GG MÉMOIRES
El IVil (pli se fraie une route Juscpie sous la plus soinlire voiUc Kn (laiKnatit s'abaisser sur nous, K'a-l-il i)as vu des niist''ral)lcs Aidi^s par les mains socourabies Du plus Int'orluniî de lous;'
Crois-lu qu'il ferme son oreille A cel ange donl le soupir
Monte monte dans une veille
Que loi seul pourrais assoupir?
Crois-tu que tant d'autres prières,
Tant de pleurs sous d'autres paupières,
S'élèvent et coulent en vain?...
Kl si ma lèvre ne l'implore,
Crois-lu pour cela qu'il ignore
Ce que pour toi nourrit mon sein?
Son qui frémit, mot qui s'élance, Pour d'autres doivent rclenlir;
Mais lui c'est le Dieu du silence
Qui nous voit aimer cl souffrir!...
11 n'a pas besoin pour m'entendre Que d'un accent pieux et tendre, Ma voix, s'élcvanl jusqu'à lui. Dise qu'en cet affreux orage Tu fus ma planche de naufrage.
Mon sauveur, mon constant appui.
11 n'a pas besoin que ma bouche Vous unissant... ô noms chéris !
Quand votre souvenir me louche, L'invoque pour vous à grands cris !...
Non... non... il sait, couple que j'aime, Couple dont l'infortune extrême Me fait oublier mes malheurs.
Qu'après cette sœur de mon âme Mon cœur attendri vous proclame Les premiers de mes bienfaiteurs!
d'un puisonnikr d'ktat. 467
Dans les mains de ce divin Jiif^c, Kii rabandoiiiiant tout entier, Des jours passés, comme un refuge,
Ami remonte le sentier :
Tu retrouveras sur ses penles Des arbres, de rerliics plantes Dont la lipe porte Ion nom, rius lieuroux (|ue l'oisive race Qui comme moi pour toute trace Ne laisse que ronce ou limun.
Quoique dans celle triste enceinte Des cœurs que la peine aigrissait Trop souvent t'aient fait une absinthe Du miel que la main leur versait.
Celle, d'intentions si pures, Que ton âme sur ses blessures Sente pourtant quelques douceurs, A la consolante pensée Que Dieu ne l'a point délaissée Puisqu'elle essuie encor des pleurs.
Hélas I qui plus que moi déplore L'ombre où ton avenir languit ! Cependant que tes yeux encore Osent en affronter la nuit :
Celui que le ciel a lait naître
Plein de ses dons et qui sait être,
Comme toi, juste et bienfaisant.
Quel que soit son âge ou sa sphère, Saura toujours sur cette tcrro Jeter des fleurs sur le présent.
Si pourtant... ô funeste doute!...
Tu succombais sous tes douleurs,
Si la mort... et qui la redoute
Quand seule elle tarit nos pleurs?...
Ce n'est pas toi, triste victime.
Dont le cœur ne sent cl n'exprime t.,
-jOB M K MOIRES
Qu'un seul rogrcl, qu'un seul désir ; Toi, (loiil la iiuiurante iiaUirc Kntcudrail ce divin niiirnuirc :
Viens c'est au ciel qu'on ddil s'unir !
Non, mon Dieu! nonl... La nuil s'éclaire, Ton bras le lire du cercueil.
Sa prison s'ouvre un sort prospère
Compense ses longs jours de deuil
Que la clémence en soil hénie !...
Kl si tu dois Iranclier ma vie, Qu'il dise, oubliant mes défauts :
Souvent il me parlait d'estime,
D'amour, de gratitude intime
Ali ! ce cœur-lù n'était pas faux !
d'un IMUSONiNirR d'ï.tat. 469
Lo (•lHil<''in (''l;iit A Rn'iiin : los convois riin(''l)ros qiio lions apercevions de i;i plalo-foinic se siiccédaienl sans inlerniplion ; ils devinrent bienlùl si fiécpiens que les ecclésiastiques ne suirisaienl plus i\ les accompagner ; la cloche des trépassés ne sonnait pUis, afin do ne pas répandre ralarme... On mourait, on enterrait en silence... et la ville, dont aucun bruit ne parvenait jusqu'à nous, semblait plongée dans le deuil et la consternation!
Une nuit nous entendîmes en dessous de nous, dans les casemates, un bruit confus de chaînes et de voix, puis
des gémissemens des cris C'était un malheureux
galérien qu'on transportait à l'infirmerie.
« Le choléra est à Spielberg, dis-jc à Confalonieri, voili sa première victime »
J'appris le malin que je ne m'étais pas trompé. Alors je fis appeler le commandant et le médecin : « Le choléra est ici, messieurs, leur dis-je, nous le savons, nous avons entendu celle nuit les cris d'un malheureux frappé par le fléau ^ avez-Yous reçu des instructions qui nous soient relatives? L'infirmerie que nous avons demandée nous esl-elle accordée? Pourra-t-on pénétrer la nuit dans nos prisons si l'un de nous est atteint? »
Ils me répondirent qu'aucun ordre n'était arrivé. « Il est alors impossible, rcpris-je, que l'empereur ait été
prévenu! — Legouvtrnîura fait son rapport à Sa
]>Iajesié, nous en sommes certains, me dirent-Us de non-
-170 MKMoinr.i>
V(\;ti. — lU'Ionriioz \)rvi de lui, iii(':!si(Mirs, cl dilcs l)i(>n i\ur nous iidus bornons ù dcniandor î\ f'Iro li-juispoilrs, on (•;ui cralUuiue, dans riiùpilal des galériens: c'esl à son iHunanilé qiie notis en appelons. •»
l.e eoininandanl revnil le jour même m'aniioiieer cpTil s'élail ae(iinllé de ma eonimissioii, mais (pie Son l'Àceller.ee le jjouveineur n'osail prendre sur lui-même une aussi grande rcsponsabililé. « Ce qui signifie, repiis-je, (Mie nous n'avons plus désormais rien à attendre des liom-
m(>s el que Dieu seul peut nous sauver La situation
est cruelle, mais nous saurons nous y sounielire. »
Noire réunion du dimanche fut triste et louchante : ([ui pouvait répondre que nous nous reverrions encore ! Castillia, Borsicri parlaient de leur père, de leur chère
fiimille les larmes coulaient de nos yeux. Nous
liiiàines tous avec ferveur, et en nous séparant, en nous (iisant adieu, nous nous demandâmes pardon, comme sur un lit de mort, des torts involontaires que nous avions pu avoir les uns envers les autres.
L'influence cholérique devait être sensible sur des corps aussi exténués que les nôtres: des vertiges, des douleurs intestinales, des faiblesses inaccoutumées ne nous rindiquaicnl que trop; c'étaient à nos yeux les signes certains que nous n'échapperions pas au fléau. Tn soir après la dernière visite, Confalonieri fut pris de
frissons et de violentes douleurs d'entrailles D'autres
symptômes aiarmans se manifestèrent ce fut pour
mon cœur un horrible moment!... Je frappai au guichet pour demander du secours, mais les gardiens ne répondirent pas d'abord, cl lors(p!C l'un d'eux vint enfin à mes coups redoublés, il me dil nue les clefs étaient chez le commandant et qu'on n'entrerait dans la jîrison qu'à cinq heures du malin. Vainement lui criai-jc dans mon anxiété qu'il y avait urgence, qu'ainsi a]>andonné, mon
D'UiN PKlSOiSMlUl I)'j:TAT. 471
ami pouvait suc(;omi)er fuulo de secours, que je le sup- [iliai d'avoir pilié de nous, il se horna à lue ri-péîer : « Jo
n'y puis rien je n'y puis liiu Le coiiiniandanl a
défendu (prou aille liuleirouipre. »
L'iudigualion, la fureur, le désespoir, s"eniparrrent alors leHenicnl de mou i\nie que je serais loiubé dans des accès de rage, (|ue je nie serais élancé contre la porto pour la briser, si le douloureux aspect de mou infortuné rrédéric, (pie le mal saisissait de plus en plus, ne ureùt lait e[)rouvcr une angoisse si poignante (juc je ne songeai
plus (prà le soigner Le soigner! mais avec quoi,
mon Dieu ! et (jue pouvais-je faire, hélas! dans lo
déni^iment absolu de tout remède et de tout secours!
