MKMOU5KS
(•■(■'l;iil Toiint'lli, cl nous apprîmes d(> lui , giAco à noire pcrsisliiiicc, (pio la couilcsse devait OIro pnilio pour A ion ne ; (pie la senloncc des lîrcscians avait clé prononcée, (|u'ils avaient élé conduits t^ I.aybaclj, où mon pauvre Ilinaldiui devait passer deux ans en prison , et Higoni un an -, que lui-même était arrivé à Spielber^ avec deux linbilansde Manloue, iManfrcdini cl Albcrliiii, condamnés iWpiinzc ans de carccre dura, que Morelli arriverait bienlôl. « Quant aux autres nouvelles, ajoulat-il , tout ce que J'ai pu savoir, c'est que l'Europe est tranquille c( que chacun en Ilalie s'inléresse au sort des j)risoMniers de Si)ielberp, qui seront gracies, on respèrc, lors du prochain voyage de l'empereur à Milan. IMais j'oubliais de vous apprendre la mort du célèbre lord Byron. — Ah! grand Dieu , quelle perle! VA celle mort esl-clle bien ccrlainc? — Si cerlainc que la Gazette de Milan Ta dit oinciellomcnl etcon gusto... C'est en Grèce qu'il a succombé. — Pauvre l'yron ! nous dîmes-nous
avec tristesse mourir si jeune, dans toute la force de
son génie cl au moment où son dévouement pour la cause de la Grèce allait racheler les premières erreurs de sa vie!... »
Les nouvelles apportées par Tonnelli devinrent pour nous un sujet de conversations in'éressanles qui n'étaient pas encore épuisées lorsque le directeur de Spielberg vint un soir nous annoncer que nous serions conduits le jour suivant auprès d'un ecclésiastique arrivé de Vienne.
Quel était cet ecclésiastique P Quelle était sa mission cl que voulail-il de nous? C'est ce que nous nous demandâmes en nous disant, après mninles et maintes conjeclurcs, que c'était probablement un prêtre destiné à remplacer le père Baptiste, dont Pellico et Maroncelli regreltaienl si vivement la perle. Tout est événement dans une prison aussi secrète , aussi mystérieuse que la
d'un iTxisOiNNir.u n'iVrvT. S3
luMre 1/on concevra donc fiicilciiicnl (Hic lairivcc de
co nouveau personnage lïit i)oiir nous un lliènie inépuisable de conjeclures et de cuiiosilé.
Dès le malin je nfélais mis aux écoules , cl je fus , je l'avoue, aussi joyeux qu'un écolier sortant de la salle d'éludés quand noire yrand Schiller nu; dit bruscjueinenl : u Venez avec moi. » Puis , après avoir ouvert plusieurs guichets avec Tracas, il me montra du doigt une dernière porte , à laquelle j'allai frapper par son ordre. « Entrez, •» me rép-ondil-on.
J'ouvris donc cl je vis assis sur une chaise, au milieu d'une tribune étroite et basse, un piètre qui se leva à mon approche, a Soyez le bienvenu, signor Francese... » Je le saluai respeclueusemenl. « Mettez-vous là , » reprit-il avec bienveillance en me montrant une seconde chaise tout à côlc de la sienne. <( A olre santé comment se trouve-l-elle du régime de Spielberg ? — Pas trèsbien, lui répondis-je. — Gia,gia, je le conçoià; vos seigneuries étaient habituées à des logemens plus vastes,
à une meilleure cuisine Poverettof je vous plains!
IMais Jésus-Christ, le roi du ciel , a été battu de verges, lui , comme un criminel!.... Il est mort sur la croix et il ne l'avait pas mérité; tandis que nous , hommes faibles , il est bien rare que nous ne nous soyons pas attiré les cluilimens qu'on nous inflige par quelques graves erreurs. Que nous resle-t il alors pour apaiser la vengeance céleste? Le repentir et la prière!.... C'est ce que j'ai entendu de la bouche même de Sa ]>ïajesté sacrée, dans la dernière audience que j'eus l'insigne honneur d'avoir d'elle, deux jours avant uîon départ : « Allez, » m'a dit notre grand empereur, « allez soigner les àmcs des prisonniers de Spielberg-, enseignez-leur notre sainte religion , qu'ils ignorent ou ([u'ils ont abandonnée 5 faites (pt'ils se repentent , et un jour viendra que je me sou-
S{ .MLMOIIir.S
\it'iHli.ii d'ciiv. i> Aldis, tout priK-lii' (!<• laiil de liotiti"' , (l(> lanl de inisriicordo , je suis parti pour remplir ccHo imporlaiilo mission, que Sa ÎMnjesIé n'a voulu confier
(prà moi (Test une fzrande respoMsal)i!ité sans doute
(jiic J'assume là sur ma tète-, mais, Dieu aidant, je m'ac- (piiiterai de mes nouveaux devoirs i\ la salisfacti(tn du maiïtianime souverain, p.'rc de ses |)euples, ipii a daigné choisir le |)!tis liundde. le plus soumis de ses serviteurs, don S!e|)!inno Paolowi'z, pour en faire, s'il plaîl à la di- \ini' Prosidcnee, rinslrumenl de voire conversion. »
Pendant cet exorde, débité avec un certain air de dijinité apostolique qui contrastait singulièrement avec les manières quelque peu triviales et la prononciation l)urlesquo-vènilicmic du nouv(d arrivé, j'oliservais avec attention celui qu'im empere^jr de trente-deux millions d'hommes avait choisi lui-mèiue pour venir nous apporter la parole de Dieu : son corps, quoique mal fait, annonçait la force ; sa taille était haute, mais son cou enfoncé dans les épaules et sa (été légèrement inclinée semblaient destinés à atténuer ce qu'il y avait de trop athlétique dans sa sinture ; ses cheveux noirs, plats et lisses bordaient un front Las et fuyant qui se terminait tout à coup par deux sourcils fortement marqués; ses yeux, d'im brun foncé, se cachaient sous d'épaisses j)aupiéres presque toujours baissées ; ses joues saillantes et tteuries achevaient de donner à sa figure l'image de la santé, mais en même temps la rendaient si nulle d'expression qu'il eût été dilTicile d"y lire autre chose que la curiosité et une inolTensive vanité mal déguisée sous les deiiors d'une nionacale modestie, « C'est une grande preuve de conliance que Sa ÎMajeslé vous a donnée là, » dis-je après quelques secondes de silence, « et j'en siiis personnellement heureux, puisque j'\ trouverai la consolation demenlreleniravec im ministre de riCvangils^. qui
i)"i \ l'HisoNMi r. 1)1 rn'. F.'»
