Le canal de l'Oudon
Le roi Charles X étant mort à Goritz, en Auli'iche, M. de Courson, maréchal de camp en retraite, demanda par une pétition à la Chambre que les cendres royales fussent apportées en France. Ce fut un pénible embarras pour les députés de la droite. Refuser cet hommage, c'était sanctionner l'hostilité persévérante du gouvernement de Juillet. L'accepter, c'était se constituer son obligé. Les avis furent d'abord tiès partagés. Enfin on se prononça pour le refus, à la condition qu'il serait motivé à la tribune par le duc de Fitz-James, ami de jeunesse du feu roi. Le 27 janvier 1838, M. Lacrosse, rapporteur de la commission des pétitions, demanda l'ordre du jour sur la pétition de M. de Courson, c'est-à-dire son rejet. Le duc de Fitz-James lui succéda immédiatement à la tribune et s'exprima en ces termes :
« Messieurs, je n'oserais me flatter de voir la Chambre qui m'écoute, accorder beaucoup de sympathie au sentiment qui m'amène en ce moment à la tribune, mais elle comprendra, je l'espère du moins, que dans une pareille circonstance, devant la question qui vient d'être soulevée, un vieux serviteur de Charles X, si longtemps honoré des bontés de ce prince, ne pouvait pas demeurer indifférent et muet sur son banc de député.
« Le principal tort, à mes yeux, de la pétition dont on vient de faire le rapport, est d'être tout à fait irréfléchie. Loin de moi, la pensée d'accuser les sentiments et les intentions de son auteur! 11 a voulu rendre un triste et dernier hommage à la mémoire d'un roi malheureux : honneur à lui ! Mais il
232 CHAPITRE SEPTIÈME (l840-li
n'a paâ calculé, ce me semble, les conséquences pos^ sibles de sa démarche imprudente. Dans l'ardeur et l'aYeuglement de son zèle, il a trop oublié qu'il y avait quelque chose d'impie à appeler ainsi les opinions et les passions, à leur donner en quelque sorte rendez-vous pour venir se combattre sur un cercueil. {Se?isatioîi.) Les funérailles royales ne sont pas seulement un acte de devoir et de respect d'un fils, d'un frère et d'un ami. C'est un acte tout à la fois religieux et politique. Les pouvoirs publics y sont présents.
« Gomme acte religieux, le pétitionnaire aurait du penser que la prière, lorsqu'elle est imposée ou qu'elle n'est pas sincère, traîne nécessairement à sa suite l'hypocrisie, le blasphème^ et les malédictions, triste cortège. Messieurs, aux solennités de la mort!
« Comme acte politique, qu'il me suffise de le dire : Au quatorzième siècle, après les longs malheurs de la guerre étrangère et des guerres civiles qui avaient désolé la France, il appartenait au roi Charles V, lui seul, de déposer aux caveaux de Saint-Denis la dépouille mortelle du roi son père, mort prisonnier sur la terre étrangère.
«Tels sont les graves motifs sur lesquels je me fonde pour appuyer l'ordre du jour qui vous est proposé par la commission. » [Approbation.)
Ces quelques mots eurent un grand succès, et tout le monde reconnut qu'on ne pouvait se tirer plus noblement d'une situation difficile. Le duc de Filz- James donnait à dîner et recevait tous les jeudis. Le jeudi qui suivit cette séance, grand fut le concours des félicitations. De persévérants ennemis de M. Berryer
se montrèrent les plus empressés, affeclanl de répéter qu'un gentilhomme seul pouvait évoquer ainsi les souvenirs de l'ancienne monarchie. M. de Fitz-James les laissa s'enferrer; puis, élevant la voix de façon à être entendu de tous, il dit : « Je ne reçois les compliments que pour les transmettre à M. Berryer. C'est lui qui, sur ma demande, m'a fourni la substance de mon discours. C'est lui qui m'a suggéré le trait du roi Charles V qui vous a tant satisfaits. »
Le duc de Fitz-James voulut se survivre dans sa profonde affection pour M. Berryer; suivant l'usage anglais, il voulut que le nom de famille de son illustre collègue fût donné comme nom de baptême à l'un de ses petits-fils, et après la mort du vieux duc, j'ai vu le petit Henry Berryer de Fitz-James entrer chez M. Berryer, le jour de la Saint-Pierre, patron du grand orateur, et lui remettre un gros bouquet en disant : « C'est de la part de bon papa! »
Toulouse remplaça le duc de Fitz-James par le duc de Valmy, qui partageait les mêmes sentiments et occupa dignement la même place.
