‹ Memoires d'un prisonnier d'étatChapitre 3 sur 31 · IMKÎMOIRKS · texte numérisé non relu

IMKÎMOIRKS

(luilo (lu sriuT.il lîiiliiia à votre ("'^ard , Its priMivcs d'iillaclienionl (jiril n'a cessé de vous duiiiior depuis (pic vous Oies prisonnier sont plus que suflisanlcs pour d(''inenlir celle assi'rlion hasardi'e »

« Puis le prince (Jtanl revenu en (pichpies mois sur les renseigneniens iiisloriqucs qu'il avail espéri; (jblcnir de moi, dil aussi[()l : « Peul-êlre auriez-vous plus de confiance en quelqu'un dont le rang esl plus élev('' (pie le

mien le n'en aurais aucune jalousie, monsieur le

comle, ajoula-l-il en souriant, et si vous m'y autorise/ , je ne doute pas que cette auguste personne ne se rende elle-mCme auprd's de vous pour vous t'couter el changer alors loulc voire des^in('e et celle de vos amis, m

(( Je fis comprendre au prince que cela (''tait inutile. Il prit alors congé de moi en m'exprimant tous ses regrets de n'avoir pu, malgré tout son désir, donner suite à mon égard au\ inlenlion.s favorables el paternelles de Sa ?iîajeslé.

(( Ainsi se termina cet entretien, où le prince monira celle politesse de bon goût, ce lad d'un homme supérieur qui remplit par condescendance une délicate mission dont il connaît d'avance le résultat : cédant à la volonté de l'empereur en se renrlant prés de moi , il sut ù la fois satisfaire son souverain et respecter le malheur 1... C'est un témoignage que je dois lui rendre elqui me fait dire : (i IMiil au ciel que notre sort dépendît uniquement de lui: »

(( Mon refus de voir l'empereur devait nécessairement aLréger mon séjour à Tienne : l'ordre de partir le lendemain de bonne heure fut donc donné, el je me mis en route pour Briinn , toujours accompagné du même commissaire, dont les procédés ne cessèrent pas un inslanl d'être parfaits à mon égard. Quelques heures suffirent pour me rendre à ma dcslinalion : les portes de Spiel-

D'UiN PlilSOAMKIi Dl.T.VT. ^3

bcry .soiivrirenl, elen les nilciulaiil se refcniKT sur moi, je dis adieu à la vie, au l)()nlieur, à toutes les joies, à toutes les consolations du cœur, car Je n'espérais plus, liélas ! que (telles de rainitié nie seraient accordées. »

Frédéric , en prononçant ces njots , serrait avec force la main que j'avais placée dans la sienne, et moi j'admirais, eu le plaignant du plus profond de mon àme , le noble caractère de cet homme modeste et fort, qui parlai! des plus grands sacrifices faits à l'honneur aussi simpleiucnl {ju'un saint raconte les tentations et les combats soutenus dansTacconq^lissemenldc ses devoirs religieux.

Longlemps je respectai le silence dans lequel il était tom!)é après le récit d'un voyage dont je n'apercevais que tro[) les fatales conséquences : toute démarche inutile de la part d'un souverain auprès d'un prisonnier d Etal pour en obtenir des révélations n'est en cfiet qu'un

anneau de plus à la chaîne du pauvre captif l'amour-

propre irrité change en inimitié personnelle ce qui n'était auparavant que des rigueurs imposées par la politique, et la piroccuiion prend alors un caractère d'animotité que rien ne saurait adoucir. Mon pauvre ami le

sentait comme moi I Aussi, lorsque j'essayai de lui

rendre (pielque espératice en lui parlant de sa Thérèse et (les jours heureux (ju'il était encore appelé à passer près d'elle, m'arrôta-t-il aiiSjiUV en nie disant : « iJes illusions, je ifen puis plus avoir; mon sort est invariablement tivél C'est ici que se terminera ma vie, tandis

qne mon infortunée Thérèse consumeia la sienne dans les larmes. »

