‹ Mémoires d'un prisonnierChapitre 15 sur 18 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Quelque chose de menaçant et d'inattendu s'était produit ; quelque chose d'important et de terrible s'était passé pendant qu'il dormait. Il le comprit du coup, avant même de s'être bien réveillé, dès qu'il eut entendu une voix, rauque et inconnue ; il le comprit par cette intuition affinée du danger qui était comme un nouveau sens chez ses camarades et chez lui. 11 posa rapidement les pieds à terre et s'assit ; sa main serra avec force le revolver tandis que ses yeux fouillaient vigilamment le brouillard rose qui planait dans la chambre. Lorsqu'il vit la fille, assise dans la même attitude, les bras nus et la gorge d'une roseur transparente, le regard assombri, énigmatique et fixe, il pensa : « Elle m'a trahi! » 11 l'observa avec plus d'atten-

tion, respira profondément et se reprit : « Elle ne m'a pas encore trahi, mais elle va le faire ! » Il respira de nouveau et demanda brièvement :

— Eh bien ? Qu'y a-t-il ?

Elle sourit d'un sourire hostile et triomphant en le regardant sans mot dire . Il semblait ; qu'elle le considérait déjà comme lui apparte-. nant, et que, sans hâte, elle voulait jouir de son pouvoir.

— Qu'y a-t-il ? répéta-t-il en fronçant le. sourcil.

— Rien. Lève-toi ! Tu as assez dormi. Il y a une fin pour tout. On n'est pas à Pasile de nuit ici, mon petit !

— Allume la lampe, ordonna-t-il.

— Non.

Il tourna le commutateur. A la clarté blanche

de l'électricité, il vit alors ses yeux fardés, à l'expression indiciblement haineuse et sa bouche pincée par le mépris et la colère. Il la vit, étrangère, résolue, prête à accomplir quelque chose d'irrévocable. Et il trouva cette fille odieuse.

— Qu'as-tu? Es-tu ivre? demanda-t-il

d'une voix grave et inquiète et il étendit la main pour prendre son faux-col. Mais elle prévint son geste, s'empara du faux-col et le lança, sans regarder, dans un coin, derrière la commode.

— Je ne te le donnerai pas !

— Qu'est-ce que cela signifie ! s'écria-t-il d'une voix étouffée et il serra la main de la femme d'une étreinte telle que les doigts fluets se détendirent, s'allongèrent.

— Laisse-moi, tu me fais mal ! gémit Liouba. Il desserra son étreinte et gronda :

— Prends garde !

— A quoi, mon petit? Tu veux me tuer, n'est-ce pas ? Qu'as-tu dans ta poche, dis ? Un revolver ? Hé bien, tire, que je voie comment tu me tueras ! Voyez-vous ça ! Monsieur vient chez une femme et il se couche en disant : « Bois, moi, je dormirai ! » Penses-tu donc que parce que tu es rasé et tondu, que personne ne te reconnaîtra ? Et au poste, veux-tu y aller ? Veux-tu aller au poste, dis, mon petit ?

Elle se mit à rire bruyamment, gaîment. Transi d'horreur, il contempla le visage de

Liouba qui s'éclairait d'une joie sauvage et désordonnée. On eût dit qu'elle devenait folle. Sa terreur grandit encore à l'idée que tout échouait misérablement et qu'il faudrait commettre un assassinat stupide puis périr quand même, selon toutes probabilités. Livide, bien que calme et résolu d'aspect, il la regardait, guettant chacun de ses gestes, tout en combinant à la hâte, un plan d'action.

— Eh bien ? Pourquoi ne réponds-tu pas ? La peur t'a fait perdre la langue ?

Il fallait saisir ce cou flexible comme un serpent et le serrer ; elle n'aurait sûrement pas le temps de crier. Certes, il n'éprouvait pour elle aucune pitié ; mais que trouverait-il en bas, dans la rue }

— Sais-tu qui je suis, Liouba?

— Oui. Tu es un... — et elle prononça d'un ton ferme et un peu solennel, en scandant les syllabes : — un terroriste.

— Et comment le sais-tu ?

Elle eut un sourire ironique.

— Nous ne sommes pas des imbéciles...

— Enfin, admettons...

— Oui, admettons. Mais lâche-moi d'abord.

