‹ Mémoires d'un prisonnierChapitre 16 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Il la regarda et attendit.

— Donne-moi un mouchoir ! dit-elle sans jeter les yeux sur lui et elle tendit la main. Elle s'essuya soigneusement le visage, se moucha avec bruit, lança le mouchoir sur les genoux de son compagnon et se dirigea vers la porte. Il la suivait des yeux et attendait. En passant, Liouba tourna le commutateur et il fit tout à coup si sombre que l'homme entendit le bruit de sa propre respiration, un peu oppressée. Et sans savoir pourquoi, il se rassit sur le lit qui grinça un peu.

— Hé bien! qu'y a-t-il? Que voulez- vous? demanda Liouba à travers la porte, sans ouvrir, et sa voix calme trahissait un secret mécontentement.

Plusieurs voix féminines s'élevèrent à la fois, s 'interrompant l'une l'autre. Et toutes s'interrompirent ensemble lorsqu'une voix masculine demanda quelque chose, en insistant avec une politesse étrange.

— Non, je ne veux pas.

Les voix résonnèrent de nouveau, et de nouveau, les coupant comme des ciseaux tranchant un fil de soie dévidé, s'éleva la voix masculine, jeune et persuasive. Des éperons cliquetèrent nettement, comme si celui qui parlait avait salué. Et, chose étrange, Liouba se mit à rire.

— Non, non, je n'irai pas. Oui, c'est bon, c'est bon. Vous avez beau me donner de gentils petits noms, je n'irai quand même pas.

Encore des rires, des jurons, un cliquetis d'éperons et tout s'éloigna de la porte pour mourir on ne sait où, au fond du corridor. Trouvant dans l'obscurité le genou de son compagnon, Liouba s'assit à côté de lui, mais elle ne replaça plus la tête sur son épaule. Elle expliqua brièvement :

— Les officiers organisent un bal. Ils invitent tout le monde. On dansera le cotillon.

— Liouba ! demanda-t-il d'une voix caressante, donne-nous de la lumière, je t'en prie.

Sans mot dire, elle se leva et tourna le commutateur. Mais au lieu de s'asseoir à côté de lui, elle reprit sa place sur une chaise en face du lit, de l'air renfrogné d'une maîtresse de maison qui a des visiteurs ennuyeux et lents à partir.

— Vous n'êtes pas fâchée contre moi, Liouba ?

— Pourquoi le serais-je ?

— J'ai été très étonné de vous entendre rire si gaîment à l'instant. Comment cela vous estil possible ?

Elle rit, sans le regarder.

— C'est amusant et je ris, voilà tout! Mais vous ne pouvez pas vous en aller tout de suite. 11 faut attendre que les officiers soient partis. Ils ne resteront pas longtemps.

— J'attendrai. Merci, Liouba.

Elle eut de nouveau un petit rire.

— Merci de quoi ? Comme vous êtes poli !

— Cela vous plait ?

— Non, pas beaucoup. A quelle classe appartenez-vous ?

— Mon père était docteur, médecin militaire. Mon grand-père était paysan. Nous sommes des Vieux-croyants.

Liouba le regarda avec quelque intérêt.

— Tiens! Et vous ne portez pas de croix au cou?

— Une croix! fit-il en souriant. Nous portons notre croix sur le dos.

La jeune fille fronça un peu les sourcils.

— Vous vouliez dormir. Au lieu de bavarder, vous feriez mieux de vous coucher.

— Non, je ne veux pas me coucher. Je ne veux plus dormir.

— Comma vous voudrez.

Il y eut un long silence embarrassé. Liouba regardait à terre d'un air déconcerté. Des yeux, il faisait le tour de la chambre, évitant chaque fois avec soin le regard de la femme.

Le silence devenait pénible ; il demanda ■

— Pourquoi ne buvez-vous pas } Elle tressaillit :

— QuDi?

— Buvjz donc, Liouba. Pourquoi ne buvezvous pas ?

— Je ne veux pas boire seule.

— Par malheur, je ne bois pas d'alcool.

