CHAPITRE Ylli
On a dit plus d'une fois : « La Révolution de Février a été un efîet sans cause. » Je ne crois pas le mot juste. Il serait plus conforme à la vérité dédire : « La Révolution de Février a été un effet hors de proportion avec sa cause. » Elle n'avait point de tyrannie à briser, point de provocations à repousser, poin t de vrais coupables à punir. Elle a interrompu le cours légal de progrès que l'on pouvait souhaiter plus rapides, mais dont on ne devait pas désespérer; de progrès qui pouvaient s'accomplir, qui se seraient accomplis, non sans efforts, mais sans secousse. L'effort, c'est le devoir, c'est l'honneur du pays comme de l'individu ; les secousses brusques et violentes^ c'est-à-dire les révolutions, sont une loterie redoutable, loterie souvent funeste à ceux qui y mettent leur enjeu, souvent aussi ruineuse pour ceux mêmes qui n'y mettent rien. Cependant la Révolution de Février est un fait : elle a eu des suites dont le pays souffre encore, et il est difficile de ne pas chercher à se
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l'expliquer. Je l'ai vue dans sa préparation, dans son exécution et dans ses conséquences immédiates, et voici le jugement qu'en porte ma bonne foi.
Il serait aisé de faire remonter le 24 février 1848 au 30 juillet 1830. L'exemple du droit méconnu, du respect oublié, de la violence soudainement érigée en principe, sont autant de portes ouvertes au désordre moral d'abord, et bientôt à l'anarcbie. Ces portes-là, une fois ouvertes avec l'intention de les refermer, restent longtemps entrebâillées, et au moment où l'on a cessé d'y veiller, une surprise se présente et passe. Toutefois, c'est là une thèse philosophique, une thèse historique qui dépasse mon sujet, et je veux m'en tenir au récit de ce que j'ai vu.
La Révolution de Février eut d'abord une cause très imprévue : ce fut la faiblesse du roi Louis-Philippe au moment de la lutte. Dans le cours de sa longue carrière, M. le duc d'Orléans avait fait ses preuves de courage personnel. Il avait été vaillant volontaire dans les premiers combats de la Révolution, il avait montré non moins de sang-froid sous les balles des assassins, et, cahne au milieu du carnage de l'attentat Fieschi, il avait frappé tous les témoins par son intrépidité. Je me suis demandé à ce sujet comment, dans certaines crises, une défaillance extraordinaire peut remplacer soudainement une habituelle énergie, et je me suis formé une opinion que je crois justifiée par l'expérience. La fermeté, en pareil cas, ne provient pas seulement du courage, elle provient aussi de la prévoyance qui mesure d'avance et le danger qui le fait envisager de
RÉVOLUTION DE FÉVRIER. 2o5
sang-froid. Quand cette prévoyance fait défaut, la surprise produit un étourdissement subit accompagné d'une invincible faiblesse. Un homme précipité du haut des tours de Notre-Dame sur les dalles du parvis serait fort excusable de manquer de présence d'esprit en se relevant, s'il se relevait. Certaines chutes morales produisent la même sensation, et personne n'y échappe.
L'empereur Napoléon qui avait, tant de fois, risqué sa vie dans les batailles, fut absolument au-dessous de lui-même à Fontainebleau, entre son demi-suicide et son abdication. Dans les tergiversations de l'Elysée et dans les puériles révoltes de Sainte-Hélène, à coup sûr il ne ressentit jamais une vulgaire crainte de cette mort qu'il avait si souvent bravée, mais il ne pouvait s'accoutumer à l'infidélité de la fortune qu'il avait crue à jamais enchaînée et soumise. Les visées du roi Louis-Philippe étaient assurément différentes, mais il avait aussi son idéal, et quand cet idéal s'évanouit, il en demeura stupéfait. Le Cinna de Corneille s'écrie, en pareil cas : « Je demeure stupide ! »
Louis-Philippe avait vu Napoléon périr par la guerre et il s'était attaché à la paix. 11 avait vu Charles X périr pour une infraction à la Charte de 1814, et il s'était persuadé que l'observation scrupuleuse de la Charte de 1830 mettait son trône à l'abri de tout danger. Porté sur le pavois par la garde nationale de Paris, contemporain et ami de La Fayette, il n'avait jamais admis la possibilité d'une rupture avec la milice citoyenne, et quand cette rupture lui fut signifiée sur la place du Carrousel par quelques bataillons
criant : « Vive la réforme! » il tourna bride, confondu par ce cri et incapable de le réprimer.
