‹ Memoires d'un prisonnier d'étatChapitre 29 sur 31 · XI · texte numérisé non relu

XI

, « Mercredi 29 fèrrier. — A dix heures moins quchiues minutes, je suis inonléccn voilure, si trcmblanlc que jo pouvais à peine nie soutenir non que je fusse intimidée par la pensée de voir un souverain , mais émue jusqu'au fond de TAmc d'être enfin arrivée à ce moment décisif qui devait ranimer une existence ou la brisera

jamais Mon pauvre cousin avait à peine la force de

me parler; il est sorti en même temps que moi pour essayer d'échapper à lui-même en visitant l'église deSainl- Étienne.

« Arrivée en peu d'instans au Eurg, palais impérial , je suis montée au troisième par un escalier en bois : c'est là qu'habile le souverain de tant de peuples divers. Un huissier a regardé ma lettre , puis a cherché mon nom sur une liste et m'a fait signe d'avancer. Je suis entrée alors dans une vaste galerie au milieu de laquelle était le trône impérial ; plusieurs personnes altendairnt : toutes se tenaient debout, même les femmes, par respect pour le lieu où elles se trouvaient. L'excès de mon émotion ne me permit pas d'observer l'étiquette , car mes genoux Iremblans ne pouvaient plus m.e soutenir, et je m'assis tout près du cabinet de l'empereur, à i'extrémilé de la galerie. A la porte était un garde noble hongrois, le sabre nu.

« Dix heures sonnaient à la pendule au moment où la

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porle du cabinet souvrit cl où l'on me fil signe d'avancer... l/iippnrloncnl élail si pclil qu'en entrant je me trouvai prés de icmiJcrcur , di.'bout, revCtu du costume de général autrichien et la poitrine couverte de ses ordres.

« .le miiicliniù profondément et je commenrais ma sui)plicpie lorsipi'il m'interrompit dès le premier mot en disant : «J'ai r.iil une Lèliso... une grande l'élise... »

« Kl Sa 3]aj;'sté, voyant (jue j'ouvrais de grands yeux, cpie je restais stupéfaite, se lu\ta d'ajouter : u Sans doute, car si je consens un jour l'i rendre votre frère à la lit)erlé,

je n'aurais pas dû le nieitre avec Confalonieri li sait

Ions ses secrets, il peut les dévoiler — Ah I sire I....

il tant soulferl et depuis si longtemps.... Au nom d(! lu miséricorde) divine, écoute/ la voix de votre cœur, rappelez-vous ces paroles prononcées il y a sept ans [)ar Votre Majesté : « Je vous le rendrai un jour , '.je vous le promets... » Elles ont été le consolant espoir (jui ranimait une famille bien à plaindre Sire , ne icpoussez

par ma prière, grâce, grâce pour lui... »

« Et je tombai â genoux en fondant en larmes... « Debout, debout, madame »

« Mais il me le dit avec douceur et en me tendant la main pour m'aUer â me relever. « Et que diraient mes sujets italiens relativement aux autres prisonniers d'Elat, qui ne méritent pas leur grâce con)me voire frère , qui était le meilleur de tous ? il a , je le sais , pour Confalonieri une vive amitié, une grande vénération, un dévouement sans bornes — Sire , comment pourraitil en être aulrcmeat , ils ont tant sojlïerl ensemble ? — Sans doute, sans doute , je ne lui en fais pae un crime , et il est bien certain que si l'un des deux avait mérité d'être pendu, ce n'était pas votre frère. J'ai beaucoup adouci leur sort 5 j'ai accordé aux prières de la comtesse

d'un prisoisisikr d'état. 499

Confalonicri que son mari aurait du calé, qui était nécessaire i'i sa sanlé. Si je vous rends votre frère... — Ali ! sire, ni'écriai-je en joi^Mianl les mains, serail-il donc vrai (|ue vous me le rendriez i'... — Alors, répondit Ternpereur en souriant , me [)i()mellriez-Yous que vous garderiez ici le secret le plus absolu, (|ue vous diriez {|uc jo n'ai point accueilli vos prières ?JM 'assurez-vous cpu' vous ne l'écririez même |)as en France ? — Alil sire , les ordres de A^otre Majesté ik^ sont-ils pas pour moi tout ce

(ju'il y a de plus sacré ! fe proniels de l'aire tair(; ma

reconnaissance et ma joie... Mais Votre iMajesté me rei'usera-t-elle la permissii)n d'écrire ù ma fiimille en lui recommandant le plus profond secret.^ — Oui , j'y consens, mais à votre familh; seulement-, car, voyez-vous , je ne veux pas être tourmenté par mes sujets italiens, EU

bien I madame , je cède à vos prières — Ah ! sire ,

soyez mille fois béni I »

