CHAPITRE PREMIER
D'ordinaire, il réussissait dans ses entreprises les plus hasardeuses. Or, depuis trois jours, les circonstances lui étaient devenues défavorables, sinon hostiles. En homme dont la jeune existence ressemblait à un coup de dés, il connaissait ces brusques variations du sort et, toujours, il en méditait les secrets enseignements. L'enjeu qu'il risquait quotidiennement, c'était la vie elle-même, la sienne et celle d'autrui. Aussi avait- il appris de bonne heure à se montrer sagace, à penser mûrement et avec calme et à prendre rapidement une décision.
Il fallait qu'il trouvât une issue à sa position actuelle. Un hasard, une de ces éventualités impossibles à prévoir, avait mis la police sur ses traces. Depuis quarante-huit heures, les agents de la sûreté le filaient et tentaient de le capturer dans un réseau toujours plus resserré. L'un après l'autre, les locaux où se réunissaient, pour conspirer, terroristes et dynamiteurs, avaient été découverts par les limiers de la police secrète. Il ne lui restait plus que quelques rues, un ou deux boulevards et des restaurants où il pût se réfugier. .Mais après deux nuits blanches, sa fatigue et la tension de son esprit étaient telles qu'il craignait de s'endormir soit en fiacre, soit sur le banc d'une promenade, et de se faire appréhender stupidement. On était au mardi. Le surlendemain, un attentat terroriste de la plus haute importance devait être accompli. Depuis longtemps, le groupe peu nombreux auquel il appartenait, l'avait préparé et c'était à lui qu'était échu « l'honneur » de lancer un dernier engin, l'engin décisif ! 11 fallait donc à tout prix qu'il se tirât d'affaire jusque là.
Comme il arrivait au carrefour de deux rues
animées, il décida de se rendre dans une maison publique de la ruelle X. Il avait déjà songé maintes fois à s'y réfugier, bien que l'endroit ne fût pas des meilleurs, mais au moment de franchir le seuil de l'établissement, une gêne invincible l'en avait empêché. De tempérament chaste, il répugnait aux voluptés grossières de la débauche. A vingt-six ans, il ignorait encore les caresses féminines. Sa continence était parfaite : après avoir soutenu une lutte pénible contre sa chair en révolte, peu à peu, il se l'était imposée comme une habitude et il en était arrivé à considérer la femme avec une sérénité dont il ne se départait jamais. Toutefois, à la pensée d'en affronter une pour qui l'amour était une profession, il se sentit vaguement troublé. Ses maladresses et ses gaucheries probables ne le trahiraient-elles pas? Un instant encore, il hésita. Mais son hésitation fut de courte durée, car il chancelait déjà de fatigue.