Les élections de 1846 envoyèrent au camp conservateur un certain nombre de nouvelles recrues. Le marquis de Castellane, M. de Goulard, le marquis de la Guiche, le comte Werner de Mérode, plus tard le marquis de Contades, élu député à la place du marquis de Castellane, son beau-frère, qui venait de mourir, MM. Paulmier, Sallandrouze, Blanqui, de l'Institut; Moulin, jeune magistrat plein d'avenir. Les débuts de ce dernier furent remarqués^ et M. Vatou, faisant allusion au verre d'eau sucrée de la tribune, disait
de lui : « Nous avons acquis là un excellent petit moulin. Il va tant qu'on veut avec un verre d'eau! » Us appartenaient au parti de M. Guizot, mais avec beaucoup d'indépendance personnelle, et ils se proposaient de le faire sentir à la première occasion qui pourrait être saisie sans danger pour le pouvoir. Parmi leurs devanciers dans la politique tempérée, se rencontrait un jeune officier de hussards, ami intime de M. le duc d'Orléans, patronné en Auvergne par madame Adélaïde et affectueusement distingué par le président du conseil. C'était mon ancien camarade, M. de Morny.
Le parti légitimiste comptait aussi plusieurs recrues considérables : M. de Genoude, que M. de Villèle, maître du collège de Toulouse, avait un peu hâtivement substitué au duc de Valmy, retenu dans le Midi par sa santé; M. de Rainneville qui, à défaut d'un grand talent de parole, nous apportait une grande expérience financière ; M. de Carayon-Latour, M. de Léhen, le comte de Quatrebarbes, futur compagnon de La Moricière à Ancône, qui était nommé à Cholet en même temps que je l'étais moi-même à Segré.
Les légitimistes nouvellement élus étaient, comme moi, disposés à suivre la direction de M. Berryer. M. de Genoude, seul, faisait exception et mérite à tous égards une mention spéciale.
Son début dans la carrière politique fut la rédaction en chef de VÉtoile que lui confia M. de Villèle, alors président du conseil, et qui releva bientôt le vieux nom de Gazette de France. Jeune, ardent, laborieux, M. de Genoude donna un grand éclat au
journal ministériel. Il y fit honorablement une fortune considérable qu'après 1830 il dépensa, comme il l'avait acquise, dans la défense de la cause royaliste par le journalisme. Il fonda dans les départements de nombreux satellites de la Gazette de France, et leur imposa son programme. Par une stratégie hardie^ M. de Genoude porta sur un terrain nouveau la lutte monarchique. Il fit remonter la politique de la droite aux cahiers de 89, blâma la Restauration de s'en être écartée et, poussant la logique jusqu'au bout, réclama quotidiennement le retour au suffrage universel, à deux degrés, il est vrai. Devenu veuf, il avait embrassé l'état ecclésiastique, et, tout en continuant à rédiger la Gazette, il prêchait à la chapelle du Temple des sermons préalablement imprimés en épreuves et qu'il lisait, ainsi, en chaire, comme un numéro de la Gazette. Peu encouragé dans cette froide prédication, il y renonça bientôt et revint tout entier à la vie dévorante du journaliste. Des hommes, le connaissant de vieille date, affirmaient que sa vocation ecclésiastique était plus politique que rehgieuse ; qu'en prenant le premier habit du cardinal de Fleury, il avait en vue le second et se préoccupait plus d'assurer sa prééminence que de satisfaire sa piété. Je ne me permets point d'émettre d'avis là-dessus, n'ayant jamais eu assez de relations avec lui pour pénétrer les secrets de son for intérieur. Son costume et ses allures avaient quelque chose de bizarre. Il ne portait ni tonsure ni soutane, se contentant d'une longue redingote noire qui lui donnait, au premier aspect, l'air d'un pasteur protestant.