Pâle, abattu, prêt à subir toutes les influences^ il rentra bâtivement aux Tuileries, prit, sans résistance, la plume qu'on lui présentait pour signer son abdication, et se laissa emporter pour l'exil, sans donner un seul ordre, sans prendre une seule mesure en faveur d'une régence à laquelle il pensa peu, ou à laquelle il ne croyait plus. Peut-être aussi fut-il assailli de quelques remords, car on l'entendit répéter plusieurs fois à voix basse : « Comme Charles X! comme Cliarles X! »
Ne pouvant s'accoutumer à son dernier exil, il s'affaissa rapidement, sans illusion sur un retour de fortune, ne plaçant l'avenir de la monarchie que dans la réconciliation de la famille royale. On dit que, parlant du passé, il revenait souvent à la scène du Carrousel et que, se soulevant de son fauteuil, illamimait,^ comme s'il voyait encore les gardes nationaux pressés autour de son cheval et criant : « Vive la réforme !»
L'ingratitude de la garde nationale demeura la plaie saignante de son cœur, et demeure pour moi l'explication la plus plausible de son inertie en face d'une émeute qu'il pouvait, durant quarante-huit heures, empêcher de devenir une révolution.
Pour la Restauration, l'instrument immédiat de sa chute fut le prince de Polignac; mais l'une des principales causes de son affaiblissement mortel fut l'irréconciliable antagonisme de M. de Villèle et de M. de Chateaubriand. Si M. de Villèle, avec plus de pénétration et plus de grandeur d'àme, avait su
comprendre et honorer M. de Chateaubriand; si M. de Chateaubriand, avec plus de désintéressement ou moins de colère, avait su tendre la main à M. de Yillèle, la Restauration eût été sauvée.
Dans des conditions différentes et plus coupables peut-être, parce qu'ils avaient plus d'expérience constitutionnelle, M. Thiers et M. Guizot ont reproduit le même drame. Eux aussi ont conduit à sa perte une monarchie qu'ils ne voulaient pas détruire, mais que chacun voulait accaparer et dominer exclusivement. Quel que fût son dédain pour les objections, M. Guizot avait l'esprit trop ouvert et l'oreille trop exercée pour demeurer ainsi aveugle et sourd, s'il n'eût porté en lui-même une puissante cause d'opiniâtreté dans l'erreur : une antipathie personnelle et absolue. Chez M. Thiers, l'aveuglement fut le même et provint de la même source. Pour M. Guizot, partager le pouvoir avec M. Thiers, ce n'était pas doubler les forces du parti conservateur et le rendre invincible, c'était s'incliner et s'humilier devant un rival. M. Thiers, de son côté, voulait bien partager une lutte avec M. Guizot, mais le triomphe, jamais. Il suffisait que M. Guizot fût dans un ministère pour que le ministère devînt coupable, et si la royauté ne subissait pas cet arrêt, la royauté devenait aussi coupable que le ministère.
A l'instigation de M. Thiers, M. de Rémusat déposa, en 1846, une proposition contre le trop grand nombre de fonctionnaires dans la Chambre des députés, proposition qu'en 1840 M. Thiers, ministre, avait énergiquement repoussée. Cette palinodie ne demeura
point sans être signalée, et, dans la séance du 17 mars 1846, le plus habile collaborateur de M. Guizot^ le comte Duchâtel, ministre de l'intérieur, adressait à M. Thiers lui-même celte trop juste réplique : « Sans aucun doute, quand l'honorable préopinant était à la tête des affaires, l'opposition qui parlait alors de corruption, comme elle en parle aujourd'hui, avait grand tort; le reproche alors était prématuré {on rit). Le reproche n'a commencé à prendre de la vérité que le jour où le pouvoir a passé en d'autres mains. »
Presque tous les griefs de M. Thiers sur les questions intérieures tombaient sous le coup des mêmes reproches; mais cela était plus sensible encore dans les questions extérieures. La principale accusation de la gauche contre M. Guizot était sa subordination excessive à l'alliance anglaise, et cependant, quand, en concluant un double mariage avec la maison royale d'Espagne, M. Guizot brava ouvertement, on peut presque dire audacieusement, l'Angleterre, il n'eut pas d'accusateur plus acharné que M. Thiers.
