; mais sui-

vc/.-moi, vous le verrez.»

L'espoir vil tanl au cœur du prisonnier que ma pensée alla juscprà la liberté Mais co ne fui qu'un éclair

qui se dissipa dès que j'iHis passé le seuil du guichet et que nous eiimes fail queKjues pas dans la galerie. « Si du moins, me disais-je, je me trouvais dans ma nouvelle cellule avec l'un de nos compagnons... » El nous allions toujours, laissant de côté plusieurs cachols que je présumais ôlre vides. Alors la bienfaisante pensée que je pouvais ôlre réuni à Confalonieri me vint dans l'âme j mais je rejetai bientôt cet espoir, l'évèque de Callaro ne m'avait-il pas dit que l'empereur se repentait de nous avoir mis ensemble I quelle apparence alors qu'il pût avoir ciiangé d'opinion.

Cependant nous contiîmions à marcher dans le corridor; les portes des prisons de Palavicini, lîorsieri , Castillia étaient déjà derrière nous; il n'en restait plus qu'une... celle de Frédéric... Dieu! qui avez eu pitié de moi , quelle fut mon émotion , quelle fut ma joie quand celle dernière porte s'ouvrit et que le sous-direcleur me dil : « Vous allez èlre avec votre ancien compagnon... »

30(5 Mi: MO IR F. s

.rentrai prrcipilaiiiinoiif, Je clicrcliai mon ami .si cher...

la prison ('lail vido... (Inicllcmenl désappointe, jtî ino

rolonrnai vois mon introducteur pour lui reprocher cette

inconcevable nnsliliralion , mais il me prévint en nran-

non<;anl que mon ami était en ce moment près de rccclé-

s!asli(pie.

Aj)rés quchpies minutes d'une pénible attente, j'entendis dans la galerie des pas précipités, un bruit de chaînes... la i)orte s'ouvrit et je me trouvai dans les bras de mon pauvre Frédéric, dont rallendrissement était égal uu mien, dont la joie de notre réunion était lelle quMl ne pouvait pas plus (jue moi s'exprimer par des mots. «Quel bonheur inespéré! lui dis-jeenfin, de me retrouver prés de toi ! quelle compensation aux lourmcns du passé et (juel secours pour ceux (jui nous attendent encore dan^ l'avenir ! — La plus grande consolation, me répondit mon ami , que je pusse espérer au Si)iclberg , était sans doute d'être réuni ù toi , mais que j'étais loin de penser qu'elle me serait accordée!... car j'avais espéré la liberté, mon Alexandre, el ce n'est qu'en ce moment (juc je renonce à une croyance qui m'était si chère !... Pauvre infortuné! Dieu sait maintenant quand les portes du Spielberg s'ouvriront pour toi !... — Laissons l'aire, lui dis-je, à celui qui i)eut tout, et au temps, ce grand maître. Pensons qu'on aurait pu nous tenir séparés, el bénissons le jour qui nous donne un bonheur (jue nous n'aurions pas osé espérer il y a une heure encore!... Que de mois se sont écoulés depuis que je ne l'ai vu, mon Frédéric , que d'inquiétudes m'ont torturé pour toi!... la santé, ce projet de fuite!.... — Auquel j'ai renoncé pour ne compromeltrc personne, » se liAlat-il de répondre.

Et il me conta en peu de mots comment sa conscience lui avait fait un devoir d'abandonner celle dernière an-

d'un prisonnier n'r.TAT. nOT

ctMMlc snliit « Ainsi donc, Mjniilai-jo, aiinino noii-

vrlk' dllalio, de la faiiiilli', de la 'IMuTÙse ? — Aucune, ropiil-il avec liislcsso, cl, selon loulc apparence, la présence du vif^ilanl sous-direcleur nie condamne A n'en recevoir jamais ! Hélas ! je coni[)lais sur loi, si lu avais clé délivre^ pour inslruire ma pauvre Thùrùscdc tout ce qui me concerne; mais ce bonlieur ne m'élail pas réservé, il

faut se soumelire à sa deslinée! Parle-moi mainlc-

nanl de loul ce (pie lu as éprouvé deiiuis noire douloureuse séparalion. m

Je lui lis pari de ma conlraiule, de mes douleurs, de ma patience, de mes ennuis pendant les Irisles et longues journées passées prés de S... ; je lui contai tout ce que j'avais fait pour l'adoucir, {lourluiôler l'idée de me nuire -, je lui parlai de la conduite de don Slepliano, évoque de Callaro , auquel nous devions tous les maux qui nous accablaient -, puis je terminai mon récit en lui disant : « Oui, j'ai bien souiïerl, mon Frédéric, mais la consolation de ne plus le quitter adoucit toutes mes blessures. »

Xous nous entretînmes ensuite de nos compagnons d'infortune et des tristes effets de la captivité sur leur santé, de plus en plus délabrée ; nous plaignîmes le pauvre ]\raroncelii, dont la jambe commençait à donner de graves inquiétudes, et notre Pellico, qui souffrait plus encore des douleurs de son ami que s'il en eût élé atteint lui-même. La faiblesse de mes yeux fut aussi un sujet d'aiïl'clion ol une preuve que chacun de nous était appelé à payer le tribut au carcerc duro...

Nous avions, après une si longue séparation , tant de pensées intimes à nous communiquer que les premières journées ne suffisaient point à nos fraternels entreliens. Après nousétrecommuniqué nos conjectures, nos alarmes, lui sur son infortunée Tiiérése, moi sur mon vieux père ,

r.OS IMKMOIUKS

(loiil l('\r(|ii(' (le (liilhiro inavail annonce la iiialiidic ^ïravc , nous icx îiiiiics î*! rjos cioyancos rolisicuses, (]iii avaioiil si loii^Mciiips domu; li(Mi à nos lurdilalions, à nos i(''ci|)iO(iii('s rpaiiclu'.iKMis... « Oui, mon ami, dis-jo en aclicvanl de lui ouvrir nmn cœur sur loulcs les angoisses que J'avais (''prouvées depuis noire séparation • oui, (ouïes mesineerliludes, loules mes répugnances se sonlévaiiouies devant la vérité dés qu'il m'a été démontré que les Ecritures étaient une révélation de la Divinité; alors j'ai baissé la tète et J'ai cru sans dilliculto conunc sans arriérepensée.