(l<til coiiiiiroïKlii* les inatu iios prisonniers cl y rotnpalir, — (lerlaineitieiil, eerlaiiietneiil , reprit don Slepliano; c'est pour vous soulager que remperenr m'envoie, c'est pour vous enpaiier h prendre votre tnal en [)a[ience, et je suis ravi d\Mre aussi bien accueilli par vous, dont on craignait rirréligion cl la ténacité dans certains principes INfais, je le vois, je F^spére, la solitude aura porlé
conseil Vous ne repoussez donc pas mon ministère,
comme vous l'avez fait à ^lilan, et vouo consentez i\ me
voir!*.... — Sans aucun doute, monsieur Tabbé — El
à m'entendre!' — Autant de fois (pio vous voudrez bien me faire demander. — Eravo ! bravo! je me l'étais dit avec raison en partant que je trouverais ici des consolations ! Allez, allez, tout cela ira Sa Majesté sacrée ne
veut pas la mort du pécheur. El voire compagnon, croyez-vous qu'il viendra si je rappelle? — Lui, luonsleur l'abbé? mais avec autant d'ompressemenl que moi. »
La figure de don Slepliano exprima le doute. « On m'a pourtant dit partout de si terribles choses contre lui ! Sa santé s'est-elle un peu remise? — Il est moins mal qu'i"i jMilan et que pendant noire voyage, mais il souiïre encore beaucoup. — Poverctto! il se remettra bientôt sans doute. Qu'est-ce que cela en comparaison de la mort , dont vous n'avez été délivrés lous deux que par la miséricordieuse clémence de Sa Majesté?..,. Sans celte clémence, figliuol iii'o, vous étiez perdus, car lous voulaient qu'on vous fît périr; mais l'empereur est si bon qu'il a fait faire la raison d'État. Tous m'assurez donc que le comte me verra sans déplaisir? Je craignais d'en être mal reçu, je vous l'avoue; d'après tout ce que l'on dit de sa conduite et de son caractère, je ne pouvais pas m'a!lendre à de la condescendance. Il est donc redevenu calme et raisonnable? — Confaionieri a été calomnié,
8G MKMOIRKS
iiioiisiciii- l';il)li(''. caloiniiit' ntiprcs de romporoiir par des «'iiiiciiiis l)i('ii (l.iiiiicrcux ! mais je ne doiilc pas (juil ne \()iis siillise do (pu'hpies mitiiiles (rorilrclicn [)Our vous »()nvaiiK'r(> cpio loiil ce qiio Tun a si iiiérhaminenl accuimilt' sur sa l(Mc n'osl (piiiidii-uL's mciison^'cs 1.... plùl à
J)ieii (pie lYMiiiJcreiir en fût insdnil — Il le sera, fi-
(/liiiol miu, il le sera |)ar moi, qui ai désormais mon libre accès aii|)rés de sa personne sacrée ^ i)ar moi, (jiii ne reçois d'inslruclionsipicde lui. Allez, retournez dans voire prison, mêliez voire confiance en moi el dites an comte que je vais le Taire demander dans (luehpies instans. »
Je relournai en ciïel prés de Confalonieri , auquel je navals pas encore enliùremcnt fait part de l'impression que la vue cl les paroles de noire nouveau confesseur avaient produite sur moi lorsqu'on vint le chercher pour le niener à léglise. A son retour, nous nous rappelâmes jusqu'à la moindre parole, jusqu'au moindre geste de don Slephano, et nous conclûmes que recclésiaslique choisi par lempereur n'était certainement pas un aigle d'esprit et de savoir, mais qu'il n'y avait rien dans toute sa personne qui put faire douter de sa bonne foi et de sa bonne volonîé : celte opinion fut partagée par nos amis, cl il n'y en eut pas un seul parmi nous qui ne fût satisfait d'avoir un moyen sûr de faire connaître au souverain qu'on l'avait trompé sur le caractère et la culpabilité des prisonniers de Spielbcrg.
Don Stephano voulait , m'avait-il dit, remplir sa mission en conscience -, aussi ne se pressait -il pas , et cj |nc fut ([ue [)lus de quinze jours après ma première visite (pi'il me fil appeler pour la seconde fois. « Or çà , » me dil-il après m'avoir demandé comment je me trouvais, « où en sojnmos-nous, figliiiol mio, de notre religion ? C'est là notre grande aiTaire. et c'est sur ce point
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cnpiliil (lue nous avons h nous (MiIroU'iiir. Y nvcz-vons pensé depuis cpic vous nravez vui' Je suis i)ersua(lé cpK! yolre relus à IMilan de vous léeoncilier avec \i\ sainle K;^lise venai! iilulot d'ij^inoranceciue de mauvais vouloir, cl. c'est h cela (pTil faut d'abord porter reiurde. Voyons, conlez-nioi Ionu;ueinenl loule voirc vie, où vous èle.s né, où vous avez élé élevé, ce que vous avez fait enfin jusqu'au nionienl de voIi(^ arreslalion. — Esl-ce une confession, monsieur l'abbé, ou un simi)!e récit ? Je no suis point pré|)aré à la première. — Non, non, c'est une causerie de confiance. — Je comprends, monsieur l'ablié ; lo médecin de ràmc est comme celui du corps, pour qu'il guérisse, il faut qu'il sache d'où le mal peut élrc Ycnu. »
Don Sl(>pliano sourit complaisammcnt ; je m'assis à ses côtés et je commençai. <( Je suis né en France dans un château près de Paris, a l'époque du directoire. — fJirecloire! répéta don Slephano; mais c'était encore , je crois, le lemps de la révolution. Y avait-il des églises à cette époque .^ — Elles ne furent ouvertes que quelques années plus tard, par le premier consul. — iMon Dieul mais alors, étes-vous bien sur d'avoir été bai)lisé ? — Autant qu'on peut en èlrc sûr quand c'est une tendre et pieuse mère qui vous l'affirme -, mais vous pensez bien , monsieur l'abbé, que je n'ai pu garder aucun souvenir d'une cérémonie qui a eu lieu peu de jours après la naissance.— D'accord ce baptême est probable, trèsprobable, mais il y a du doute, et pour une chose aussi
majeure il faut certitude Continuez, continuez, ft-
gliuol miOy je vous écoute. )>
Je racontai donc à don Slcphano où et comment j'avais reçu mon éducation , ce que j'avais fait en sortant du collège et des mains démon précepteur, digne ecclésiastique-, ma courte vie militaire, mon existence de jeune homme du monde, mon séjour à Genève, ma retraite,
SS Ml M()1i;i;ï.
iiu'srîiidos, et j'iilhiis Icrmiiicr lorstpril inarrèla : <t IMiiis vous avez passé sous silence ee (luil y a de |)Ius iiiiporlaiil dans voire vie, puiscjiie c'est la pari (|ue vous avez prise aux sociélés secréles (pii vous a conduit au Spielberj;. — Je croyais inutile de vous entretenir de choses dont riinporlance n'a jamais existé. — Du tout, du toul, mon tl!s ; c'est dans ces sociélés iinpirs que vous avez perdu les frnils de réducalion pieuse de voire mère, des sages conseils de voirc dij^ne précepteur el de votre sœur; c'est là (pie vous avez malliiMM'euscmenl appris à méconnaître les droils des souverains légilinies, à renier les vérités de rKvangilc, à fouler aux pieds tout ce (pie la société a de [)U!s respectable, h proch.mcr le régiride, lall.éisme et le républicanisme conune bases premières do loulc réorganisation sociale I El cela élanl, ne faul-il pas que je connaisse juscpi'orj a été le mal, jusqu'où ses funestes maximes ont pénélié dans votre cœur, pour y appliquer le contre-poison et guérir votre pauvre âme malade, gangrenée par le souille contagieux de ces monstres corrupteurs de la jeunesse, de ces ennemis acharnés de la morale el de la religion?... Iddio buono! la seule pensée de ce qui se pralicpie dans ces infernales réunions de conspirateurs me fait frémir dhorrcur et dindignalion. — iS'e disait-on pa>, monsieur l'abLé, aux {)rcmiers temps de lEgiise, que les chrétiens commettaient toute espèce de crimes dans leurs assemblées ténébreuses, qu'ils prêchaient la désobéissance aux empereurs, qu'ils méprisaient les lois , appelaient les esclaves à la révolte , el qu'ils égorgeaient des eiifans pour célébrer le sacrifice de leurs abominables mystères "?..,. Peut-être les sociélés secrètes sont-elles calomniées, quant aux faits, autant que le furent jadis les premiers fidèles, »