Ali ! qu(^llc désolation était dans mon cœur lorsque je tentais vainement de le réchauffer! le froid gagnait ses membres, et les frictions ne calmaient ni les spasmes ai les crampes; le peu deau que nous possédions fut bientôt épuisé pour étanchcr la soif du pauvre souffrant, dont le courage, le sang-froid ellabnégation semblaient croître à mesure que les symptômes devenaient plus alarmans. (i Ne te désole pas, mon Alexandre! ne cessait-il de me répéter; je souffre, mais les forces ne me manquent pas encore; peut-être n'est-ce qu'une fausse attaque... Dieu est bon , il aura pitié de nous. »
Celte confiance en la miséricorde divine, cette tranquillité d'àme, furent sans doute la cause de son salut; après des heures passées dans de mortelles angoisses , la crise se calma, les symptômes cholériques devinrent moins alarmans, la circulation du sang commença à se rétablir et j'eus vers le malin l'inexprimable joie de voir mon pauvre ami respirer plus à Taise et tout à fait hors de danger. C'est alors que je sentis profondément qu'on peut, quand on est malheureux et fatigué de la vie , accueillir pour soi-même la mort comme un bienfait, mais qu'elle
Vl !mï:moikks
n'o.sl plus à nos yoiix (iiiolc i>liis ^'rand dos maux lurs-
(ju'cllo frappo les iîirorluiu's (juo nous chérissons.
Le médecin, (|ue nous n'avions pas demandé, acconrul cependaiil pour s'informer de la [)osilion (h; (lonfalonieri : ce n'étail, dil-il après nous avoir entendus, cpi'une al-
leinle de eholérinc <( Oui pouvait et devait tinir par
une atlaipie de choléra et par la mort du malade, rei)ris-jo
avec force, si la Providence n'avait veillé sur lui VA
n'est-ce pas nous condamner à i)érir (jue de nous laisser ainsi pendant la nuit sans méilicamens, sans secours, sans médecin ? 3Ion ami, sérieusement attaqué, n'auraitii [)as eu le ten)ps de suceondjcr avant votre visite!* Je vous le demande, monsieur le docteiu", a-l-on jamais liaité de pauvres prisonniers avec une barbarie plus froidement cruelle que celle dont nous finirons par ùtrc les \ictimes ? »
Le médecin, craignant de se compromettre s'il écoulait mes justes plaintes, nous salua en me disant: « ]\Ionsieur le sous-dircctcur, ici présent, sait bien qu'il ne dépend pas de moi qu'il en soit autrement. »
Ces paroles étaient vraies : cédant plus d'une fois aux sollicitations du pore Ziak , notre confesseur, dont la conduite fut digne d'un bon prêtre en cette circonstance, il lit de nouvelles instances auprès du gouverneur pour qu'il prît sur lui de nous accorder quelques soulagemens; le père Ziak lui-même ne cessait de plaider notre cause pour que Son Excellence écrivît à Vienne. On écrivait en effet; mais les demandes restaient sans aucun résultat, et tout ce que l'on put obtenir de l'empereur fut la permission de transporter ceux d'entre nous qui seraient atteints du choléra dans des prisons inoccupées et voisines des nôtres, où ils seraient soignés séparément par les gardiens.
11 ne nous restait donc, après de telles preuves de dé-
d'un imusonmf.u u'i:t.\t. -173
laisscmcnl cl d'iiiluiiunnili', (lu'à allcndre avec résignalion le iiionienl où le cliolrra viendrail nicllrc un lernio aux Irislesses, aux pcrséculions d'une si misérable existence, cl le malaise croissanl que nous éprouvions lous, les cas assez nonilîieux parmi les galériens devaienl avec raison nous faire craindre de n'élre pas é()argnés. Aussi nous disions-nous h la fin de cliacpic journée, en nous séparanl pour le repos de la nuil : u Pcul-élrc apprendrons-nous demain (pie plusieurs de nos compagnons ont
cessé de vivre Peul-élre esl-ce la dernière fois que
nous nous parlons » El nous nous serrions la main
avec plus de force que de coulume el nous nous embrassions connue deux lendrcs frères qui ne doivcnl plus se réunir que dans le sein de Dieu!
Les jours se succédaient cepcndanl sans qu'aucun accidenl justifiai nos alarmes 5 aucun de nous n'était alteint... Le dimanche en nous retrouvant tous, nous nous félicitions en souriant tristement de pouvoir encore prier ensen)ble pour les élus de nos cœurs. Dans ce temps defunesle allenlc, les liens de l'infortune se resserraient de pius en plus, cl chacun de nous, en apercevant à la messe les prisonniers vénitiens, aurait voulu leur dire : « J'ai la
joie au cœur de voir que vous vivez » La voix du
pauvre 3Iorelti , invisible à nos yeux, nous faisait tressaillir en l'entendant tousser, nous répétions : k 11
est là!... »
Le ciel m'est témoin cependant c^ue nous étions pour
la plupart bien indillerens à la vie et que jamais il ne
sortit de mon cœur un désir , de mes lèvres une prière ,
pour que Dieu me la conservât Entièrement soumis à
sa volonté sainte, nous attendîmes sans crainte, avec abnégation, pendant des semaines el des mois, l'instant où le fléau nous compterait aussi au nombre de ses victimes.
Nous parvînmes ainsi jusqu'au mois de février 1832 ;
lo cliolôra sùvissail encoro, mais il était enfin dans la période do décroissance-, les cas devcnaiL'nt plus rares, bientôt même, firàce au froid de la saison, ils disparurent prescpie enliéremenl. I>a ville de liriinn avait beaucoup soulïerl. Spieiberjj; seul avait eu moins de victimes, i)ar suite, disait-on, du l)on air qu'on y respirait.
Délivrés de celte attente inquiète, de ces a;j;ilalions du jour el de la nuit qui souvent attristaient mon ;\nie, mais qui jetaient (piekpie animation sur nos monotones journées, je retombai bientôt dans mon accablante torpeur... regrettant plus d'une fois que la Trovidence ne meut pas enlevé de ce monde, où je n'attendais plus que douleurs et tribulations. Aussi éi)rouvai-je une sorte de joie lorsque, dans les premiers jours de mars, j'entendis vers le soir le croassement proIoni!;é i\\\n corbeau (pii venait de s'abattre sur le mur en face de ma lucarne.
C'était pour ma tôle affaiblie, pour mon cœur accessible h tous les pressenlimens, un présage de mort que je recevais comme l'annonce de ma délivrance et lorsqu'au malin le môme oiseau se posa sur le rebord démon étroite fentMre else mit à poui^ser ses lugubres cris, je no doutai plus, tant la superstition ogil sur le malheur, (pie
je ne fusse menacé de quelque nouvelle adversité Ce
ne pouvait èirc la cessation de ma douloureuse existence.. . non!... la mort n'était-elle pas un bienrail poiu' moi!... mais la perle de quelqu'un des miens, de ma scem* chérie, dont la pensée me revenait alors sans cesse à la mémoire. ..