Celte première journée et les suivantes furent employées à épancher nos cœurs sur les êtres chéris doiit nous pleurions l'absence , à nous entretenir des procès polili(iues de Venise et de Milan , ainsi que ile6 infortunés, captifs ou proscrits , qui en étaient les tristes vie-

()i MIMOIKKS

limes. <i J)i»Mi [((Miiicllia , dis-jc à iiinii ami , (jui dcplolail la niiiiedo ses compalriolcs, que nolro dévoiicmciil à la caus(> de rindc'ixMidanro italienne ne soit i»as peidii pour les gc'tiéralions à venir : c'est la seule récompense (pie .i"osc espérer de sa divine justice [)our prix de tant de sacrifices. » '

d'un l'KlSOMNlEll 1) l/CAT. 65

Après ces premiers épanchemens, chacun de nous rcr»ril SCS habitudes. Le prinlcmps s'avançait, les jours étaient phis longs, la lumière pénétrait mieux dans notre prison et l'on pouvait consacrer plus d'heures à la lecture ; quand la journée était finie et quil faisait tout à fait sombre, nous prenions dans nos livres ou dans nos souvenirs quelque importante question de philosophie, d'histoire ou de littérature que nous nous efforcions de traiter avec clarté , avec logique, en désirant de nous éclairer réciproquement; mais tout l'avantage était pour moi dans ces intéressantes discussions, car j'étais l'écolier et il était le maître, ce bien-aimé Frédéric, qui, touché des soins que je lui prodiguais , surmontait ses tristesses et ses souffrances pour m'apprendre l'art si difficile de raisonner et l'art plus difficile encore de rechercher la vérité et de la proclamer sur-le-champ malgré toutes les subtilités de l'amour-propre.

Que de peines ne prenait-il pas pour me faire profiter de son érudition et de son expérience ! avec quelle lucidité ne me développait-il pas les points les plus épineux des sciences les plus abstraites! Alors les paroles coulaient de ses lèvres faciles, et éloquentes , alors les idées se suivaient, les argumcns se déroulaient comme une chaîne intellectuelle dont le premier et le dernier anneau se rattachaient et conduisaient toujours 'à d'importantes

6G MKMOIRKS

\ciilcs..... El 1.1 Iimiicrc lirilliiil i\ mos yeux , ol les opinions (jtip je nToliii^A rorniécs pircéilcnimi'iil se niodifiaii'iil , se km lili.iiciil cnliùicnienl , cl, louclié, con- NiiiiHii, ri-niiMciiinl Dieu de ni'avoir donné un ami si {^liiiul (le cœur cl de savoir, je in'élendais sur ma pai^c, non ponr y cluMclicr le soiinneil , mais pour y songer I():if:;liMnps encore à ce que je venais d'entendre, ponr l)ien in'appropricr les nouvelles richesses dont Frédéric \er.ail de doter mou imajïinalion cl mon intelligence.

Ali î (pie ces journées d'études et de fraternelles causeries n»e SMuliliient coiirles cl que j'étais souvent heureux , nudgré lés chaliiés qui cliargeaieht moii corps, dé sentir (pic mon esprll, se dégageant de pins en pliis de ses enliaves, preiiaii son essor et se ciéail des jouissances que les iois el les riches de la ierrc ignorent èl que nulle puissance rsè pouvait m'enleVbr! Jàrhais jô n'avais mieux comjjiis que la pensée est la gi'arideur de riioanne et que c'est par elle qu'il peut, alors méine (|u'il est captif comme Bocce, Grotius el Tasse, élever en l'honneur de Dieu cl à rutilité de ses semblables un monument plus impérissable que les dynasties et les empires.