Don Slejjhano fit un mouvement de surj^rise el diîidignalion. a C'est dwic à dire, reprit-il , ([ue vous comi)a-
I) l N IMUSO.NMliK Dl.TA l . SU
rcz les saints précoplcs de IKvangilc avec les exécrables principes des carbonaii el les verliicux disciples des apôtres avec les salans qui oui juré la perle de tous les honnôles gens ? — Loin de moi loule comparaison odieuse, répondis-je; je voulais seulemenl en déduire qu'on se trompe étrangement sur ce qui £c passe dans le sein des associalions polili([ues. Quant aux opinions outrées d(; républicanisme cl de pliilosophie soi-disant rationnelle, quant aux excitations à une haine implacable contre toute lùlc couronnée cl aux ridicules sei mens de renverser partout et quand môme les monarchies, je n'ai aucune diflicullé à les rejeter comme étant indignes d'un homme juste el raisonnable. — Dieu soit cent fois, mille fois béni! s'écria don Stephano-, c'est un grand pas de fait que d'abjurer ainsi. — Il n'est pas question d'abjuration , monsieur Tabbé , on n'abjure qu'alors qu'on a participé de cœur ou d'esprit à des erreurs, et celles dont nous parlons n'ont jamais pris place dans ma pensée. — Toujours est-il, figliuol mio, que vous repoussez loule confraternité avec les jacobins, les buveurs de sang, les
régicides ? — Sans doute. — lié bien ! vous ne devez
avoir aucun motif de ne pas me conter ce que vous avez vu el entendu dans ces conciliabules de démons. — Permettez que je ne m'explique pas sur ce point, monsieur l'abbé 5 si j'ai commis une faute en m'occupant d'affaires politiques, je crois l'avoir expiée par loul ce que j'ai
souffert! Qu'avais-jc fait dans les États autrichiens
pour mériter une condamnation à mort.'' Ai-je conspiré contre la sùrelé de l'Étal avec les sujets de l'empereur.^ Non , le procès csl \i\ pour le prouver. L'exaltation d'un inslant, bientôt suivie du complet abandon de toute idée, de toul projet hostile au gouvernement d'Italie, méritait-il qu'on m'enfermât à Spielberg pour toute la vie, qu'on m'y soumît à un traitement alh-eux, pire que la
«.)() mi:m()Ii;i:s
inorl si! diiio siMilomonl (juclciucs aniiros? Ptiis-jc
ftoiio (iMc rcmpcrciir, s'il rùl lien coniiii colle atVairc, auiail sanilioiuii' imo lolic sciilcncc? Non, monsieur
rabbt', non les rois doivciU rire jnsles, nièine dans
leur colère, et c'est sur vous que je con»plc pour faire coni|)rendrc à Sa IMajcslé qu'on Ta indignement Irompéo sur le jeime Français victime de l'aninuisité du juge in- (juisileur SalvoUi. — Oui , oui , je m'en charge, dit don Slephano-, c'est mon devoir-, mais il serait bon que vous me missiez au fait de ce qui vous est advenu avant voire arrivée en Italie, cela me servirait à convaincre l'empereur — Vous le convaincriez bien mieux, monsieur
labbé, en le suppliant en mon nom de se faire présenter les pièces du procès. — Soit, soit, fujliuol mio; quand vous me connaîtrez davantage, vous vous confierez à moi comme à un ami, comme à un défenseur-, maintenant ne songeons plus qu'à votre insiruclion religieuse : tenez, voilà un petit livre qui conlienl de bonnes prières-, dans peu de jours nous commencerons noire cours d'instruction ; je serai si heureux de pouvoir dire à l'empereur : « Majesté sacrée, ma mission a été bénie par Dieu 1... » J'espère jqu'à ma prière il daignera vous accorder de pouvoir entendre la messe ciiaque dimanche; ce sera une grande faveur! — Faveur, monsieur l'abbé, dont ne sont môme pas privés les plus grands scélérats renfermés à Spielberg 5 nous sommes les seuls »
Don Slephano leva les yeux au ciel en disant : « Tous êtes bien plus coupables qu'eux, aux yeux du souverain iMais il dépendra de vous de désarmer sa colère. ))
A quelques jours de là, don Slephano, qui demandait alternativement chacun des prisonniers, me fil appeler pour la troisième fois : sa figure était pensive, ses manières prévenantes et sa voix, lorsqu'il me souhaita le
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bonjour, aviiit quoique dioso de bionvcilliinl cl d'amical (jue je n'avais pas encore retiiarciué jiisciue-h'i. «Vous nravez donné bien à penser, me dil-il , depuis que je
vous ni vu — IMoi, monsieur l'abbé? — Oui,
celle incerliludc sur votre baplèmc ne m'a pas laissé do repos : c'esl si grave pour voire salul! — Mais d'où peut naître pour vous cette incertitude? J'ai fait ma première comnmnion , et ion n'y aurait pas consenti si bon
n'eût pas été assuré —Ce n'est pas une preuve, ce
n'csl pas une preuve, reprit don Stephano -, on passe quelquefois légèrement sur les choses les plus importantes-, je suis ailé consulter monseigneur l'évêque de Driinn
à ce sujet, car c'est pour moi un cas de conscience
Comment pourrais-jc entreprendre avec Iranquiliité l'édilicc de votre conversion s'il péchait par la base ? »
Ce mol de conversion méritait une explication etlj'allais la demander lorsque don Slephano se hàlad'ajouler: (c D'ailleurs, la chose est maintenant si simple qu'elle ne peut soulîrir de difiicullés ni de vous, ftgliiiol mio, ni de personne : je vous baptiserai sub condilione, el tout sera parfaitcmenl en ordre -, c'est un premier acte de condescendance qui n'engage à rien el que je vous demande d'abord pour vous, ensuite pour moi... Refuseriez-vous votre pauvre mère si elle élait là el qu'elle vous dît, les larmes aux yeux : « ]\Ion fds , lorsque je venais de te mettre au monde au prix de tant de souffrances, m'aurais-tu, si Dieu par un miracle l'eût dans les premières heures de vie accordé la raison, m'aurais-lu refusé sur mon lit de douleur de recevoir sur [on front l'onde salutaire, le signe sacré de la sainte religion de tes pères? Ce que lu aurais fait alors par amour, par reconnaissance pour la pauvre mère, fais-le aujourd'hui, mon enfant, en mémoire de tout ce qu'elle a souffert en le donnant le jour... ciuaucunc fausse lionle ne le retienne... prouve,
1>2 .mj:m()iki;s
(Ml coiiscnliinl à recevoir condiiionncllcmcnl le divin saereiiienl du hiipIcMiie, que lu ne renies {)a.s la croyance de les pères. »
(,)nel est rinfortuné, (juel esl riioiuine, nH'^nie an sein du bonheur, qui ne se senlirail ému, louché Jusqu'au fond de l'Ame en senlendanl ainsi prier au nom de sa
mère? Quel est le captif qui n'eût versé des larmes à
cet atlendrissanl souvenir? J'en versais, moi , et elles
venaient du cœur!...el ne pensant plusqu'à ma mère, à ma sœur, dont les douces images lloltaient unies devant mes yeux, je me mis à genoux et je priai longtemps avec
ferveur I « Vous consentez, n'est-ce pas?» me dit don
Stephano en me frappant doucement sur l'épaule.
Je relevai la tète cl fis un signe allirmalif. « Ah! quelle joie! quelle bénèdiclion! s'ècria-t-il , c'est une inspiralion de Uicul Je vais tout disposer, fujliuol miu, pour
celle louclianlc cérémonie Allez maintenant, conti-
nua-t-il en me serrant affectueusement la main, je vais dire une messe d'actions de grAces »
Et appelant le gardien, il me fit reconduire à ma prison.