M. de Genoude avait dans la vanité une rare ingénuité. Un jour que nous dînions ensemble chez M. de la Rochejacquelein, étant assis en face de notre amphitryon, à la place de la maîtresse de maison, il prit et on lui laissa volontiers le dé de la conversation , bien que M. Berryer fût à droite de M. de la Rochejacquelein. M . de Genoude se mit à raconter qu'il avait été en 1815 volontaire royal dans le midi et qu'il avait porté les armes durant lesCent-Jours : « J'aurais pu, si je l'avais voulu, aller loin dans la carrière militaire, car je n'ai jamais su ce que c'est que la peur ! » De vrais militaires qui étaient là répondirent qu'ils ne pourraient en dire autant, et j'ajoutai: « Eh bien! Monsieur de Genoude, vous êtes plus brave que Turenne,. car le cardinal de Retz, racontant très plaisamment la rencontre nocturne de faux revenants, dit : « Voyez comme M. de Turenne était brave : il mourait de peur et cependant il avançait toujours ! » — Assurément^ répliqua M. de Genoude avec aplomb, si Turenne a eu peur dans cette circonstance, j'ai le droit de dire que je suis plus brave que Turenne. »
En séparant sa politique de celle des ordonnances de juillet, en invoquant sans cesse les documents originaux de 88 et de 89, en montrant l'ancien régime appelant lui-même les réformes qui auraient conjuré la Révolution, la Gazette et son école nous avaient rendu d'incontestables services. M. Berryer ne les méconnaissait pas ; mais il avait moins de confiance dans le suffrage universel, et, en tout cas, il reprochait à M. de Genoude de se renfermer trop exclusivement dans sa thèse et de ne pas aborder plus
CriAMBRE DES DÉPUTÉS. 237
souvent, plus franchement les questions et les faits, tels que les avaient produits nos révolutions successives.
M. de Genoude supportait impatiemment les critiques et même les réserves. 11 devint donc l'adversaire de M. Berryer qui était à peine son contradicteur, il le poursuivit des imputations les plus injurieuses et écrivit un jour dans inGazctte ces propres mots dont l'impression ne s'est jamais effacée en moi: «M. Berryer a passé à l'ennemi ! » M. Berryer, dont la générosité naturelle ne se démentait jamais, n'en engagea pas moins ses amis de Toulouse à voter pour M. de Genoude, et quand de M. Genoude fut élu, il le convoqua très cordialement à la première réunion de députés qui se tint chez lui à l'ouverture de la session.
Dès cette première rencontre, M. de Genoude voulut arborer son pavillon. Rendant froidement justice aux intentions du chef de la droite parlementaire, il insista sur les prétendues fautes commises jusqu'à ce jour et réclama naïvement, on eût pu dire arrogamment, si son ton n'eût affecté la douceur, le bâton du commandement. M. Berryer répliqua sans aucune amertume, montra courtoisement ce que les plans de son nouveau collègue avaient d'inapplicable, de prématuré, de problématique, démontra surtout combien il serait regrettable qu'au moment où les légitimistes voyaient grossir leurs rangs, ils vinssent s'amoindrir eux-mêmes par d'inexplicables divisions. M. Benoist d'Azy et quelques autres vétérans de la droite appuyèrent et vengèrent chaleureusement M. Berrver. Pas une voix ne s'éleva
