CHAPITRE III
C'est ainsi que je vécus tristement en prison pendant plus de cinq ans.
Le premier rayon de salut brilla pour moi là justement où je m'y attendais le moins. Doué de quelque imagination, je fis de mon ancienne fiancée, de mon amour, de mon rêve, l'objet constant de mes plus chastes désirs; et, si on peut s'exprimer ainsi, je vécus, mentalement uni à elle pendant des dizaines d'années.
La seconde chose qui raffermit le sol sous mes pas et qui survint presque en même temps que la première, c'est la conviction que j'acquis de ne pouvoir m 'enfuir ce la prison.
Les premiers temps de mon incarcération, comme tout jeune homme impétueux et imaginatif, je combinais mille plans d'évasion,
dont quelques-uns me semblaient tout à fait réalisables. En nourrissant des espérances trompeuses, ces pensées me maintenaient naturellement en un état de tension et d'inquiétude et empêchaient mon esprit de se concentrer sur des sujets plus importants et essentiels. Quand je désespérais de pouvoir réaliser le plan auquel je m'étais arrêté, j'en forgeais immédiatement un autre ; ainsi, loin d'avancer, je ne faisais que tourner en rond.
Or, un jour, en fixant mes yeux sur les murailles de ma cellule, je sentis soudain combien la pierre était invinciblement dure, le ciment solide, et avec quel art cette forteresse menaçante était édifiée. Adiré vrai, cette première impression me fut très pénible ; peutêtre même s'amplifia-t-elle de toute l'horreur du désespoir.
Ici, se trouve une lacune, aussi bien dans mon Journal que dans ma mémoire : je ne puis absolument pas me rappeler quels furent mes pensées et mes sentiments durant les deux ou trois mois qui suivirent. La première note qui figure dans mon Journal, après une longue période de silence, est trop insignifiante
pour me donner la clé de l'énigme : en termes brefs et concis, je constate qu'on m'a fait un habit neuf et que j'ai engraissé. (Voir le Journal d'un prisonnier du 16 avril 18...)
Le fait est qu'en anéantissant toute espérance, la conscience de l'impossibilité de mon évasion me fit recouvrer le calme une fois pour toutes et délivra d'une obsession mon esprit déjà trop porté aux méditations élevées. Obscurément encore, mais avec une obstination qui promettait l'affranchissement à bref délai, je consacrai mes jours à calculer, au moyen d'hypothèses et de chiffres approximatifs, les dimensions et la résistance des murs, y compris ceux qui entouraient notre prison de toutes parts. Les nombreux croquis dessinés dans mon Journal d'alors, témoignent de mon travail minutieux et extraordinairement opiniâtre ; et la fière parole « Eurêka! », répétée et soulignée en divers endroits, m'apparente bizarrement au grand sage de l'antiquité, qui sut résoudre des problèmes importants sous la pluie des flèches ennemies.
Mais je considère comme le véritable instant de ma libération, une magnifique matinée de
printemps (6 mai). Par la fenêtre ouverte, l'air vivifiant et frais pénétrait; en me promenant dans ma cellule, chaque fois que je faisais demi-tour, je regardais distraitement, avec un vague intérêt, la haute fenêtre dont les barreaux de fer se découpaient nettement sur le fond bleu du ciel sans nuages.
« Pourquoi le ciel est-il si beau, vu ainsi à travers les barreaux d'une prison? » me demandai-je en me promenant. « Serait-ce l'effet de la loi esthétique des contrastes, d'après laquelle le bleu est tout particulièrement violent quand il est juxtaposé au noir ? Ou serait-ce la manifestation d'une autre loi supérieure, d'après laquelle l'infini n'est concevable pour l'esprit humain qu'à la condition expresse d'être placé, par exemple, dans un carré? »
Aie remémorant ensuite que jadis, clans l'autre vie, en voyant une fenêtre grande ouverte, dépourvue de grillade ou en contemplant l'espace céleste, j'éprouvais le désir de voler, désir d'autant plus angoissant qu'il était absurde, je ressentis soudain de la tendresse pour les barreaux, une tendre gratitude, presque de l'amour. Forgés par les mains, les faibles
mains d'un ouvrier ignorant et ignoré, qui ne se rendait sans doute pas compte du sens profond de son œuvre, fixés dans le mur par un maçon également ignorant, ils se manifestaient soudain comme un exemple de logique, de beauté, de noblesse et de force suprêmes. Saisissant l'infini entre leurs carrés de fer, ils s'étaient figés en un repos glacial et fier, effrayant les ignares, donnant un sujet de réflexion aux gens sensés et ravissant le sage !
Cette heureuse observation, faite par un adorable matin printanier, fut la première de toute une série du même genre. Repoussant tout ce qui m'était personnel, examinant toute l'ambiance avec le regard perçant et froid de l'observateur, j'en arrivai bientôt à une conclusion précieuse : ma prison tout entière est construite d'après un plan logique, si parfait, qu'il provoque l'admiration.