« La prédestination et le péclié originel, qui avaient si longlemiis révolté ma raison et ma justice, je lésai acce|)[és comme un fait inexplicable sans doute dans sa cause première, mais réel, mais indispensable ;'» la solution du problème incompréhensible de la nature déchue de l'homme, si étrangement mêlée de grandeur elde faiblesse^ il en a été de môme et plus facilement encore pour les autres mystères.

« Quant à la terrible sentence que sans la foi il est impossible de plaire à Dieu et qu'il n'est point de salut hors de l'Eglise... sentence contre laquelle j'avais protesté pendant un si grand nombre d'années , m'écrianl avec les philosophes , les déistes , avec les cœurs sensibles et les esprits légers qu'un semblable anathéme était nonseulement absurde mais contraire à toutes les idées que nous avions de la bonté , de la justice de Dieu, qui ne peut vouloir l'ét rnel malheur de ceux qui n'ont pas connu sa loi révélée, il a bien fallu pourtant que j'en reconnusse la sagesse et l'équité, parce qu'une fois admis que le Tou'-Puissant a parlé et que la vérité existe , on doit proclamer et soutenir, pour être cohérent avec ses principes et ses convictions, que cette vérité est une et que tout ce qui est en dehors d'elle n'est qu'erreur et

d'un l'IUSON.MKK I)'KT.Vr. oO'.)

monsoii};;)', in'on romcllnnl du roslo, comiiH! siiiiil Aiigus- (in , à la iiiiséi icoidc diviiic cl csix'-raiit, coiniiic lui que nul lu; sera coiHlainiir que parce (lu'i! iraiiia [joiiil |)i()lilé do ce ([iril a su pour inérilcrd'cn savon- davanlau:o.

« De rcxdusivilé cl de rniiilé en nialiére de foi, réi)élons-le cependant , dépend la slabililé de rexislencc de la religion elle-niôine , donl le divin édifice croulerait bientôt si sa l)ase, telle qirun roc inébranlable, i\c, résistait pas aux Ilots toujours agités, toujours grondans do rinconslancc , de l'orjJîueil cl des aberrations de l'esprit liuniaiu. De là encore la nécessité à mes yeux d'admeltre Tautorilé de TEglisc catholique connue interprète infaillible des livres saints, comme guide absolu en matière de dogmes cl de cultes , parce que Jésus-Clirisl Ta instituée telle, parce que je me suis convaincu par ma proi)re expérience et par tout ce qui csl arrivé aux proleslans que la liberté d'examen cl d'interprélalion ai)pliquée à la loi révélée ne peut conduire qu'à la confusion cl au relA( liemenl des croyances , ainsi qu'au scepticisme et à rincrédulitc.

« Yoilà , mon ami , ma profession de foi : je suis catholique de raisonnement cl de cœur, avec la certitude que le catholicisme, comme centre et foyer de toutes les vérités , loin de redouter le progrés des lumières , loin d'être en opposition avec les idées libérales, ne peut, au contraire, quand on en comprend bien l'esprit, que favoriser le développement de la civilisation et celui des sages libertés. Ce point, un des plus importans et des plus difficiles à mes yeux du problème religieux , étant une fois résolu, il ne pouvait me rester d'autre désir que de voir celle conviction inlellecluellc devenir par la grâce de Dieu une croyance de cœur, une croyance efficace... C'est ce que je demande chaque jour à celui d'où vient la foi cl l'amour , me promellanl , si jamais la liberté

-iOO .MKiMOIKi:^

m oUiit rendue par .sa miséricorde, de dire cl répéter dans la persuasion de mon Ame i^ ceux qui, faute d'éludcs ou de réflexions, ii^Miorenl cl nienl les vérités de la religion catliolicpie : « Au nom de la raison cl de voire salul , ne vous reposez pas avec lanl d'assurance dans votre superficielle incrédulité.,., car jélais comme vous, crojanl savoir et sachant peu ou rien.... tranclianl ex professo les questions religieuses les plus graves et les plus abstraites sans les avoir examinées, regardant en pitié les cœurs simi)les cl les esprits droits qui mettent lou!c leur science ix bien connaîtro les livres sainis, leur pieuse ambilion, leur boidieiw, à bien en i)ratiquer les divins préceptes.... Abl prenez-les., je vous en conjure, ces livres révérés : lisez-les , médile/-les, cl si vous ne fermez pas volonlairemcnl les yeux à la lumière, si vous persistez jusqu'au bout dans votre impartiale rcdierclic, je vous assure, moi dont le lémoignagc ne saurait vous Cire suspect, puisque je n'ai pas failli dans le'malheurel que je n'ai cédé après de longues années qu'ù l'évidence, je vous assure, dis-je, que vous arriverez <i recormaîlre, comme tous ceux qui ont é!c de bonne foi dans ces imporlanles études, qu'il n'y a rien de plus juste cl de plus vrai que celte maxime de Bacon : « Un peu de science éloigne de la religion, beaucoup de science y ramène. »

Ce que je disais à Confalonieri, ce que je promettais à Dieu au temps de la captivité, je i'ai tenu aux jours de la délivrance, cl c'est avec plus de conviction que jamais que je viens aujourd'hui, après quelques années de profondes cl consciencieuses éludes faites au sein du bonheur cl dans l'abondance des documcns cl des livres, que je viens, en bénissant Dieu, témoigner encore qu'il n'y a de vérité, de stabilité et de certitude que dans la religion catholique. « Je n'ai ja:;:ais douté , reprit Confalonieri après m'avoir écoulé avec une profonde allcnlion.

