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CHAPITRE XII

22 octobre 19.., dimanche.

C'est avec une étrange sensation que j'ai rouvert ces feuillets négligés depuis si longtemps. Certes, je ne supposais pas, cher lecteur inconnu, que trois années entières s'écouleraient avant la reprise de notre conversation interrompue. Et c'est uniquement parce que je tiens à toujours achever ce que j'ai commencé que je trace ces dernières lignes.

Si mon lecteur ami a changé durant ces trois années, moi, je me suis transformé encore davantage dans les conditions de ma nouvelle existence. J'ai examiné tout ce que j'ai écrit, avec perplexité parfois, et parfois aussi avec un sentiment de révolte profonde. Pour qui écrivais-je tout cela. N'étais-je pas seul ? Je

cherchais pourtant quelqu'un, je voulais convaincre quelqu'un ! j'étais torturé en sentant qu'on ne me croyait pas et j'ai menti à plusieurs reprises. Oui, je puis l'avouer franchement maintenant: j'ai souvent menti dans ces mémoires inutiles et naïfs (mon histoire de l'apparition du cadavre est tout spécialement désagréable sous ce rapport-là). Pourquoi l'aije contée? Ne suis-je donc pas seul? Et quelle importance ont ce mensonge et cette vérité lamentables, comparés à cette chose grande et terrible que je porte en mon âme solitaire. Pareil à un mauvais acteur, je recherchais je ne sais quels applaudissements absurdes ; je m'inclinais profondément devant un badaud oisif qui avait payé un sou pour me voir, alors que, dans l'obscurité des coulisses, m'attendait l'Eternité vorace. Non satisfait d'avoir conscience de mon innocence, j'ai constamment essayé, je ne sais pourquoi, de prouver ma pureté, comme si vraiment quelqu'un en avait besoin. Du reste, je ne veux pas m'étendre sur ce sujet ; bientôt le geôlier éteindra la lampe dans ma cellule, et je ne veux plus poursuivre dorénavant ces mémoires.

Je retourne à cette époque éloignée.

Après de longues hésitations que je ne comprends plus bien maintenant, je résolus enfin de rétablir à mon usage, et dans toute sa sévérité, le système de notre prison. Dans ce but, je louai dans la banlieue de la ville une petite maison ; puis, avec le bienveillant concours de M. le directeur de notre prison, à qui je puis difficilement exprimer ici ma profonde gratitude, j'engageai à mon service un geôlier des plus expérimentés, un homme encore jeune, mais déjà rompu à la sévère discipline de notre prison. Sur ses indications, et aussi sur les conseils de l'obligeant directeur, je fis transformer une des pièces de mon logis à la ressemblance parfaite d'une cellule. Par ses dimensions et sa forme, ma nouvelle et — je l'espère — dernière demeure est strictement conformé au plan. .Ma nouvelle cellule a six mètres de longueur sur trois mètres de largeur et deux de hauteur; la partie inférieure des murs est peinte en gris, la partie supérieure et ie plafond sont restés blancs. La fenêtre d'un mètre carré d'ouverture est munie d'une épaisse grille de fer que le temps est déjà par-

venu à ronger de rouille ; dans la porte, fermée par un cadenas solide et pesant, qui rend un son cliquetant à chaque tour de clef, il y a une petite ouverture pour la surveillance et un petit guichet par où l'on me passe ma nourriture. L'ameublement de la cellule comprend un lit vissé au mur, une table et une chaise ; au mur, le crucifix, mon portrait et le tableau du règlement des prisonniers, encadré de noir; dans un angle, une armoire soutenant des livres. Cette dernière, qui rompt l'harmonie austère de ma demeure, n'est là que par une triste nécessité : mon geôlier a résolument refusé d'être mon bibliothécaire et de me délivrer des livres d'après la liste que je lui fournirais. Quant à prendre un nouveau serviteur pour cette besogne, il me semble que c'était une extravagance superflue. En outre, je rencontrai une forte opposition à la réalisation de mon plan, non seulement de la part de la population locale, mais aussi du côté de personnes plus éclairées. Pendant quelque temps, M. le directeur lui-même essaya en vain de me faire renoncer à mon projet ; il finit pourtant par me serrer la main avej chaleur et m'exprima son sincère regret de

ne pouvoir me donner une place dans notre prison.

Je ne puis me remémorer, sans un amer sourire, le premier jour de mon incarcération : du matin au soir, un attroupement de badauds impudents et ignares hurlèrent sous ma fenêtre, la tête levée en l'air (ma cellule se trouve au second étage), en m'accablant d'injures insensées ; on tenta même — soit dit à la honte de mes concitoyens — de piller ma maison, et une pierre assez pesante faillit me fendre la tête. Seule, l'arrivée opportune de la police prévint une catastrophe. Lorsque, le soir, j'allais faire ma promenade, une centaine d'imbéciles de tout âge m'accompagnaient en criant, en sifflant, en m'invectivant, en me lançant même de la boue. C'est ainsi que, pareil à un prophète persécuté, je poursuivais ma route au milieu de la foule furieuse et répondais aux coups et aux malédictions par un fier silence.