L'émotion profonde que les paroles de recclésiaslique m'avaient causée dans la chapelle se prolongea longtemps encore, et les pensées pieuses que le nom de ma pauvre mère avaient réveillées dans mon âme s'unissant aux touchans souvenirs de ma première enfance, de mes premiers pas dans la vie, je sentis le besoin d'épancher mon cœur dans le sein de lami qui était toujours prêt à partager mes regrets et à s'intéresser à tout ce qui me fut cher, à tout ce que je fis pendant !e peu d'années que
j'avais passées sur la lerre Je lui contai combien ma
mère était bonne et tendre pour son enfant comme
elle m'apprenait à prier Dieu. Je lui redis aussi comment j'avais appris, dès mes plus jeunes ans, à rcsj)ectcr la
d'l'n i'i;i6()AMi:r. niivr. '.>:}
rclifiion, i\ la coniiaîlio, parles louons, los oxoinplos d'un digne prèlie ([ifon avait eliargé du soin de uTins- (ruire, cl plein d'une fialeinollc indulgence, Confalonieri in'écoulait , répélanl avec moi que les croyances, (juc les principes sucés avec le lail d'une mère, (léveloj) pés par les conseils d'un guide pieux cl sur, survivent à tout et se réveillent soudain dans les grandes é|)reuvc8 de la vie, comme ces piaules vigoureuses qu'on croit avoir détruiles parce qu'on en a coupé les branches et la lige, mais qui repoussent plus belles et plus fraîches à la moindre goude de rosée, au njoindre rayon de soleil , (jui pénétrent jusqu'à leurs racines.
Tout le jour s'écoula dans ces entretiens, où mon c(eur attendri retrouvait si bien les innoccnlei scènes do l'enfance cl les impressions de ces premiei"s bonheurs qui sont pour lame flétrie par les passions el les adversités comme un vivifiant souvenir, comme un avant-goùt des pures joies du ciel.
Le charme de ces douces souvenances de\inl plus vif, plus saisissant encore le lendemain à la vue de ces roses qui embaumaient noire triste i)latc-formo. Sacrées poiir tous, ces fleurs étaient un bien précieux dont nous jouissions comme l'on jouit sur la terre étrangère d'un souvenir de sa patrie! Nul do nous n'aurait osé en détacher une feuille, car c'eût été, selon noire conscience, un
acle d'égo'isme fait à notre communauté Plus d'uno
fois en voyant ces roses, je m'étais dit : « C'est la fleur de ma mère... » El mes yeux se mouillèrent de larmes!... Ce jour-là toutes mes pensées se reportèrent comme par enchantement aux tenqjs et aux lieux où j'en allais cueillir des corbeilles entières pour orner le temple du Seigneur el pour les jeter devant le saint sacrement à la
procession de la Fête-Dieu « J'avais huit ans, dis-je
à Confalonieri , quan.d l'on me confia aux soins d'mi pieux
9i MK-MOlItlS
occI('si:isli(|ii(M[iii. par amour (les (Milans ol par vnralion, s'i'lail c-oiisacrt' dans ers Icp.ijis irrc'!ijj;i<Mi\ à rédiicalion do la JLMini'sso. 11 nous insiruisail, nous ainiail, nous appclail ses cnfans. cl nous W révérions, nous 11' chérissions coninio un pore Alil co furi-nl do belles années
que celles que je passai sous la lutollo de ce lidéle serviteur do rKvaiifîilc, (pii nous apprenait à bénir, à célébrer les louanges de Dieu, plulôt encore comme une récompense (pie comme un devoir! Ouelle inelTablc joie
n'éprouvais-je pas en elTol quand une conduile sag(; nTavail mérité d'èlre choisi par no!ro père pour parer
laulel des plus belles fleurs! Comme je rassemblais
avec délices ces roses de Provins, qui ont rendu célèbre la petite ville que nous habitions alors... Ah ! mon ami ,
mon Frédéric, célail là une angéliquc vie I »
El le ctrur tout rempli de ces riantes images, j'écrivis sur les premiers feuillets de ma lîible ces vers inspirés par la reconnaissance et par le scnlimcnl d'un véritable regret de mes folles années:
rrovinj, pieux asile oi'i ma jeune pensée N'étail qu'un pur encens, qu'une fiaidic rosée
Picmonlanl au Seigneur; Pro\ins, c'est vers loi seul ijue mon âme s'élance (juand je veux du passé rc-pirL-r une essence
D'amour et de candeur.
Heureux , iieiiroiix ciicor sous cetic sombre voûte, Où le cccur du c;iplif , plein de crainte el de doute,
Treiiib'e devant les cieux , De pouvoT. en sui.anl ma stérile carrière, Trou\er à son aurore une douce lumière
Où reposer mes yeux.
Oli ! j'étais pur alors, quand , docile au bon prêtre , ■l'écoutais avec fruil de notre divin mailre
d'un PRISONM F.U DI.TVT. 9.i
Les pnVoplcs sacrt's; (Miaïul le plus bel espoir, pour niiiiiiier mon zèle, Kluil de re\('lir à l'heure solennelle
Les liabils consacrés.
Je nie vois recouvert d'une robe édalanto, J'cnlends les clianls lointains, je suis la inarclie lenle
Du coiic^e pieux
Une céleste joie anime mon visage,
Kl mes Irails enlV.nlins repéseiitenl l'imat-'c
D'un auKC radieux.
O jours de l'innocence! ô momcns de délire! Trop fugitif Kden de mon àme novice ,
Qu'élcs-vous devenus?
Vn point, une lueur dont la faible ai)pnreiicc Ne peut percer la nuit de quinze ans d'existence
Ecoulés sans vertus !
Si le Dieu que j'invoque, exauçant ma prière, Provins, me ramenait à la source première
De mon jeune bonheur.
J'irais dans tes jardins choisissant une rose L'cfleuiller à genoux sur la tom!;e où repose
Le guide de mon cœur!
Au jour fixé par don Slcpliano, le dircclour de Spielberg vint me chercher lui-môuie pour me mener à l'église. «Mais avant tout, me dit-i!, vos chaîne^ doivent ôlre ôlées; c'est un sacrement de sahil cl de délivrance que le baplème, et celui qui le reçoit ne saurait entrer les fers aux pieds dans la maison de son libérateur. »
Je fus donc par les ordres du directeur délivré de mes chaînes, puis il me conduisil jusqu'à don Slephano, qui m'attendait dans la tribune ordinaire. « Élcs-vous bien disposé? me demanda-t-il aussitôt. Ne senlez-yous pas
0(» Ml M(^iitr.s
iiMO |)ror«)ii(!t' joie de lotili or ainsi dans le sein do Til^liso? (Ttsl unoconsolalion pour Ions, ol Sa Majoslé, i\ laqnolle j'ai coinrmini(|iii'' rello licurouso nouvelle, en est profondornonl loucliéo, ainsi (pio (ouïe la cour. »
A peine don Slepîiano avail-il prononcé ce? dernières paroles (pic la pensée que Ton pouvait me soupçonner en celle circo:islanco de faiblesse ou dliypocrisie vint se
prébonlerà mon esprit « iMonsieur l'abbé, lui dis-
je, je vous répète qu'il ne peut y avoir aucun doute sur mon i)remier l'apléme. Il me semljlernil donc plus sage do ne pas consentir à recevoir ce sacrement, — Dio santisalmo, figliiiol mio, s'écria don Siephano en fronçant les sourcils, (jiie diles-vous lA! Ne m'avez-vous i)as donné voire parole? Et que penserait-on de vous cl de moi si ce que j'ai annonce avec tant d'empressement à monseigneur n'avait pas lieu!' A'^ous ne pouvez vous rétracter, c'est impossible ;>
Puis il me parla de mi mère, du vieil ami de mon enfance et fit si bien que je corisenlis A le suivre dans l'église.