Dé jour en jour je nie pénétrais davantage de cette (>spérance qui souriait à mon âme comme une compensation à toutes les pertes , A tontes les privations que nrimposail ma déplorable existence. La célébrité, la gloire retentissaient dans mon cœur et le remplissaienl au point de lui faire tout sacrifier avec transport, tout

oublier lonti excepté les êtres si chers auxquels je

coûtais tant de larmes! C'était pour me rendre capable de quelque grand ouvrage, dune de ces œuvres qui ne meurent pas, que je consacrais jusqu'à la dernière minute de lumière à lire les poêles el les philosophes, el les heures de la nuit à méditer bur l homme et leb deslinées

D'UN PKlSOiNMKK l)i.i\T. 67

(les iialioiis Soulciui i);ir ce liavail consciciicicux,

mon imagination dovenail plus récondc^mcs ijetisecs plus élfVi'cs, plus prorondes; j'avais devant moi un horizon de j;lorieuses espérances que les ujisères de la prison no pouvaient obscurcir... et je le disais avec joie à Conl'alonieri qui dans sa paternelle indulgiMice me répondait : c Travaille, et tli parviendras »

•le l'écrivais aussi àPellico, i\ Maroncelli, qui mieux, que personne comprenaient mon langage et jouissaient do voir que le plus jeune de leurs compagnons d'infortune ciiercliait cofume eux à vaincre Fadversile par les conqucles de Tin tell ig(Mice.

Quelle ressource était pour nous l'active corresi)ondauce que nous enirelenions avec ces deux iiiléressans prisonniers, grûce ù la hardiesse et à Thabileté du galérien Caliban! ... Quel doux éclnuge d'idées et de senlimens dans les lettres ({ue nous attendions réci[)ru- (juement connue la consoialion du jour et l'espoir du iciidemain ! Couîme elles éiaient tendres et suaves les expressions de noire angélique Peliico , cl quelle joie quand il nous envoyait quelque composition nouvelle , quelque poëme où son âme exhalait un parfum do pieuse résignation et de chaleureux ainour de l'huma-

nilé ! Je puis le dire avec vérité , jamais biilet d'une

femme aimée ne fut reçu , ne fut ouvert avec plus d'empressement que ceux que nous aîtendions des mains do l'audacieux forçai, qui, charmé de tromper les gardiens, redoublait de zèle et d'industrie pour nous fournir les moyens de continuer à nous écrire. Et que ne peut la

l)aticnce du prisonnier:* Avec quelques pincées de

suie, que Caliban nous apportait, nous faisions de l'encre bien épaisse, bien bourbeuse, il est vrai, mais qui peimettait pourtant de tracer des mots et des lignes sur le grossier papier que nous parvenions aussi ù fabriquer:

()S MIM()li;i>

pour los |»liiinc's, cliaciin de nous son piotuiail avec des luyaux de paille ou des pelils morceaux de bois, cl nous éprouvions un souiai^einenl indicible de cœur et d'esprit de ne devoir qni\ nous seuls celle diversion de cluupic jour à la monotonie de notre existence.

.rappris ainsi de mes amis qu'ils étaient beaucou|) moins surveillés avant notre arrivée; cjue leur promenade était plus spacieuse et mieux exposée ; qu'ils pouvaient y parler avec les sous-odîciers des gardiens du Spiclbcrg ; qu'ils voyaient enfin quelques figures humaines cl surtout celle d'un moine de l'ordre de saint Augustin, appelé le père Caplislc, dont ils avaient reçu les marques les plus louchantes d'intérêt et de compassion.