Qu'est-ce qui révoltait ces imbéciles? Comment avais-je pu offenser leur tête vide ? Quand je leur disais des mensonges, ils me baisaient la main, et quand j'eus rétabli la sainte vérité de ma vie dans toute sa pureté et toute sa sévérité,

ils se répandirent en injures, ils me stigmatisèrent de leur mépris, ils me jetèrent de la boue. Ils étaient révoltés de ce que je savais vivre seul, de ce que je ne demandais pas à être admis dans la cellule commune des escrocs. Qu'il est difficile d'être vrai, dans ce monde !

En définitive, mon opiniâtreté et ma fermeté l'emportèrent. Avec la naïveté des sauvages qui adorent tout ce qu'ils ne comprennent pas, les gens se mirent à me saluer dès ma deuxième année de détention volontaire ; ils s'inclinent toujours plus bas devant moi, car leur étonnement grandit sans cesse et leur peur de l'incompréhensible s'approfondit toujours. Le fait même que je ne réponds jamais à leurs saluts, leur inspire de l'enthousiasme ; et le fait que je ne réponds jamais d'un sourire à leurs sourires obséquieux, les convainc qu'ils sont coupables envers moi d'une transgression immense que je connais. Ils ont cessé de croire à leurs paroles et à celles d'autrui, mais ils révèrent mon silence comme ils révèrent tout silence et tout mystère. Si je me mettais un jour à parler, je redeviendrais un homme et je les désillusionnerais amèrement, quoi que je dise ; mais par

mon silence je deviens pareil à leur Dieu, éternellement silencieux. Car ces gens étranges cessent de croire à leur Dieu même, dès qu'il se met à parler. En tout cas, leurs femmes me considèrent déjà comme un saint ; ces femmes prosternées et ces enfants malades que je trouve souvent au seuil de ma porte, attendent sûrement de moi des guérisons et des miracles. Eh quoi! dans un an ou deux, j'accomplirai, moi aussi, des miracles qui ne le céderont en rien à ceux dont le peuple parle avec tant de ferveur. Gens étranges! Par moment, ils me font pitié, et je me fâche sérieusement contre le diable qui a si bien su mêler les cartes de leur jeu, que seul le tricheur sait la vérité, sa pauvre vérité de tricheur. Ils s'inclinent trop bas, ces gens, pourtant, ce qui empêche mon sentiment de pitié de se développer, sinon — souris de ma plaisanterie, bienveillant lecteur! — je n'aurais pas résisté à la tentation de faire deux ou trois miracles, pas très grands, mais impressionnants.

Je reviens à la description de ma cellule.

Lorsque l'aménagement de ma prison fut terminé, je laissai l'alternative à mon geôlier : ou

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il observerait vis-à-vis de moi les règlements du régime pénitentiaire dans toute leur sévérité et il recevrait par testament ma fortune entière ; ou bien il n'aurait rien. 11 semblait que, la question étant si nettement posée, je ne dusse m'achopper à nulle difficulté et cependant, dès la première occasion, alors que j'aurais dû être mis au cachot pour avoir violé le règlement, cet homme naïf et timide s'y refusa absolument. C'est seulement en le menaçant de chercher sur-le-champ un autre geôlier, plus consciencieux, que je pus lui faire accomplir son devoir. De même, s'il fermait très bien les portes, il négligeait tout à fait, les premiers temps, de me surveiller par la petite fenêtre. Parfois, pour éprouver sa fermeté, je lui proposais, en dépit du bon sens, de modifier tel ou tel règlement et il acquiesçait volontiers et très vite. Un jour que je l'avais pris ainsi en flagrant délit, je lui dis :

— Mon ami, tu es stupide, tout simplement. Si tu ne me surveilles pas étroitement, je m'enfuirai dans une autre prison en emportant le testament avec moi. Que feras-tu alors ?

J'ai le plaisir de pouvoir dire que tous ces

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malentendus se sont dissipés et si, actuellement, je puis me plaindre de quelque chose, c'est moins d'une trop grande bienveillance que d'une rigueur superflue : entrant tout à fait dans son rôle de geôlier, ce brave homme me traite avec une sévérité excessive, non plus par intérêt, mais au nom du principe. Ainsi, au commencement de la semaine, il avait résolu de me mettre au cachot pendant vingt-quatre heures, pour une faute que je croyais n'avoir pas commise ; protestant contre ce qui me semblait une injustice, j'eus l'impardonnable faiblesse de lui dire :

— Je finirai par te chasser. N'oublie pas que tu es à mon service.

— En attendant que tu me chasses, je vais te mettre au cachot ! me répliqua ce digne homme, avec une honnête rudesse.

— Et l'argent? fis- je étonné. Tu le perdras !