Ces sombres inquiétudes, que je confiais à Confalonieri, ne firent qu'augmenter par la présence continuelle du corbeau, qui du matin jusqu'au soir se tenait immobile tantôt sur le mur, tantôt sur ma lucarne. Vainement clicrchais-jc à l'effrayer par du bruit, par la voix, toujours il était là... croassant tristement comme sur un tombeau!... « C'est un enfantillage, une faiblesse, disais-je ù Frédé-
d'un prisonnier d'état. 475
rir, mais j'ai dans TAmo mio porplcvili'?, une rrainlo qu'on
iréproiivi' (pTà la veille (rmi!* caîaslroplio La vtio do
cet oiseau au noir plniiia:/e, ses cliauls funèbres, me frappent riinjifJiinalion... j'en soulTre... je m'en lourmonlo.
Deux jours encore il revint à la mi'^me place, poussant les mômes cris. Au malin du troisième, après avoir beo quelè les barreaux de la fenêtre, il prit son vol et disp;»rut... C'était le 13 mars, un mardi... Le soleil, dei)uis longtemps voilé, éclairait l'iiorizon ; on eût dit que les champs, (|uc la ville, purgés par ses radieux rayons de» derniers miasmes du choléra, avaient rovèlu la [)arureda |)rintemp.-i pour célébrer la disparition du terrible lléatî. L'air était presque doux, et en le respirant sur la plateforme, je sentais ma poitrine se dilater... mon cœur même, si longtemi)s abattu, sembljùt renaître!... C'était, depuis bien des mois, le premier instant de répit à mes sombres chagrins.
En renlranl dans ma prison je cherchai sur la lucarne, sur le mur le malencontreux corbeau : il n'avait pas reparu... J'en fus soulagé, car quelque eiïort que je fisse pour m'expliquer son opiniàlrelé à rester ainsi prés de moi, ou pour me raisonner sur la vanité des présages et des pressenlimens, ses cris n'en attristaient pas moins mon âme couimc les tinlemens d'une cloche funèbre.
Nous parlâmes long(er)ip8 en ce jour de ceux qui nous étaient chers... nous répétant que leur afTection seule pourrait encore nous rattacher à la vie. Puis nous revînmes, pour la première fois i)euf-ètre depuis bien des années, sur la consolation, sur le bonheur (îug nous éprouverions si, tous deux libres, nous nous trouvions en France, viva.nt dans le mémo lieu, augmentant les joies que nous saurions nous y créer et répandre autour de nous par le souveni." de nos longues années de douleurs!,.. Ces discours, lièlas! moururent bientôt sur nos
■i7(\ iMi.M()iiii:s
lùvres à In lii^lc pensée (juc pour tout avenir nous avions (levanl nous deuv ou Irois ans au plus d'une exislenccdo lorlures... el [)0ur lieu de repos la fosse commune des j:;.ilériens I
l.e soir élaiil venu en conversant ainsi, riiorlogo de réalise avait sonné sept heures (pie nous inarcliions encore dans noire élroit cacliol, j)rononçant par intervalles ([uelques mots, quelques phrases suivies d'un long silence... « J.a grande porte du corridor vient de s'ouvrir,» me dit Confalonieri.
J'écoutai, et n'entendant rien, je prétendis que ce qu'il avait pris pour le bruit des verrous n'était que le cliquelis de nos fers... a Non, non, reprit-il, je ne me suis pas trompé, on marche dans la galerie... »
Je ne sais quelle lueur d'espérance traversa ma pensée... mon cœur battit avec violence... « C'est le direc- Icur de la police, dis-je à voix basse à Confalonieri... A cette heure inaccoutumée, ce ne peut être que pour un élargissement... S'il venait me chercher !... — Que le ciel le veuille ! » répondit mon ami en me serrant la main avec force.
Ce vœu du cœur était à peine exprimé que le guichet b'entr'ouvrit, nous laissant voir le sous-directeur Wcrp,rat, qui, s'adrcssant à moi, dit aussitôt : « Le directeur de la police vous attend de suite dans la chancellerie.»
En entendant ces mots, je me jetai dans les bras de Frédéric sans avoir la force de prononcer une seule parole... et lui, le tout dévoué, me répétait en m'embrassant : « Son felice... son fcUce (je suis heureux , je suis heureux). — M. le directeur vous attend, dit de nouveau Wergrat en s'avançont vers nous... venez, monsieur. » Je donnai les derniers embrassemens d'adieu ù Confalonieri, et, tenant sa main, qui tremblait, dans la mienne, je pus lui dire enfin : « Que Dieu te récompense du bien
d'un IMMSONMKll D'I.TAT. 477
que lu nfas fnil î — Allons , allons , reprit lu sous-dirccleur, il csl (cnips... »
Je m'arrachai alors dos bras (h; mon ami, cl lor.s(ni(' la porte se relerma sur lui, rinlorlniK'', je seiilis, à la doii- Iciu' (pii pénétra mon Ame, (piil iTélait pas de liberîé pour moi tant ([ue le frère de mes malheurs, le sauveur de mes jours frémirait dans les fers.
Dans le eourl trajet de la prison à la chancellerie, Wergrat, d'un air de mystère et me prenant la main, articula des mots dont je ne con^jris jjas h; sens, a II est là, me dit-il en fraiipant à la porte, entrez sans crainte, mon cluT monsieur. »
l.e dire(;leur de la police était debout, près de la même table où il m'avait appris la mort de mon pauvre père, (c Je suis charmé, dit-il, bien charmé, monsieur, d'avoir cpielque chose do bon ù vous apprendre... »
Et il me faisait signe d'approcher. « Sa Majesté , en considération de votre mauvaise vue, de voire mauvaise sanlé , a daigne ordonner rpi'on vous transférât dans un lieu de détention où vous serez mieux qu'à Spiclberg. »
Je crus un instant qu'il disait vrai et que c'était à cette demi-mesure que se réduisait la clémence de l'empereur... Mais je connaissais trop le mystère dont on entourait les libérations des prisonniers d'Etat pour ne pas comprendre bientôt que le directeur de la police, si prévenant, si afl'iible contre son habitude, avait autre chose de plus important, de plus décisif à me communiquer. J'allais le remercier de la bonne nouvelle qu'il venait de me donner lorsqu'il ajouta en souriant : « C'est bon signe, c'est bon signe, voyez-vous... une première grâce en amène une autre-, maintenant nous allons descendre. »
Il appela Wergrat , qui attendait dans le corridor avec
478 MKMOIUKS
plusieurs gardiens , puis il sorlit de la chancellerie en nrordoniiaiil de le siii\ie en silence. « Pauvre Frédéric, nie dis-Je en [lassanl pour la dernière fois devant noire ;;uicliel, il est là... il écoule!... » el mon cœur se serra! Le bruil des chaînes de Caslillia cl Borsieri , qui si lonR- Icnips avait frappé mon oreille, s'élanl fait entendre, Je heurtai forl( inenl les miennes pour leur faire mes adii'ux. (^Cliut! chut! me lit le sous-direcicur , pas de bruil. »
Arrivé à la porte de Tescalicr, je m'arrêtai pour jeter un dernier regard sur cette galerie, sur ces prisons dont je ne croyais plus sortir que pour aller rejoindre Oroboni cl le pauvre Yilla. a 3Iainlenaiilil faut descendre,» me dit le directeur.