Vous êtes tous les mêmes, quand il s'agit d'abuser de votre force avec les femmes.

Il obéit et s'assit, en regardant la fille avec une tristesse morne et obstinée. Dans ses pommettes, quelque chose remuait ; mais tout le reste de son visage était calme, grave et un peu douloureux.

— Eh bien, quand tu auras fini de me dévisager! cria la fille avec colère.

Il leva les sourcils avec étonnement, mais sans détourner le regard et il se mit à parler d'une voix un peu sourde et étrangère, comme s'il était à une très grande distance.

— Ecoute, Liouba. Tu peux me livrer, c'est certain, et tu n'es pas la seule qui puisse le faire. Tous les êtres qui vivent dans cette maison, chaque passant dans la rue peuvent me trahir. Il suffit de crier : « Arrêtez-le ! » pour qu'aussitôt des dizaines, des centaines de gens s'assemblent pour m'appréhender, me tuer même ! Et pourquoi cela } Simplement parce que je n'ai fait de mal à personne, parce que j'ai consacré ma vie au bonheur de ces mêmes gens. Comprends- tu ce que cela signifie : consacrer sa vie }

— Xon, je ne comprends pas, répondit la fille avec rudesse ; mais elle écoutait attentivement.

— Et les uns le feront par méchanceté, les autres par bêtise, parce que les mauvais n'aiment pas les bons, Liouba, les méchants n'aiment pas les bons...

— Et pourquoi les aimerait-on ?

— Xe pense pas que je me vante, à dessein, Liouba. Qu'est-ce qu'a été ma vie, ma vie tout entière ? Depuis l'âge de quatorze ans, je rôde de prison en prison. On m'a chassé du lycée, on m'a chassé de la maison paternelle. Un jour, j'ai failli être fusillé, je n'ai échappé à la mort que par miracle. Quand je pense que j'ai vécu ainsi pour les autres et jamais pour moi, jamais !...

— Et pourquoi es-tu si bon ? demanda la fille avec ironie.

Il répondit gravement :

— Je n'en sais rien. Je suis né ainsi, probablement.

— Et moi, je suis née mauvaise ! Pourtant nous sommes venus au monde de la même manière, la tête la première... N'est-ce pas vrai?

LA VICTOIRE DES TÉNÈBRES l6l

Mais on eût dit qu'il n'avait pas entendu. Continuant à regarder au dedans de lui-même, dans son passé qui se dressait devant lui d'une manière si inattendue dans son héroïque simplicité, il reprit :

— Ecoute-moi, Liouba : j'ai vingt-six ans; j'ai déjà des cheveux gris aux tempes et pourtant, le croiras-tu?... — il hésita un peu, puis il continua d'une voix ferme et même un peu hautaine — et pourtant je ne sais pas encore ce que c'est qu'une femme ! Pas du tout, m'entends-tu ? Tu es la première que je voie ainsi. Et à dire le vrai, j'ai un peu honte de regarder tes bras nus.

De nouveau la musique se déchaîna avec fracas et les piétinements des danseurs iirent trembler le plancher. Un de ceux-ci qui était ivre se mit à pousser des cris frénétiques, comme pour rassembler un troupeau de chevaux furieux. Dans la chambre, tout était tranquille ; la fumée du tabac s'étirait voluptueusement en brouillard doré, puis se dissipait.

— Voilà quelle est ma vie, Liouba! Et il baissa la tête, l'air grave et pensif, vaincu par le souvenir de cette existence si pure et belle

comme celle d'un martyr. Liouba garda le silence, se leva et jeta un fichu sur ses épaules nues. Mais, lorsqu'elle eût rencontré le regard surpris et comme reconnaissant de l'homme, elle ricana, arracha vivement le fichu et arrangea sa chemise de manière à ce qu'un de ses seins fût complètement découvert. Il se détourna et haussa un peu les épaules.

— Bois ! dit la fille. Ne fais donc plus d'embarras.

— Je ne veux pas boire.

— Tu ne veux pas boire ? Eh bien, moi, je boirai ! et elle eut un mauvais rire.

— Si tu as des cigarettes, j'en prendrai.

— Les miennes sont mauvaises.

— Que m'importe !

