‹ Mémoires d'un prisonnierChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pour rendre la suite de mon histoire plus compréhensible, je suis obligé de dire quelques mots de la situation exceptionnellement avantageuse qui est la mienne dans notre prison. Ma lucidité mentale, la perfection de ma philosophie et la pureté de mes sentiments, d'une part ; les quelques services, très modestes d'ailleurs, que j'ai rendus à M. le directeur, d'autre part, m'ont valu toute une série de privilèges, dont je ne jouis évidemment qu'avec modération. Ainsi, aux réceptions hebdomadaires, dont les heures ne sont pas limitées, on admet tous ceux qui désirent me voir, ce qui parfois, constitue un auditoire passablement nombreux. Je n'ose croire tout à fait aux paroles, par malheur un peu ironiques, de

M. le directeur, qui affirme que je ferais « l'orgueil de n'importe quelle prison » ; néanmoins, je puis dire sans fausse modestie, que mes discours jouissent d'un grand crédit et que je compte parmi mes visiteurs de nombreux admirateurs et des admiratrices passionnées. Je rappellerai que M. le directeur lui-même, ainsi que ses subordonnés, me font souvent l'honneur de me visiter afin de puiser en moi la force et le courage nécessaires pour continuer leur tâche difficile. Bien entendu, j'ai le libre usage de la bibliothèque et même des archives de la prison ; et si, quand j'ai demandé le plan exact de la prison, M. le directeur m'a répondu par un refus poli, ce n'est absolument pas par un sentiment de méfiance envers moi, mais simplement parce que ce plan constitue un secret d'Etat.

Tout ce que je vais dire de notre prison sera nécessairement incomplet, car c'est à moi seul, à ma faculté d'observation que je dois les détails qu'on va lire ; pour ce qui est de l'aspect extérieur de l'édifice, mes aimables visiteurs m'en ont donné une idée assez exacte, en me fournissant un grand nombre de descriptions

écrites et orales, des gravures et même des photographies. Ce n'est pas sans un certain émoi, je l'avoue, que je passe à la description de notre prison.

C'est un immense bâtiment à cinq étages, en forme de T, dont les murailles sont formées d'une épaisseur de cinq briques, de six même à certains endroits. Situé à l'extrémité de la ville, aux confins de la campagne inculte, par ses contours austères il attire de loin les regards du voyageur et lui promet le calme et le repos après les longs vagabondages. L'édifice n'est pas crépi et conserve la teinte rouge-foncé des vieilles briques ; de près, à ce qu'on m'assure, il produit une impression lugubre, menaçante même, sur les gens nerveux, auxquels ces briques rouges rappellent la couleur du sang et de la chair humaine à vif. De petites fenêtres sombres et grillées complètent naturellement cette impression et donnent au tout un caractère de sombre harmonie, de beauté sévère et rude. .Même quand il fait beau et que le soleil l'éclairé, il ne perd pas son air d'importance maussade et rébarbative ; il rappelle constamment qu'il existe des lois et que ceux

qui les violent encourent un châtiment rigoureux.

Ma cellule se trouve à la hauteur du cinquième étage. De sa fenêtre, où Ton jouit d'une vue admirable, le regard embrasse la ville lointaine et une partie de la campagne déserte, à droite; à gauche, en dehors du champ de la vision, s'étend le faubourg où se trouvent, à ce qu'on m'a dit, une église et le cimetière urbain qui y est attenant. Je soupçonnais l'existence de cette église et de ce cimetière pour avoir entendu le tintement lugubre des cloches lorsqu'elles sonnent le glas funèbre.

La disposition intérieure de la prison est aussi harmonieuse et logique que l'extérieur. Pour que le lecteur s'en rende un compte exact, je me permettrai de supposer qu'un détenu tente de s'évader. Admettons que l'audacieux soit doué d'une force herculéenne, surhumaine, et qu'il brise le cadenas de sa porte, que trouvet-il? Un corridor, coupé de portes grillées capables de résister à une canonnade et gardées par des surveillants armés. Supposons qu'il tue tous les surveillants, brise toutes les portes et arrive dans la cour ; pense-t-il alors être li-