238 CnAPITRE SEPTIÈME (l840-18i8).
pour soutenir M. de Genoude. L'impérieux dictateur perdit alors tout sang-froid et toute mesure : « Je vois, dit-il, que le parti monarchique n'est pas représenté ici. Je dois continuer à porter seul le fardeau des grandes luttes. Eh bien ! j'aurai ce courage et ce qui se passe ici, je vais l'annoncer au monde ! »
Après cette phrase emphatique prononcée d'un ton et avec un geste plus emphatiques encore, M. de Genoude traversa lentement le salon comme s'il eût attendu qu'on le retînt, mais personne ne bougea. Chacun se regardait d'un air consterné et humilié. Gomme tout le monde, je gardai le silence. Le plus jeune des survenus, je m'étais assis près de la porte recouverte d'une portière en velours, à bandes de tapisserie. Eu soulevant cette portière, M. de Genoude me lança un dernier regard qui semblait dire : « Allez-vous donc me laisser sortir? » En réponse à cette sorte d'interrogation, et peut-être aussi avec un accent qui trahissait involontairement le fond de ma pensée, je ne pus retenir ces mots : « Eh bien! Monsieur, sortez ! »
Aussitôt, M. de Genoude laissa retomber la portière, regagna le milieu du salon, et s'écria de la voix la plus irritée : « On me dit : — Sortez ! — A-t-on bien réfléchi à tous les malheurs qui vont résulter de cette séparation? » Me levant aussitôt, je fus prendre la main de M. de Genoude et je lui dis : « Monsieur, vous interprétez mal ma pensée. Je n'ai nullement prononcé un : « Sortez !» à la Bajazet. J'entendais exprimer simplement un regret sur le parti que vous prenez sans provocation de la part de qui que ce soit. Plus vous croyez aux malheurs que peut entraîner votre sépa-
ralion, plus vous seriez coupable en les déphaînant et vous en auriez seul la responsabilité. » Ce peu de mots fut sanctionné par une approbation unanime, et personne ne tenta un nouvel elFort. M. de Genoude comprit la situation qu'il s'était faite; il ne répliqua rien et quitta notre réunion pour n'y jamais revenir.
Cette scène, moitié sérieuse, moitié comique, fut très amèrement commentée par la Gazette et par ses amis, mais l'isolement de M. de Genoude n'en demeura pas moins définitif. Bien que siégeant au milieu de nous, il ne parlait plus à aucun de nous, sauf à M. de Rainneville qui le blâmait nettement, mais se souvenait de leur ancienne liaison sous M. de Villèle, et à M. de la Rochejacquelein, étourdiment jaloux de M. Berryer et fort prôné par la Gazette de France. Personne ne chercha un raccommodement, car on savait qu'il eût été infailliblement suivi de nouveaux esclandres.
J'arrivais à la Chambre non pas assurément en disciple de M. Guizot, que je connaissais à peine de vue, mais plein d'admiration pour la grandeur de son langage, pour la fermeté de son caractère et pour ses qualités d'homme d'État. Je compris bientôt, qu'au moins sur ce dernier point, il y avait des réserves à faire. Quelques modifications de jugement, je ne voudrais pas dire quelques déceptions, s'imposèrent à moi en peu de temps. Peut-être la parole et l'action ontelles cette ressemblance avec le lièvre et le lapin que, de loin, on les confond aisément et que de près, on les trouve tout à fait dissemblables et presque incompatibles.
M. Guizot qui dominait un orage parlementaire par ces fières paroles : « Vos injures ne s'élèveront jamais à la hauteur de mon dédain! » apportait-il la même énergie dans ses actes? J'en doutai bientôt. Je le vis enclin aux ajournements, plus préoccupé des théories de la tribune que de l'activité pratique, trop dédaigneux des exigences et des besoins vulgaires du pa^s, admirable dans l'exposition ou la défense de ce qu'il avait conçu, mais peu abondant en conceptions. La monotonie dans la hauteur n'est pas un défaut commun ; M. Guizot n'en était pas exempt. 11 y avait aussi dans son caractère une anomalie qu'on n'aurait pas soupçonnée de loin. Intègre et délicat pour son propre compte, insouciant du faste et des titres, il tolérait autour de lui des abus qui lui causèrent plus d'un cruel souci. 11 a vécu pauvre, il est mort pauvre, et, après 1848, durant sa noble retraite, sous l'Empire, je me disais en atteignant son petit appartement tout au haut d'un interminable escalier : « Le respect envers de tels hommes doit croître à chaque étage que Ton monte. » Cependant, à l'apogée de sa puissance politique, M. Guizot avait rapproché de lui quelques hommes d'une nature morale inférieure. Il se montrait aussi trop prodigue des petits moyens de captation, et pendant les séances de la Chambre il quittait trop fréquemment le banc de la présidence du conseil pour aller s'asseoir et chuchoter sur les bancs des députés ministériels, sans craindre des conjectures qui devaient naître et qui naissaient, en effet, de ces colloques confi-
dentiels, sous les regards du public et de la tribune des journalistes. Quand il ne se livrait pas lui-même à ces entretiens à voix basse, il y employait, sans souci du qu'endira-t-on,des intermédiaires très connus, entre autres mon compatriote Eugène Janvier, qui méritait certainement un rôle plus élevé. Le National^ rendant compte d'une séance, disait un jour : « On aperçoit M. Janvier — il était de très petite taille — parcourant tous les rangs et caressant tous les partis de son aile d'oiseau mouche ! » Aussi, quand M. Emile de Girardin vint accuser à la tribune M. Guizot et M. Génie^ le chef de son cabinet, du crime de vénalité, quand deux anciens ministres, le général de Cubières et M. Teste furent cités pour concussion devant la Chambre des pairs, l'opinion publique fit-elle sévèrement expier à M. Guizot sa complaisance pour autrui.