1)1^ l'Ul^().^.Ml•:H DJ.TAT. -^01

(jiio lu aniverais à collo inévilablc concUision où Ion âme peut Irouvcr la paix et la coiisolalion ; je suis heureux de penser que les pieuses conférences (|ue nous conlinucrons à avoir avec le digne Wrba aclièvcronl de le conlirnierde plus en plus dans celle salutaire croyance, la seule qui peut satisfaire h la fois l'esprit, la raison el le cœur. Puissions-nous conserver longtemps cet excellent eccIé.Aiastique, dont nous avons déjà reçu lanl de preuves dintérèt elde véritable cliaritél Sa perte serait

douloureuse, irréparable c\8t pour cela que je la

crains Mais cliaciuc jour sullit à sa peine ; jouissons

donc alors du bien présent que Dieu nous donne, remellant en ses mains notre triste avenir. — Oui, reprisje à mon tour, jouissons du bonheur d'être ensemble, c'est là le point essentiel , la base de notre courage, de

notre résignation que le reste se dispose ensuite

selon que la Providence en ordonnera. »

Le jour (jui suivit ma réunion avec Confalonieri étant un dimanche, j'eus la joie, si Ion peut appeler joie ce que le cœur éprouve dans un pareil moment, de revoir, d'embrasser encore, en allant à la messe, Caslillia, Borsieri , Palavicini. Qu'ils me parurent amaigris depuis que

je les avais quittés! Combien je voyais mieux encore

avec quelle rapidité la prison les avait fait passer sans transition de la fraîcheur de la jeunesse à la faiblesse et

aux rides de la vieillesse! Pauvres amis! quels

témoignages d'intérêt ne me donnèrent-ils pas et qu'il m'était consolant de les entendre parler de leurs souffrances et des tristesses de la captivité avec ce calme, cette résignation , celte forlitude que la religion et la générosité des caractères peuvent seules inspirer et

soutenir dans une si longue épreuve ! L'impression

douloureuse que j'avais ressentie à leur aspect s'en adoucit; déjà même la confiance el l'espoir étaient rentrés

•<0-2 iMiMoir. i-.s

flîMis iii'in cd'iir (HiiHid la viio de notre inlorliiiH' l'cllico, plus p;U(\ plus f;\i))l(' (pril ne le lui jntu.-tis , vint do iiotiv>'ati pioiifici" mou Auie dans l alllicliou et le décou-

raiieineul Pauvre Silviol (pie sa douce li;j;urc élait

niéiaiicoliipie et (pi'ou y voyait bien, liélas I les pénibles Iraces des iiupiiéludes causées [)iir Télal alarmant de son cher ^laroncclii , qui ne pouvait jnalgré tous ses elVorts se traîner jusqu'à rùglisc, lanl sa jambe le faisait souffrir. «Je crains bien, nie dit Uorsieri avec l'acccnl d'une profonde tristesse, que mon bien-aimé Silvio no succombe à celle nouvelle épreuve I sa vie ne lient jjIus qu'à un fd, cl ce fil sera brisé sans aucun doute si IMa-

roncelli lui est enlevé! A'oilà pourtant comme nous

(inirons tous ! un pou plus 161 , un pou plus tard , nous paierons le tribut de mort à celte inexorable captivité. »

En sortant de l'église, au moment môme où, sentant plus que jamais le besoin d'épanclier nos tristesses, nous allions nous dire encore do ces mots du cœur qui soulagent et raniment, il nous fallut regagner en silence nos prisons pour ne pas enfreindre les ordres du sous-directeur "NVergrat, que nous n'avions pas aperçu en nous rendant à la cbapclle, mais dont la surveillance ne fut que plus active au retour. Depuis lors , toujours suivis, toujours observés, nous dûmes chaque dimanche marcher à distance les uns des autres, sans pouvoir échanger quelques paroles, et nous perdîmes ainsi par celle nouvelle rigueur un de nos plus chers soulagomens.

Une autre consolation, la plus douce, la plus ealulairc de toutes celles que Dieu nous avait accordées , devait

encore nous être ravie ! Le bon, le charitable V>rba,

dont les pieux entreliens étaient pour nous une source inépuisable d'instructions et d'encouragemens, fut remplace par un autre prêtre appelé Ziack , choisi par don Stephano, qui l'avait fait venir de Brunn à Vienne pour

1)1 N iMîisoN Mi.i; i)'i:r\r. jO:>

rliidior rilalicii , «t (iiroii nous rciivoyail, npiV's qucl- (jncs mois do srjoiirà riiislilul Siihlimc, coiiiiiio confesseur ordiiiciire.

Je nï'ssjiicnii i)as de peindre la donleur qui me saisit au cœur en apprenant (iiie je devais renoncer aux Lienfaisanles conrérences, aux évangéliqucs leçons de ce

dipue Wrba mais je dirai que mes larmes coulaient

avec tant d'abondance au momenl de me séparer de lui que je me jelai dans ses bras sans pouvoir articuler une parole, rend)rassanl, le serrant sur mon sein, comme si j'eusse perdu en lui Pangc consolateur d'où me venaient la lumière et la foi ! « Consolez-vous, consolez-vous, me disait-il avec bonté 5 le père Ziack est un respectable ecclésiastique dont vous serez parfaitement content ; vous pourrez continuer avec lui vos insiructions religieuses, car il est forlérudil et plein de zèle. »

Mais je pleurais toujours , sachant bien qu'on ne retrouve pas deux fois une àme aussi tendre, aussi candide, aussi animée de l'amour du prochain et de l'amour de

Dieu que Tétait celle de notre tant regretté Wrba Ah!

c'est qu'il était impossible d'être plus tolérant, meilleur que ce digne serviteur de Jésus-Christ ! Ses persuasives paroles, pleines d'onction et de vérité, ne manquaient jamais d'aller à notre cœur et d'en adoucir les afflictions. Toujours guidé par la compassion et l'indulgence, il savait nous plaindre et nous encourager, parce qu'il comprenait toutes les misères de notre sort, tous nos regrets du monde, toutes nos larmes, et fpj'il no demandait pas, comme don Slephano,que nous fissions abstraction de nos plus chères affections, de nos plus douces espérances, pour ne songer qu'au repentir et à une autre vie.