A peine en eus-jc franchi le seuil que la mort dont j'avais é!é si miraculeusement sauvé quelques mois auparavant vint se présenler avec force à moa souvenir, et je sentis alors dans mon Ame une telle conviction que c'était à Dieu seul que je devais la vie que je m'approchai rapidement de l'auleî , que je m'y agenouillai pour y prier, pour y rendre grûces, invinciblement eniraîné par un de ces mouvemens de reconnaissance et de foi qui remplissent le caujr, réchauffent, rallondrissent et relèvent dun trait jusqu'au vrai repentir, ju.squ'à l'adoration d'un Dieu clément et miséricordieux
Les yeux fixés sur le signe de notre rédemption , sur celle croix dont je n'avais jamais compris comme en ce moinonl (ouïe la snblimilé. j'invoquai le fils de ^fario ,
\}'[\ l'KlSOWlI.U n'i TV.T. 07
Je lui offris iii(>s souIVimiicos cl mes cliaîiics , et je lui dis : u () loi qui es yotiu raciu'lcr h' luoiido, loi (jui es descendu des cieux pour consoler ceux qui pleurent en leur apprenant ;'i soulTrir. I(»i qui dis aux faibles : « Je suis >olre appui, « aux amibes : (( Je suis voire refuge, » aux repentans : « Je suis voire inlcrcesscur , » tourne aujourd'hui, mon Dieu, tes divins regards sur moi, l)auvrc pécheur, qui ini|)lore de la miséricorde le pardon de mes fautes, la grAcc de te connaître et de me soumet trc l'i tes décrets !... »
(rest dans ces heureuses dispositions de croyance et d'espoir en la révélation que j'allai recevoir le baplémc conditionnel , que j'entendis avec un pieux recueillement , avec une émotion profonde le prêtre prononcer les paroles sacrées; cl c'est avec ime conviction qui venait d'en haut, tant elle avait été subite cl tant elle était consolante, que je lui répondis « J'y crois » lorsqu'il me demanda : « Croyez-vous en Dieu le père toutpuissant? Croyez-vous en Jésus-Christ, son fiis unique, mort pour nous sur la croix ? »
Le lendemain l'on me remit les fers : le corps fut enchaîné, mais rame, pieuse el soulagée, était en voie de délivrance... et celle délivrance, œuvre divine, ne dépendait plus de la volonté des hommes.
98 MKMOIRKS
Ml.
Don SU'pliano nous avait dit la vi'iilé : le dinianclio vomi , nous cnUMidiinos ouvrir succcssivonicnl li> poiU's do nos prisons, ol nous sorlîinos Ions dans U) corridor ii un signal donné. Ce fut un niomenl de surprise el d'allendrisscnierd , un nionienl de bonheur que celle réunion inespérée où tous les i)auvres prisonniers , heureux de 8C revoir après lant de mois de séparation, s'embrassaienl el pleuraient h la fois... Cï'lait à qui féliciterait Coiifalonieri , le serrerait dans ses bras, lui donnerait les témoignages les plus vrais de tendresse , de vénération... Tous renlouraient , et c'est ainsi que nous nous rendîmes à réglise en passant par la plate-forme , où chacun de nous put lire sur la figure des autres les tristes cllels de
la captivité ! Bientôt nous arrivâmes dans la tribune
grillée que don Stephano nous avait fait connaître et de laque le nous aperçûmes à gauche , à découvert dans celle de Torgue, les prisonniers vénitiens, qui nous avaient précédés dans la chapelle. « Voilà mon pauvre Pellico ! s'écria Borsieri avec Taccent d'une fraternelle tristesse. O mon Dieu! comme il est changé I...»
El il m'indiquait ce Silvio que nous aimions tous et dont je désirais lant de connaître les traits.
.Tamais figure plus douce, plus mélancolique ne s'était offerte à mes regards, jamais visage n'avait mieux répondu à celle image de candeur et d'angélique bonté que je nVélais formée de celui dont les lettres révélaient
ni\ IMilSONNir.n 1)1. TA T. 09
h chafitic ligne les ndonib'os (iunlil(''s... Ce fionl si |)Aio cl si pur dans ses nobles prupoilions , ces yeux si pleins de Icndrcssc cld'inspiralion, celle bouche au fin sourire, d'où ne sorlaieni jamais (pie des paroles de lo!«'s"anco cl d'amour, avaienl cpiehiue chose de si louchant, de si résijîué que j'aurais voulu m'écrier : k Silvio , c'est bien loi!.... Silvio, je l'aime et donnerais bien des jours de ma vie pour pouvoir le piesser sur mon co'ur!... »
Oui, ce fui une vérilal)Ie sympathie que le senliment que me fil éprouver la vue du célèbre aulciu- de la Fran-
ccsra de Jiimini sympnlliie ({u'iuigmenlail encore la
profonde pi lié qu'inspiraient la maigreur de ses joues , la pfdeur de son teint , preuves, hélas! trop certaines des ravages qu'avaient exercés sur son corps déjà si faible les rigueurs d'une trop longue détention.
A genoux prés de lui se voyait Maroncelli , son compagnon d'inforlune, dont la physionomie intelligente et expressive ne démentait pas ridée que m'en avait donnée sa spirituelle correspondance : à la vivacité de son regard , cl lanimation de ses gestes et de toute sa personne, on sentait qu'il avait résisté et qu'il résisterait longtemps encore, par la verve de son imagination, à l'influence fatale de la prison.
Aimé de Silvio comme il le chérissait lui-même, il était facile de comprendre à leurs mutuels regards qu'ils n'avaient plus qu'une même pcnée, qu'un même désir... et que le malheur avait uni leurs àmcs de celle union intime, indissoluble que la mort seule peut briser!
Longtemps mes yeux restèrent fixés sur ces deux amis que la Providence réservait encore à tant dépreuves avant de les rendre à leurs familles , à leur patrie, et ce ne fut qu'après avoir profondé.ment gravé leurs traits dans ma mémoire que je dirigeai mes regards sur les autres captifs.
100 >ll. MOlKi;:^
A son pioux rcciioillometil, au inouvcmciit do ses lo- Mos , qui luurtnuraictil de fervoiUes prières , à son air de bi)iili(nir, sLMnl)lable i'i celui d'un tendre fils renlranl , après un lon;^ exil , dans la maison de son père, je reconnus don ^Jarco, donl les beaux yeux, niouillés de larmes , laiiUM s'abaissaient dévotement vers l'autel, tantôt s'élevaient vers le ciel , comme pour imi)lorer la grAce de pouvoir une fois encore revêtir les ornemcns sacrés et célébrer le sacrilice de la messe. Innocence, bonté naïve, résiiznalion d'ange et foi dans son Dieu , voilà ce que je lisais sur le visage du pauvre prélre qu'on avait
si cruellement enlevé à son évangéliquc mission
Yoilà ce que j'aurais vainement cherché sur la longue cl paie ligure dun auire prisonnier qui priait aussi avec recucillenienl non loin de don 3Jarco : ce prisonnier était le juge S.... , donl le maintien annonçait une piété profonde, mais dont l'air bigot el les regards furtifs paralysaient en moi l'intérêt cl la compassion qu'aurait dû m'inspirer son aspect triste et maladif.
Celui qui venait après lui était un vieillard à longue chevelure blanche, au visage gras et frais encore, malgré SCS soixante années d'ûge et ses six ans de prison. Son front large et découvert , ses yeux à fleur de tète, sa bouche riante, donnaient à sa physionomie quelque chose de si heureux et de si serein qu'on n'aurait jamais cru , sans lliabit de galérien , qu'il faisait partie des malheureux habitans des cachots de Spielberg Aie voir,
on eût dit , tant sa télc était belle, un de ces anciens sages de la Grèce, toujours calmes dans la douleur, toujours libres par la pensée quand leur corps était dans les fers. Nous nous dîmes : « C'est Monari, sans doute P...» et la suite nous prouva que nous avions deviné juste. « Cet autre aux regards ternes, aux yeux caves, si faible, si courbe malgré sa forte slalure. doit èlre Villa,
I) i N i'iii>()\.Mi:iî Di.rvr. 101
me (lilCasIillia rorcrc(h ! (pii sait combien do mois
il a encore à vivre! » Quaiil aii\ deux derniers, (jiii ne pouvaient ôlre (lue Fore.sli el Harchiega, nous filmes rassurés sur letn- sorl par Tair de force et de résolution euij)reint sur leur màhî visage.