La postérité le justifiera moins encore du reproche de stérilité, et je me crois bien dépouillé de tout reste d'ancien esprit de parti quand je le répète aujourd'hui. Dans la longue possession d'une majorité, qui se serait volontiers associée à plus d'initiative, il repoussa trop systématiquement et à priori iowÏQ innovation. Je ne parle pas ici des réformes électorales ou parlementaires que la clairvoyance pouvait conseiller, mais dont la prudence aussi pouvait détourner. J'entends parler des réformes purement administratives, adoptées déjà par plusieurs des pays voisins et qui ne confinaient nullement à la politique.
M. Desmousseaux de Givré était un simple homme d'esprit, point orateur, point ennemi du roi, point irréconciliable avec le ministère ; il produisit cepeii-
242 CHAPITRE SEPTIÈME (l8iO-18tS).
dant un grand effet et trouva, comme on dit trop souvent, le mot de la situation quand il dit à la tribune : « Voici, Messieurs, tout le système du cabinet : Rien, rien, rien ! » En prononçant ces trois rien, sans la moindre apparence de prétention oratoire, M. Desmousseaux de Givré s'était successivement tourné vers la gauche, vers la droite et vers le centre. Si le trait n'eût pas touché si juste, la majorité l'eût bruyamment repoussé ou laissé tomber à terre. C'est le contraire qui arriva. L'opposition applaudit avec transport, le camp ministériel demeura consterné. Cette séance eut un prodigieux retentissement dans le pays, et durant quelques jours le nom de M. Desmousseaux de Givré éclipsa tous les autres.
Cet incident eût utilement averti le président du Conseil s'il avait plus souvent tourné ses regards vers le public et moins constamment vers lui-même.
Les Mémoires de M. Guizot gardent bien l'empreinte de la même impassibilité morale. On y trouve les tableaux les mieux tracés, les portraits les plus naturellement éloquents, les pensées et les vues les plus spécieuses, tout , excepté un retour sur soi-même, un reproche intime ou un regret. La fortune n'y est jamais accusée, un mot amer ne s'adresse jamais ni à un adversaire ni à un ennemi, quel qu'il ait été ; mais c'est là l'expression d'une sérénité qui vient de la magnanimité du cœur, sans qu'il s'y mêle jamais le sentiment d'une faute de conduite ou d'une erreur de jugement.
Les membres du cabinet étaient des hommes d'une
\alear réelle, mais tous, M. Dumon, M. Duchâtel et même M. de Salvandy, s'effaçaient volontiers devant un chef qui ne redoutait pas la responsabilité. L'amiral de Mackau était ministre de la marine. Sans rompre mes relations de famille, je mettais rarement les pieds au ministère de la place Louis XV, et je doute que mon oncle lui-même ail fait beaucoup de vœux pour mon élection.
Une seule question aurait pu rapprocher sur un terrain solide le gouvernement et la droite légitimiste : c'était la question religieuse. M. Guizot avait là une belle occasion d'élargir la base de son ministère et de conquérir un loyal concours. 11 n'y songea pas plus qu'à toute autre nouveauté,, et c'est ce mauvais vouloir, bien aveugle de sa part, qui me fit faire l'essai de la tribune plus tôt et plus hardiment que je ne l'aurais supposé d'avance.
La Chambre, intégralement renouvelée, tint, au mois d'août, une courte session consacrée à la vérification des pouvoirs. Mon bureau eut à examiner l'élection de M. Drault, avocat du barreau de Poitiers, élu par la gauche, avec l'appoint des catholiques, qui avaient obtenu de lui un engagement préalable en faveur de la liberté d'enseignement. Le parti ministériel soutint que c'était là un mandat impératif qui viciait l'élection et devait la faire annuler. Les débats, pour et contre, furent soutenus à fond dans mon bureau. La question avait donc été bien élucidée devant moi, et si cette jurisprudence prévalait, la liberté de l'enseignement se trouvait indéfiniment ajournée par voie d'invalidation.