Le bien qu'il m'a fait fut immense, inappréciable, car c'est a lui que je dois d'être rentré de pleine conviction et

'loi >n..M()iui.s

])oiir loiijoiirs (l;iiis k- sein do la ii'Ii^ion ciillioliciue, sans parler des saliilaircs soulagcnicns (nic son in^éuioiisc cliai ili' siil me piociirci' pciidaul le peu de Iciiips (|uc j'eus U* bonlii'ur de jouir de ses coiisolaiis cnlrclicns. (hic î^ou nom soil donc à jamais icvcrc cl Lcni dans mon

cœur cl parmi les micnsl (pi'il vienne toujours dans

mes pricics! Tuissc-l-il recevoir ici-bas, connue

dans un meilleur monde, la récompense des angéliques consolalions (pril sul donner, malj^ré la courlc durée do sa mission , aux inalhcuieux cuplifs du t;4)iclbcri5 1

D'iiN 1'i;160:N,mi;k d i.tat. 405

l.'aflliclion piofondc où nvavail jclé rcloiyiicmoiil de noire Ijon [Jiùlre ncUiil pas ciicoïc caliiu'c (jiio je fus appelé à de nouvelles douleurs. Dans le courant d'oclobro 1828, le direcleur de la polke nie fil appeler un malin dans la chancellerie. " Que me veul-il 1' dis-jeà Frédéric. Fasse le ciel que ce ne soil pas une nouvelle séparation! — Je suis chargé, d'après les ordres de Sa INIajeslé, do vous conununiquer celle lellrc, nie dit le directeur dés que j'eus pris place sur le siège indiqué ; elle est de N""" voire sœur.- — 'De ma sœur, monsieur!... Ah! donnez, donnez, que je la voie, que je la lise ! — Non pas... je ne puis la remettre entre vos mains, je dois seulement vous en faire; la lecture. — J'écoule, monsieur^ commencez, de grâce. »

Et en parlant ainsi je m'agitais sur ma chaise, je me levais {jour apercevoir les caractères de celle qui , j'en étais certain , n'avait pas laissé passer un jour sans travailler à ma délivrance.

Ledirecteurdela police, auprèsduquel vinrcntscplacer deux autres personnages que j'avais à peine entrevus en

enlrant, se mit enfin à lire mais avec quelle lenteur !

quel accent, mon Dieu! et comment dire rexcès do

mon impatience, de mon anxiété en apprenant ainsi mot par mot que mon pauvre père se trouvant gravement malade, ma famille, par siniple mcsuie de prudence, avait jugé convenable de s'adresser a Tenqjereur lui-

MH\ >ii.m()iim's

inOinc pour oblonir (|ue je pusse donner une procuralion t^énérale, nécossiiire el valable en France , où je n'étais pas inori eivilctnenl. « Ah! monsieur, nrécriai-je en in-

lerronipanl le direcleur, mon |)èrc n'exislc plus j'en

suis certain — Non , non , rassurez-vous , ce n'csl là

qu'une précaution; pour vous calmer, venez ici prés do moi, vous lirez vous-même. »

Je m'élançai vers lui, je jetai les yeux sur la lettre, mais rabondanco de mes larmes m'emprclia de distin- {;uer un seul mol. '(Tenez, prenez, reprit le directeur, tpii cul pitié de mon émotion. — Merci! ah! mille fois merci, monsieur! »

Et je portai à mes lèvres ce signe de vie, le premier

qui me fût parvenu depuis près de cinq ans — Mon

pauvre père, disais-je à clKupie ligne, il est bien mal

bien mal, et je ne le verrai plus! IMa sceur, s'il en était autrement, m'aurait épargné celle poignante inquiétude Ah! monsieur le directeur, après tant d'années

d'une mystérieuse captivité, ce sont de tristes nouvelles

que celles qui vous préparent ù la mort d'un père

Qui sait même s'il n'y a pas quelque autre lettre confidenlielle! — ISulIement, je vous l'assure, il n'y a que ce modèle de procuralion, que vous allez copier el que M. le bourgmestre et M. le conseiller certifieront. A'^oilà de l'encre et du papier. »

Il fallut donc, quelle que fût mon agitation, transcrire immtdiatemcnl la procuralion, par laquelle je donnai mes pouvoirs au général Eugène iMcilin , dont j'avais été l'aide de camp. Ce choix était selon mon cœur, et je me préparais à l'exprimer dans des instructions i)arliculiércs que je demandais la permission d'ajouler à la procuration, lorsque le directeur de la police, qui suivait attentivement par-dessus mon épaule chaque mol que je traçais sur le papier, m'arrêta en m'observanl que je devais

d'un i»i;isoNNiKR d'ktat. ■407

situicmcnl me limilor à ce qui se rapporlail à mos afl'aiivs. (( Osl la volonlù de Sa JMajeslé , >> ajoula-l-il.

.le m'ai slins donc de loiil(î expression amieale, re^rellaiil piorondémenl do ne pouvoir parler (h; ma reconnaissance \ celui qui ne cessa Jamais de me doimcr les preuves les i)!us louchanle.i dune ^;énér(!use amilié. <t Ne puis-je au moins adresser (pielques lignes à ma sœur? demandai-Je au direcleur. — Non, non, je n'ai pas d'ordre. — Ouoil [)as un mol? — Pas un seid. JMainlenanl que vous avez iini de copier la procuralion, vous pouvez vous retirer. »

Après avoir Irislement salué le diiecleur el les aulres personiiCà, je regagnai ma prison le cœur rempli d'inquiéUide sur mon père cl pourlanl queUpie peu consolé d'avoir pu lire une lellre d(î ma sa'ur. (lonfalonieri prit pari à celle nouvelle douleur, me i)Iaignil, m'encouragea en me disant que mon père n'était peul-ètre pas aussi malade que ma sœur l'annonçait. « Elle a pu exagérer le mal, me dit-ii, pour que sa lellre te parvînt, el en c(;la tu es plus lieureux que nous tous, qui n'avons pas reçu la moindre nouvelle de nos familles depuis notre départ de ]\Iilan. Celle procuralion csl d'ailleurs une preuve que l'empereur n'a pas l'intention de le garder ici toujours , car autrement à quoi servirail-elle ? Reprends donc courage, lu es destiné à de beaux jours encore dans la vie! Plût à Dieu que je fusse aussi rassuré sur le sort de Pellico et surtout de IMaroncelli : ce mal de genou qui s'aggrave chaque jour me fait îrembler pour la perle de sa jambe, pcul-èlre niêmc pour celle de son existence !...)>