Quand il eût pris une cigarette, il remarqua avec plaisir que Liouba avait remonté sa chemise et il conçut l'espoir que tout s'arrangerait. Il fumait mal, sans aspirer, et tenait sa cigarette comme le font les femmes, entre deux doigts nerveusement tendus.

— Tu ne sais même pas fumer, s'écria la fille et elle lui arracha la cigarette des mains, d'un geste brutal. Laisse ça î

— Tu te fâches de nouveau. . .

— Certainement...

— Et pourquoi, Liouba ? Réfléchis donc : c'est vrai que je n'ai pas dormi les deux dernières nuits ; j'ai couru par la ville comme un loup traqué. Si tu me livres, on m'arrêtera, quel plaisir en auras-tu ? Et je ne me rendrai pas vivant, Liouba...

Il se tut.

— Tu tireras ?

— Oui, je tirerai.

La musique avait cessé ; mais l'ivrogne affolé par l'alcool continuait à pousser des cris affreux ; quelqu'un essayait de lui fermer la bouche avec la main ; soit pour plaisanter, soit sérieusement et le son, en sifflant entre les doigts, devenait encore plus terrible et sauvage. Dans la chambre flottait une odeur épaisse et moite de savon a bon marché ; au mur, des jupes et des corsages pendaient, fripés et aplatis, sans un rideau pour les recouvrir. Et ce spectacle était si répugnant, la pensée que toutes ces choses participaient de la vie était si douloureux qu'il haussa les épaules avec pitié et regarda encore une fois autour de lui...

— Comme c'est drôle, chez vous ! dit- il pensivement et son regard se posa sur Liouba.

— Pourquoi .: fit-elle brièvement.

Devant l'attitude de la femme, il comprit qu'il fallait avoir pitié d'elle ; et dès qu'il l'eût compris, il la plaignit sincèrement.

— Pauvre Liouba !

— Tu dis ?

— Donne-moi la main...

Et pour montrer à la fille qu'il estimait en elle l'être humain, il lui prit la main et la porta respectueusement à ses lèvres.

— C'est à moi que tu fais cela?

— Oui, Liouba, à toi !

Et tout à fait bas, comme pour remercier, la fille dit :

— Va-t'en! Va-t'en donc, imbécile '.

11 ne comprit pas du coup.

— Quoi?

— Va-t'en ! Va-t'en d'ici ! Fiche le camp ! A grands pas, sans mot dire, elle traversa

la pièce, ramassa le faux-col clans un coin et le lui lança avec une expression de dégoût intense, comme si c'eût été le chiffon le plus souillé, le plus malpropre qu'elle eût trouvé.

Sans rien dire, sans honorer la fille d'un regard, plein de dignité, il remit son col, lentement et tranquillement ; mais, l'instant d'après, avec un glapissement sauvage, Liouba le frappa avec violence sur sa joue glabre. Le faux-col roula à terre et l'homme chancela. Très pâle, presque bleu, mais sans se départir de son calme, avec le même air altier, il fixa sur Liouba ses yeux pesants et immobiles.

— Eh bien ! souffla-t-elle.

Il continuait à la fixer sans répondre. Complètement affolée par cette impassibilité hautaine, terrifiée, perdant l'esprit, comme devant une sourde muraille de pierre, la fille le prit par les épaules et l'assit avec force sur le lit. Puis, se penchant tout près de lui, vers son visage, vers ses yeux, elle haleta :

— Eh bien! pourquoi ne dis-tu rien? Que vas-tu faire de moi, canaille? Me baiser la main? Tu viens faire le fanfaron ici! Exhiber ta beauté ! Que fais-tu donc de moi, pauvre malheureuse que je suis?

Elle le secouait par les épaules et ses doigts minces, en se serrant et se déserrant incons-

ciemment comme ceux d'un chat, le griffaient à travers sa chemise.

— Tu n'as jamais eu de femme, dis-tu? Et c'est à moi que tu oses dire cela, à moi que tous les hommes... tous... Es- tu donc inconscient pour me parler ainsi! « Je ne me rendrai pas vivant », proclames-tu? Eh bien, moi, je suis morte, comprends-tu cela, bandit! je suis morte! Et je te crache à la figure!... Tiens... vivant! Tiens, canaille, tiens!