244 CHAPITRE SEPTIÈME (d840-l^
L'occasion me tenta ; la leçon m'avait été bien faite parla discussion à laquelle j'avais assisté. En portant à mon tour le débat à la tribune, je pouvais donner l'éveil à mes amis de la Chambre des députés et la main à mes amis de la Chambre des pairs. Le rapport futpromptement apporté en séance publique, et la majorité allait prononcer l'invalidation par assis et levé, lorsque je demandai la parole. Un silence de curiosité est toujours accordé aux débutants. J'eus d'abord ce bénéfice-là, puis l'attention se prolongea, et on me laissa de bonne grâce développer ma thèse jusqu'au bout.
Je regagnai précipitamment ma place, impatient d'interroger les collègues au milieu desquels j'avais l'habitude de m'asseoir. Tous m'entourèrent et me félicitèrent, à l'exception de M. Benoist d'Azy; ce gui me surprit, car il était Angevin d'origine et me connaissait depuis mon enfance. Il s'approcha de moi, au bout de quelques minutes: a J'arrive le dernier, me dit-il, mais je viens d'écrire à votre mère! » Cette parole, cet accueil m'avaient tant ému que je n'avais pas même songé à regarder ce qui se passait dans la salle. Quel ne fut pas mon étonnement, en levant les yeux, de voir M. Guizot, en personne, à la tribune, attendant que l'agitation de la majorité fût calmée pour intervenir souveraine^ ment. Son discours effleurait à peine le mien, il allait droit au mandat impératif, amplifiait magnifiquement cette thèse et concluait impérieusement à l'annulation de l'élection de Poitiers. L'annulation lut donc votée, mais à un scrutin public qui mit tout
d'abord en lumière les nouveaux éléments d'indépendance introduits dans les rangs ministériels. Cela suffit pour rendre le ministère et la majorité plus circonspects dans le reste de la vérification des pouvoirs. En outre, M. Drault fut réélu avec un chiffre supérieur à celui de sa première élection. Dès lors, on renonça à considérer de loyales explications entre les électeurs et l'élu comme un pacte criminel entraînant, ipso /ac^o, l'invalidation de l'élu. Plusieurs membres de la majorité allèrent plus loin ; ils réclamèrent la liberté de l'enseignement et pressèrent M. de Salvandy, personnellement bien disposé, de plaider cette cause au sein du conseil.
M. Gnizot était,, en principe, favorable à la liberté de l'enseignement. Il en avait déposé le premier germe dans la loi de 1833 à laquelle tout le monde rendait hommage. Mais il était intimidé par l'orage que cette question suscitait dans le pays et par les thèmes d'opposition qu'elle fournissait à M. Thiers et à la gauche de la Chambre, il était intimidé aussi parce que c'était une innovation. J'ai déjà signalé le singulier contraste qui existait entre l'habituelle ampleur de son langage et l'étroit rayon de sa politique. Je puis en citer un exemple péremptoire. L'inoffensive réforme postale était combattue par lui avec autant d'âpreté que la réforme électorale ou la réforme universitaire.
A cette époque, le service des lettres était divisé en zones multiples. Chaque zone avait un tarif spécial qui variait de six à trente-deux sous, et nécessitait à la réception de chaque lettre une comptabilité
compliquée avec le facteur. Un préjugé, en outre, existait contre l'affranchissement; on ne s'en servait qu'avec ses fournisseurs, et il était très impoli d'affranchir une lettre pour quiconque n'acceptait pas une présomption de pauvreté. Un membre du centre droit, M. de Saint-Priest, dont le nom s'écrivait comme celui du duc d'Almazan, mais qui n'appartenait pas à la môme famille, s'était fait, depuis plusieurs sessions, le persévérant adversaire de cet insupportable régime des postes. Le ministère avait fait échouer plusieurs fois ses tentatives de réforme, mais dans la Chambre de 1846, M. de Saint-Priest avait gagné des adhérents. Il s'était, d'ailleurs, créé des appuis dans la presse, et M. Emile de Girardin, nouvellement élu, déployait dans son journal, comme au palais Bourbon, une grande ardeur sur cette question. C'était un préjugé défavorable de plus dans l'esprit du président du conseil, car M. de Girardin se préparait à devenir son accusateur passionné.