Alariîié de les savoir malades à ce point, je fis si bien que j'obtins de Caliban ce qu'il fallait pour écrire à nos infortunés amis, l.eur réponse n'élail pas de nature à nous rassurer. Le genou se gonllait chaque jour davan- (age, la jambe ne pouvait plus se plier, le pauvre malade

-iOS MKMOIIU-S

iiiai^îrissnil , so dc'M'ompns.iil ol s'aflli'^onit mnljïrr loiit son (•oiira^;o. IV'Ilico liii-iii('^iiu' n'i'lail ^;u(''i(' mieux (|iu! lo inalhourt'ux Maroncelli , disait co Irisic biillcliii , où l'aniiliô avait su néanmoins Iroiivor pour moi (|iioI(pi(>s paroles (!(• consolations ol (rospérance.

Qnoicpio nos sanli's no fussent pas aussi déplorables que celles de Silvio et de son infortuné compagnon, nous commiMicions cependant i"» ne plus cire un jour sans souffrir : Confalonieri , de plus en plus faible , éprouvait au cœur et dans toutes les articulations des douleurs vives et aiguës qui le forçaient ù garder le lit des journées entières, tandis que rabaissement de ma vue et les souffrances que j'éprouvais aux yeux, en m'alarmant davantage , amenaient avec elles l'horrible pressentiment que

je pouvais bientôt les perdre entièrement En peu de

temps cette pensée devint la cause continuelle de mes inquiétudes et de mes tristesses. Pour me sauver d'un tel malheur, je renonçai à écrire sur les murs et j'eus recours au médecin de Spielbcrg, ainsi qu'au gouverneur de la Moravie, pour obtenir une consultation des hommes de l'art attachés à son gouvernement. Les deux docteurs vinrent en effet, prescrivirent cataplasmes, saignées, tisanes, me promettant que tout irait au mieux si je suivais strictement leurs ordonnances. J'y fus exact, mais je n'en éprouvai aucun soulagement; le seul avantage que je retirai de leur consultation se réduisit à une visière verte qui me fut accordée d'après leur ordre et que je ne cessai pas de porter depuis lors.

Ce fut à pou près à la même époque que l'on obtint pour nous à Vienne la permission de percer une porte dans le mur qui nous séparait de la prison voisine. Nous eûmes alors la satisfaction de pouvoir, tout en restant ensemble, prendre l'air à la lucarne, reposer, dormir chacun séparément. Il faut avoir vécu des années deux

n\rs !>IUSON.MF.IÎ D'i TVT. -ICO

à deux (l.ui^; un ôlroil racJiol |)()nr appriM-icr le liion-f'lrc* (HIC Ton |i('iil rpioiivcrcii se lioiivanl loiil à coui) inaîlre de qiiohiucs pieds (1(> Icrraiii.

Je voulus, i)()ur domplcr les cinuiis qui dotninaienl mon Amo, reprendre de rnénioin! (pielqucs-uns de mes arj^uniens favoris de Irafjédies et de drames -, j'y travaillai avec i)ersévérance, avec opiniAlrelé ; mais rima^inalion clail stérile, et tout ce que je relirai dans les premiers momens de celle piMiiljle et iiip'rale occupation fut d'abréger les sombres et inlermiuiibles joiunées d'hiver. Jîienlôt de violentes douleurs de télé, causées par la chaleur sulTocanle du poêle mitoyen de l'un de nos gardiens , me forcèrent à susjjendre toule occupation et me privèrent ainsi de ma dernière ressource.

C'était en vain que je suppliais chaque soir mon incommode voisin de ne pas m'élouffer la nuit-, c'était aussi inutilement que je lui disais chaque matin en lui montrant mon visage et mes yeux enflammés : « Voyez, je ne puis dormir, j'ai la fièvre, vous tne suffoquez : par

pitié, ne faites pas tant de feu » II me répondait:

« Que voulez-vous ! j'ai froid, moi Adressez-vous au

commandant. »

Je le suppliai en effet d'ordonner qu'on établît une séparation en briques dans ce poêle maudit, « Je ne puis vous accorder voire demande, me répondil-il , bien que j'en conçoive la nécessité; mais il faut que je fasse mon rapport à son excellence le gouverneur. — Quoi 1 pour une séparation en briques qui demanderait à peine deux heures de travail ? repiis-jcavec étonnemcnf. — Eh I oui, sans doute. — Mais cela peut durer des semaines cl j'aurai le temps jusque-là de faire une maladie et de succomber, car je suis obligé pour ne pas suffoquer de tenir une partie de la nuit la lucarne ouverte par un froid de quinze à seize degrés : cela n'est pas tcnable. — Je suis

410 MKMOIKKS

do voire a\is . me dil cucoro le commandaiil, je vous réprle sc'ulciiitMil (lue '\c ne |)nis (preii icM'rrcr au gouverneur. »

Le rapport fiU l'ail le nii^ine jour, mais Son Exerllence, Irouvanl la chose trop grave pour prendre de lui-nièino une décision , en écrivit à Vienne, d'où il ne vinl de réponse que six semaines plus lard. Jus(pie-là il me fallut attendre et passer sans sommeil des nuils entières dans des soulTrances inouïes. Le rcscrit impérial étant enfin arrivé , on pralitpia en deux ou trois heures la légère cloison do bricpies et je fus alors délivré des maux de mon éluve et de mes douloureuses insomnies.