<c Et les i)aroles expirant sur mes lèvres , je ne pus ajoulcr un mot déplus. « Calmez-vous, calmez-vous , me dit l'empereur..... Ah ça ! vous irez , n'est-ce pas, l'attendre à la frontière ? Je vais donner mes ordics à Melternich, il vous instruira de tout ce ((ue vous aurez à faire-, mais cela demandera plusieurs jours parce qu'il faut qu'on rhabille, qu'on lui fasse des vètemcns chaudss'il n'en avait pas. il s'enrhumerait et j'en serais responsable. »

(( Après avoir encore adressé mille bénédictions h l'empereur , je pris conj;é de lui ; il me fit un signe de tète aliectueux et ajouta : u Si vous désirez, madame, me voir encore une fois avant vo!rc départ, je vous recevrai avec plaisir. — Votre Majesté me comble d'un bonheur que je n'aurais osé espérer »

« Et légère comme un oiseau qui a retrouvé sa liberté, je fus bientôt chez le prince de Metternich , où je n'at-

ÙOO MKMOIlir.S

Icndis pas un toiil instant. Je mV'cii.ii en cMliaDl dans son cabinet : « Ali ! monseigneur, que je suis heureuse 1 »

(( Le prince me serra les mains avec, une vive aiïeclion, puis *nie dit avec les yeux \Ànm de larmes : a J(; n'en doulais pas, quoique l'empereur ne m'eût pas confié son inlenlion -, mais lorsqu'il apprit de moi votre arrivée, il me répondit : k Je suis bien aise qu'elle vienne , celle boiuie fenune , car je no veux céder qu'à une démarche (le famille, et je serai bien aise en même temps de pouvoir faire plaisir ù la reine Amélie. Voyons, ajouta le prince, causons maintenant de tout ce qu'il conviendra de faire. Asseyez-vous là... »

(( Et il me montra ma place h la petite table : « Contezmoi d'abord tout ce que vous a ditSa IMajcslé... »

« Je commençai mon récit , et lorsque j'arrivai i\ la permission d'écrire en France à ma famille , le prince m'interrompit en disant : a Je fais partir ce soir un courrier pour le comte Appony ; remettez-moi vos lettres, je l'en chargerai. — Puis-je aussi , monseigneur, vous en donner une pour mon prisonnier ? Ne pourricz-vous l'envoyer à Spielberg ? — Oui , je vous le promets.»

« Lorsque j'eus terminé mon récit, M. de Metlernich s'enthousiasma sur la bonté de l'empereur, puis il ajouta : (( Pour exécuter ponclucllcmcnl les désirs de SaMajeslé, il ne faut pas que vous parliez sous votre nom, car il a retenti dans les journaux et dans tout le midi de l'Allemagne, où l'on tolère la liberté de la presse. Tous savez que l'usage établi vous oblige à signer un registre à chaque relais et à l'entrée de toutes les villes : c'est ainsi qu'en un instant on y apprend votre arrivée, on se passionne pour une illustre victime du despotisme, on vous envoie des sérénades , une dépulalion vous invile à un banquet, que vous ne pouvez refuser , et là on vous l'ait porter un loagt à la mort de l'empereur... m

d'un iMiisoNNiKii d'État. TiOI

<* Je ne pus relcnir un inouvcuiont d'indignalion cl Je m'écriai avec beaucoup cU; f.)rco : « Grand Dieu ! moiiseiij^ncur, pourricz-vous in'i'u croiro capable ?... — Non corlaincinonl , répondit lo prince-, c'est précisément parce que je sais à qnel point vous en auriez horreur (pie je veux vous l'éviter. Ainsi donc, donnez-moi le nom du parent qui vous accompagne. »

(( \'A i! récrivit avec un crayon. « C'est très-bien ; il sera votre mari, et vos passc-poris seront au nom de M. et I\l""' Berthclin -, M, Andryanc sera IM. Berlheîin IVére. Voilà qui est réglé. Je ferai viser vos passe-ports sous CCS noms aux din'ércnlcs légations, et je vous les rcjnctîrai au moment de voire départ. Je vais prendre les ordres de Sa Majesté. Veuillez vous rendre ici aprèsdemain', je pourrai sans doute vous apprendre quelque chose. Venez d'ailleurs toutes les fois que vous le désirerez, ma porte vous sera toujours ouverte. »

« Qu'il me lardait de quitter le prince pour aller auprès de mon excellent ami, dont je comprenais les angoisses 1 11 y avait plus d'une heure que je l'avais quitté. Le bruit de ma voiture avait dû l'instruire de mon retour, je croyais le trouver sur mon escalier , mais son anxiété, portée au comble, le clouait dans son appartement, sans qu'il pût faire un pas pour connaître plus tôt notre sort... Je m'élançai vers lui et m'écriai en tombant dans ses bras : « Nous l'avons! il nous est rendu !!!... »