La fille ne répondit rien et se détourna. .Mais elle surprit le regard de l'homme posé sur ses épaules nues, et elle se couvrit d'un fichu tricoté en laine grise.

— Il fait froid ! dit-elle d'une voix saccadée.

— Oui, un peu! acquiesça-t-il, quoiqu'il fît chaud dans la chambrette.

De nouveau, régna un long silence embarrassé. Du salon, arrivaient les sons bruyants et entraînants d'une ritournelle.

— Ils dansent, dit-il.

— Oui, répondit-elle.

— Pourquoi vous êtes -vous emportée contre moi, Liouba? Pourquoi m'avez-vous frappé ?

La fille répondit avec rudesse, après un instant de silence :

— Il le fallait. Je ne vous ai pas tué, n'est-ce pas?

Elle eut un mauvais rire.

Elle avait dit : « Il le fallait. » Elle le regardait en face, de ses yeux noirs cernés, en souriant d'un sourire pâle et décidé. Et il était difficile à l'homme de croire que cette tête irritée et pâle était celle qui s'était posée sur son

épaule quelques minutes auparavant, celle qu'il avait caressée.

— Ah ! c'est cela ! dit-il d'une voix sombre. Il se mit à arpenter la pièce, sans faire un pas vers elle et quand il reprit sa place, il avait un air sévère, froid et un peu hautain. Les sourcils levés, il regarda au plafond où jouait une tache claire aux bords roses. Quelque chose de petit, de noir voletait, sans doute une mouche d'automne attardée et que la chaleur avait ranimée.

La fille se mit à rire bruyamment.

— Qu'est-ce qui vous amuse ? fit-il en la regardant avec froideur ; puis il se détourna.

— Rien. Vous avez tout de même l'air d'un écrivain. Cela ne vous fâche pas que je vous le dise? Eux aussi, ils commencent à prendre les gens en pitié, et ensuite, ils s'irritent parce qu'on ne les adore pas comme des images saintes. Ils sont si susceptibles! S'ils étaient Dieu, ils ne nous feraient pas grâce d'un seul cierge!

— Et d'où connaissez- vous les écrivains, puisque vous ne lisez rien?

— 11 y en a un qui vient ici, répliqua Liouba. 11 se mit à réfléchir, en fixant sur elle un re-

gard immobile, lourd, investigateur, trop calme même. En homme dont toute la vie n'a été qu'une lutte, il avait le vague sentiment que Liouba était une âme rebelle, ce qui le troublait et le poussait à chercher pourquoi la colère de la fille s'était portée sur lui. Ses relations avec des écrivains, sa conduite qui pouvait être si correcte et si digne par moments, ses paroles haineuses, tout cela la relevait involontairement aux yeux de l'homme et donnait au soufflet qu'elle lui avait lancé un caractère beaucoup plus grave et plus sérieux qu'une simple incartade de prostituée hystérique, à demi-ivre. Simplement irrité, mais nullement offense au premier abord, il se sentait à présent blessé, et pas rien qu'en esprit.

— Pourquoi m'avez-vous frappé, Liouba ?

Quand on soufflette quelqu'un, on doit lui dire pourquoi ! répéta-t-il d'une voix sombre et insistante. Et clans ses pommettes saillantes, sur son front pesant qui écrasait les yeux, il y avait l'obstination et la dureté de la pierre.

— Je ne sais, répondit Liouba, avec le même entêtement, mais en évitant son regard.

Elle ne voulait pas répondre. Il haussa les

épaules et se remit à examiner la fille et à réfléchir. En temps ordinaire, sa pensée était lente et difficile ; mais une fois alarmée, elle se mettait à travailler avec une force et une inflexibilité presque automatiques ; elle était pareille à une presse hydraulique qui fend des pierres, courbe des poutres de métal et écrase des gens, s'ils tombent sous sa coupe, avec indifférence, lentement, fatalement. Sans regarder à droite ni à gauche, dédaignant les sophismes, les allusions, les échappatoires, il actionnait sa pensée lourdement, cruellement même, jusqu'à ce qu'elle commençât à flamber ou qu'elle arrivât à la barrière logique extrême, au-delà de laquelle il y a le vide et le mystère. Il ne séparait pas sa pensée de lui-même ; il pensait tout entier, pour ainsi dire, de tout son corps ; et, chaque déduction logique devenait aussitôt effective pour lui, comme il n'arrive que chez les gens robustes et simples, qui n'ont pas encore fait de leur pensée un jouet.