L'espoir que j'avais d'abord conçu de pouvoir désormais continuer avec fruit mes poéiicjues travaux ne se réalisa pas- j'avais bien reconquis le sommeil , ma tète était plus libre , mais les facultés intellectuelles demeuraient inertes, queUpie effort que je tisse pour les ranimer. N'osant communiquer à mon pauvre Frédéric les langueurs et les ennuis de mon âme dans la crainte d'augmenter ses alUictions , il m'arrivait souvent de rester des heures et des jours entiers dans une complète inaction d'esprit et de corps , accablé que j'étais sous le jjoids de ces maux , dont la prière et la confiance en l)ieu ne pouvaient pas toujours adoucir la croissante amertume.

C'est l'un de ces jours de douleurs , hélas! si répétés , que je viens rappeler ici dans des vers où j'essayai d'en retracer limage quand le priiileinps eut rendu un peu de vie à tout mon Olre :

JOIJUXKE d'HIVEU dans LES CVCHOTS DE SPIEf.BERG.

C'était un jour d'hiver, un jour de Aloravle..., Dont la Imnii're pâle , incertaine el «ans \\o

l)"l!.\ IMilSO.N.MI.i; 1)1 TV T. 411

Teignait sans l'i-clairor mon oljsciiro prison

D'un faillie (irpnscule VA le seul liorizon

()uVi (ia\ers les barreaux put déeouvrir ma vue

i-lait dans le lointain un laml)cau d'une nno

i)u\ sï'Iendail au eiel eomme un drap de ceieneil ;

j;i tout dans la nature était mort Kl son deuil,

V.w redoublant eelui de ma triste demeure, M'aeeablail lellenienl que l'beure suivait l'Iieurc Sans qu'une seule idée, un souille, un mouvement, Vint de la vie c» moi Irabir le sentiment ; VA \\\n\Q sous ce poids, languissante, oppressée. Voulait pour s'y soustraire évoquer la pensée

Du néant où l'ennui semblait l'ensevelir

Mais l'appel était vain Q;ie |)ouvail-il jaillir

D'un eœur et d'un esj.rit par des ans d'esclavage Hélas ! si dcsséehés !..... Aussi pas une image,

l'as un frais souvenir n'en sortait ou parfois

Si quelque» doux tableaux des scènes d'autrefois,

Quelque bonbeur d'enfance ou quelque trait d'iilsloirc

Se montraient par momens aux ebamps de la mémoire ,

Ils y venaient flotter si ternes, si confus

Que l'àmc , renonçant aux efforts superflus

De puiser un peu d'eau dans une source aride,

Les laissait de nouveau retomber dans le vide

Où rien depuis longtemps ne pouvait se former;

l'uis, lasse d'un travail qui sans la ranimer

Au lieu de l'adoucir aigrissait sa soullrance.

Elle se replongeait dans sa morne indolence ,

Comme le voyageur que le froid a saisi

ï:t dont le sang déjà dans les veines transi

Ilemonte vers le cœur, qui lenlement palpite.

Quelques instans encore, se débat cl s'agite

Tour vaincre sa torpeur par un dernier efTort ,

Mais qui , cédant enfin à ce sommeil de morl ,

Qu'il préfère aux tourniens d'une lulte inutile ,

Retombe, clôt les yeux et puis reste immobile

Kt je demeurai là , perdu le long du jour

Dans un vague, ur. sommeil qu'éprouve tour a tour

•Il 2 IMLMOiniIS

Celui (|ui (oiiiiiie moi dans sa lèto all'atssi^c Sous la nuit du cachot sont mourir sa pensive

r,l dans sou civur flclii s'évauouir l'espoir

El nu's jeu\ par iuslaus s'ou\ raient non pour y voir.

Quels olijcls désormais auraient pu les distraire! Mais d'un rej^ard éteint, mourant, involontaire, Ils erraient sur des murs dont runi(|uc ornement Ktaient de lourds anneaux , dos cliaîncs (|ui souvent Après un long suj)pliee avaient cédé leur proie

Aux lieux où vont liuirel les pleurs cl la joie

Kl ma!j,Mé l'iiabiUide , à l'aspect de ces fers Qui , rappelant les mots écrits sur les enfers,

Disaient : « Ici l'espoir meurt pour ne plus renaître »

Je ne sais quel frisson s'cmparant de mon être 1-aisail que par instinct je .soulevais les yeux

Vers le dernier appui ce ciel , point lumineux

D'où descendait encordans la nuit de mon àinc

Un jour consolateur dont le divin diclamc

nie donnait pour un Icmps la force de souffrir !

Celle fois vainement j'y voulus recourir

Le nrmamciil, voilé par un sombre nuage, N'était plus à mes yeux qu'un funeste présage,

Un indice ([ue Dieu se retirait de moi

l'.tdans mon co'ur alors on cùldil que la foi 8'élail évanouie en perdant la lumière; Kl (|uc d'julanl de Dieu j'eusse aimé (pie la terre, r(jur mieux sympaliiiscr avec mon désespoir. Demeurât pour jamais dans les ombres du soir. J'avais besoin du vide et d'une nuit profonde,- Mon âme en s'y plongeant désirait que le monde

Fût cesser et sentit un secret déplaisir

Quand le voile du ciel , au lieu de s'épaissir, S'enir'ouvrit sous le vent qui se faisait entendre. Kl que du haut des airs commença de descendre la neige, qui tombait en légers tourbillons. J'en regardais voler tous les i)àlcs flocons , Je les voyais glisser, flotter de place en i)lace, !Se suivre, se mêler, se fondre dans l'espace, S'y mouvoir en tous sens et i)artoul s'y montrer, Sans pourtant le remplir cl sans le colorer.

I) l N l'HISOAiMKK DKTV'l'. 413

C'oluil un blanc chaos s'agilanl en silence

Que mes yeux conlctniilaienl sans (|ue l'inlelligcncc

De la înoindic clinccllc aniiii;U mon regard

r.t puis, soil volonté, soil IVnVt (lu liasard , Je comparai bien loi lous ces lloltans alomcs A CCS vaf^ues |)cnsers, ces songes, ces lanlùmcs D'un esprit airaibli <|ui ne peut (jue rêver

Colle trislG pcinlurc de nos luorlelles journées d hiver esl fidèle sans doule, mais qu'elle csl encore loin, grand Dieu! de donner une jusle idée des désolations de mon ùme dans ces jours d'aballemenl el de torpeur inlelleclucUe! et quelle pilié ne ressenlirail-on pas pour les prisonniers de Spielberg si je pouvais analyser el montrer une à une les soutlrances morales el physiques qu'ils eurenl à supporter dans les dernières années de leur caplivilé I car les rigueurs n'allaient qu'en augmentant , tandis que les forces de l'esprit comme celles du corps déclinaient rapidement et en raison môme de la durée d'une détention sans exemple par son inexorabililé.