.Te ressayai doucement, mais après quehiues marches, je fus obligé de m'appuyer sur AVergrat. Nous traversâmes ainsi lentement la grande cour, à rextrémité de laquelle se trouvait la chancellerie — ou greffe — des galériens. « Le serrurier est-il là? » demanda en allemand le directeur de la police , puis il reprit en français en se tournant vers moi : « On va vous 61er vos fers. »
Le forgeron arriva bientôt avec son enclume et son marteau. « Das ist gui (cela est bon), » me dit-il en frappant à coups redoublés sur les charnières des bracelets que lui-même avait rivés sur mes jambes.
Quelques minutes après j'étais délivré de ces chaînes que javais portées pendant prés de neuf ans. Le serrurier
me regarda sourit... puis il ajouta d'un air satisfait:
« J'avais toujours dit à Schiller que c'était moi qui vous
les ôterais Adieu, monsieur Français, moi bien
content. »
Je lui pris la main en lui répélant plusieurs fois : (c Dank^ dank , mein lieber (merci, merci, mon cher.) »
Pendant ce temps, le directeur de la police veillait aux formaliiés nécessaires à la levée de l'écrou, ainsi
d'un pnisoNNir.R d'ktaT. A79
qu'à la consipn.ilinn de rnrpont cl des objols pr(^cicux. « Vous devez ôlrc bien heureux ,« me dil alors Wcr};rat,
doul la lii^urc cxpriiiiail la salisraclion
Je no ^(''l)on(li^; licn , car la joie n riail pas dans mon
ctrnr! Pi-es(iii(> insensible aux indices certains d'une
iinniinenle liberté, je regardais avec iridilTérenee loul ce ((ui se passai! autour de moi... Les liabils ([u'on uw fil mellre pour rem[)laeer mes baillons de galérien ne mecausèreni aucune sensation , et lorscpie le directeur ordonna cpTon lit avancer la voilure qui devait A Tinstant nous transporter ji Briinn , je ne monlrai pas d'empressement pour y monter. Wergral, bon homme au fond , dont je n'avais jamais eu personnellement à me plaindre malgré l'excès de son zèle, me soutint jusqu'au marchepied. « .Te vous souhaite beaucoup de bonheur , •» me ditil d'une voix émue. Alors je lui tendis la main, qu'il serra fortement dans la sienne, pendant qu'il essuyait de l'autre une larme qui mouillait ses yeux.
Bientôt on ferma la portière , et les chevaux se mirent en mouvement, pas à pas, escortés par des soldats du Spielberg portant des lanternes. Nous sortîmes ainsi des cours, puis des bastions jusqu'aux portes extérieures, (jui s'ouvrirent en criant sur leurs gonds, llélas! mon Dieu ! qu'il fallait que j'eusse souffert pour les franchir sans qu'un seul sentiment de joie vînt ranimer mon cœur!
Parvenu à la dernière enceinte, je voulus une fois encore voir le triste séjour où je laissais , hélas ! l'ami que
Dieu m'avait donné dans les jours de malheur! Mais
il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer. « Le froid est piquanl, me dil alors le directeur, qui pour la première fois m'adressait la parole-, fermez celle glace, je vous en prie, m
Je hasardai alors quelques questions sur ma famill^ ,
•iSO MKMOIUF.S
sur la iMiUico ; il y rôpoiidil si hrusquomcnl , si sèchement (juc jo coinnuMirai à croiio (iiic loulo l;> ^rAce so liiniloiail, (-(Mimu; il inc l'avail aiiiioncù (ra])()rd , à un changouiiMil tic prison. Nous parvliiinos cnlin au pied de la colline, ri quohjuos tninulcs sunircnl ensuite pour entrer dans la ville et arriver à la dircclion générale de la police , où Ton me fit descendre.
Arrivé dans son cajjinel , le directeur, qui me précédait , renvoya ses gens, ferma la porte , s'assit }j;ravenïenl t» son bureau et me dit d'un air jiracieux , après m'avoir avancé un siège : « Il y a de bonnes choses à vous nj)-
prendrc de bien bonnes choses I Vous allez être
bien content I »
Il prit alors une dépêche, me la montra , mais avant de la lire il m'apprit qu'un courrier expédié de Vienne lavait apportée le matin , à midi , à Son Excellence le gouverneur. « Je vais vous la traduire, ajoula-l-il , écoulez-moi :
a Monsieur ic gouverneur de la Moravie fera rcmellre immédiatement en liberté le prisonnier Alexandre Andryane, que je rends à sa sœur. M""" Andryane , qui le recevra àSchœrding, où elle Tattend. »
Au nom de ma sœur, de ma seconde mère, je fus saisi d'une telle émotion qu'il me fut impossible d'articuler un mot de remercîmenl. « Ma sœur, monsieur !... m'écriai-je enfin; mais elle est donc à Tienne.^ — Oui, certainement, avec l'un de vos parens : c'est elle qui a
demandé, obtenu votre grâce — Elle! Ah! mon
Dieu, je le remercie ! »
Et je pleurais! « Calmez-vous, calmez-vous, reprit le directeur, vous la reverrez bientôt; elle doit vous aliondre aux frontières de la Bavière, à Schœrding. »
L'attendrissement, la joie^ que je ressentis seulement alors, avaient rompu la glace de mon cœur.., mes larmes
D'LN PKISONMKU DKTAT. 481
coulaionl, douces cl saUiliiiics comme au lomps du bon-
li(>ur ! f'a|»|)i'lais ma sinir, je la liéiiis-iiis dans le
loiid de mon àme. « ]| me resle encore (luehjue cliosfî à vous communi(|uer , me dil le diiccleiir après ([Melipies minules de silence : c'esl une promesse (pic vous devez 8i{,'ner de iu\ plus renlrer dans les IClals de Sa IMajeslé sans sa permission expresse cl sous peine, si vous y manquiez, de dix années de prison. »
Je laisse à penser si je souscrivis avec empresscmcnl i"!
un Ici cngagemenll « JMainlenant cpic vous savez
lout, ajoula le directeur, et que vous èles un peu remis do votre émotion , je vais vous conduire à votre appartement. »
Il prit une lumière et je le sui\is en traversant plusieurs salons dont ramcublement me semblait magnifique, à moi pauvre habitant des cachots!
Parvenus à une dernière porte , nous nous trouvùmes, après l'avoir franchie, dans un corridor, en face d'un guichet arme de barres de fer et de verrous. « Je suis bien fâche, dit-il , de ne pouvoir vous mieux loger, mais je n'ai de vacant que celte chambre. »
Le geôlier, qui était accouru, s'empressa d'ouvrir, et j'entrai, non pas dans un appartement, mais dans la prison de sûreté de la police. « Yous pouvez demander lout ce dont vous avez besoin , me dit le directeur ; mais
j'oubliais voilà une lettre arrivée par le courrier de
ce matin -, elle est de madame votre sœur. »
Il n'en fallut pis tant pour effacer limpression pénible que j'avais éprouvée en me retrouvant encore sous les verrous. Je pris la lettre avec transport et j'allais me hâter de la lire pour la rendre au directeur lorsqu'il me prévint en me disant que je pouvais la garder et la lire tout à mon aise. (( 11 faut alors , observa le geôlier,
laisser de la lumière au prisonnier? — Naduiich ( nalu- X. II. n
482 iMKMoini'.s
rollcmonl), n'porulit le cher (1(> la polico, jusqu'à dix
lieiircs. Honsoir , mon clicr, à demain. »
VA cola dil, ^anMicr cl diroclcnr disparnront.