Avec une fureur qu'il ne pouvait plus contenir, il la poussa loin de lui et elle alla donner de la nuque contre le mur. Il ne raisonnait déjà plus bien, sans doute, car son geste suivant, tout aussi rapide et résolu, fut de sortir son revolver et il sembla qu'une bouche noire, s'était mise à sourire. Mais la fille ne voyait ni le visage grimaçant de colère folle, ni Parme menaçante... Cachant ses yeux sous ses mains, comme pour les enfoncer dans son crâne, elle traversa la chambre à grands pas rapides et se jeta sur le lit, le visage sur les oreillers. Et elle se mit aussitôt à sangloter silencieusement.

Ce qu'il attendait ne se produisait pas ; il n'arrivait que des choses stupides et insensées.

Il haussa les épaules, cacha dans sa poche son arme mutile et se mit à aller et venir dans la chambre. La fille pleurait. Les mains dans les poches, il s'arrêta près d'elle et la regarda. Couchée sur le ventre, la femme sanglotait éperdument, dans une affreuse crise d'hystérie. Ses omoplates pointues et nues se rejoignaient presque, par moments, comme si on eût mis sous la poitrine de Liouba des charbons ardents ; puis elles se séparaient lentement, comme si la femme s'en fût allée on ne sait où en serrant sa douleur contre son sein. La musique avait recommencé ; des officiers étaient venus, sans doute, car on entendit un cliquetis d'éperons. Jamais encore il n'avait vu pleurer de la sorte. Aussi en était-il troublé. Sans savoir pourquoi, il sortit les mains de ses poches et dit tout bas :

— Liouba !

Elle pleurait.

— Liouba! Qu'as-tu, Liouba?

Elle répondit, mais si bas qu'il n'entendit pas ; il s'assit à côté du lit, pencha vers elle sa grosse tête rase et posa la main sur les épaules de la femme ; et sa main se mit à trembler fol-

lement, comme tremblaient les pauvres épaules nues.

— Je ne comprends pas ce que tu dis, Liouba !

Et une voix lointaine, sourde, pleine de larmes implora ;

— Ne t'en va pas encore... Il y a... des officiers... Ils peuvent... te... Oh! mon Dieui mon Dieu !

Elle s'assit vivement sur le lit et resta immobile, après avoir battu des mains, les yeux écarquillés fixant l'espace avec terreur. Ce fut un regard effrayant et il ne dura qu'un instant. Elle se jeta de nouveau sur les oreillers et recommença à pleurer. Au salon, les éperons cliquetaient en cadence et le pianiste, excité ou effrayé peut-être, marquait avec zèle le rythme de la danse entraînante.

— Bois un peu d'eau, Liouba... Allons, bois! Je t'en prie, chuchota-t-il en se penchant vers elle. Mais l'oreille de la femme était cachée par les cheveux et, craignant qu'elle ne l'entendît pas, il écarta doucement les mèches noires un peu bouclées, desséchées par le fer et découvrit une petite coquille rouge et ardente.

— Bois, je t'en prie !

— Non, je ne veux pas. C'est inutile. Ça passera comme ça.

Elle se cachait, en effet. Les sanglots cessèrent peu à peu. Elle eut ensuite un long gémissement assourdi; puis les épaules ne tremblèrent plus et restèrent immobiles, comme profondément pensives. Il caressait doucement la femme depuis le cou jusqu'à la dentelle de la chemise et recommençait.

— Es-tu mieux, Liouba?

Elle ne répondit pas, poussa un profond soupir et, se tournant, elle lui jeta un coup d'œil rapide. Puis, elle posa les pieds à terre et s'assit à côté de lui. Après avoir soupiré de nouveau, elle posa sa tête sur l'épaule de l'homme, en un geste simple et doux ; et avec la même simplicité, il l'enlaça et l'attira un peu à lui. Il n'était plus troublé de sentir que ses doigts touchaient l'épaule nue ; ils restèrent ainsi longtemps, sans parler, fixant devant eux le regard de leurs yeux assombris qui s'étaient tout à coup cernés. Ils soupiraient.

Soudain, des bruits de pas et des voix résonnèrent dans le corridor, des éperons cliqueté-

rent doucement, et tous ces sons se rapprochèrent et s'arrêtèrent devant la porte. Il se leva vivement; on frappait déjà à l'huis, d'abord avec les doigts, puis à coups de poing et la voix rauque d'une femme criait :

— Liouba! Ouvre !

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