Le tintement de la cloche, en annonçant que le prôlrc allait monter à laulel, mit (in i'i nos cliuchotemcr)s. La messe fut écoulée en silence, el lorsqirelle fui lerminée, nous reprîmes dans le mCmc ordre le chemin de nos sombres demeures , regrettant tous de nous quitter si vile, mais en répélant pour nous consoler : « A dimanche, amis à dimanche! »
Ces réunions hebdomadaires, quelque courle qu'en fût la durée, devinrent poui- nous une .source de douces et soulageantes distraclions ; un serrement de mains, (pielques mois afioctucux , devenaient pour le reste du jour un intéressant sujet de conversations. Riches de l)cnsées cl pleins d'esi)oir que notre cruelle destinée devait avoir un terme, nous étions encore assez forts de courage et d'imagination pour nous enl retenir de toulo autre chose que de notre déplorable situation et [lour sourire même à raspcet de nos étranges ligures sous un pareil accoutrement.
Le dimanche fut donc pour nous , dans ces premiers temps, ce qu'il est pour tous ceux qui travaillent et qui soull'rent, une journée de relâche, une nuance dans la
monotonie d'une triste evislence lîienlôl même,
grâce aux scnlimcns religieux (|ue la solitude , rexamen ou les souvenirs avaient inspirés à la plupart d'entre nous, le jour du Seigneur fut consacré au recueillement et à la i)riére , et c'était avec une résignation toujours plus douce et plus alTermie que nous sortions de Téglise après y avoir pieusement assisté à l'onice divin.
Ccî prédispositions religieuses, ce retour si lulurel
102 Mi.M()iKi:s
dans noliv (louloiireiise posilioii aux croyances premières, nous liionl écouter avec allcnlion les iiisiriietions (le (Ion Slephano, Lien (pie nous nous lussions proinplenienl aperçus (piil savait peu (!e chose et (pie l'esprit ne suppléait ^ui-re chez lui au niancpic de science : nous lui tenions compte de ses bonnes intentions à noire égard, en lui laissant croire (pic ses discours et ses exhortations contribueraient à ffiire entrer dans notre C(eur des con- \iclions ([uo le malheur seul et de pieuses souvenances
y avaient réveillées Souvent en Pentendant nous
lairc le catéchisme comme à des enfans , nous nous sention-; prêts à sourire , mais nous rc[)rimions aussilc>t ce signe de pitié, en pendant (piil n'est pas donné ci tous d'annoncer la i)arole de Dieu avec l'éloquence et l'autorité d'un apôtre, et qu'en matière de foi, c'était le fond et non la loi nie qu'il fallait envisager.
Don S'.ephano eut donc lieu d'être content des prisonniers d'Elal |)endant sa première et longue station à Spielb; rg : on l'écoulail, on se montrait docile à ses paroles, convaincu par ses argumens -, on s'en remettait à lui du soin d'améliorer le régime de la prison et d'éclairer l'empereur, et il nous disait : « Plus je vous connais et plus je me persuade que Ton vous a nui dans l'esprit de Sa Majesté, mais fiez-vous à moi... Je rendrai si bon compte de votre conduite que toutes ses préventions disparaîtront. »
Lorsque le temps fut venu de remplir mes devoirs religieux, loin de refuser, commeàîMilan, de rentrer dans le sein de l'Église, je me sentis porté de cœur et de conviction à revenir aux pieuses pratiques d'un ctille dont ma mère et ma sœur m'avaient donné de si touchans exemples ; ma conversion fut encore leur ouvrage, parce qu'elle s'opéra, non par l'esprit ou par l'analyse, mais par un sentiment de reconnaissance et par un besoin
I) lA l•luso^^ll•:^ di.t.vt. 103
iiTcsislihlc d'adorer le mt^mc DicMi, de réciler les mêmes prirros (pie celle!; ([ui m'avaienl laiil de fois prouvé cpi'on pouvail loul sunnoiiler, loii! adoucir en ce monde quand on répète avec rapoho : « Heureux celui qui sou /[rc patiemment les tentatiom et les maux, parce que, lorsque sa vertu aura été éprouvée, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment '. »
J'éprouvais d'ailleurs tant de consolations du changement opéré dans mes idées religieuses que je m'applaudissais chaque jour d'avoir fait taire les sophismes du doute et la rébellion de l'orgueil pour n'écouler que la voix de ma conscience, qui me disait : « Crois en [)aix à l'Évangile, parce que là seulement est la vérité [)remiérc cl éternelle, parce que là seulement tu peux trouver la foi que rien n'altère ^ tu peux aimer, lu peux souli'rir avec le consolant espoir que la résignation et tes actes de charité te seront comj)!és dans un meilleur monde! »
Quoique j'eusse absolument refusé de m'cxpliquer sur ce qui avait rapporta la poliliipie, en soutenant que cela ne devait entrer pour rien dans mes conférences religieuses, je n'en vivais pas moins dans la meilleure intelligence avec don Slephano-, satisfait de ma conduite, il nic plaignait d'avoir été si cruellement éprouvé, si sévèrement puni pour l'erreur d'un moment, et il me promctlait de faire valoir en ma faveur auprès de l'empereur la circonstance résultant du procès, que je n'avais conspiré en Lombardic avec aucun de ses sujets italiens. (( Soyez tranquille, me dit-il en nous faisant ses adieux après quelques mois de séjour à Spielberg ; maintenant que vous êtes réconcilié avec Dieu, il est de mon devoir de vous réconcilier avec les hommes, et j'espère y réussir en vous faisant connaître de vive voix à notre gra-
' Epihe (le ï^aiiit Jacque?, ch. 1"^, v. 13.
cieiix souYorain , qui, comme le Toul-Puissanl, doiil il csl limage cl le représenlaiil sur la (erre, ne veut pas, je vous l'ai dit, la mori du pécheur, mais son repentir el son salul. Palience ùonc^ fig/iuol mio... espérez. »
(/est ainsi (jue je me séparai de don Siepliano, (pii relournail à ^ iennc pour finir son hiver, tandis que je rentrais dans ma triste cellule, où je trouvais Tohscurité, la misère et mon bien-aimé Frédéric, dont les soulTranecs augmentaient avec la rigueur de la saison.
Nos rosiers de la platc-formc avaient depuis longtemps perdu leurs feuilles, les jours s'étaient raccourcis, l'hiver était venu, el avec lui tout ce qui rendait notre captivité plus dure, plus douloureuse encore : le crépuscule des journées, les nuits si longues, le froid si vif qu'il nous empêchait de renouveler l'air de notre prison ou d'aller à la promenade sans nous exposer à revenir glacés, perclus pour le reste du jour Car nos vélcmens
étaient les mêmes pour les chaleurs de la canicule comme pour les douze ou quinze degrés de froid et même davantage qu'on éprouve habiluellcment dans le climat de la .AJoravic. Une veste d'un drap léger, aminci par l'usure, un pantalon en lambeaux, déchiré par les chaînes et raccommodé avec des haillons, voilà ce que nous avions sur le corps pour nous défendre de la bise et des frimas : aussi m'arriva-t-il maintes fois, malgré la précipitation de ma marche, de me sentir, après quelques minutes, tellement saisi, pénétré par le froid que la respiration me manquait tout à coup, que le sang refluait au cœur et que mes jambes faibles el engourdies pouvaient à peine me soutenir jusqu'à la prison -, el pourtant je revenais le lendemain, parce que j'avais un insatiable besoin de voir la voûte du ciel au lieu de ma voùle de pierre, cl que mes pensées étaient languissantes, mes éludes délaissées quand je n'avais pas échangé
Tôpaissc alinosplu'TO do nos rlioilos cl basses demeures pour l'air vil" cl pur de la plaie-forme.