« A votre venue, m'écrivait IMaroncelli, tout nous fut retiré : au lieu de noire vaste bastion nous n'eûmes plus pour promenade qu'une étroite et froide plaie-forme j au lieu de la liberté que nous espérions dans un an ou doux peul-ôtre , nous ne vîmes plus devant nous qu'une longue détention !... IVIais noire courage ne s'en est pas abaltu : nous avons trouvé dans notre confiance en Dieu et dans notre mutuelle afîcction la force de supporter ces nouvelles rigueurs , déjt"» tant adoucies par le bonheur de vous connaître et d'èlrc connus et aimés de vous. »

« Tu me demandes , m'écrivait un autre jour l'un de nos frères d'infortune, que je te donne des renseignemens sur nos compagnons de captivité; je le fais de grand cœur, car ceux qui souffrent pour la même cause

doivent se connaître , se plaindre et s'aimer Dans la

prison qui touche à la nôtre se trouvent deux prisonniers , l'undeBrescia, appelé S ; l'autre de la Frelta,

portant le nom de Villa , condamnés tous deux à vingt ans de carccre diiro par la commission spéciale de Venise, dont Salvolli était l'inquisiteur : ils sont arrivés à Spiel-

d'un PKISOiMNlEU D KTAT. 69

berg quelques mois avant nous, et ne se sont jamais

quittés. S , père de siv enfans, qu'il a laissés sans

moyen (rexislencc, élail juge prclorc dans une petite ville de l.omljardie, où il s'était fait, comme jurisconsulte habile et magistral intègre, une réputation que rehaussaient encore une piété sincère et une conduite exempte de tout reproche : aussi son arrestation fut-elle un sujet d'élonnement et de douleur pour tous ses administrés. Conduit dans les prisons de Venise, il y fut soumis à une longue procédure que Salvotti conduisit de manière à le faire condamner à vingt ans de galères -, tout son crime était cependant d'avoir un instant fait partie des sociétés secrètes longtemps [avant dètre juge, sociétés dont il s'était ensuite tout à fait séparé et dont il n'entendit plus parler que devant la commission.

« Calme et résigné dans tout le cours du procès, S

redoubla de zèle dans les pratiques de la religion, et plein de confiance dans la miséricorde divine, il écrivit pour l'éducation de ses enfans un livre qu'on dit admirable de sagesse et de raisonnement. Ses adieux à sa famille en quittant Venise furent déchirans Faible et

déjà souffrant à son arrivée à Spieilberg, il vit bientôt sa santé dépérir sous de telles rigueurs et sa vie en danger. . . Mais aucune plainte ne s'échappe de ses lèvres : plus il souffre, plus il prie !

« Son compagnon, Villa, de noble famille, est un riche propriétaire qui fut aussi bon fils qu'il était bon époux; mais, quoique d'un caractère doux et tranquille, sa patience et sa résignation sont loin d'égaler celles de S

Goûtant en paix le bonheur que donnent une famille unie et les jouissances de la fortune , il fut frappé au cœur en se voyant tout à coup arraché de sa chère maison et plongé dans les cachots de Venise 5 trop faible de tète pour soutenir avec succès les attaques de Salvotti, il

?() >ii:m()1I{ks

liil bionUH convuinni d'avoir pris pari aux associalions

(les carbonari Do là les loiirmeiis, les menaces cl les

('ml)t'iclies pour lui arracher dos aveux ; de là des épreuves sans cesse renouvelées, donl le pauvre Ailla ne sorlail pas toujours vainqueur, parce que son esprit n'élail pas à la hauteur de sa volonté. Surpris, au jour de la sentence, du nombre des condamnés et de leur voir appliquer des peines si cruelles pour un délil qui n'avait pas été prévu par le codiî aulrichicn el ([u'une loi poslérieurc à leur arrcslalion avaiUiualilié de haulo trahison, il Ile pul contenir en plein tribunal son indignation cbhtrb Salvolli, qu'il ac(:abla de malédiclions, et contre l'empereur, qui se vengeait aussi baibarement d'infortunés doiil toutes les fautes &c rédiiisài(.'tlt à des conversations

polilicjues Cet accès de fureur fit soui-iie l'inipiisi-

(eur et ne lui suggéra que ces mots : « Cela se culnicrn. »

<( Le pauvre Yilla se calma en elTet... il tomba même dans un abatiemenl si profond (ju'on craignit pour sa raioon : ceS vihgl ans de prison dure le faisaient frémir.