bre ? Que non ! car il reste les murs qui entourent notre prison d'un triple anneau de pierre. En me livrant à toutes ces hypothèses puériles, j'ai à dessein passé sous silence la surveillance. Or, la surveillance est incessante. Nuit et jour, j'entends derrière la porte les pas du geôlier; nuit et jour, par une petite ouverture ménagée dans le panneau, un œil appartenant à je ne sais qui me guette, contrôle mes mouvements, lit sur mon visage mes pensées, mes intentions, mes rêves enfin. De jour, je puis endormir son attention par le mensonge, en donnant à ma figure une expression insouciante et joyeuse, mais je n'ai encore rencontré que bien peu de personnes qui puissent mentir en dormant. Si habilement qu'on se défende de jour, la nuit, on se trahit par un gémissement involontaire, une crispation des traits, une expression de lassitude et d'angoisse et d'autres symptômes ci 'une conscience inquiète et troublée. Aussi est-ce pour moi un grand bonheur de n'être pas un criminel, d'avoir la conscience pure et tranquille : « Lis, mon ami, lis ! — -dis-je à l'œil vigilant quand je me couche paisiblement — tu ne liras rien sur mon visage ! »

Je dois cependant rendre justice à la délicatesse avec laquelle le surveillant s'éloigne du guichet quand il remarque que sa surveillance me pèse. 11 est très possible, d'ailleurs, qu'il agisse ainsi sur l'ordre de M. le directeur, car le judas pratiqué clans la porte est de mon invention. Oui, c'est moi qui ai eu l'idée de le faire percer dans la porte.

Je sens que mon lecteur est étonné et sourit, incrédule, en me traitant mentalement de menteur et de fanfaron, mais il y a des cas où la modestie est superflue et même nuisible. Cette invention, si simple et si géniale dans sa simplicité, m'appartient, de même que le binôme de Newton appartient à ce savant et les lois du mouvement des planètes à Kepler.

Plus tard, encouragé par le succès de mon invention, je trouvai et appliquai toute une série de petits perfectionnements. Comme la plupart d:s petites inventions, elles se mêlèrent au cours générai de la vie dont elles augmentaient la beauté et la correction, mais sans conserver le nom de leur auteur. C'est ainsi que, sur mes conseils, on modifia la forme des fers dans notre prison ; au lieu des anneaux, je

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mis en usage une double boucle à demi ovale, représentant le signe qui, en mathématique, symbolise l'infini : d'ailleurs, cette transformation rentre plutôt dans le domaine de l'élégance philosophique, pour ainsi dire, car en pratique, les anciens fers si simples, remplissaient parfaitement leur but. Mais pour ce qui est de la petite fenêtre pratiquée dans la porte, elle a été imaginée par moi, et je traiterai de menteur et de fripon celui qui osera dire le contraire.

Cette innovation me fut inspirée par les circonstances suivantes : un jour, pendant la ronde, un prisonnier tua le surveillant, qui entrait dans la cellule, en le frappant avec un pied de fer qu'il avait détaché de son lit. Naturellement, le chenapan fut pendu dans la cour de notre prison, et l'administration recouvra peu après sa belle insouciance, tandis que j'étais la ;:roie d'un désespoir sans borne. La grande logique qui régnait en prison était factice, du moment que des faits aussi criants étaient possibles. Comment avait-on pu ne pas remarquer l'état d'exaltation dans lequel le criminel devait sûrement se trouver avant de commettre son forfait.1 Une surveillance attentive, s'il y en

avait eu une, n'aurait-elle pas permis de prévenir ce qui s'était passé?

En posant la question avec une telle précision et une telle franchise, je m'approchais par là même de la solution du problème ; en effet, deux ou trois semaines plus tard, j'arrivai très simplement, sans m'y attendre presque, à ma grande découverte. Je l'avoue franchement, avant d'en faire part à M. le directeur de la prison, je vécus des moments d'hésitation bien naturels, étant donné ma situation de détenu. Au lecteur que cette hésitation surprendra, me sachant innocent, je répondrai par cet extrait de mon Journal d'an prisonnier (icr septembre 18...) :

« Quelle est pénible, la situation ce l'homme condamné comme moi par erreur ! S'il est triste, si ses lèvres sont enchaînées par le silence et ses yeux baissés à terre, on cira de lui : « Il se repent, les remords tourmentent sa conscience ! » Si, dans la pureté de son cœur, il sourit, bienveillant et serein, l'observateur pensera : « Par son sourire hypocrite et menteur, il essaie de dissimuler son terrible secret. » Quoi qu'il fasse, il semble cou-

pable. Telle est la force du préjugé contre lequel je vais devoir lutter. Mais je suis innocent et j'ai la certitude que la lucidité de mon esprit anéantira les mauvais sortilèges des préventions. »