« Ses larmes , ses sanglots furent sa seule réponse... L'excès de noire joie ne pouvait s'exhaler que par des exclamations, des mois entrecoupés!... ÎMonbon cousin, pénétré jusqu'au fond de l'àme, voulut écrire à sa femme et à son fils, mais son émotion trop vive no lui permit pas de tenir la plume, il ne put tracer que quelques mois à peine lisibles. Élais-je donc moins transportée de bonheur puisque j'écrivis à tous les miens à Paris et une

ûO'2 MKMOIUKS

Icllic de qualrc pages à niuii pauvre piisonnicri' J'allai ensuilerciiicllrc ces dôpôclics à M. delMellcrnieli, (pii les lil expédier en ma présence. Toiil le reste du jour s'est passé A savdurer notre boiilieur, -h nous appesantir sur elia(|ue délail, à nous répi' l r cent et cent lois : u C'est une réhcilc si au-dcscius des lorees cpi'd faut s'en entretenir avec Dieu |)our retrouver du ealine ! (Jue Ic'li) férriir 1832 soit à jamais béni ! (ju'il soil un Jour d'éternelles ut lions (le i^rAces el d'un bonheur sans mélange. »

« Jeudi !"■ mars. — A[)rès toute une nuit sans sommeil, j'ai senti le besoin d'aller remercier Dieu [)Ius encore que je n'avais éié capable de le faire dans l'excès

de mon agitation de me trouver seule à seule avec

lui dans son temple Oli ! comme je l'ai remercié avec

la ferveur d'un cœur profondémeiil reconnaissant ! Que mes larmes étaient douces en m'unissanl à tous lesasslslans qui chantent en chœur, après la messe, des canti- (jues allemands avec un accord, une harmonie, qui pénè- Ireîill'àme des sentitncns les plus consolans! Rentrée «hez moi, je ne suis plus sortie, car je suis exténuée de fatigue: un aussi grand bonheur fait donc mal aussi?

« Fendrcdi 2 mars. — J'ai vu Î\I. de Mellernich, qui ne peut pas encore me fixer le moment de notre réunion si désirée, parce que l'empereur ayant donné lui-même tous les ordres relatifs à notre affaire, au lieu d'en charger le prince, la conclusion en sera relardée 5 il faut aussi que SOS lettres de grâce soient entérinées, cela peut demander huit ou dix jours Tâchons d'être calmes et

de ne sentir que l'élendae de notre bonheur ! Je le serais sans doute si le maréchal ne m'avait bouleversée aujourd'hui Après avoir dîné chez lui, il m'a confié qu'une

nouvelle importante arrivée le soir même de mon audience avait vivement irrité l'empereur et M. de IMellernich Les Français sont entrés à Ancône cl l'ont oc-

d'un PIUSO.NNIF.R d'i.TAT. r)03

nipô 1,0 ninn'^clial n'est pas (ranqiiillo sur 1rs n'I.iivin

(Hio nrannonoo le priiicr de .^lolfornicli, il craiiil i\\w. rctniKMTiir ne rolin^sa paro!(> on raison du niéconloiile-

incnl (pril ôproiivo coiihi^a Franco « Vous ne (onoz

pas encore voire ijrisonnicr, me (iil-il, vous neconiKussez pas ce pays »

« 11 esl des momcns oii mon inqniélnje cslà son comble^ puis je me rassure en me disant que ce serait doulor (le tout ce qu'il y a do plus sacré! Quel bonheur cependant que celte nouvelle de l'occupalion d'Ancônc ne soil

arrivée que le soir de mon audience Quelques bouros

plus lôlel je n'obtenais rien ! Tous m'avez protégée,

mon i)ieu 1 éternelles grâce.^ à voire divine providence I

« Nous avons élé nu tliéàlre de la cour avec la maréchale-, on donnait une comédie allemande qui m'aurait forl ennuyée si je ne fusse restée constamment occupée; û regarder la loge impériale, en face de nous: Tempereur el l'impératrice y sont venus pendant une lieure , les archiducs el la charmante archiduchesse Sophie, (jui causait b(\aucoup avec le jeune Napoléon, qu'on dislingue bien vile au milieu de ses cousins par sa taille élégante et son a Innrable chevelure blonde ; fous ses mouvemens sont gracieux, doux, el il a l'air si profondéiiient triste etmélancolique qu'on ne peut délachîM-ses regards de ce pauvre jeune homme destiné à tant de grandeur et si abandonné aujourd'hui.