Et maintenant qu'il était bouleversé, sorti de son ornière, — pareil à une locomotive qui a déraillé dans de profondes ténèbres et qui continue, par prodige, à bondir par-dessus les mon-

ticules et les monceaux, — il cherchait sa voie et voulait la trouver à tout prix. Mais la fille se taisait et visiblement n'avait nul désir de parler.

— Liouba! Causons tranquillement ! Il faut pourtant...

— Je ne veux pas causer tranquillement... Il reprit :

— Ecoutez, Liouba. Vous m'avez frappé et je ne puis laisser passer cela...

La fille ricana :

— Vraiment ? Et que voulez-vous me faire ? Vous me citerez devant le juge de paix...

— Non. Mais je reviendrai ici jusqu'à ce que vous vous soyiez expliquée.

— Je vous en prie ! Autant de gagné pour la patronne...

— Je reviendrai demain. Je reviendrai...

Et soudain, en même temps qu'il pensait qu'il ne pourrait revenir ni le lendemain ni le surlendemain, il devina, il eut la certitude de savoir pourquoi la fille avait agi de la sorte. Il en devint tout joyeux.

— Ah! c'est cela. Vous m'avez frappé parce que je vous ai plainte, parce que ma pitié vous

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a outragée. En effet, c'était bête de ma part ! Pourtant, je ne voulais pas vous offenser, je vous le jure, mais peut-être était-ce en effet, outrageant pour vous. Evidemment, puisque vous êtes un être humain comme moi...

— Quelle espèce d'être humain? ricana-t-elle.

— Allons, assez! Faisons la paix ; donnezmoi la main...

Liouba pâlit un peu.

— Vous voulez que je vous donne encore une gif fie ?

— Non, donnez-moi la main, comme à un camarade ! En camarade ! s'écria-t-il avec sincérité, en prenant on ne sait pourquoi une voix de basse-

Mais Liouba se leva et reculant un peu, elle déclara :

— Ecoutez : ou bien vous êtes un imbécile, ou bien on ne vous a pas encore assez battu !

Puis elle le regarda et, avec un bruyant éclat de rire :

— Par Dieu, je vous le jure, mon écrivain! Vous êtes un écrivain de la plus belle eau ! Et comment ne vous battrait-on pas, mon petit!

Pour elle, le mot d' « écrivain » était à coup

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sûr une injure et elle attachait à ce terme un sens particulier et défini. Avec un mépris parfait, absolu, sans prendre garde à lui, le traitant comme une chose, comme un idiot ou un ivrogne, elle se mit à aller et venir, sans se gêner, dans la pièce ; elle lui jeta en passant :

— Est-ce que je t'ai fait bien mal en te battant ? Pourquoi geins -tu encore ?

Il ne répondit rien.

— Mon écrivain prétend que je lui fais très mal quand je le bats. Mais peut-être a-t-il un visage plus aristocratique que le tien ; on doit pouvoir taper tant qu'on veut sur ton museau de paysan, sans que tu sentes rien? Ah! que de gens j'ai déjà giflés ! Pourtant personne ne me fait moins pitié que mon petit écrivain. « Bats-moi, bats-moi, me répète-t-il, c'est tout ce que je mérite. » Il est saoul, il bave, il est dégoûtant même à gifler. Quelle crapule!... Et je me suis fait mal avec ton museau ! Tiens, embrasse la meurtrissure.