JMais j'avais ma Ictirc, ma chère Icllre! (\\u\ jo
lisais (Ml nriiihMTompant à cliafinc mol, à chaque lifinc, I)our donner un libre cours h mon émolion !... Ma sceur me disait qu'elle èlait arrivée h Vienne avec son cousin IJcrllieJin , si Ion, si dévoué, l'ami do loule sa vie! que
mon frère, sa lille se porlaienl hien et qu'elle m'al-
lendail A la frontière.
C'élail (rop del.onheur après tanl de souffrances!
el j'eusse é!é irop faible pour le supporter sans les aclions de grâces que j'adressai ù Dieu dans loule l'elTusion de mon cœur!.... Puis je relus y\u\x\ fois encore chacune des pages de celle louclianle lettre, qui Unissait l)ar ces mois : « Quand nous serons réunis àLSchaerdinjî, lu sauras, mon enfant, ce que nous avons fait pour obtenir la délivrance el commenlDieu a béni notre sainte entreprise, »
Cet intéressant récit , que j'étais si impaliont d'entendre , puisqu'il allait m'apprendre tout ce que je devais à ma famille, à ma libératrice , je le transcris ici lel qu'il fut écrit dans son journal, comme un simple el tou(-ha!il témoignage de dix années de persévérance et de dévouement.
d'un PIUSOiMNlKK DKTAT. 483
WIII.
(( Parifi, S féi-ricr 1832. — Sopl ans se sont écoulés depuis (iiicj'ai (orniirié l'infriicliicux voyage que je fis à IMilan pour oblciiir la i:;iàco de mou inaUieurcuv fréio ; prête à partii- pour Vienne, où je vais essayer de llécliir Tcmpcreur eu lui rajjijelant la ijrouiesse (pri! me fit alors , je veux avant do commencer le récit détaillé de tout le bonheur ou du cluigrin proi'ondque je recueillerai dans ce voyage, je veux, dis-je, reiracer ici (oui ce (juc j'ai su de sa Irisle deslin.ée depuis la lin de 1829, où le découragement me fil cesser d'écrire.
« L'année 1830 ne nous oiTiil aucune chance de succès l)our arriver au terme de celU; aflVcuse captivité ; le printemps avait dabord été fixé pour que mon mari et moi accomplissions ce voyage de Tienne si justement conseillé par le prince de Montmorency-Laval-, mais le mariage de ma fille nous avait enchaînés à Paris :
son bonheur y étailassuré, comment le différer? La
révolution de juillet vint nous jeter loin du port et nous fit déplorer d'avoir fixé le monient de notre départ à celui môme où elle éclata : sans doute elle nous promeltait appui et sympallùc de la part du nouveau gouvernement 5 mais en même temps elle irritait l'empereur et nous défendait toute tentative auprès de lui.
« Le mois de septembre de celle année devait amener
une irréparable perle La comtesse Confalonieri fut
enlevée à l'amour , à l'admiration de tous ceux qui la
484 !Mi:ivi()ii!i:s
coiuiiussaii'iit 1 cllf avait bii jusciu'à la lii; It^ cnlico d(>8 plus aiiiiTos douleurs , son Icinps d'ôprcMivc élail fini 5 J)ic'ii voidul lui (Ml donner le pii\ en rappelant à lui après une maladie lon:4ue , douloureuse, pendant la([uelle, en conservant toutes ses facultés, elle put cha(|uc jour sentir son cœur percé d'un |;laive , h la [)ensée (prellc laissait au comble de l'inforlune un mari adoré (pii voyait s'éteindre en la perdant tout espoir de quelques jours de bonheur encore sur cette terre !... Pauvre Teresa !.., Angélique fennne que je pleurerai toute ma vie, que je vénérerai dans le fond de mon Ame comme une sainte martyre de Tamour conjugal, que de larmes améres tu
m'as coCilées ! IMorle dans les bras d'un frère qu'elle
aimait tendrement, elle lui avait légué toutes les espérances qu'elle nourrissait encore malgré tant de fatales déceptions- et confiante dans un avenir qui permettrait que ses lettres arrivassent jusqu'à Spi(»lberg, elle eut l'admirable courage d'en écrire plusieurs dont les dates, se suivant à une longue distance, pouvaient cacher pendant longtemps à son mari la perte inéparable qu'il avait faite Ange de dévouement pendant sa vie, elle voulut encore être ange consolateur sur cette terre après l'avoir quittée I
(c Tout ce que nous avions tenté pour notre pauvre prisonnier n'ayant amené aucun résultat, il fallut pourtant reprendre courage et reconmienccr sur des erremens tout ù fait nouveaux. Au mois d'octobre , je vis le général Lafayetle, alors commandant des gardes nationales de France. Déjà mon mari avait eu de lui les promesses les plus consolantes... aussi me reçut-il avec une bonté toute paternelle, en me disant que cette afi'aire lui devenait personnelle^ qu'ayant été lui-même pribonnierde l'Autriche à Olmutz , il devait tout faire sans relàclie pour obtenir la fin d'une aussi longue infortune. Ce fut vers
D'ii.N im;is(),n.mi:i'. ditat. 'iSô
collo inr-me rpocuK! cl dans IMiivcr (pii suivit (|ii(' nous cùiiu's, mon mari cl moi, plii.^icurs roisclalIcnialivcmcMl, le boiilicur (le voir la reine dans des nndiences |)arliculières où clic fui une iJCii'cdion di; boulé, |en nous proinellant décrire i lenipcreur dWulriche , son beau- Irùrc.
«Au mois de février 1831, je reçus une leilrc de N. dAppony qu'\ me mandait , de la part de IM. de iMcl- Icrnichj que les ycu\ du prisonnier s'alTaiblissaient sensiblement , qu'il en souffrail cl que son moral en paraissait vivement alTeclé. L'ambassadeur me confirma ces tristes détails de vive voix en me lisant une lellre du prince de Mclternich, qui lui recommandait de me Iransmcllrc cette douloureuse circonslance avec tous les ménaycmens possibles.
« Le 14 février de celle même année 1831, je reçus de Silvio Peilico , que je croyais encore détenu au Spielberi; , la lellre que je transcris ici :
« IMadame, compagnon de malheur de noire Alexandre, je ne ne l'eus point, hélas I pour compagnon au jour de ma sortie de Spielberg , mais je le vis encore le malin même où la grâce me fui annoncée : c'était le 1" août 1830. Toute communication entre nous fui toujours défendue : je ne le voyais que le dimanche à la messe sans pouvoir lui parler : cependant , madame , dans le cours de tant d'années de douleurs communes , nos cœurs trouvèrent plusieurs fois la manière de se dire l'un à l'autre ce qu'ils souffraient, Souvenl il m'a recommandé , si je sortais avant lui, de donner de ses nouvelles à sa famille , à sa sœur bien-aimée. Il était en bonne santé le 1" août, et son visage , quoique plein de tristesse , respirait le courage cl la réiignalion. S'il vous arrive, madame , de recevoir de bonnes nouvelles d'Alexandre, je vous supplie, par la fraternité de larmes
486 MÉMOlUllS
qui rn'unil à lui, de me les Iransmcllrc par quelque occasion pnriiciiliùi'C. »
(t (-'elle l('llr(î nï'lail , li('lasl ({iic le précurseur des
êmolions truelles que je devais l^ienlol éprouver l*eu
de jours après, un homme encore jeune, el bi crut-llc'iucnl estropié qu'il ne |)ouvail se soulenir cprù Taiile de deux bécpiilles, se présenta chez moi en disant (piil venait nous donner des nouvelles de mon frère le prisonnier. A ce mol seul toutes les |jorles lui lurent ouvertes-, mais de quelle douleur ne remplil-il pas nos cœurs en nous disant que , capîif au Spielberg pendant neuf ans avec Silvio Pellico, il avait été mis en liberté en même lenq)s
que lui I/inforluné avait perdu la jambe droite par
suite de l'intolérable régime de la prison !
