CHAPITRE II
11 était encore tôt, dix heures à peine, quand il pénétra dans la grande salle blanche aux chaises et aux glaces dorées, déjà prête à recevoir ses hôtes quotidiens. Près du piano à queue dont le couvercle était relevé, le pianiste, un jeune homme très correct, en redingote noire, — les prix de la maison étaient très élevés — secouait les cendres de sa cigarette avec précaution pour ne pas salir ses vêtements et feuilletait des cahiers de musique. Dans un angle, près du petit salon à demi-obscur, trois filles, assises sur des chaises adossées au mur, causaient à mi-voix.
Lorsqu'il entra, en compagnie de la patronne, deux des filles se levèrent, mais la troisième resta assise. Celles qui s'étaient avancées étaient décolletées très bas, tandis que l'autre avait
une robe noire montante. Les deux premières regardèrent l'homme en face, d'un air provocant, quoique las et indifférent, mais la troisième se détourna ; elle avait un profil doux et simple de fille honnête. Et parce qu'elle se taisait et semblait pensive, parce qu'elle ne le regardait pas, et qu'elle seule conservait une attitude correcte, il la choisit. Il ignorait encore que, dans tout établissement bien tenu, se trouve une et môme plusieurs femmes de ce genre. Généralement vêtues de noir, comme des nonnes ou de jeunes veuves, elles ont un visage pâle, sans fard, d'une expression sévère. Leur rôle est de donner l'illusion de la correction à ceux qui la recherchent. Mais lorsqu'elles se sont enivrées avec leurs amants de passage, elles deviennent pareilles aux autres filles, pire même, quelquefois. Ce sont des femmes de cette sorte que les étudiants ivres courtisent et qu'ils exhortent à recommencer une existence honnête.
Mais il l'ignorait. Et lorsqu'elle se leva, à contre-cœur, en le regardant d'un air sombre et mécontent, de ses yeux peints, tandis que son visage, d'une pâleur mate, prenait une exprès-
sion encore plus acerbe, il se dit une fois de plus : « Oh ! qu'elle est donc correcte ! » et il se sentit rasséréné. D'un air avantageux, il se balança sur ses jambes, fit claquer ses doigts et dit à la fille, du ton aisé d'un débauché plein d'expérience :
— Hé bien, ma poupoule ? Montons dans ta chambre, veux-tu ? Où est ton nid?
— Tout de suite ? fit-elle avec étonnement, en levant les sourcils.
11 se mit à rire gaîment, découvrant des dents solides, serrées et égales ; puis il répondit tout rouge :
— Certainement. A quoi bon perdre un temps précieux ?
— On va faire de la musique. Nous danserons.
— Bah! qu'est-ce que la danse, ma belle? On tourne bêtement sur soi-même, comme un chien qui veut attraper sa queue. Est-ce que nous n'entendrons pas aussi bien la musique dans ta chambre ?
Elle le regarda et sourit.
— Oui, on l'entend un peu.
Il commençait à lui plaire. Il avait un visage
large, aux pommettes saillantes et complètement glabre ; les joues et une étroite bande, au-dessus de ses lèvres fortes bien dessinées, étaient d'une teinte bleuâtre. Il avait de beaux yeux noirs, quoiqu'il y eût dans leur expression quelque chose de figé et qu'ils tournassent dans leurs orbites avec lenteur, comme s'ils parcouraient une grande distance. Cependant, malgré son visage rasé et sa taille svelte, il ne ressemblait pas à un acteur, mais plutôt à un étranger russifié, à un Anglais.
— Tu n'es pas Allemand? demanda la fille.
— Un peu. Plutôt Anglais. Aimes-tu les Anglais ?
— Comme tu parles bien le russe ! On ne s'aperçoit pas que tu es étranger.
Il se rappela son passeport anglais, le jargon qu'il avait employé les derniers temps et il s'aperçut qu'il avait oublié de feindre comme il aurait fallu. Il rougit de nouveau et, prenant la fille par le bras, il l'entraîna vivement.