— Qu'ai- je besoin de ton argent? Je donnerais tout ce que je possède pour ne pas être ce que je suis. Que puis-je faire d'autre, puisque tu as réellement transgressé le règlement ?

Il m'est impossible de dépeindre l'émotion

joyeuse qui m'envahit à l'idée que la conscience du devoir était enfin entrée dans ce cerveau obscur et que si même je désirais quitter ma prison, dans un moment de faiblesse, mon consciencieux geôlier ne me le permettrait pas. La décision qui brille dans ses yeux m'a nettement démontré qu'il me retrouverait n'importe où et que le revolver, qu'il oubliait si souvent naguère de mettre dans son étui, remplirait son office, si je pensais m'évader. Et pour la première fois depuis quelques années, je me couchai, avec un sourire de bonheur, sur la dalle du cachot obscur, sentant que mon plan était couronné de succès, qu'il avait passé du domaine de l'extravagance à celui de la réalité menaçante et sévère. A la terreur que m'inspirait mon geôlier, se mêlait le timide désir de l'entendre louer ma conduite et peut-être même de faire naître un sourire sur ses lèvres. Je m'endormis, l'âme vibrante du son harmonieux des fers éternels.

C'est ainsi que j'achève mes dernières années. Ma santé est bonne et mon esprit lucide et libre comme auparavant. Qu'importe que les uns me considèrent comme un saint et attendent

de moi des miracles! Qu'importe que les autres me traitent de fou et me raillent dans leur lamentable aveuglement ! Qu'importe que je sois un juste pour les uns, un menteur et un hypocrite pour les autres ! Je sais ce que je suis et je ne demande pas à être compris. S'il existe des êtres qui doutent de la sincérité et de la pureté de mon cœur — il se trouve encore aujourd'hui des coquins pour assurer que j'ai commis le crime — personne, j'en suis sûr, ne me reprochera d'être lâche et de n'avoir pas su accomplir jusqu'au bout mon pénible devoir. Du commencement à la fin, je suis resté fort et incorruptible ; si je suis un monstre, un épouvantail, une sombre terreur pour les uns, j'éveillerai peut-être en d'autres la pensée héroïque de la puissance illimitée de l'homme.

Il y a longtemps que j'ai cessé de recevoir des visites. La mort de M. le directeur de la prison, mon unique ami, a rompu le dernier lien qui m'attachait à ce monde. Je reste seul avec mon féroce geôlier qui guette chacun de mes mouvements, avec la grille noire qui a saisi l'infini clans ses bras de fer, pareille à une muselière fermant une gueule menaçante. J'ac-

complis le chemin qui me reste à parcourir, à l'écart des hommes, qui me font de loin de profondes révérences. De plus en plus souvent je pense à la mort, mais je ne baisse pas devant elle mon impassible regard : qu'elle me promette une paix éternelle ou une nouvelle et terrible lutte, peu importe, je suis prêt à accepter l'une et l'autre.

L'heure de la promenade, que j'ai fixée dès le début de mon incarcération, varie avec la tombée de la nuit dont j'aime tant le calme enchanteur. N'ayant pas de cour close, je dois forcément contrevenir au sévère règlement et faire ma promenade « en liberté ». Au reste, mon sévère gardien déclare de temps â autre qu'il faut mettre un terme à cette violation, car les trois quarts d'heure que je passe hors de sa surveillance lui deviennent par trop pénibles à supporter. Tout dernièrement, j'ai remarqué quelques briques dans notre cour ; je crois qu'il a l'intention d'entourer ma prison d'une muraille. En général, mon gardien devient de plus en plus strict. Jusqu'à présent, j'allais me promener seul; depuis hier, nous sommes deux pour sortir et pour rentrer; j'ou-

vre la marche, et à deux pas derrière moi, il me suit sans me quitter des yeux.

Voici le but habituel de ma promenade : je m'en vais jusqu'à notre prison qui se trouve à un kilomètre de la mienne ; je passe quelques minutes à la contempler, puis je retourne chez moi, à la hâte, afin de ne pas être en retard.

La campagne inculte, couverte d'herbes folles, s'étend comme un sourd tapis jusqu'aux pied de l'enceinte de notre prison, dont les contours majestueux subjuguent mon imagination et ma pensée. Quand, tout éclairée par les derniers rayons de l'astre du jour à son déclin, d'une teinte pourpre, semblable à une martyre, avec les noires plaies de ses fenêtres grillées, elle se dresse fière et silencieuse au-dessus de la plaine, je lui envoie avec angoisse, comme un amoureux, mes plaintes, mes soupirs, mes doux reproches et mes serments, à elle qui est mon amour, mon rêve, ma souffrance a mère et ultime. J'aimerais pouvoir rester éternellement à ses pieds, mais je jette un coup d'œil derrière moi, et je vois le geôlier noir sur le fond pourpre du couchant; immobile, il m'attend. Je

pousse un soupir et reviens sur mes pas en silence ; le gardien me suit sans bruit en épiant chacun de mes mouvements.

Notre prison est belle au coucher du soleil...

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