Que de fois n'ai-je i)as persisté, nu risque de devenir malade, ù rcsler à la promenade (piaiid la nei^e lomhait ù gros flocons cl que le vent soulllail avec violence, « Vous vous ferez mourir, me disait d'une voiv su[)-
plianle le compatissant Krall rentrez, rentrez »
IMais je demeurais : (lonfaionieri lul-mènie, malgré ses douleurs et sa faiblesse, malgré toutes mes prières, essayait d'alTronler comme moi Tliiver et ses rigucin-s ; mais quehpies minutes à peine s'éîaient écoulées qu'il rentrait pour ne plus quitter son lit pendant des semaines entières
Hélas ! je le voyais s'aîTaiblir chaque jour davantage sans pouvoir le secourir, sans que toute la gaîlé de mou caractère , que j'appelais à mon aide, put le lirer de la sombre mélancolie où le jetait le souvenir de sa Thérèse! (( Je ne la reverrai plus, réjjondait-il à mes encouragenicns; je succomberai, je le sens, aux durs trailemens qu'on nous impose... Pauvre Tliérèce! pauvre ange !...»
Et il me faisait signe de ne plus coîilinuer un discours qui lui déchirait le cœur... Alors je lui prenais la main et lui disais pour dernières paroles : u Dieu vous réunira... — Dans une autre viel » réi)élail-il avec un profond soupir... Et nous nous embrassions en silence.
Ce pressentiment funeste, comment aurais-je pu le combattre en voyant combien le dépérissement de la santé de mon ami allait croissant ! N'éprouvais-je pas moi-môme les tristes effets de la privation de nourriture! Ne m'apercevais-je pas cliaquo jour de la diminution de mes forces I Bien que mou esprit fût occupé, cpic les heures, grâce à l'étude, s'écoulassent avec rapidité, que mon cœur se sentît plein de vie, ne m'arrivait-il pas d'éprouver de ces faiblesses, résult;»! de rinanilion, faiblesses
1(!() MiiAlOIlU'S
(|iii liiissonl (Ml proioau dôcourni^cmciil olà la Irislossoî... ICI si je (loiilais, moi si jeune elsilbil, do (joiivoirrésislcr à (les ;iiu)t''es (riiiie semblable vie, comiîHMit amais-je pu espi^'rer (;uim pauvre être (k'Jà mim"; par les maladies pùl soutenir longtemps celle morlelle (''preuve I... iNoii, je ne Icspî'rais pas, el laconvicliondcsa perle prochaine (l'Iail si profomli'menl dans mon Ame que j'a|)puyais (lo loules mes forées les projels d'cîvabion, hé'las! bien cliimcriqucs alors, dont nous commencions h nous enlrc- Icnir, en voyatil combien Scliiller, le porlc-clefs , nous «nonlrail, au milieu de ses bru8(iucrie8 , dinlî'rùl el de compassion.
Soil (jîjc noire condamnalion à perpéluiU'; eût excilé sa lMli(>, soil (piil lui frai)p(^' du Irisle é'ial de (jonfalonieri et de son admirable palience, il notis plaignait, nous rt'p(''tait souvenl : « /s.< tinrd hesser seyn (cela ira
mieux ) » el nous arrivait de lemps en temps avec
une gamelle de poînmeà de terre cacli(>e sous sa capote, en me disant : c Je suis sûr que vous avez faim, prenez el mangez. »
Je pronais, je le remerciais de cœur, el louch(i d'une charité à laquelle je dus plus d'une fois, ainsi qu'aux !ib(3ralilc's de Krall , de ne pas endurer la faim, je me disais : (( Qui sait si Dieu ne destine pas ces hommes dont récorce est si rude cl dont rdme est si bonne à être pour nous des instrumcns de délivrance?... » Ce n'était qu'une lueur de liberté bien incertaine, mais elle sulTisail quelquefois pour ranimer mon infortuné Frédéric, et c'était un bien inappréciable pour les deux prisonniers.
L'hiver de 1824 h 1825 fui fort rigoureux; tous en eurent à souffrir, mais surtout Peiiico, dont les préeieuces lettres devenaient plus rares à mesure que ses forces s'épuisaient: nous eûmes même pendant (luehiues jours des cra-nles sérieuses sur sa vie. Alors il y eut parmi
d'un l'nisoNMiT. nr.TVT. 107
Ions les captifs une Irislesse, un deuil, (lui firenl pince ;"i h\ salisfaclion la plus vive quand nous aiiprînies ((u'il (Mail mieux cl que nous re(;ùnies quelques Iiu;nes de sa
main Ce fui \h un uiomenl de bonheur qui nous fit
dire queSpielbcrg avait aussi ses joies "... C'est que nous Taimions tant, cet angélique Silvio, que sa perte ciU été I)our nous irréparable I C'est que sa pieuse correspondance était pour Frédéric , qui avait épuisé la ressource de la lecture, un sujet constant des plus doux épancliemens et des réllexions les plus profondes ; c'est enfin ([ue nous apprenions de plus en plus en le lisant combien la palience et la résignation qui viennent de la croyance en Jésus-Christ et de la foi en ses promesses restent inébranlables sous le coup des plus affreux malheurs et de la mort même !
Plût à Dieu que l'infortuné colonel Morelli, qui venait d'arriver tout récemment à Spielberg et qu'on avait mis dans la prison conliguë à la nôtre, eût eu celte religieuse palience qui soutient et fortifie l'âme ! car il ne ne serait pas tombé dans des accès d'exaltation qui nous faisaient craindre pour sa tète. Torturé par Salvotti jusqu'au dernier jour de la sentence, il avait résisté pendant deux ans à toutes les épreuves : rien ne put le faire dévier du système de mystère et de dénégation qu'il avait adopté, ni les dépositions de ses coaccusés ni les mensonges ni les menaces de l'inquisiteur
Lorsque, furieux de ne pouvoir lui appliquer la peine de mort, Salvotti se plaisait à lui dire après la Icolure de son arrêt : « Vous n'êles condamné qu'à quinze ans de carcerediiro,i\ est vrai, mais vous avez soixante ans, vous êtes vieux, et Spielberg sera pour vous la sépulture éternelle, » le pauvre colonel disait encore, en maîtrisant ù peine sa juste colère : Te suis innocent. » Devant la commission et sur le pilori , il proleslait
lOS MI.MOIItF.S
«•(iiilio riiii(iinî('' (le sa sonlon'îc, et sa dornirrc parole au coininissaiio (U* police qui Tavail accompagne juscpi'à S|)icll)(M^^ cl (|iii l'oxhorlail i"» csi)éror dans la cictncncc iiiipt'iialc avait élé : (( Je ne demande pas grAce, mais Juslice. »
La knsion d'cspril dans laquelle rayaient conslamn)onl (enu les instances et les emlnU'hes de Salvolti, jointe à la solitude où il avait vécu depuis le moment de son arrestation, lui avait causé une telle surexcitation mentale (ju'un complot isolement, dans les premiers instans de son séjour à Si)ielbcrg, aurait pu lui devenir funeste.
Aussi se crut-il sauvé quand il nous entendit battre au mur et quil apprit qu'il était près de nous.
« Ah ! mes amis, nous disait-il , ce voisinage me rend la vie I C'est mon bon ange qui m'envoie cette consolalion... Il y a si longlemps que je n'ai pu parler i\ cœur ouvert et que je n'entends que d'odieuses paroles I Les misérables! Si vous saviez tout ce qu'ils m'ont fait souffrir pour me faire avouer ! quels moyens ils ont employé
pour me faire pliera leurs volontés !.... CeSalvotli I
son nom seul me donne ime fièvre de rage ! Comme un
vampire, il aurait voulu sucer mon sang et le vôtre !