— Je suis Russe, Russe, entends-tu? Eh bien, par où passe-t-on ? Par ici? xMontre-moi le chemin.
Dans le grand miroir qui descendait jusqu'au
plancher, le couple qu'ils formaient se dessina nettement : lui, grand, large d'épaules, habillé de sombre et pâle comme elle. A la clarté du lustre électrique qui tombait sur lui, son front découvert et ses fermes pommettes surtout, étaient d'une blancheur frappante dans laquelle ses yeux semblaient des trous noirs, un peu mystérieux, mais beaux. Et ce couple sombre et grave paraissait si étrange entre les parois blanches, dans le large cadre doré du miroir, qu'il s'arrêta étonné et pensa : « On dirait des fiancés ! » A la vérité, l'insomnie et la fatigue sans doute l'empêchaient de penser raisonnablement, car, l'instant d'après, regardant leur image, austère et funèbre, il se dit : « C'est comme à un enterrement. » Et ces deux réflexions lui furent égalemant désagréables.
La jeune femme semblait partager ses impressions. Sans mot dire, elle considérait tour à tour leurs deux images; étonnée, elle essaya de plisser les paupières, mais le miroir ne refléta pas ce léger mouvement et continua obstinément et lourdement à représenter le sombre couple immobile. La fille trouva-t-elle que c'était beau ou se remémora-t-elle un épisode un peu
triste de son passé ? Toujours est-il qu'elle sourit doucement et serra un peu le bras ferme et replié de son compagnon.
— Quelle paire nous faisons ! s'écria-t-elle, pensive, et ses longs cils noirs et brillants, aux extrémités finement retroussées, devinrent soudain plus apparents.
11 ne répondit pas et se remit à marcher d'un air résolu, entraînant la fille, dont les hauts talons Louis XV martelaient le plancher. Us suivirent un corridor, où s'ouvraient de petites chambres obscures et ils pénétrèrent dans une pièce sur la porte de laquelle on avait tracé en caractère inégaux le nom de « Liouba ».
— Eh bien, Liouba, fît-il, en regardant autour de lui et en se frottant les mains l'une contre l'autre, en un geste coutumier, comme s'il les lavait soigneusement dans l'eau froide, il nous faut du vin et quoi d'autre encore ? Des fruits peut-être ?
— Les fruits coûtent cher, ici.
— Qu'importe ? Buvez-vous du vin ?
Il s'était oublié et lui avait dit « vous ». iMais il ne se reprit pas, car il y avait eu dans l'étreinte de la fille quelque chose qui l'empêchait
IU
maintenant de dissimuler et de se montrer familier avec elle. Et il sembla que ce sentimentlà aussi était celui de la fille : elle le regarda fixement et, après un instant de silence, elle répondit, avec une hésitation dans la voix et dans le sens des mots prononcés :
— Oui, j'en bois. Attendez, je vais en demander. Je commanderai seulement deux poires et deux pommes. En aurez-vous assez?
Elle aussi disait « vous » maintenant ; et dans le ton dont elle prononçait ce mot, se manifestait la même incertitude, une légère hésitation, peut-être une interrogation. Mais il n'y prit pas garde. Resté seul, il se mit à examiner rapidement et à fond toute la pièce. Il essaya la porte : elle fermait bien, à crochet et à clef ; il s'approcha de la fenêtre, ouvrit les deux cadres ; elle était au troisième étage et donnait sur la cour. Il fit la grimace et hocha la tête. Puis il tenta une expérience avec la lumière ; il y avait deux lampes ; quand celle du plafond s'éteignait, l'autre, coiffée d'un abat-jour rouge, s'allumait près du lit — comme dans les meilleurs hôtels.
Mais le lit !
Il haussa les épaules et découvrit les dents, feignant de rire, pour obéir à ce besoin de grimacer qu'éprouvent, lorsqu'ils sont seuls, ceux qui sont obligés de dissimuler et de se composer un visage.
Mais le lit !