« Je n'essaierai pas de retracer ici toute l'horreur du récit que me (itI\]aroncelli, ni l'excès de leurs soutTrances,
ni celui du mal alfreux qu'il nous causa! Savoir un
être aussi bon que notre pauvre Alexandre privé de tout, chargé de fers, sans aucun livre, sans aucun moyen
d'occupation el satis aucune nouvelle de sa famille!
Que d'illusions détruites par ce cruel récit! car je
m'étais flatléc, malgré (oui ce (jue ni'avail ditM"'MÀ)iifalonieri, que leur Irailement n'était pas aussi honiblc
que je l'apprenais en ce moment J'en res!ai comme
anéantie, et tout ce que ce malheureux ressuscité me disait de l'admirable courage d'Alexandre, de sa douceur et de sa résignation ne pouvait même pas me ranifucr.
«Dés ce momcnl, IMaronccIli dL-vint pour moi un frère, un ami; je fis tout ce (jui était en moi pour améliorer sa position , pour lui rendre par mes soins el mon dévouement une famille et une pairie. Mon mari le présenta au roi, c[ui lui témoigna un \if intérêt. Peu de temps après, je désirai vivement qu'il pût en'relcnir le
d'un piu somme 11 d'état. 487
duc (rOrléans , afin de donner au jeune prince une juslo idée de ce qu'on soullVe au Spiclbeig el de redoubler par 1;\ riutrrCl (pui je voulais lui inspirer pour mon IVôre. Le duc d Orléans, iraccordant pas d'audience aux l'ciunies, nie lil prier de me trouver le) jour el i\ telle heure chez le général I.afayelle , où il serait. Il lui en elTel exact au rendez-vous el témoigna un louchanl inlérél au pauvre iMaroiicclli lorsijuejcie lui [)réscnlai comme une i)reuve vivante de (oui ce qu'on soullVe dans la tombe anlicipce de Spielberj:?!....
(( Nous causâmes loii^lcmps avec le [)riiice dans le cabincl du général. .Ii^ mi; liasiudai .'i lui dire que loule la deslinée do mon irérc i)()uvaU dé[)en(lre d'une démaiclic (lu roi au[)rés de rcm[)oreur ; (jue j'avais lieu d'espérer (prune lettre écrite; par Sa Majesté i)our demander la liberté du i)risonnier ferait ouvrir immcdialement les portes deSpielberg! (jue c'était au noble co-ur du duc
d'Orléans qui; je me confiais pour obtenir du roi celle lettre si désirée.
a Le prince rougit beaucoup et me répondit avec émotion : <( .ïe n'étais pas préi)aré, madame , à la demande que vous me faites ; j'ignore donc si mon pérc pourra maccorder celte lettre ^ mais ce que je vous prouicls , c'est (le la lui demander avec loule la chaleur de mon cœur. »
(c En entendant laccenl de sa voix, en voyant ses yeux pleins de larmes , il était impossible d'en douter.
(( Ayant appris que le roi n'avait pu consentir à la prière du duo d'Orléans, mais que la reine venait d'adresser h l'empereur la lettre la plus pressante, j'éprouvai le best.in di> lui exprinior ma profonde reconnaissance. Elle me reçut avec cette bonté qui va au cœur, celle bonté qui la rendrait le modèle des femmes, comme elle est le modèle des épouses el des mères , alors même
•ISS MI.MOIKI'.S
(|ii(» la Proviilfiicc ne raurail poiul |)lacci' dans un ranjj; aussi l'Iovr.
(( Nous alloiulions depuis six mois le résultai do colle précieuse lellre lorstiue les journaux annoncérenl ùTarliclo /Vcnne , dans les proniicrs jours du mois dernier, que renipereur accoinpiissani, le 1"" mars prochain , la (juaranlicme année de son réj^ne-, cel heureux anniversaire devail élre célébié dans tout Tcmpire par des Cèles hrilianles el surtout par beaucoup de i)romolions et de j^rAces accordées par le souverain. Comment ne pas saisir Tespérance que Tempereur réservait celle é[)oquc pour accorder la liberté aux prisoimiers si celle liberlô lui est demandée ?
a Avec une lelle pensée tout devient possible et tout doil élre entrepris ; cependant mon mari, retenu à Paris dans les intérêts mêmes de son frère, par un procès considérable, ne pouvait faire le voyage de A iennc : alors ce ii'esl pas en vain que j'ai réclamé le dévouement d'un
parenl, d'un ami de toute ma vie ]\]on cousin Bcr-
Ihelin, un second père pour moi et aujourdliui le fondé de pouvoirs d'Alexandre, m'accompagne àA'iennc
« Nous devons partir dans trois jours, afin d'avoir le temps d'arriver au terme de noire voyage avant le P' mars.
« J'ai élé faire mes adieux au prince de Laval, qui m'a fort approuvée et qui m'a recommandé plus que jamais de m'adresser seulement au cœur de l'empereur cl délaisser de côlé toute diplomatie. IMalgré ce conseil, que l'expérience de M. de Laval ne saurait rendre indifférent , j'ai cherché des moyens d'appui auprès de l'impératrice : j'emporte avec moi la lellre la plus pressante de sa sœur, la duchesse de Lcuchlcnbcrg, veuve d'Eugène Beauharnais , en ce moment à Paris pour les couches de sa fille l'impératrice du Brésil ; elle a mis une
d'un iMUSONMi:!'. d'i.tat. 489
^lAto iiiliiiie ;'i nraccordcr ci'lli' f;ivciir (IrWr qui fui
toujours pour ruoi un aiij^s' de IjouIi'', nia si clirrc priiici'ssr (le Wagrain, nTa ri^alouicnl remis ses lettres pour rinipéralrice : elle lui [)arle d'AIexaiuIre coiinne le ferait la plus (cudrc s(rur, el de uioi coiuuie d'une amie (pii
lui est clu';re Que Dieu la réeomi)ensc de lanl dedé-
Youemeiil I
« 10 /ei-rier 1832. — Nous avons nos passc-porls ^ ils m'ont été remis par M. le comte (rAppony, qui m'a ;j;lacé le cœur en ne me donnant aucun espoir, fiuoicpTil approuve ma démarche J'ai obtenu ce malin la faveur
de voir la reine; son antîélique bonté m'a pénétrée de reconnaissance lorscjuï'lie m'a dit, avec les yeux pleins de larmes, que tous ses vœux m'accompagnaient !
« Nous partons demain en poste; tout est prêt... Que
Dieu bénisse cette sainte entreprise ! .îe m'éloigne de
ma famille avec le cœur bien triste, car tout est sombre dans mon âme, dans mon esprit, et je n'ai aucun pressentiment heureux !.... Quoi qu'il arrive cependant , nous aurons rempli un grand devoir : cette pensée donnerait du courage aux plus faibles ! Mon Dieu , protégez les pauvres voyageurs !
« Epcrnay, samedi soir 11 fciricr. — Déjà trente lieues entre Paris et nous !.... Ce matin avant sept heures nous étions en voiture; il faisait à peine jour, la pluie tombait, le temps était sombre comme nos cœurs I mon pauvre cousin regrettait sa femme et son fils, qu'il ne quitte jamais : je sentais son chagrin , il m'oppressait, et nous avons fait plusieurs postes sans pouvoir échanger quelques mots...