>• Jy mourrai », répéiait-il scu^enl Yaincmenl ses

coîîîpagnons lui parlaient-ils dans le voyage de sa force herculéenne, de sa santé si belle... « .l'y mourrai » , roui-îiit-il encore La vue de Spielberj;, l'obscurité des

«Mcliols où nous fûmes d'abord jetés, ihbrribic nourriture, iiclievèrenl de lîxer dans son cœui' celte triste et dcséspéranté conviction. Seul d'abord pohdanl (|uol(iues mois, il ne pul résister aux lourmens de la èoliludo él aux rigueurs d'un semblable traitement : ses idées se troublèrent, son corps, si grand et si robuste, s'alTaiblit el

se courba et la moM l'aurait bientôt délivré de ses

maux si on ne lui eût donné pour compagnon le juge S... Depuis lors les progrés du mal furent moins rapides et moins effrayans 5 mais le sang esl décomposé par suite

d'un PRISONNIREI DKTVT. 71

fin nianfino do nounilnro, el cel liomnio, aiitrofois si colossal cl si florissant de sanlé, n'est aujourd'hui qu"un pauvre ùlrc amaigri par le .jeûne et miné par le eliagrin et les regrets d'avoir pu nuire à ses amis.... Sensible et bon , croyant à une vie future , aimant et pratiquant la religion, Yilla, quand son courage l'abandonne , quand il Iremble de ne plus revoir ses cliers parens , sa jeune renime, prie Dieu et Timplore pendant des journées entières Alors il se résigne, se soumet à sa destinée pour

relomber bien lui dans des accès de désespoir que rien ne saurait apaiser. Le tombereau dans lequel on Irans- [)orte les galériens au cimetière est sa pensée fixe, son continuel prcssenliment... u C'est par là que je passerai ! s'écrie-t-il en frémissant quand cette ignoble voiture de mort se montre tout à coupa lui pendant sa promenade : voilà mon char funèbre I IMon Dieu ! je n'occuperai dciu; pas ma place dans la sépulture de mes pères !.,. »

« A côté de ces deux victimes des menées inquisitoriales de Salvolti viennent deux autres prisonniers dont la peine est encore, s'il est possible, plus disproporlionnée avec leur prétendu délit. Don IMarco Fortini, l'un d'eux, était prêtre, desservant la paroisse de la Fréta, où habitait Yilla : rien n'est simple , rien n'est candide, rien n'est bon comme le pauvre don Marco : ami de Yilla, qu'il connaissait depuis son enfance, qu'il aimait de toute son âme, il croyait en lui comme un frère croit en son frère.... Aussi, sans s'informer de ce dont il s'agissait, n'hésita-t-il pas à l'accompagner dans une assemblée de braves gens où sa présence, disait Yilla, ferait le meilleur effet , de même qu'il se chargea, sans en connaître la nature, d'une liasse de papiers qu'il serra pour plus de sûreté, à la recommandation de son ami, dans une des armoires de la sacristie. Yilla fut arrêté... et don Marco, qui vivait en paix dans son presbytère, se vil un jour

72 MKMOIRES

sDimiis à iiiu' i)('r(|uisition doiil le rosiill.il fui In snisie des papicMS Irouvi's de prime uboid par les agcns de |)olice , dans la sacristie inOiiic.

(( (Conduit à Venise, où il ne devait rester que ([uelqucs jours , lui disait-on , il dut comparaître devant l'ennemi juré des rialieus, ce Salvotti , qui , sans pitié pour un pauvre piètre iiniocenl d'intention et de fait du mal qu'on lui imputait, s'applaudissait de pouvoir faire entrer un ecclésiastique dans la soi-disant conspiration dont la découverte et la preuve importaient tant ù sa fortune à venir.