« Lundi 5 mars. — .l'ai passé quelques momens avec le prince deMeltcrnich, toujours bon, toujours le môme; il m'a parlé de sa femme, accouchée il y a trois jours, de la pclile hlle qu'elle lui a donnée avec l'accent d'un bon père el d'un bon mari ; il ne pense pas que notre

pauvre ami soil instruit de sa prochaine délivrance

Que les heures me pèsent pour lui !

« FendretU 9 mars. —Nous cherchons à diminuer

r;û4 JVIIIMOIUES

la longueur des jours en courant à Schœnbrunn , à l.axc'inbourg, dans (eus les environs de Vienne cl en visilanl ce que ces lieux rcnfernicnl de plus inlércssanl^ mais le temps ne s'ctoule pas moins avec une lenteur désespéranle! Tous les deux jours je vais chez le prince de ?.Iellcrnicli pour essayer de me ra-nimer. J'ai bien réussi ce malin, puisqu'il m'a assuré que dans peu nous pour- 1 ions quilli r Vienne, qu'il fallait tout préparer pour noire dépari : l'empereur lui a dit que les formalités étaient remplies, qu'Alexandre devait être en ce moment séparé des prisonniers et qu'on aliail l'habiller, puis le faire

partir Ah ! mon Dieu, pcrmctlez que ces paroles de

Lonheur soient bientôt celles de la vérité 1 J'en avais

bien besoin, car le maréchal me tourne la lèle par tout

ce qu'il me fait craindre I Chaque jour voit naître

une scène violente entre lui et le prince de ?»lctlcrnich relativement à l'occupation d'Ancône.

u Dimanche 11 mars. — Nous continuons nos excursions , nos promenades , pendant lesquelles nous rencontrons presque tous les jours plusieurs membres do \:\ famille impériale dans une simple voilure sans escorte ou bien à pied sans aucune suite.

L'empereur et l'impératrice mènent une vie Irés-reli-rcc. Il en est de même du roi de Hongrie, futur souverain de la couronne impériale: ce pauvre prince, d'une santé déplorable, est constamment triste et craintif j on le voit au Prater avec sa femme, qui ne le quitte jamais j tous deux marchant sans se parler dans les allées solitaires , suivis d'un seul domestique, ont l'air si malheureux qu'ils inspirent une profonde pitié I

« Lundi 12 mars. — Nous sommes allés ce matin au Prater par un temps bien sombre, et nous étions arrivés, tout en causant de noire prisonnier, jusqu'à l'extrémité de la promenade, devenue solitaire en ce lieu, lorsque

iVUN PRISONNIKR DIKTAT. ftO.I

nous avons apcrru lejcunoduc de lloiclisladt ;\ cheval, toujours suivi d'un vieux général cl d'un domeslltiue. Depuis longtemps j'épiouvais un grand désir de le voir

de près LePralor étant désert en cet endroit, il était

facile de s'arrêter près du prince sans Cire remarqué. Nous étions appuyés depuis un moment contre un arbre lorsqu'il passa prés de nous en nous croisant: nous lui fîmes tous deux un profond salut auquel il répondit avec une exlrème promptitude en ùlanl son cliapeau, et se retournant vers nous, il jeta les yeux sur le ruhan rouge de la Légion d'honneur que mon cousin avait à sa boutonnière: sa tôle découverte, en laissant voir son front et son regard vif, élincclant, lui donnait une telle ressemblance avec l'empereur Napoléon , que je ne pus m'empècher de m'écricr assez haut : « Mon Dieu! comme il ressemble à son père ! »

« Il fit un mouvement de surprise en entendant ces paroles, et me fixant alors avec un air plein d'intérêt, il mit son cheval au petit pas, resta tourné de notre côté

aussi longtemps qu'il put nous voir Mon cœur battait

avec force-, je ne me croyais pas susceptible d'une telle

émotion Elle m'a fait comprendre tout le fanatisme

qu'on peut éprouver pour un roi malheureux et détrôné... Pauvre jeune homme! quelle sera sa destinée?...

a Nous avons dîné chez notre ambassadeur , et nous l'avons accompagné à l'Opéra, où l'on donnait un ballet de carnaval qui m'a fort amusée. J'ai parlé au maréchal de la vive impression que m'a causée le jeune Napoléon, et tout en causant pendant l'opéra, qui était détestable, voilà ce que j'ai pu recueillir sur lui : « Le duc de Reichstadt est avide de tout ce qui peut lui parler de son père : il a vu le duc de Raguse il y a quelques mois et l'a supplié, avec la permission de l'empereur, de venir tous les malins passer deux heures au Burg pour lui

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