Elle tendit la main vers les lèvres de l'homme et se remit à aller et venir d'un pas précipité. Son excitation croissait ; il semblait par moments qu'elle étouffait dans une atmosphère

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brûlante ; elle se frottait la poitrine, ouvrait la bouche toute grande pour aspirer l'air et se retenait machinalement aux draperies de la fenêtre. Par deux fois déjà, elle s'était versé du cognac et avait vidé le verre. La seconde fois, il s'en aperçut et lui fît observer avec maussaderie :

— Je croyais que vous ne vouliez pas boire seule ?

— Je n'ai point de caractère, mon petit! répliqua-t-elle simplement. Et puis, je suis empoisonnée ; dès que je ne bois pas, j'étouffe. C'est de çà que je crèverai.

Et tout à coup, comme si elle venait seulement de s'apercevoir de sa présence, elle prit un air étonné et dit en riant :

— Ah ! c'est toi ! Tu es encore là ! Tu n'es pas parti î

Avec un regard sauvage, elle arracha son châle tricoté et de nouveau ses épaules et ses bras minces, délicats et rosés, apparurent.

— Pourquoi donc avais- je mis mon châle ! Il fait déjà trop chaud sans cela, et moi... C'était pour le ménager... Ah! c'est bien nécessaire ! Ecoutez, déshabillez-vous ! Allons,

mon petit, allons, mon chéri, qu'est-ce que ça peut vous faire...

Elle riait, et le rire la suffoquait; elle le priait en tendant les bras. Puis elle se laissa glisser à terre, s'agenouilla et lui prit la main ; elle l'implora:

— Allons, mon chéri, mon ami, je vous baiserai les mains.

Il s'écarta et demanda avec une tristesse amère :

— Pourquoi me tourmentez-vous, Liouba?

Que vous ai- je fait ? Je n'ai que de bonnes intentions... Pourquoi vous moquez-vous de moi ? Vous ai-je offensée? Si je l'ai fait, je vous en demande pardon. Je suis si... si ignorant dans toutes ces affaires...

Liouba haussa avec mépris ses épaules nues, se leva et s'assit, d'un mouvement souple. Elle haletait.

— Vous ne voulez pas ? C'est dommage ; j'aurais aimé vous voir...

Il balbutia quelque chose, s'interrompit et reprit en hésitant, en traînant les mots :

— Ecoutez, Liouba... Evidemment, je... Ce ne sont que des bêtises... Et si vous le désirez

tant, je... on peut éteindre la lumière. Eteignez, Liouba.

— Quoi.- fit la fille étonnée en écarquillant les yeux.

— Je veux dire, fit- il précipitamment, que vous êtes une femme et moi, je... j'ai eu tort, c'est certain... Ne croyez pas que c'est par pitié, Liouba, non, nom pas du tout... Moimême, je... Eteignez, Liouba!

En souriant d'un sourire embarrassé, il tendit les bras vers elle, avec la tendresse gauche de ceux qui n'ont jamais possédé une femme. Et il vit qu'elle avait étroitement entrelacé les doigts et les avait portés à son menton ; on eût dit qu'elle s'était transformée tout entière en un immense souffle retenu dans la poitrine soulevée. Et les yeux de la femme s'étaient agrandis et avaient une expression de terreur, de douleur, d'indicible mépris.

— Qu'avez- vous, Liouba ? demanda-t-il en reculant. Avec une froide terreur, elle chuchota sans desserrer les doigts :

— Vaurien ! Mon Dieu ! Quel vaurien tu es !

Cramoisi de honte, humilié de l'avoir outra-

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gée, il tapa du pied et lança des paroles brèves et insultantes :

— Prostituée ! Fille ! Tais-toi !

Mais elle hochait la tête et répétait :

— Mon Dieu! Mon Dieu! Quel vaurien tu es !

— Silence, canaille! Tu es saoule! Tu es folle ! Crois-tu que j'aie besoin de toi? Crois-tu que j'aie besoin de ton corps souillé? Crois-tu que je me sois gardé pour une créature de ta sorte ? Ordure ! Tu mérites d'être battue ! Et il leva la main comme pour la souffleter, mais il ne la toucha pas.

— Mon Dieu ! Mon Dieu !