« Don Marco protestait de son innocence, mais l'inquisiteur lui répondait qu'il ne méritait aucune pitié, qu'il serait condamné à mort, et il le fut, l'infortuné !.... Et, plongé après la sentence dans une prison souterraine, on lui laissa croire pendant plusieurs jours qu'il devait

marcher au supplice Ses angoisses furent cruelles

en ce fatal moment , mais plus cruelles encore quand on le tira de son cachot pour le conduire auprès du patriarche de Venise, qui devait procéder à sa dégradation. C'est de sa bouche même quil faut apprendre le récit de celle funèbre cérémonie pour se faire une idée de ce que souffrit ce ministre de Jésus-Christ :

« Extrait de ma sombre prison, nous conlait-il un soir à voix basse, j'arrivai sous une escorte de geôliers et de sbires au palais épiscopal ; là je fus introduit dans une salle immense où siégeait le patriarche entouré de tout son clergé. Vous dire ce que j'éprouvai à la vue de celle imposante assemblée me serait impossible... C'était un

mélange de crainte et de consolation de crainte , en

voyant la figure sévère de tous ces grands dignitaires de TEirlise, sur lesquels j'osais à peine lever les yeux... de consolation, en songeant que je me trouvais au milieu de mes frères en Jésus-Chrisl , de ceux qui comme moi s"é-

o'iiN pnisoxNir.n d'itat, 7,1

laioiil onlièrcnuMil consacrés à co divin niaîliT i»ar lequel nous avons appris à ùlre bons, induirons , à nous aimer,

nous secourir llélas ! c'est en vain (iuej(; cliercliais

(juelques n>arques de pilié siu' ces vi.si{;es impassibles et froids... Mou cœur , déjà si laibie , si abattu, se brisa... les forces m'abandonnèrent, et ce fut en tremblant que je m'avançai vers Sa (irandeur le palriarcbc lorsqu'on m'eut fait signe de m'approclier.

« .Te m'arrêtai à quebpies p.is devant lui dans unn anxiété bien plus terrible encore que celle dont je fus saisi lorsqu'on me lut ensuite ma sî?nlencc devant la commission. Cette atlenlc mortelle durait depuis quelques secondes dans un silence que rien n'interrompait , lorsqu'un des assislans prononça ces funestes paroles : <( Accusé par linquisilorialc commission d'avoir fait partie de la sociélé secrète des carbonari , où se tramaient d'horribles complots contre la religion , la sûreté de l'Etal et les propriétés particulières , et convaincu par cela môme du crime de haute trahison contre S. IM. l'empereur, le prêtre f/ort Marco Forlini, chapelain de la. Fretla, cul contlnmné parnzua, patriarche àcl église métropolitaine (le f^enise, asfiis^té de tout le clergé, à la peine de la dégradation solennelle , dans les formes prescrites par les canons. »

«La foudre, en éclatant sur mol, ne m'aurait pas frappé d'une terreur plus grande. Dégradé de mon saint ministère !.... Ah I mon Dieu !.... j'attendais tout de la rigueur des hommes , mais celle peine infamante qu'on prononce si rarement de nos jours et qu'on n'applique que contre les ecclésiastiques qui ont commis les allentats les plus atroces, mais ce chùliment déshonorant, qui jamais eCit i)ensé, ah ! mon Sauveur, que j'y serais soumis I... moi qui n'ai vécu que pour obéir à vos saintes el douces lois !