Il en fit le tour, tâta la couverture ouatée, piquée, et rejetée en arrière ; brusquement saisi du désir de faire l'espiègle, heureux à l'avance de pouvoir dormir, il lui fit une grimace d'écolier, tendit les lèvres en avant et écarquilla les yeux, pour exprimer le degré suprême de rétonne ment. Mais il redevint presque aussitôt sérieux ; il s'assit et attendit Liouba avec lassitude. Il voulut penser au surlendemain, à cette soirée qu'il passait dans une maison publique, mais ses pensées ne lui obéissaient pas. Et soudain l'homme se mit à bâiller si furieusement que les larmes lui vinrent aux yeux. Il sortit son browning, ainsi que trois réservoirs pleins de cartouches ; avec colère, il souffla dans le canon comme dans une clef ; tout était en ordre et il sentit une envie de dormir irrésistible.
Lorsqu'on apporta le vin et les fruits et que Liouba, qui s'était attardée on ne sait pourquoi,
revint, il ferma la porte, au crochet seulement, pour commencer, puis il dit :
— Eh bien, Liouba, buvez, je vous en prie.
— Et vous ? demanda la fille étonnée en lui jetant un vif coup d'œil oblique.
— Je boirai après vous. Voyez-vous j'ai fait la noce deux nuits de suite, sans dormir, et maintenant... -7- il bâilla avec bruit, à se décrocher les mâchoires.
— Ah!
— Oh ! pas longtemps ! Une petite heure seulement... Je me réveillerai bientôt. Buvez, je vous en prie, ne vous gênez pas. Et mangez les fruits. Pourquoi en avez- vous pris si peu }
— Puis-je retourner au salon? On va y faire de la musique.
Ce projet avait des inconvénients. On pouvait parler de lui et deviner peut-être l'identité de cet étrange client ; ce qui n'était pas à souhaiter. En réprimant un peu le bâillement qui lui séparait les mâchoires, il répondit d'un ton grave et modéré :
— Non, Liouba, je vous prie de rester ici. Voyez-vous, je déteste dormir seul dans une
chambre. C'est un caprice, je le sais, excusez-moi...
— Mais comment donc ! Du moment que vous avez payé...
— Oui, oui, dit-il en rougissant pour la troisième fois. C'est certain. Mais ce n'est pas de cela que je voulais parler. Et... si vous voulez... vous pouvez vous coucher aussi. Je vous ferai place. Seulement, mettez-vous du côté du mur, s'il vous plaît. Cela ne vous fait rien ?
— Je ne veux pas dormir.
— Lisez quelque chose.
— Il n'y a point de livres, ici...
— Voulez-vous le journal d'aujourd'hui ? Tenez, je l'ai. Vous y trouverez des choses intéressantes...
— Non, merci.
— Eh bien, faites ce que vous voudrez ; vous le savez mieux que moi. Et il ferma la porte à double tour, puis mit la clef dans sa poche. Il ne remarqua pas le regard singulier dont la fille le suivit. D'ailleurs, toute cette conversation correcte et polie, si étrange pourtant en pareil lieu, lui semblait naturelle et tout à fait convaincante. Toujours avec la même politesse,
comme s'il se fût promené en barque avec des demoiselles, il entr ouvrit légèrement son veston et demanda :
— Vous me permettez d'enlever mon veston? La jeune fille fronça un peu les sourcils.
— Je vous en prie. Enfin, vous... Mais elle n'acheva pas sa phrase.
— Et mon gilet ?
Liouba ne répondit pas et haussa les épaules imperceptiblement.
— Voici mon portefeuille, mon argent. Voulez-vous avoir l'obligeance de le mettre en lieu sûr?
— Déposez-le, vous-même, au bureau. C'est ce que font généralement nos clients...
— Pourquoi ? (11 jeta un coup d'œil sur Liouba et détourna le regard avec embarras.) Ah ! oui, je comprends... Bah ! ce sont des bêtises...
— Savez- vous combien vous avez d'argent ?
II y en a qui ne le savent pas, et après...
— Je le sais, je le sais ! Mais pourquoi pensez-vous à des choses pareilles?