Fort en dehors de tels démêlés, je crus que la réforme postale ne devait pas en souffrir et je m'attachai sérieusement à l'étude de cette question, sentant bien que mon inexpérience n'était pas encore en mesure de prendre part aux grandes discussions politiques. Au besoin, je l'aurais appris à mes dépens, car dans la discussion de l'adresse, sur l'instance de M. de Monlalembert, j'avais soutenu le paragraphe relatif à la Pologne, et tout mon succès fut d'entendre dire à M. Odilon Barrot se retournant vers quelques-uns de ses collègues : « Ecoutez donc, Messieurs; il y a de bonnes choses dans le discours de ce jeune honinic! »
Je me donnai donc à moi-même le conseil que je donne aussi à tout débutant dans la carrière parlementaire : de commencer par étudier consciencieusement quelques questions d'atfaires. Je me formai un dossier aussi complet qu'il me fut possible des postes en France et chez nos voisins, puis je m'essayai dans mon bureau, lorsque nous eûmes à nommer une commission pour l'examen de la proposition de M. de Saint-Priest.
Je fus nommé commissaire dans mon bureau, faveur rarement accordée à un légitimiste. M. Emile de Girardin fut également nommé dans le sien ; c'était de bon augure pour la réforme postale et de bien mauvais augure pour l'omnipotence de M. Guizot, qui n'avait pas d'ennemi plus personnel.
La commission se montra d'abord hésitante, mais bientôt la majorité se prononça résolument pour la réforme, et quand on en vint à nommer le rapporteur, plusieurs de mes collègues me dé signèrent. Par ses connaissances techniques, M. de Girardin me semblait plus capable que moi de remplir cette tâche ; il désirait vivement en être chargé et je votai pour lui; je lui donnai ma voix qui le fit passer. Je reçus pour ce fait la semonce de plusieurs collègues. Ils m'apprirent qu'en aucun cas on ne devait voter pour un concurrent et que si on éprouvait un scrupule à se nommer soi-même, on faisait écrire soi bulletin par un collègue, qui savait ce que cela voulait dire. Sans me repentir de ma naïveté, je me promis de m'en dédommager à la tribune.
Je me trouvais là, comme pour la question relative
à l'élection de M. Drault, éclairé par la discussion préalable du bureau, bien averti des objections, et cette fois je fus très favorablement accueilli par la Chambre. Quant à M. Guizot, il persista dans sa répugnance, mais voyant la majorité décidée à une concession, il adopta ce moyen terme : au début de la session de 1848 le ministre des Finances, tout en maintenant le système des zones, proposerait un dégrèvement et le maximum de la taxe progressive serait réduit à 50 centimes; Tapplication de cette taxe abaissée devant d'ailleurs être ajournée au l^'' janvier 1850.
A partir de cette époque M. de Girardin vînt, presque chaque jour, dénoncer des faits de corruption électorale, vrais ou faux, dont l'opinion publique était vivement émue. M. Guizot en perdit l'habituelle dignité de son attitude; il introduisit dans le débat le nom du général Alexandre de Girardin, et poussa l'esprit de représailles jusqu'à prononcer du haut de la Iribune un : Monsieur votre père, qui causa, je dois le dire, une grande surprise et une pénible émotion parmi les membres de la majorité. Le général de Girardin ne montra pas ce jour-là plus •d'empire sur lui-même. Il attendit M. Guizot dans la salle des Pas-Perdus, annonçant à haute voix l'intention de l'insulter et de le frapper, au sortir de la séance. Averti par ses amis, M. Guizot s'esquiva par la petite porte de la rue de Bourgogne; la soirée fut employée à calmer le général et ce scandale-là, du moins, demeura dans l'ombre.