7\ Mr.MOlIlF.S

ti Dans mou drscspoir, je tombai a jioiioux dcvotil le |'a!ii;ii('li(\ |)Ictiraiit , joi{iiianl les mains cl mY'crianl :

« .AIo:isi'ijj;nour , jo suis innocent ! IMonseij^nour , au

nonuln fit'!,m)nloz-m()i... Jo ne demanJerais pas ^mûcc si c'c'Iail pour ma \u'\ mais pour mon sacré caractère , pour celte han'.o (lignilr de [)rèlre dont je suis revêtu , je vi)us en conjure, ne ravilissez pas en moi, qui ne l'ai pas mérité... Non, non ^ j'ai rempli mes devoirs avec /éle, avec amour I j'ai prêché noire sainle religion , je lai fait aimer .T'ai été bon , charitable pour mes paroissiens ^ les pauvres n'ont jamais frappé en vain à ma porle... J'ai consolé les alili^'és , assisté les malades. IMonseignour , c'est ainsi que je parlerais devant Dieu , qui sait loul et (pii nous jugera tous ! Au nom de ce Dieu si dément, envoyez dans mon village, ordonnez une encjuète sur ma conduite, et si elle n'est pas pure de toute mauvaise action, infligez-moi celte peine dont le nom seul est une sentence puis terrible qu'un arrêt de mort. »

« Mes prières, mes sanglots n'allendrirenl pas le patriarche : j'étais à ses yeux un criminel indigne dt; pitié. Vainement m'écriai-je pour la dernière fois : a L'inquisiteur Salvolli vous a trompé, monseigneur, je suis innocent, je le jure par Notre-Seigneur Jésus-Christ... »

(( 11 ne me répondit 1)38, et m'ordonnant par un geste de me relever , il intima l'ordre de commencer la cérémonie.

« Les paroles moururent sur mes lèvres... Je me relevai, cl debout , les yeux fixes , la pâleur sur le front , le cœur percé des sept glaives de la douleur, jallendis (ju'on procédât à ma dégradation I

(( Je fus bientôt emmené pour être rovèlu de tous les orncmens sacrés, comme si je dusse monter à l'autel pour y célébrer le saint sacrifice; puis , conduit de non-

n'iJX PniSONMl'.R T)"lTVT. 75

veau devant le patriarcho, il me dépotiilhi do cliiicim do ccsorncmens, en commençant par celui que j'avais rcvèlii lo jour où jo fus reçu curé, jusqu'à Taubc et lo surplis, tandis qu'il prol'érail en même temps les paroles conlraires à celles qui avaient été prononcées sur moi par l'évéquo au moment où il me donna le sacrement de Torditialion.

« Ilélas ! ce ne fut pas tout encore I IMa tète fut

rasée pour en effacer toute Iracc de la couronne cléricale, ou ^ralla avec du verre rexlrémilé de mes doigts parce qu'ils avaient louché au\ choses saintes !... Ah! mon divin Sauveur, vous permîtes (pio les mouvcmcns de colère et d'indignation qui s'élevaient dans mon âme pendant celte horrible cérémonie fissent place à la mansué- Inde et au calme du prêtre, qui doit tout soulTrir pour celui qui supporta tous les outrages et mourut sur la croix I n

« C'est ainsi, continuait celui qui voulait bien m'ins- Iruire, que don Marco nous racontait ses douloureuses épreuves I... Des larmes jnouillércnt nos yeux, en l'écoulant. Pendant lo voyage, où il eut tant à souflVir d'être enchaîné avec un de nos compagnons, ancien militaire, dont le caraclèrc et les habitudes guerrières contrastaient si étrangement avec son angélique douceur et ses manières modcsics comme celles d'une jeune fille , notre don Marco ne perdit jamais cette tranquillité, celle patience, ce céleste sourire qu'une conscience pure et une inaltérable foi peuvent seules donner. Yilla, Oroboni se mon- Iraient-ils abattus, découragés, il les soutenait, leur parlait d'avenir... Et ramenant vers Dieu leurs pensées et leurs espérances , il leur enseignait plus encore par son exemple que par ses paroles à supporter avec résignation les peines que la Providence leur envoyait... Fidèle à Tévangélique mission de consoler les aiTligés et do gagner

"<» MK.MOllii::?