Le lendemain du jour où j'écrivais ces lignes, M. le directeur de la prison me serrait les mains avec chaleur, et m'exprimait sa reconnaissance. Un mois plus tard, dans toutes les portes de toutes les prisons du pays, étaient pratiquées de petites ouvertures, ouvrant le champ à des observations vastes et fertiles. Quant à moi, j'étais profondément heureux ; s'il existait dans le système si logique de la prison quelques lacunes, ce n'était pas parce que l'idée fondamentale était fausse, mais simplement parce que les forces humaines sont limitées. Mais ce que l'un ne peut faire, l'autre l'accomplit, et c'est en travaillant de concert que les hommes marchent vers la réalisation des grands préceptes de la raison et des desseins préconçus de la justice austère et impitoyable. Toute l'organisation de notre vie recluse me donne une profonde satisfaction. Les heures du lever et du coucher, du dîner et de la pro ne-

nade sont fixées d'une manière si rationnelle, si conforme aux véritables besoins de la nature qu'elles perdent vite tout caractère de contrainte et deviennent des habitudes naturelles, très chères même. Cela seul explique pourquoi ma santé s'est peu à peu raffermie en prison, alors qu'avant mon incarcération j'étais nerveux et débile.

Mais ce qui plus encore qu'un régime sain et régulier a contribué à fortifier mon âme et mon corps, c'est cette particularité à la fois étonnante et toute naturelle de notre prison : l'élément du hasard et de l'inattendu en est complètement éliminé. N'ayant ni famille ni amis, je suis tout à fait à l'abri de ces secousses si funestes à la vie et qu'amènent avec elles la trahison, la maladie et la mort des êtres proches ; ne gaspillait pas mon sentiment d'amour en mesquines affections personnelles, par là même je le libère et l'amplifie en un puissant amour pour l'humanité ; et comme l'humanité est éternelle, et que, dans son tout harmonieux, elle marche indubitablement à sa perfection, l'amour qu'on lui porte est la plus sûre garantie de santé morale et physique.

La journée est claire pour moi, comme tous les jours à venir qui voguent à ma rencontre en une théorie égale et lumineuse. Nul assassin cupide ne fera irruption chez moi ; je ne serai ni écrasé par une automobile affolée, ni accablé par la maladie d'un enfant ; la cruelle trahison ne s'approchera pas furtivement de moi en sortant de l'ombre ; ma pensée est libre, mon cœur calme, mon âme sereine et rayonnante. Les règles précises et exactes de notre prison déterminent ce que je ne dois pas faire, et m'évitent toutes ces hésitations, ces doutes, ces erreurs insupportables dont la vie pratique est entravée. A vrai dire, dans notre prison aussi, pénètre parfois, à travers les hautes murailles, le souffle de ce que les ignorants appellent le hasard ou même le Destin, et qui n'est que la répercussion inévitable de lois générales ; mais la vie, un instant perturbée, rentre vite dans son lit habituel, comme une rivière après l'inondation. C'est à cette catégorie d'éventualités qu'il faut rattacher l'assassinat du surveillant auquel j'ai fait allusion plus haut, ainsi que les tentatives d'évasion.

Enfin, il existe dans l'organisation de notre

prison une autre particularité, que je considère comme la plus précieuse de toutes : livré à luimême le prisonnier ne peut compter sur la pitié hypocrite et irritante, qui échoit si souvent en partage aux faibles, et qui, en protégeant leur existence, va à l'encontre du but fondamental de la nature. Je l'avoue, ce n'est pas sans une certaine fierté que je pense : « Si je jouis maintenant du respect et de la vénération de tous, si mon cerveau est fort, ma volonté puissante, mon opinion sur la vie nette et claire, c'est à moi seul que je le dois, à ma force et à mon opiniâtreté ! » Que de gens faibles auraient péri à ma place, victime- de la folie, du désespoir, de l'angoisse, alors que moi, j'ai triomphé de tout! J'ai bouleversé le monde, j'ai donné à mon âme la forme que désirait ma pensée; dans le désert, travaillant seul, épuisé de fatigue, j'ai édifié un monument harmonieux dans lequel je vis à présent jo5^eux et tranquille, tel un roi. Détruisez-le, et demain j'en construirai un nouveau. Car je dois vivre !

Qu'on me pardonne ces dernières lignes, dont la grandiloquence involontaire est si peu

en rapport avec imn naturel calme et équilibré. Mais il est difficile de ne pas s'émouvoir en pensant au chemin parcouru; j'espère d'ailleurs qua l'avenir je n'assombrirai plus l'esprit de mon lecteur. Celui-là seul crie qui n'est pas sûr de la véracité de ses paroles. Le calme et le naturel conviennent à l'expression de la vérité.

P.- S. — Je ne me rappelle pas avoir dit que l'assassin de mon père n'a pas encore été découver:.

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