Aussi, soil détachement des choses de ce monde, soit faiblesse de lôle, me senlais-je, à mon grand désespoir, chaque jour plus incapable de résister longtemps encore à ce régime destructeur. Et c"esl en passant tour à tour de l'horrible crainte de perdre la vue à celle peut-être plus accablante encore de l'anéantissement de mes facultés mentales que s'écoulèrent les semaines et les premiers mois de l'hiver de 1828 ù 1829, jusqu'au jour où le directeur de la police, qui ne manquait jamais de nous faire chaque mois el plutôt deux fois qu'une ses vexatoires perquisitions , me fit appeler dans la chancellerie.

Les mêmes personnages assistant à la dernière enlre-

vue so Iroiivaiciil oncoro prrs de lui ; dc-s i);i|)i('rs clnicnl Mil" In loblo ol (iiicUiiics fcnillrs (•ciilos dans ses mains: «Je dois vous donner coininunicalion d'une seconde lellrc de madame voire sœnr et de voire fondé de pouvoirs, me

dil-il sans aiilre préambule C'est une laveur extrême

de Sa Majesté. »

Puis il me lit si;;nc d'écouler :

(( Soumels-loi, mon ami, aux décrets de la l*rovidcncc ^ accepte avec résignation Tirréparaljle malheur qu'elle a

voulu ajouter à tant d'autres! Ton pauvre pérc a

succombé i\ la maladie si loiiî^ue et si truelle »

En entendant ces tristes [laroles, je me couvris la figure de mes deux mains en poussant un profond gémissement... Le directeur delà police continuait sa lecture, mais je ne l'entendais plus La fatale nouvelle

m'avait si cruellement frappe au cœur que je restai pendant plusieurs minutes oppressé, anéanti, sans pouvoir ni reprendre haleine, ni pleurer, ni me plaindre... jusqu'à ce que les larmes jaillissant enfin de mes jeux,

je m'écriai : « IMon père! mon pauvre père ! »

« Youlez-vous écouler le reste de la lettre? reprit le directeur : nous ne pouvons rester longtemps ici. — vVccordez-moi quelques inslans, monsieur, lui dis-je en m'ef-

forçant d'étouffer mes sanglots La nouvelle que je

viens de recevoir est si funeste I — Assurément;

mais votre père était vieux. Écoutez donc ce que vous mande M""' votre sœur. «

Et il continua la lecture de sa lettre.

Au moment où j'entendis ces mots : « Tu as été jusqu'au moment suprême présent au cœur de ton père

« Transmettez , ma fille , ma bénédiction à mon ■pauvre enfant » furent ses dernières paroles... » je sentis un si poignant regret de n'avoir pu recueillir le dernier soupir de mon pauvre père que je serais tombé à genoux pour

I) I \ n;i>()NMi:n ni .i \ r. ■{15

dciunndor pnnîoii ;\ Dieu dos cli.-i^'rins (pio Je lui nv;iis ciuiscs si h' (liiccloiir iio iiiCiM r.ippcli' h moi en iikî disant ;\ doux ou trois rcprisos : «J'ai encore nr.o aulic loKic i\ vous liiT dans laipicllo on vous deinando une nouvelle procuralion, la première n'élanl pas en règle: désirez-vous Tenlcndrei' »

Je ne répondis pas, mais je relevai la lèlc eonnne jiour nfassurer cpie (ont ec; ([ue j'avais cnlendu élail bien

vrai Puis j'étendis la main vers la lellre, déposée

sur la lablc. (( Cela n'est pas permis, » me dit le directeur.

Il consentit cependant à ce que je retinsse pendant quelques instans ces tristes feuilles, dont le liséré de deuil m'aurait seul prouvé que j'avais bien compris. « Avez-vous fini? reprit-il bicutùl. — Encore quelques

secondes, monsieur l.a perte d'un père est cruelle

dans toutes les positions de la vie, mais ici!

— Nous allons maintenant nous occuper de la procuration que demande M"'" votre sœur. — Je suis prêt, monsieur, répondis-je en essuyant mes larn^.es ; dictez, je vais écrire. — Non , ce serait trop long : voilà le modèle, copiez-le. »

Je pris la plume, j'écrivis sans comprendre un seul mot de ce que je copiais • seulement au moment de finir, je m'arrêtai à la pensée que ce serait probablement la

dernière fois que j'aurais des nouvelles de ma famille

« Puis-je adresser une supj)liquc à Sa IMajcsIé, dis-je alors au directeur de la police, pour qu'elle me permette de demander un compte rendu de la succession de mon père à mon fondé de pouvoirs? — Je n'ai pas d'ordre à cet égard; mais écrivez toujours, je ren)etlrai voire dem.ande au gouverneur, qui fera ce qu'il jugera convenable. ))

La requête lut faite. « Mesl-il accordé de répondre

4l{\ MI.MOllil.S

(|iiol(iiK's mois à ma ramillei' — INon. Mainlciianl (juc toiil csl IcrmiiK', iciilrcz dans voire prison. »

Je sortis, ol loisiine je dis arrivé prés de Conraionieri, (jni tiralleiulail avec an\iélé, je ne pus (jue mécrier en me jelanl dans ses bras : « Ton pauvre Alexandre n'a

plus de pérel — llélas! hélas 1 s'ecria-l-il, le calice

des douleurs esl-il donc inépuisable pour nous ? »

Dii.N 1'i;is().n.mi:k d i;i\i", il'