(les àincs au Scif^neiir , il c\hor(nil ses compagnons à rccDiinailro la tiiaiii diviiio (|iii les Irappail !.,. picuiail

sur eux , |)riail pour lous les louclianf, les éclilianl ,

ainsi cpie les {gardiens, par son inallérable inansuélude el parles preuves d une charilé sans cesse renaissante.

« Après son arrivée A Spielberg, lisolenienl du cacliol, rignoble el dur Irailenienl des galères , n'abal tirent pas son pieux courage, ne lui arrachèrenl pas une plainîe, car sa force venait de Dieu ! Souvent sa douce voix parvenait jusqu'à nous ; souvent il répondait ù mes chants par cpieUiues caii'.iqucs , quelques psaumes dont les paroles étaient une invocr.lion au Seigneur, une promesse de marcher dans ses voies et de boire sans murmure le calice de la soulTrance, ou une exhortation à ses frères d'infortune de chercher leur refuge dans le sein de celui dont les bras sont toujours ouverts el la miséricorde toujours inlinic.

« Retiré de sa solitude pour être mis d'abord avec A illa, puis avec Oroboni, il leur [)rèla avec amour toute son assistance. Oroboni surtout, qu'il soigna, (juil veilla juscju'à sa dernière heure, regrellanl amèrement de ne pouvoir lui administrer les derniers sacremens.

« Depuis, placé successivement avec deux ou trois autres de nos compagnons , don iMarco fut constamment pour eux i\n ami , un consolateur ; se pliant dès les premiers inslans à leurs habitudes , à leurs manies, à leur Jmmcur. il savait leur rendre la caplivilé moins horrible par ses soins pieux et tendres et i)ar sa douce et naïve gaîlé. Nul ne prouve mieux que lui combien la religion est belle dans le malheur et combien la résignation qu'elle ordonne et insi)ire est i)lus forte et plus durable que celle de la raison et de la phisosophie : son compagnon actuel, iMonari , vieillard plein de savoir, en est une pi-euve convaincante.

I) l A 1'U1SUi\.MI;K U LIAT. 77

« Adonné dès so jeunesse aux éludes classiques, IMonari se passionna de bonne heure pour les héros el les républiques de la Grèce cl de Rouie; leurs langues lui devinrcnl aussi familières que lilalien , el leur histoire lui pour lui une chronicpie nalionale el de famille.

a Gel amour de Tanliquilé ne III que s'accroilre aux univcrsilés de Pologne el de Padoue, cl son inlelligencc, aussi remarquable que son assiduité au Iravail, le distingua lellemenl qu'il fui reçu docleur dans les qualre facuKés des sciences, du droit civil, du droit canonicjuc cl de médecine. Il exerçait depuis peu de lemps la profession d'avocat lorsque la révolution française vint plus que jamais ranimer en lui ses idées anciennes de république cl de liberté : c'est dans celle espérance qu'il accueillit la venue cl les victoires du général Bonaparte en Italie, cl c'est pour tenter de faire triompher ses opinions démocratiques qu'il fut comme député aux comices de Lyon.

« Triste cl déçu dans ses plus chères espérances , comme tant d'autres bons citoyens, JMonari, de retour dans son pays, restant fidèle à ses croyances politiques, refusa toutes les offres brillantes qui lui furent faites par le gouvernement de Napoléon cl se donna plus que jamais aux sciences cl aux arts.

« Ses patriotiques idées se ranimèrent en 1814, lorsque IMurat entreprit de rétablir l'unité el l'indépendance de rilalie : il s'associa à celle époque aux sociétés secrètes, travailla avec ardeur contre les étrangers cl continua ensuite à faire partie dans les Étals du pape de Tassocialion des carbonari.

« Soupçonné en 1818 d'avoir pris part à des assemblées secrètes et séditieuses sur la rive gauche du Pô, dans les Étals de l'empereur d'Autriche, jMonari fut incarcéré à Venise el condamné, sur les conclusions de Salvotli, à vingt ans do carcere dura.

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