« Strasbourg , mercredi 15. — Il est doux, consolant de faire une halte auprès d'amis dévoués et sincères. Ce matin, avant dix heures, ]M""= Marchand , ma bonne et aimable Mathilde , prévenue de mon arrivée , était chez
•i*JO >ij:ai()h;i:s
iiidi avec 8011 mari ' d son lirre , (mis dois licurcux de lutub voir el vciianl ino proiidic pour |)assei- h> jour avec CUV chez louipiTC, h; ^cuéial Jiiaycr , ciui coinn)aii(Ji5 ici la division mililairc : il nous a reçus avec une cITusion de cd-ur (]ui nous a viveincnl louches. Nous avons visilé la callicdiale, où j'ai demandé à IJieu d'abaisser sur nous un i( i;ai'(I (h; miséricorde 1
« J'furshciiit, jeudi IG. — iXous avons quille Slrasbourj; de i;iand malin ; déjà je ne comprends plus ce qui se dit autour de moi j celle première preuve de Téloiynemenl de la pali'ie l'ail toujours éprt>uver un sentimc^nt pénible I A sej)! heures nous avons traversé le Rhin, et nous étions alors dans le grand-duché de JJade, (jui me paraît être un admirable pays.
(t Marlkt , 20 février. — Nous louclions à la frontière d'Autriche II demain de très-bonne luurc nous serons à Grodnau , ville où I\Iarie - Louise fut remise en 1810 aux envoyés français. Nous sommes ici dans un mauvais village, dans une chambre (oui à fait misérable cl servis par une jeune fille si bizarre dans son costume et dans ses manières (jue le rire nous gagne à chaque
instant Nous osons nous livrer à des éclairs do gaîlé,
cl nous ne sommes qu'à deux cents pas 'de l'Autrichel...
« If'clli, mardi 21 février. — Enfin nous sommes dans l'enjpire autrichien !... Le cœur me battait avec force au moment où nous franchissions le pont de Grodnau, qui rèunil les deux fronlières ; en voyant ces couleurs autrichiennes jaune et noir, j'é[)rouvai à mon arrivée à la douane une véritable terreur terreur que j'ai concentrée depuis le commencement de mon voyage et que je me serais bien gardée de communiquer à mon cousin ;
' M. Marchand, dont le nom passera à la poslérilé pour avoir clc le fidèle compagnon d'exil de Kapoicou à Sain le -Hélène.
d'un PlUSONNIKR n'i.TAT. 40i
je Ironiltlnls (uToii nous cmpf^cliAl (rcnlrcM" on Aiilriclic.
« Noms avons alors livré no; passo-poris ol nos clefs pour laisser inspocler nos baf^aj^i's. Il ri^j^nail parmi le»
employés un air do mystère qui me faisait frémir on
allait, V(Uiait, on se |)ailail bas sans cesse Je ni; respirais plus! Nous avons pourtant été Irailés avec beaucoup (le politesse, et aprèj rinspcclion la plus prompte, nous sommes remontés en voilureavec un véritable transport de joie... car mon pauvre cousin avait élé a^'ité des mêmes craintes que moi et s'était bien étudié h me les cacher. Après-demain dans le courant du jour nous serons t» Vienne iMon Dieu ! prolégez-nous !
« P'ienne, jeudi '2'^ fcrrier. — Nous voilà parvenus au terme de notre lonf; voyage : y trouverons-nous, liêlas ! celui d'une si longue douleur? Les environs de Vienne m'auraient paru beaux si l'excès de mon agitation m'eût laissé distinguer queUpie chose. Toutes mes terreurs de Grodnau se sont renouvelées en entrant dans la ville, en remettant nos passe-ports... Pointant nous avons passé sans nulle entrave, et à trois heures nous étions descendus à riuMel du Cygne-Blanc, sur le marché aux grains. A peine arrivés , nous éprouvons une cruelle déception par l'assurance positive que l'empereur a changé d'avis et qu il n'y aura pour le f^' mars aucune fête ni aucune fjrâce accordée î^lon cousin a remis lui-môme à l'ambassade de France toutes les lettres que j'apporte de ma famille et de mes amis pour le maréchal ÎMaison.
« P^endredi 24 février. — Dès aujourdhui il faut agir. J'ai commencé ma journée en écrivant longuement au prince de 3feitcrnich, je lui demande le Loniieur de le voir bienlôl. Je venais de terminer cette lettre lorsque le maréchal Maison est arrivé chez moi ; j'éiais seule : il a beaucoup insisté pour que nous allassions loger à l'ambassade en répétant plusieurs fois que nous aurions
•i'.'2 MKMOIKF.S
un apparlemoiil IcmiI i"! paît diuis Icipicl nous sorions parriiilcmciil libres. Je lui ai rendu },MAce dune olVrc aussi aimable, mais jai lefiisé. Puis nous avons enlamé le sujet de la mande all'aire (pii m'amène. Le maréchal m'a dit aussitôt avec la Iraneliisc (pii le caractérise : « Je savais que vous deviez arriver, le prince de IMetlernicli me lavait amioiicé en ajotilanl (piil aurait bien désiré que la grAce de monsieur voire frère fiU accordée avant votre arrivée, parce qu'il sait quel prix jaltaclic au succès, mais il n'était pas possible d'y penser. Depuis six mois je n'ai cessé de m'en occuper, et je dois à la vérité de vous assurer que i\I. de Metlernicli y porte le plus grand inlérôl 5 c'est d'après son conseil motivé que je n'ai pas remis moi-même à l'empereur la lettre que la reine lui a écrite il y a si.v mois pour lui demander la grâce de votre frère. Vous échouerez, madame, je ne dois pas vous le cacher. Si vous m'eussiez consulté avant de venir ici, je vous aurais engagée à vous en abstenir. Je vais i\ l'instant cliez le prince de Mellernich -, je lui demanderai la permission de vous présenter à lui. — Veuillez, monsieur le maréchal, lui remettre cette leUre écrite pour lui ce malin.»
« Il me le promit et me quitta en me donnant rendezvous à l'ambassade à trois heures : c'est le moment où je pourrai rencontrer la maréchale.
« Celte visite m'a consternée Mon Dieu! mon
Dieu ! scrail-il donc vrai que ce voyage n'ouvrira pas les portes du Spielberg à mon malheureux frère ! que la
joie de le revoir nous sera refusée! Pour m'arracher
un peu à ces tristes pensées , mon cousin m'a conduite aul^rater, admirable promenade où nous avons vu le jeune Napoléon se promenant à cheval, accompagné d'un général et d'un domestique sans livrée j il m'a paru d'une (ournurc cl d'une figure charmantes. A trois heu-
n'UN IMîlSOiNNIF.R D'kT.VT. ■dOIÎ
VOS nous Plions clioz la inairclialo, (lui nous a reçus avcf, licaucoui) d(! l)on(ô. L'ainl)assa(l(Mir csl arrivé' presque aussilùlonnic disaul : u Je ne serai pas demain voire introducleur auprès du prince de iMcUcMiiicli , car il a répondu i\ la demande (jue Je lui en ai faite : « Je connais (rop IM-" Andrynne el lui porte trop d'iiilérC't pour qu'elle ail besoin de rn'ôtro présenlée -, dites-lui que je ratlcndrai demain à huit heures du soir avec un vrai plaisir. « Ces bonnes paroles m'ont ranimée!.... A demain donc pour voir mes espérances s'accroître ou s'anéanlir !