Pendant ce temps, la liberté de l'enseignement faisait aussi son chemin. Le comte Werner de Mé-
rode, le plus spirituel et le plus cordial des hommes, étroitement uni à son beau-frère, M. de Montalembert, faisait une active et heureuse propagande dans les rangs de la majorité ralliée au ministère. M. de €arné, légitimiste d'origine, catholique ardent, ne montrait pas moins de zèle, et M. de La Farelle, député de Nîmes, comme M. Guizot, appartenant comme lui au protestantisme, apportait un puissant concours aux catholiques par pure fidélité à un libéralisme loyal. Enfin, M. de Salvandy, suspect à l'Université, suspectait lui-même, à plusieurs litres, l'enseignement universitaire et avait avec nous plus d'une affinité. Disciple littéraire et politique de M. de Chateaubriand, son collaborateur au Journal des Débats dans sa phase la plus royaliste, M. de Salvandy avait appartenu au Conseil d'Etat, sous la Restauration. Il avait plutôt subi que souhaité la révolution de Juillet et s'était rallié sans empressement au gouvernement du roi Louis-Philippe. H avait une belle tête, une abondante chevelure noire, une haute taille, un maintien un peu affecté. Il posait trop pour l'aristocrate libéral ou pour le libéral aristocrate. Mais derrière une attitude qui prêtait parfois à la plaisanterie et qui la provoqua souvent, on trouvait de grandes qualités, de la sincérité, de la générosité, delà conscience et beaucoup d'esprit. Il en donna bien des preuves.
Une ambassade était toute son ambition; il obtint celle de Madrid, mais une question d'étiquette ne lui j)ermit pas de s'y rendre. Il fut alors question de l'envoyer à Turin en dédommagement. Il rêvait.
disait-on, une grandesse et l'érection de sa terre de Chantemerle en duché. « Duc de Chantemerle! » s'écriait un député devant qui Ton débitait cette nouvelle, « cela ne peut suffire à Salvandy : il faut le nommer au moins duc de Cantosmerlosl « M. Viennet disait en gémissant : « Il n'y a en ce monde qu'heur et malheur! Mes ridicules m'ont perdu et les ridicules de Salvandy l'ont mené à tout ! »
C'étaient là, sinon de volontaires calomnies, du moins de graves méprises, et si M. de Salvandy attachait trop de prix aux petites choses, il savait, du moins, les sacrifier aux grandes.
Ainsi, dans le débat sur la flétrissure lors du pèlerinage de Belgrave-Square, placé entre ses souvenirs, ses affections, sa reconnaissance monarchique et un vote injuste, il n'hésita point et vota hautement contre la flétrissure. Quelques heures plus tard, à une soirée des Tuileries, le roi l'ayant conduit dans l'embrasure d'une fenêtre, pour lui reprocher ce vote, le saisit par son cordon de la Légion d'honneur avec une violence dont il n'était pas coutumier, mais à laquelle il s'abandonnait quelquefois, en s'écriant : « Est-ce pour me trahir ainsi que je vous ai donné cela? » M. de Salvandy demeura impassible, mais le lendemain il envoya sa démission d'ambassadeur croyant bien que non seulement il brisait sa carrière diplomatique, mais qu'il se fermait à jamais les avenues du pouvoir. Le roi en fut touché, il sut réparer son emportement et lui témoigna une bienveillance marquée, quand M. Guizot le mit à la tête de l'instruction publique.
M. de Salvandy, ministre, ne se démentit point : il garda ses amitiés, et demeura fidèle à des salons qui, à divers degrés et à divers titres, représentaient l'opposition.
En proposant une loi sur la liberté de l'enseignement, il savait déplaire; mais il croyait rendre service etil insista. Si son projet ne fut pas meilleur, si l'émancipation de l'enseignement ne fut pas plus franche, ce n'était pas à lui qu'il fallait s'en prendre, mais à la résistance qu'il rencontrait au sein du cabinet et dans le personnel universitaire. M. de Salvandy était aimé pour ses excellents procédés , mais il était tenu en suspicion par l'esprit de corps. Il essaya de tourner les difficultés en se livrant à des combinaisons compliquées, contradictoires et qui ne pouvaient résoudre efficacement le problème. C'est le reproche que nous lui adressions et que je développai à la Chambre dans mon bureau, tout en saluant les bonnes intentions et un commencement de progrès, dont il était juste de tenir compte.
La situation en était là, lorsque des nuages gros de tempête fondirent tout d'un coup sur nous.
Le 24 février avait sonné : chambres, ministère et monarchie allaient être emportés en un seul jour et, pour ainsi dire, en un clin d'œil.