Et cet homme est comblé des faveurs de l'empereur , et les Italiens tremblent devant lui !...»
Aous demandûmcs à JMoretti des nouvelles de sa santé. « Elle est bien faible , nous répondit-il ; parfois même je
sens la vie qui m'échappe iMais je veux vivre, je lo
veux , pour aller apprendre h Salvolti qu'on ne foule pas impunément aux pieds les lois les plus sacrées de la justice et de l'honneur I Le bonheur de vous avoir rctrou\és ranime mon courage , c'est un présage pour moi ([KO je survivrai h mes quin/e ans de fers , que je reverrai encore notre Il^ilie..... >)
d'un prisonnier ditat. 109
«Oui , lu la icviMras)) , lui irprlioiis-iioiis h Tcnvi, cl chaque jour nous rappelions an imir , nous lui parlions do son procès , de sa proinière caplivilé , de ses compagnons ; nous evunes bienlùl la consolation de voir ([ue , grûce à ces diversions , sa lèlc se calmait peu à peu et que son cœur ulcéré éprouvait quelques soulagemens.
Rien n'aurait pu me faire mieux connaître la constante honlé, le dévouement de Confalonieri, que sa conduite en cetlecirconslanceenvcrsle colonel IMoretti. Quoique toujours malade et pouvant à i)eine se soutenir, il [)assait Journellementdcs heures entières debout, la léte appuyée contre la muraille, suivant sans reli\che des conversations fatigantes, dans le seul espoir de donner quelques distractions à notre malheureux compagnon. Si je lui observais qu'il épuisait ses forces , si je le suppliais parfois de terminer un entretien qui durait depuis longtemps , il me répondait : « La légère souffrance que cette fatigue me cause peut-elle se comparer au bien que doit en éprouver le pauvre IMoretti? Comment voudrais-tu , mon enfant, que je résistasse au plaisir d'èlre encore
bon à quelque chose? Ne suis-je pas trop heureux ,
dis-le-moi, de pouvoir alléger les ennuis d'un homme
dont la destinée est si à plaindre ? Ah ! plût au ciel
que je pusse ainsi contribuer à soulager les maux de tous ceux qui soutTrent autour de moi ! je ne me croirais plus abandonné de Dieu ! Crois-le bien , mon ami , celui-là seulement est arrivé au condMe des misères qui n'a plus ni larmes à essuyer, ni espoir a donner, ni joie aucune à faire naître sur la terre ! »
Que pouvais-je répondre à ces touchantes paroles ,
si ce n'est: «Continue, continue et bénie soit la
Providence, qui me donne chaque jour en toi la consolante preuve que Tliomme est grand partout , et tou-
110 MKMOIRKS
jours p;ir \c cdiir, bion plus encore que par Tespril ! » (IrAce à celle eli;irilaljle iiillueuee de Coiifalonieri , le colonel se renii'llail proi^ressivcineiihses idées devenaienl pins nelles, ses o|)inion.s plus modérées, ses haines moins ardenles ; le calme renaissait dans son Ame, cl luimême se lëlicilail de cet heureux changement (piand une oireonslance inalteiulue vint détruire lout à coup les fruits de plusieurs mois de tranquillité et de communications intimes : celte circonstance n'était rien autre que le retour de don Stephano.
Nous avions , un à un , passé les longs mois dliiver ; Pâques approchait. L'envoyé de l'empereur vint donc , vl l'un deses premiers soins fui d'appeler .Moretli , ([u'il navail pas encore vu. Leurs entretiens se suivirent fréquemment , sans discussion d'abord et sans fâcheux résult:its; mais bientôt cette bonne intelligence fit place nu\ altercations les plus vives, et le colonel, qui nous tenait au courant de chaque conférence, nous dit enfin un jour : « Cet homme , je m'y connais , n'est qu'un Judas sous l'habit d'un prêtre. Croiricz-vous qu'avant toute chose il soutient que je suis coupable et me déclare que jamais il ne m'entretiendra de mes devoirs religieux si je n'avoue d'abord que j'ai conspiré contre l'empereur et que ma sentence a été juste Vainement en ai-je appelée sa tolérance, à sa justice; vainement l'ai-je supplié d'entendre ma justification : il insiste et me dit que je suis bien heureux de n'être point mort sur un écha-
faud Puis il ajoute que je périrai au Spielberg si je
ne courbe pas la tête , si je ne cherche pas à mériter par
mon repentir quelque adoucissement à mes peines
Est-ce là remplir la mission de paix et de réconciliation d'un ministre de lEvangile, et dcvais-je trouver danj. un ecclésiastique le digne pendant de cet exécrable Salyolli? Je le vois, ils conspirent tous con-
D'UiN l'i;iSC).NMi:i! DIvTVl'. 111
Ire moi , cl je suis dcsliné à succomber sous leurs peiséculions.»
Je fis (DUS mes efforts pour a|)aiser Morelli, pour lui persuader qu'il s'élail Ironipé peut-être \ mais son irritation allait croissant à diacpie entrevue, et il me répétait : « Don Stephano, j'en ai la eertilude, est l'agent de l'empereur, à qui tous les moyens son! bons pour parvenir à son but Je le connais de longue date Détie-
toi de cet homme noir, qui n'est pas l'apôlre du Ciuisl , mais l'envoyé de lîelzébul... C'est |jar lui (jue nous viendront tous nos maux , c'est par lui et à cause de lui que je laisserai mes os à Spielberg »
Depuis ce momeniriiomme »0('r devint l'idée fixe de l'infortuné Moretli, dont la tète s'exalta plus (jue jamais et qui s'écriait souvent : « Comment en récliapperai-je , puisque le démon envoie successivement contre moi ses suppôts les plus méclums ! »
A mon tour je vis don Slcpliano : « J'ai rendu bon compte de vous à Sa IMajesté, me dit- il aussitôt -, elle est fort satisfaite de votre conduite, mais elle prétend cel»endant que vous n'êtes pas tout à fait converti, puisque vous n'avez pas voulu révéler tout ce que vous savez des sociétés secrètes et de leurs abominables complots. Ecoutez-moi, /igliuol mio , si vous voulez que nous soyons bons amis, il faut vous montrer sincère , car sans cela comment vouîez-vous que je réussisse à détruire dans lespril de notre pieux empereur les préventions que Salvolti a fait naître contre vous ? D'autant plus que Sa Majesté, allant en Italie dans quelques semaines, ne manquera pas de donner des audiences à cet inquisiteur. Jai déjà fait beaucoup pour vous, n'en douiez pas ^ notre auguste souverain était à mon départ dans les dispositions les plus favorables, mais i)our agir efTicacemcnl en voire faveur, il me faudrait un gage irréfra-
lïl IMK.MOIKKS
g;»ble (le voire repenlir A'ousciilcude/ bien (jne p<!ur
(■()iilre-l)al;ni(er l'elTcl (|tio piodiiiroiil les pnrolcs du conseiller SnlvoUi , il faut autre chose que des protestalions vous me comprenez sans doute? Je suis un
peu njieux au lait aujotirdluii que je ne l'étais à mon
premier voyage A ous savez, beaucoup de choses,
diles-lcs-moi , et tout ira bien , car on parle d'amnistie, de grâces (pie Pempereur doit accorder en Italie. »
Péniblement buipris de ces iinjuisiloi laies itislances , qui convenaient plutôt i\ quelque conseiller auliquequ'ù un ministre de Jésus-(>hrist , je répondis en deux mots ù don Stephaiio Paolowitz que je lui protestais pour la seconde lois que je n'avais rien fait en Lombardie contre la sùrelé de PElal. « Mais ce (jue vous avez lait à rétranger, figliuol mio, peut inq)orter à Sa Majesté , ou plutôt elle ne veriait dans votre franchise quun