<( Samedi 25 février. — .T'étais à huit heures chez IM. do Metlernich, où je n'ai attendu que peu d'inslans dans une vaste galerie. L'on m'introduisit prcsqu'aussilùl dans son cabinet, faiblement éclairé par deux bougies. Il s'avança vivement vers moi, en me prenant les mains avec alTection, il me dit du ton le plus bienveillant : « Je suis heureux de vous voir, madame, vraiment bien heureux!... et je le suis d'autant plus que vous avez bien fait, je crois, de venir implorer l'empereur. — Ah ! monseigneur, estil possible?... Répélez-moi, je vous en conjure, ces paroles pleines d'espérance — Oui, vous avez bien fait
de venir car jamais l'empereur ne cédera qu'à une
démarche de famille ; peut-être avez-vous quelque motif d'espérer... Je l'ai prévenu de votre arivée , il a souri el m'a dit : (■- Je la verrai avec plaisir... »
« J'interrompis le prince par une exclamation de joie... Il en paraissait heureux et me fit asseoir vis-à-vis de lui , près d'une petite table qui nous séparait cl sur laquelle étaient placées deux bougies si près do moi qu'il pouvait lire parfaitement sur ma physionomie tout ce qui se passait dans mon cœur. J'étais heureuse qu'il y vît confiance et reconnaissance pour lui! — Monseigneur, 'donnez-moi, je vous en supplie, des nouvelles de la san-
T. II. n
^94 MKMOIUKS
l(S de mon prisonnior? — Sa sanlé osl Itnnnc •, jo puis vous assurer qu'ils soul bion nourris, bien Irailôs... du uioitis pour des paierions , car vous ne devez jamais ouljlicr
(pfils le 8onl en elVet »
« En prononçant ces derniers mois , le prince parlait l)resque bas, comme pour diminuer l'impression douloureuse qu'il savait me causer Il se lit un instant
de silence : ce mot de galérien m'avait montré mon frère
chargé de chaînes , je ne retrouvais plus mes idées
Enfin je me remis assez pour ajouler : «Que dois-je faire, monseigneur, afin d'arriver au but de mes espérances ? — Me laisser agir. Je vous promets que remperem- vous recevra : je vous ferai connaître le jour et l'heure : dounez-moi votre adresse. — Je suis chargée d'une lettre de la duchesse de Leuchtenbcrg et d'une autre de la princesse de Wagram pour l'impératrice, ne dois-je pas solliciter une audience pour les lui remettre ? — Aon, madame , ne le faites pas : l'impératrice s'intéresserait à cette afl'aire, elle en parlerait à Tempcreur, et quelle que soit la tendresse si méritée qu'il a pour elle, il pourrait Glre mécontent d'une démarche de sa part, car il ne souffre pas que personne au monde cherche à influencer son autorité. — Mais ne dois-je pas craindre, monseigneur, de manquer au respect que je dois à Sa iMajesté en gardant des lettres qui lui sont adressées par sa sœur et par sa cousine.'' — Remettez-les-moi , madame ; j'expliquerai à l'impératrice le motif qui vous empêche de solliciter la faveur de la voir. — Je ferai, monseigneur, tout ce qui me sera prescrit par vous, à qui je dois tant! Le maréchal IMaison ne m'a laissé rien ignorer de votre constant intérêt — Le maréchal vous a dit la vérité,
madame. J'aurais été heureux de trouver le moment favorable pour avancer le terme de la captivité de monsieur votre frère : toutes les fois que j'ai trouvé le joint pour
d'un l'UlSONMKR D'KTAT. -195
nnionor rcinpiMcur à des dispositions favorables, jo ne l'ai |)as laissé' écliappcr, mais plusieurs luois s(> sotil sou- \ciil écoulés saus ipic cela uic lïil possible^ nu's (■ouslaus clVorls oui leudu non pas à clicichcr à oblcnir un oui do renipiMciu-, carjt' savais (pu- le inoiuenl u'élail pas venu, mais surloul à l'empéelier de dire un non (jui, une fois pronoucé, aurait élé irrév(!cable : c'est ainsi (pic dans voire inlérùl j'ai demandé et obtenu avec peine du maréchal INfaison rpi'il ne préscnlAt pas h Sa 3Iajcsté la lellro que la reine Amélie l'avait chargé de lui remettre. Si voire ambassadeur n'eût pas cédé <"» mes observations et qu'il eût persisté, toutes nos espérances se seraient détruites,.. L'empereur réi)ondail non par la seule raison que cette demande olTiciclIc lui aurait semblé une sorte d'atteinte à son autorité. C'est par suite de l'expérience que j'en ai acquise que je crus devoir dire à l'empereur en lui remettant cette letlrc : a Sans doute A^otre Majesté
n'accueillera pas la prière de la reine Amélie » Et
pourtinl je connaissais de longue date combien il a d'attachement pour elle, de vénération pour ses vertus
Cet attachement est si vrai que si elle eût élé libre lorsque l'empereur létait lui-même, elle serait devenue injpératricc d'Autriche. Pour vous rendre encore plus positive la vérité que je viens de vous développer, je dois vous adirmcr que si tous les souverains de l'Europe et le roi des Français s'étaient intéressés en faveur de voire frère, jamais il ne serait gracié... L'enspcreur ne cédera qu'à une influence de famille , parce qu'il ne veut pas d'autre inîervenlion que celle du cœur. 11 me reste à vous assurer, madaine , qu'on n'a jamais eu sujet d'adresser aucun reproche ù monsieur votre frère depuis le commencement de sa captivité ; sa conduite a toujours élé bonne, très-bonne : j'espère donc que ce ne sera pas en vain que vous adresserez vos supplications à Sa Majesté.»
•i% MKMOlllKS
« I.o prince nio deniaiRla onsuilo qucI(nioA dv.Unh sur mou Yoyngo, sur lo paronl qui uiavait accoini)a;,Miôc, en nu; reconiuiandanl le silence le plus absolu sur les esp6rauccsqu'il mêlait permis de concevoir, de laire également le sujet de noire conversation et l'audience impériale que je pouvais attendre ; i)uis , après trois quarts (Dieure d'entretien , il me dit adieu en me priant de venir le voir en sortant de chez l'empereur.
«Je suis rentrée chez moi au comble de la joie!
Qui pourrait exprimer celle de mon bon cousin !... Nous avons prolongé la soirée jusque bien avant dans la nuit
pour répéter cent fois : f^'oiis avez bien fait devenir
pour commenter ces bienheureuses paroles ! Ne sontelles pas de nature ù me donïier de vives espérances lorsqu'elles sortent de la ])ouclie du prince de Melter-
nich ? Ah ! qu'il nous a fait de bien I Puisse Dieu le
récompenser dans ses plus chères aiïections!
«.Lundi 27. — Nous visiluns Vienne et les beautés qu'il
renferme, mais je ne vois tout que machinalement
l'esprit est ailleurs -, il ne me restera nul souvenir de celle capitale. Nous avons dîné en petit comité cliez îiotre ambassadeur, toujours parfait pour nous- c'est une grande jouissance que celle de retrouver des compatriotes. L'empereur donne audience tous les mercredis, c'est donc
après-demain que j'espère être admise auprès de lui
Que les heures passent lentement dans une telle alienle !
« Mardi 28. — J'ai reçu ce soir une lettre du prince de Mcllernich, qui m'écrit lui-môme que l'empereur me recevra demain à dix heures. Ah! Dieu de bonté, inspirez-le !... Quel moyen d'espérer le sommeil pendant les heures qui vont précéder celle qui sera si solennelle?...
D"Ui\ l'IUSONMMIl n'iTAT. 497