tl
de faire pour reprendre mes travaux chéris. IMa vue, mon estomac, l'organe du cerveau, loul soulTrail, tout faiblissait en môme temps. « Encore un an ou deux d'une pareille vie, répélais-je à Confalonieri , et il ne restera pas un seul prisonnier d'État à Spielberg tous y succomberont. » Cet ami si parfait, plus faible encore que moi, ne reconnaissait que trop, hélas I la vérité de ce triste présage-, mais il s'oubliait lui-même pour m'encourager , el si sa voix ne faisait plus descendre l'espoir dans mon Ame, elle y ramenait au moins la résignation : plus calme alors , plus soumis aux décrets de la Providence , j'olTrais mieux mes douleurs à Dieu , je lui demandais avec plus de ferveur de m'accorder la grâce de
ne songer désormais qu'à mon salut Il m'exauça sans
doute, car la conviction de finir bientôt ma vie à Spielberg devenait moins poignante à mesure qu'elle péné" trait davantage dans mon cœur; le détachement des choses de la terre s'accomplissait en moi, et les intérêts, les jouissances, les grandeurs du monde s'effaçaient, disparaissaient devant la contemplation de l'éternité, toujours présente à ma pensée.
Cet abandon de tout espoir, ce renoncement aux douceurs de la vie, devenus pour chacun de nous l'idée fixe , le thème unique de nos profondes médilalions, ne pouvaient plus former, dans ces journées d'abattement et de deuil , le sujet de nos conversations : ne connaissions-nous pas réciproquement tout ce qui se passait dans notre esprit? et comme ces frères infortunés, prisonniers de Chillon, n'avions-nous pas éprouvé, depuis longtemps déjà , que les causeries , les paroles d'espérance, les souvenirs, evcn at length greic cold, étaient enfin devenus inelïïcaces et froids Tristes et silencieux, nous passions nos longues et pénibles heures, Confalonieri sur son lit, où le retenaient ses douleurs,
d'un l'KisowNiKK d'ktat. 459
moi doboul, loujours on mouveinont, nllanl et revenant sans cesse do la lufarne au giiicliel cl dn guichet à la lucarne, jusqu'à ce que mes pieds, meurtris par les chaînes et déchirés par mes grossières chaussures, me forçassent h suspendre ce faligant et nionolone manège.
C'était là noire douloureuse existence au mois d'août 1831, lorsqu'un incident vint encore en assombrir le funeste horizon. En regardant un jour les sentinelles du bastion , Confalonieri s'aperçut que les grenadiers de la ligne avaient été remplacés par les soldats de la landwehr; nous en conclûmes qu'il fallait que les événemens fussent devenus en Europe de plus en plus imporlans I\]ais quels étaient ces événemcns?
C'est ce que je tentai de savoir en interrogeant les gardiens et le sous-dirccleur ^ mais tous gardant le silence, je m'adressai directement au père Ziack, qui balbutia d'abord et ne trouva ensuite d'autre expédient pour sortir d'embarras que de me parler d'un cordon sanitaire qu'on avait été obligé d'établir sur les frontières de la Pologne, de la Transylvanie, etc., pour garantir les Étals autrichiens ducholéra-morbus... « Ces cordons, ajoutat-il, exigent des troupes nombreuses, et l'on a eu recours à la landwehr pour les remplacer dans l'intérieur. »
Quoiqu'il me fût aisé de m'apercevoir que ce n'était pas là une raison suffisante pour expliquer cette levée de la landwehr, qui n'a lieu que dans le cas des plus grandes guerres, je n'en restai pas moins frappé de cette étrange parole : choléra -morbus! « Quoi! nous serions menacés, dis-je à l'ecclésiastique, de ce terrible fléau qui fait aux Indes de si aiTreux ravages? — On le craint, répondit le père Ziack, car les mesures les plus rigoureuses, les cordons, les quarantaines, n'ont pu l'empêcher de pénétrer en Hongrie, où des villages et des villes ont été dépeuplés. — Mais nous ne sommes ici
460 IMKIMOIRKS
qu'à vingl-six lioiics au plus do8 fronlièrcs do la Hongrie, rùpliquai-jc, cl nous devons par conséquent nous allondrc i"! co (pie la IMoravic sera conipléUMnenl envahie par le choléra. — C'est l)ien à redouter sanà doute , ajoula-l-il ; aussi fait-on déjà à IhQnn tous les préparatifs nécessaires. — El coiiiiiiaîl-oii les syn)i)lùines et les remèdes de celte horrible maladie dont le nom frappe dï'pouvanle les populations indiennes ? — Rassurezvous, mon fils, Dieu peut encore détourner de nous la terrible calamité. — Que sa volonté soil faite! répon-
dis-jc Le choléra peut cl doit ôlrc un fléau pour
les heureux du monde, mais pour nous, mon pérc, pour nous, Irisles enfans de radversiié, il ne sera, s'il vient à nous atteindre, qu'un bienfait de la Providence. »
Le père Ziack, qui se reprocliait sans doute de m'en avoir trop dit, s'abstint de répondre davantage à mes
questions, faule de renseigncmens précis, assurail-il
Du reste, en me congédiant, il promit de nous faire connaître lout ce qu'il aurait appris à ce sujet dès que le moment serait venu.