Les consolalions cl les soins de l'amitié sonl pircioux et salulaircs dans les circonslances ordinaires de la vie pour adoucir, en les partageant, les chagrins et les malheurs que Dieu nous envoie ; n)ais combien ne le sonl-ils pas davanlage dans une prison, où nous sommes toujours en présence de noire douleur sans que rien puisse nous en

distraire I Avec quelle ingénieuse bonlé Confalonieri

ne chercha-l-il pas à ramener dans mon cœur la résignalion, qui nVavail abandonné! Comme il savait compatir à mes peines , comme il écoutait bien , sans jamais en paraître fatigué, toutes les plaintes, tous les tristes récits que m'inspiraient le souvenir de mon père et le douloureux sentiment de son irréparable pertel Jamais personne ne posséda mieux que cet ami si dévoué le don de soulager les affligés par de ces mois profondément sentis qui rendent les larmes moins améres en portant Tûme à de tendres épanchemens : en Técoulant, je reprenais courage et je bénissais Dieu , dont la main sévère mais miséricordieuse m'avait toujours donné en faisant la blessure le baume qui devait en adoucir la douleur.

Je reçus aussi des preuves du plus louchant intérêt do mes autres compagnons d'infortunes. Borsieri et Castillia, qui tremblaient tous deux de ne plus revoir leurs pères, déjà fort avancés en âge, sympalhisérent vivement à mes chagrins. Pellico, IMaroncelli lui-même, malgré les atroces souffrances de sa jambe malade, s'efforcèrent

lis Ml, MO mis

i'^;! loin (Mil (lo iiio (loiiiicr dos consolations dans uno do ces lollros dans losciuollcs Poilico, laissant |)arlor soii ànio, prouvait si bien que la roli-^çion cl [rainilié sont (l(Mi\ l)ions incsiimablos qui cncouraj^onl et consolonl les inallioMiou.v captifs jus(pjc dans les plus tonihlcs ad- V ors il os.

Un mois no s'ôtail pas ôcoulo do|)uis la nouvolle do la mort do mon pôro qu'enfin Conlalonicri roçiil, apros tant dannôos d'atlontc cl d'iiiquiotudos, non pas nno lonpjuo

réponse, mais un signe do vie de ses amis! Ce signe

de vie, preuve chère et sacrée de leur actif dévouemenl, je Paurais passé sous silence, comme tant d'aniros Irails de générosilé donl je fus le témoin el souvent le sujet, si ma conscience ne me faisait un devoir de rendre témoignage à la sublime abnégation do celui (}ui a dos droits éternels à ma reconnaissance.

Quoi(ju'il ne puisse \ avoir d'inconvéniens à entrer dans dos détails plus circonstanciés, je dois cependant me liniiter à raconter que le gardien auquel le vieux Schiller avait confié nos secrets trouva moyen de nous dire un soir à travers la petite ouverture du guichet : « L'iiomo é qiià (riiommo est ici), à Briinn, porteur d'une lollre qu'il m'a remise et que voici; il est prêt à favoriser Yotio fuile... Je suis moi-même dis[)osé à tenter l'entreprise et j'ai ton! préparé pour exécuter l'évasion domain dans i'a|)rés-d!née. Diinnez-moi donc voire réponse dés ie malin. »

Qui pourrait cxjrimcr l'agilalion qui s'empara de

nous a[)rès ccl!(> annonce inespérée! Confalonieri,

plein d'une indicible émotion, s'empressa do lire la lettre, qui ne contenait que ces mois : « Choisi par vos amis exilés pour vous aider dans vos projets de fuile, je suis arrivé à Briinn muni de passe- [jorls bien en régie cl d'une bonne voiture: jatlcndiai le moment oi'porlun; hâtez-

D'LN PRISONMF.U D'I'.TAT. -11'.)

VOUS cei)oii(laiil. .rnpijorli! les liabils in'îctîssaircs, un cliapoau plianl, uiu> rcdiiijJtole, (;lc.., etc. Je les reiiicllrai (li'iuaiu au yaidicii. (^oniplcz sur moi comme sur voiisinème. » — u l]li bien! (|u'uu dis-lui* ni;^ cIcuKuida mot» ami. — (]o (juc j\'u dis?... (^osl (ju'il faut loml)t'r à ;,'onoux lous (k'ux i)()ur rciidro i^vàva à Dieu d'une laveur si grande ; c\'sl (juil faiil saisir avec ompressemenl el sans hésiler ce moyen inespéré de salu! I Songe, 6 mon

Frédéric, (pie lu vas rendre la Thérèse l'i la vie! —

Ne sais-lu pas, repril-il, (jue c'esl là mon unique pensée, le seul but qui me rallache à rexislencel... el ne vois-je pas ici, parqneUpies lignes tracées par Tnn d(; mes plus chers amis, (pie la sanlé de ma Thérèse csl gravement altérée, que ma présence seule pourrait la soulager! — Kli bien, donc! m'écriai-je alors, il faut tenter avec assurance celle fuilc, qui sauvera d'une mort certaine Ion angéliquc femme el loi-mûmc, car il ircn faut plus douter, ami, tant que rempcreur existera, lu resteras à Spielberg pour y languir, pour y finir les jours. — Tout ce que tu me dis est vrai, me répondit Frédéric. — Quoi! repiis-je avec une sorte d'impatience, tu n'exultes pas de bonheur à l'idée que lu peux le soustraire dans vingtquatre heures à cette affreuse destinée.^ aucun signe do joie ne se peint sur la figure... tu restes triste!... Quelle est donc ta pensée, Frédéric?... hésilcrais-tu? — Dans cette lettre il n'est question que d'un seul, et te laisser ici... — IMe laisser ici!... eh! qu'importe.^ Suis-je dans la mt'me catégorie, dans la même position que toi ? Ai-je une femme adorable dont l'existence est altacliée à ma liberté? — Par pitié, tais-toi, me ditConfalonicri, laissemoi réfléchir dans quelques instans je t'appellerai. . . »

En disant ces mots il se retira dans sa prison en me recommandant de me couchL-r. « N'oublie pas, repris-jc encore, que c'est demain de grand malin qu'il faut don-

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