— Et on a pitié d'elles ! Il faudrait les anéantir ces viles créatures, elles et leurs amants ! C'est de moi, de moi que tu as osé penser cela ! Il serra avec violence les bras de la femme et la jeta sur une chaise.

— Tu es un honnête homme, n'est-ce pas ? Tu es un honnête homme? Elle riait avec ravissement, comme si elle eût été en proie à une joie folle.

— Oui, je suis un honnête homme ! J'ai été honnête toute ma vie ! Et pur ! Mais toi ! Qu'es-tu, toi, ordure, malheureuse dégradée !

— Honnête homme ! répéta-t-elle, ivre d'enthousiasme.

— Oui, honnête homme! Après-demain j'irai à la mort pour les autres, et toi, que feras-tu? Tu dormiras avec mes bourreaux ! Appelle tes. officiers ! Je te jetterai à leurs pieds, qu'ils reprennent leur charogne. Appelle-les î

Liouba se leva lentement. Et quand, surexcité, fier, les narines gonflées, il la regarda, il rencontra un regard aussi hautain et plus méprisant encore que le sien. 11 y avait même comme une lueur de pitié dans les yeux orgueilleux de la prostituée, qu'un miracle avait soudain placée sur les marches d'un trône invisible, d'où elle regardait avec une attention froide et sévère quelque chose de petit, de criard et de lamentable qui se tenait à ses pieds. Elle ne riait plus, elle ne semblait pas émue et l'œil cherchait involontairement les marches sur lesquelles elle se tenait, tant elle savait regarder de haut.

— Qu'es-tu? demanda-t-il, sans céder, irrité encore, mais subissant déjà l'influence du regard hautain et calme de la femme.

Sévèrement, avec une conviction menaçante

derrière laquelle on sentait des millions de vies détruites, une mer de larmes douloureuses, la révolte ardente et incessante de la justice indignée, elle demanda :

— Quel droit as-tu d'être bon, alors que je suis mauvaise ?

— Quoi ? de manda- t-il, sans comprendre surle-champ, terrifié par le gouffre qui venait d'ouvrir une gueule noire sous ses pieds.

— Il y a longtemps que je t'attendais.

— Tu m'attendais ?

— Oui, j'attendais un honnête homme. Voilà cinq ans que j'attends, peut-être plus. Tous ceux qui viennent ici confessent qu'ils sont des coquins, ce qui, d'ailleurs, est la vérité. Au commencement, mon écrivain se vantait d'être honnête, par la suite, il m'a avoué qu'il était lui aussi, une fripouille. Je n'ai que faire de gens pareils.

— Que te faut- il donc ?

— Toi, mon ami, toi. Oui, parfaitement, un homme comme toi ! (Elle le toisa avec attention des pieds à la tête, très calmement, en hochant la tête.) Merci d'être venu.

Lui, qui n'avait peur de rien, il se sentit tout à coup mal à l'aise.

— Que te faut-il donc? répéta-t-il en reculant .

— J'avais besoin de battre un honnête homme, mon petit, un véritable honnête homme. A quoi bon battre les autres, on ne fait que se salir les mains. Maintenant, c'est fait et je puis me bai ser la main. Bonne main, tu as frappé un juste !

Elle se mit à rire et baisa sa main droite à trois reprises. Il la regardait d'un air sauvage et ses pensées si lentes d'ordinaires couraient maintenant avec une rapidité désespérée ; en un noir nuage quelque chose d'horrible et d'irréparable comme la mort s'avançait.

— Tu viens de dire quelque chose... Qu'astu dit ?

— J'ai dit : « Il est honteux d'être honnête. » Tu ne le savais pas ?

— Non! murmura-t-il et il s'abîma dans une profonde méditation, comme s'il avait oublié la femme. Il s'assit.

— Eh bien, apprends-le.

Elle parlait avec calme et seul, le soulèvement de sa poitrine, sous sa chemise, décelait son émotion intense, le cri tumultueux qu'elle comprimait.

— Eh bien, le sais-tu?

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— Quoi? fit- il en revenant à lui.

— Le sais-tu maintenant ?

— Attends !