Rentré prés de Confalonieri , qui n'avait pu m'accoinpagner dans cette conférence, je l'informai de ce que je venais d'apprendre. Sa surprise fut égale à la mienne. Le choléra-morbus, donU'imminente invasion ne l'effrayait pas plus que moi , devint pendant quelques jours le sujet de nos entretiens : cherchant à nous rappeler les caractères de celte pesle, sur laquelle nous n'avions que des notions incertaines , nous arrivions toujours à conclure que c'était là notre libérateur.
Puis nous nous demandions si l'empereur se relâcherait de ses rigueurs ; s'il nous accorderait une nourriture plus saine, des habits plus chauds, des promenades plus longues i s'il permettrait que nous eussions une infirme-
d'un ruiso.NMi'.ii i)'kta.t. 'ici
lie El nous nous répondions que riiuinanilé seule lui
en faisait un devoir.
Le diniaiiclie suivant, nous prévînmes nos compagnons de ce qui se passait et nous convînmes avec eux que nous ferions appeler le médecin de Spiclberg pour lui parler du choléra et le prier de présentera ce sujet une requête au gouverneur. Le docteur, étonné que nous connussions Texislence du choléra en Hongrie, finit par nous avouer que plusieurs villages de la IMoravic en étaient atteints. « JN'est-ce pas une raison déplus, lui dîmes-nous, pour que vous vous chargiez de .demander, en notre nom , à Son Excellence le gouverneur, de vouloir bien faire un rapport à ce sujet à Tempereur, pour le supplier :
« 1° Qu'on nous fasse connaître, dans un écrit de quelques lignes, les symptômes du choléra ainsi que les premiers remèdes à employer ;
« 2° Qu'il soit permis, en cas d'attaque, d'entrer la nuit dans nos cachots pour nous administrer de suite les secours nécessaires 5
«3" Qu'on nous accorde enfin, comme aux autres galériens, une intirmerie où nous puissions être transportés et soignés par les infirmiers ordinaires. Car vous comprenez , monsieur, dis-je alors au médecin , qu'il y aurait cruauté à laisser dans la même prison le malheureux frappé du choléra prés de son compagnon qui en serait encore exempt, ou ce serait vouloir que la contagion , le manque d'air et d'espace les condamnât tous deux à une mort certaine. Nous tenons sans doute bien peu à la vie, mais la raison et la foi que nous avons en Dieu nous font un devoir de chercher à conserver cette existence, toute misérable qu'elle soit. C'est pour cela, monsieur le docteur, que nous en appelons à Thumanité, à la religion de Sa Majesté , qui ne pourra nous refuser, dans une cir-
462 WÉMOIRHS
conslnnco si iiénllcuse, d'assimiler noire sort à celui des forçats. »
Le médecin proniil de présenter notre demande au poiiveriuMir et de Tappu} or de (oui son crédit ; mais pour plus de silrelé, et atiii (jue Son Excellence ne i)ùt arguer d'ignorance, nous cliargcûmes le commandant de Spicl- Lerg cl le directeur de la police de la même requête. Force fut Lien alors d'écouter notre réclamation et d'y faire droit dans un rapport adressé h l'empereur.
Le mois de septembre et une partie de celui d'octobre s'écoulèrent sans que nous reçussions aucune réponse à notre demande, etpourtant le choléra s'étanl déclare dan» les environs de Bninn , d;ms les faubourgs mémos de la ville, l'épouvante fut bientôt au condjle parnd les habitans.
Les autorités redoublèrent alors de zèle pour diminuer l'intensité du mal, et leur sollicitude s'étendit jusqu'aux forçats, pour lesquels on disposa de nouvelles salles d'infirmerie dans leSpieîbcrg, abondamment pourvues de tout ce qui est nécessaire pour traiter les cholériques : nul n'était donc oublié dans les mesures préservalives de l'administration nul , si ce n'est nous, qui réclamions en vain contre un pareil abandon, nous, qui ne recueillions que ces dures paroles : « Vous dépendez de Sa IMajeslé, cela ne nous regarde pas. »
Comment alors ne pas nous convaincre que nous étions destinés à succomber sous la mortelle influence de l'épidémie , que c'était là l'inévitable fin qui nous
était réservée après tant de calamités? L'attente
était funeste! mais, loin de porter dans notre âme
le trouble et l'abattement, elle n'y fit naître au contraire que ce calme d'esprit, que cette résignation aux volontés de Dieu , que cette tendresse de cœur qu'éprouvent au moment de quitter la vie ceux qui n'attendent
d'un prisonnier d'ktat. 463
plus sur la terre que souffrances et Iribiilalions Noire aiiiilié devint cneore, s'il est possible, plus exi)ansivc,
plus dévouée Nous sentions davantage le besoin de
nous dire cpie nous nous aimions, que nous avions tout
lait pour adoucir réciproipienient notre captivité cl
lorsque arrivèrent les jours anniversaires de la naissance et du mariage de mon Frédéric , jours que nous célébrions cbaquc année par des vœux et des prières, je ne pus résister à Tardent désir d'exprimer en vers, malgré les douleurs toujours plus aiguës de mon pauvre cerveau, les senlimens d'estime, de reconnaissance et de pieux amour que je ressentais si profondément pour lui et pour son angélique Thérèse.
C'était dans ce fatal moment un consolant hommage rendu à la vérité, un dernier cri du cœur qui ne devait alors retentir, je le croyais, hélas ! que sous les voûtes du Spielbcrg, et que je suis heureux et fier de pouvoir rappeler ici comme un précieux souvenir, comme une preuve irréfragable de tout ce quêtait pour moi ce frère d'infortune dont j'ai tant pleuré les malheurs.