Il se coucha en lui laissant poliment une place., contre le mur. Soudain, il se mit à rire.
— Pourquoi riez-vous ? demanda la fille avec un sourire contraint.
— Parce que je suis bien. Quels oreillers moelleux vous avez! Maintenant, on pourrait peut-être un peu causer. Pourquoi ne buvezvous pas ?
— Puis-je enlever mon corsage ? Vous me le permettez? Sinon, l'attente me paraîtra longue. Une légère ironie perçait dans sa voix. Mais lorsqu'elle eût rencontré son regard confiant et lorsqu'elle l'eut entendu lui répondre avec douceur : « Mais oui, je vous en prie ! », elle expliqua, grave et simple : Mon corset est trop serré. Il me laisse des traces sur le corps.
— Mais oui, mais oui, je vous en prie!
Il se détourna un peu et rougit de nouveau. Etait-ce parce que l'insomnie troublait ses pensées, ou bien parce qu'à vingt-six ans, il était resté chaste et naïf, toujours est- il que ce « puis-je? » lui parut naturel dans une maison où tout semble permis.
On entendit un frou-frou de soie et le bruit d'un buse décroché. Puis, une question :
— Ne seriez-vous pas écrivain?
— Moi ? Un écrivain ? Pas le moins du
monde! Et pourquoi me demandez-vous cela? Vous aimez les écrivains ?
— Au contraire ! . . .
— Pourtant, ce ne sont pas... (il bâilla longuement et avec délice) de mauvaises gens.
— Et comment vous appelez-vous ?
Le silence, puis une réponse ensommeillée :
— Appelez-moi Iv... non, Pierre, Pierre!
— Et qui êtes-vous? Qui êtes-vous donc? La fille parlait bas, mais avec fermeté en le
guettant ; et d'après le son de sa voix, il semblait qu'elle se fût rapprochée soudain du dormeur. .Mais il ne l'entendit plus ; il était assoupi.
Il dormit ainsi une heure, deux heures, sur le dos, dans l'attitude correcte qu'il avait prise en se couchant, sa main droite plongée dans la poche où se trouvaient la clef et le revolver. Assise en face de lui, les bras et la gorge nus, la fille fumait, buvait du cognac sans se presser et le regardait fixement. Parfois, pour mieux le voir, elle tendait son cou mince et flexible ; et en même temps, deux plis pro-
fonds et tendus se formaient alors au coin de ses lèvres. Il avait oublié d'éteindre la lampe du plafond et sous la clarté crue, il n'apparaissait ni jeune ni vieux, ni étranger ni proche, mais totalement inconnu. Son épaisse chevelure noire était tondue de près, à l'ordonnance ; sur la tempe gauche, près de l'œil, se trouvait une petite cicatrice blanchâtre, provenant d'on ne sait quelle contusion. Il ne portait point de croix ni de médaille bénite au cou.
Dans le grand salon du bas, la musique se faisait entendre. Mêlés aux piétinements des danseurs, les sons du piano et du violon parvenaient jusqu'à Liouba, qui, la cigarette aux lèvres, contemplait avidemment le dormeur. Le cou tendu, elle se mit à étudier, avec attention, la main gauche que l'homme avait posée sur sa poitrine : très large de paume, avec des doigts solides et tranquilles, elle produisait l'impression de quelque chose de pesant qui accablait douloureusement la poitrine. D'un geste précautionneux, la fille la posa le long du corps, sur le drap. Puis elle se leva vivement et avec bruit ; elle tourna violemment le commutateur comme si elle voulait le briser, éteignit
la lampe du plafond en allumant celle du lit, sous l'abat- jour rouge.
L'homme ne bougea pas et son visage rosé resta inconnu, effrayant d'immobilité et de calme. Liouba entoura ses genoux de ses bras nus délicatement teintés de rose, rejeta la tête en arrière et fixa au plafond les trous noirs de ses yeux immobiles. Et ses dents serraient avec force une cigarette inachevée et éteinte.