— J'attendrai, mon ami. J'attends depuis cinq ans, j'attendrai bien encore cinq minutes.

Elle se laissa tomber sur une chaise, croisa ses bras nus derrière sa tête et ferma les yeux.

— Ah ! mon chéri ! Mon chéri !

— Tu as dit qu'il est honteux d'être honnête?

— Oui, chéri, c'est honteux.

— Mais alors, c'est... il s'arrêta, terrifié.

— Oui, oui. Cela te fait peur? Ce n'est rien, ce n'est rien. C'est tout d'abord seulement que c'est terrible.

— Et après?

— Reste avec moi et tu le sauras.

Il ne comprit pas.

— Comment, rester avec toi ?

La fille s'étonna à son tour.

— Où pourrais-tu aller, après cela ? Prends garde, mon ami, ne me trompe pas. Tu n'es pas un coquin, toi, tu n'es pas comme les autres. Si tu es honnête, tu resteras. Ce n'est pas en vain que je t'ai attendu cinq ans.

— Tu es folle ! dit- il d'un ton tranchant.

Elle le regarda avec sévérité et le menaça même du doigt.

— Ne parle pas ainsi. Du moment que la vérité est venue à toi, tu dois t'incliner très bas devant elle et non pas dire : « Tu es folle! » Cest mon écrivain qui dit : « Tu es folle ! » Mais lui, c'est une canaille! Toi, sois honnête !

— Et si je ne restais pas ! ricana-t-il d'un air sombre, les lèvres blêmies et tordues.

— Tu resteras! dit-elle avec assurance. Où irais-tu maintenant ? Tu ne peux aller nulle part. Tu es honnête. Je l'avais déjà compris quand tu m'as baisé la main. « C'est un imbécile, ai- je pensé, mais un honnête homme. » Cela ne te fâche pas, que je t'aie pris pour un imbécile? D'ailleurs, c'est de ta faute. Pourquoi m'as-tu offert ta virginité ? Tu as pensé que si tu me sacrifiais ton innocence, je te laisserais la paix } Ah I nigaud ! Petit nigaud ! Tout d'abord j'ai été vexée. « Eh quoi, pensaije, il ne me considère pas comme une créature humaine », puis j'ai vu que ta réserve était le fait de ton honnêteté. Et tu t'es dit ceci : « Je lui sacrifierai ma virginité et par là, je deviendrai plus pur encore. » Ce sera comme une pièce

de monnaie enchantée qu'on donne à un mendiant et qui vous revient, et ainsi de suite. Non, mon chéri, ça ne se passera pas ainsi?

— Non?

— Non, non, mon petit ! repéta-t-elle en traînant les mots. Je n'accepterai de toi que ce que tu as de plus cher ! Peut-être ne me sacrifies-tu ta virginité que parce qu'elle te paraît inutile. As-tu une fiancée ?

— Non.

— Si tu en avais une, qu'elle t'attendît demain devant l'autel, me l'aurais-tu donnée, ta virginité ?

— Je n'en sais rien, répondit-il en hésitant.

— Non, sans doute. Tu m'aurais dit :

« Prends plutôt ma vie, mais laisse-moi l'honneur ! » Tu sacrifies ce que tu as de moins cher ! Or, j'exige ce que tu as de plus cher, ce sans quoi tu ne pourrais vivre toi-même !

— Mais pourquoi? Pourquoi ?

— Comment, pourquoi? Mais pour que tu ne sois pas honteux.

— Liouba! s'exclama-t-il, étonné. Ecoute, mais tu es toi-même...

— Honnête, n'est-ce pas ? On me l'a déjà

dit. Mon écrivain me l'a répété plus d'une fois. Seulement, cela n'est pas vrai, mon chéri. Je suis une véritable prostituée. Tu le verras, si tu restes...

— Mais je ne resterai pas ! cria-t-il, les dents serrées.

— Ne crie pas, mon chéri. Crier contre la vérité ne sert à rien. La vérité vient comme la mort, accepte-la, quelle qu'elle soit. 11 est dur de rencontrer la vérité, mon chéri, je le sais par moi-même ! Et elle ajouta tout bas, en le regardant en face : « Dieu, Lui, est bon aussi! »

— Alors ?

— Rien... Il faut que tu comprennes toimême; moi, je ne dirai plus rien. 11 y a cinq ans que je n'ai pas été à l'église. La voilà, la vérité !

La vérité... Quelle vérité? Quelle était encore cette terreur nouvelle et inconnue, qu'il n'avait éprouvé ni devant le visage de la mort ni devant celui de la vie. La vérité !

Lui ne savait dire que oui, ou non ; il était assis, soutenant de la main sa grosse tête aux pommettes saillantes et mouvant lentement les veux comme s'il examinait la vie

d'une extrémité à l'autre. Et la vie tombait en ruines, pareille à une petite boîte close, mouillée par la pluie d'automne, dans laquelle il était impossible de reconnaître le temple si beau et si pur où son âme était renfermée, peu de temps auparavant. Il se rappela les chers camarades avec lesquels il avait vécu et travaillé, étroitement uni à eux dans la joie comme dans la souffrance ; ils lui semblèrent étrangers ; leur vie lui parut incompréhensible et leur besogne stupide. On eût dit que des mains puissantes s'étaient emparées de son âme, la brisaient, comme on brise une canne sur un genou solide, et en jetaient les débris au loin. Il n'était que depuis quelques heures dans cette maison, il y avait quelques heures seulement qu'il avait quitté ses compagnons, et déjà il lui semblait qu'il était là depuis toujours, en face de cette femme à demi-nue, à entendre un bruit de musique lointaine et un cliquetis d'éperons. Il ne savait pas s'il était au-dessus ou au-dessous de ce qui, le jour même encore, constituait sa vie et son âme ; il savait seulement qu'il était hostile à tout cela, et il en souffrait. Il était honteux d'être honnête...

Et il comprit soudain, avec effroi, avec une souffrance indicible que cette vie-ci était terminée à jamais pour lui, puisqu'il ne pouvait plus être honnête. Son intégrité seule le faisait vivre, elle était toute sa joie, elle seule l'armait contre la vie et la mort ; dès quelle faisait défaut, rien ne subsistait : c'étaient les ténèbres ! Ah! pourquoi était-il venu dans cette maison maudite ? Pourquoi n'était-il pas resté dans la rue } et ne s'était-il pas livré aux policiers? Maintenant, il était trop tard, même pour aller en prison!

— Tu pleures ? demanda la fille, avec inquiétude.

— Non, répliqua-t-il d'un ton tranchant. Je ne pleure jamais.

— Tu as raison, mon chéri. C'est nous autres, les femmes, qui pouvons pleurer, mais pas les hommes. Si vous vous mettiez à pleurer vous aussi, qui répondrait à Dieu }

— Liouba! cria-t-il avec angoisse. Que faire! Que faire !

— Reste avec moi ! Reste avec moi ! Car tu es à moi maintenant.

— Et eux ?

Elle fronça les sourcils :

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— Qui « eux? »

— Mais les hommes, tous les hommes ! répliqua-t-il avec fureur. Ceux pour qui j'ai travaillé? Ce n'est pourtant pas pour moi, ce n'est pas pour mon propre plaisir que j'ai enduré tant de tourments et que je me suis préparé au crime !

— Ne me parle pas des autres ! dit-elle sévèrement, et ses lèvres se mirent à trembler. Ne me parle pas d'eux, sinon je te battrai de nouveau, entends-tu ?

— Mais qu'as-tu? demanda-t-il, étonné.

— Que suis- je, moi, un chien? Sommes-nous des chiens, nous tous ? Prends garde, mon chéri. Tu t'es caché derrière les gens assez longtemps, ça suffît ! Tu ne te déroberas pas aux yeux de la vérité, mon petit, tu ne pourras te cacher nulle part. Et si tu aimes les hommes, si tu as pitié de notre malheureuse humanité, hé bien, prends -moi ! Et moi, mon chéri, je te prendrai î

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