Cette joute oratoire fut la plus brillante, mais, au point de vue de la sincérité dans l'opposition, la plus affligeante à laquelle il m'ait été donné d'assister sous le gouvernement de Juillet. Comme tous les grands esprits, M. Guizot et M. Thiers aimaient les études historiques et les faisaient volontiers intervenir dans leurs discours : M. Guizot, pour y chercher de nobles antécédents et de hautes maximes, M. Thiers pour les assouplir à sa thèse et en tirer de malicieux apologues. En cette occasion il alla jusqu'au paradoxe, et, par un aperçu comparatif des rapports de l'Espagne et de la
France depuis Philippe Y, il s'eiïorça cl établir que ravènement des Bourbons au trône d'Espagne a^ail apporté à là France pins de préjudices que d'avantages, feignant d'oublier que le plus menaçant des dangers pour la France eût été d'abandonner la succession de l'Espagne à la maison d'Autriche.
Les attaques de M. Thiers et de l'opposition tout entière, dans cette circonstance, arrivèrent à un tel degré d'injustice que, peu de temps après, à propos d'une question de politique intérieure, M. OdilonBarrot,cli(t' de la gauche dynastique, crut pouvoir déposer contre le ministère un acte d'accusation qu'on ne peut relire aujourd'hui sans surprise et sans tristesse. M. Guizot y était formellement accusé d'avoir « trahi au dehors l'honneur et les intérêts de la France, faussé les principes de la constitution, violé les garanties de la liberté, ruiné les finances de TEtat, et compromis ainsi les forces et la grandeur nationales. »
De telles exagérations, signées de MM. Duvergier de Hauranne, Léon deMalevills, Léon Faucher, Ferdinand de Lasteyrie, Drouyn de Lhuys, portaient en môme temps la signature des membres les plus avancés de l'extrême gauche. Cette explosion était déterminée, en apparence, par l'interdiclion d'un banquet en l'honneur de la réforme électorale; mais une telle violence, sous un prétexte aussi futile, eût été impossible, si, depuis plusieurs années, et de session en session, le diapason de M. Thiers et de ses amis n'eût préparé et accoutumé l'opinion à toutes les exagérations.
Les hommes qui sonnent le tocsin des révolutions
le feraient vainement retentir, s'ils n'avaient eu, préalablement, pour complices des hommes modérés qui ont surexcité les passions anarchiques, en faisant passer leurs ressentiments personnels avant leurs devoirs envers le pays.
Aujourd'hui, dans l'apaisement forcé qu'apportent toujours avec elles les années et la solitude, repassant, devant ma conscience, mes souvenirs les plus intimes, j'ose affirmer que tel ne fut pas le tort de M. Berryer ni de ses amis. Nous reçûmes constamment de lui l'exemple du patriotisme dominant l'égoïsme collectif, qu'on appelle l'esprit de parti. Sacrifier toute vue personnelle pour rester inviolablement fidèle aux intérêts permanents du pays, telle fut la règle que M. Berryer ne cessait de nous inculquer et qu'il pratiquait inviolablement pour lui-même. Tous ses discours sont là pour en faire foi ; mais nulle part ce sentiment ne resplendit mieux que dans son adhésion aux mariages espagnols, adhésion qu'il ne craignit pas d'affirmer hautement à la tribune, quoique cette adhésion ne fût partagée sur aucun des bancs de l'opposition. On avait beaucoup répété dans la discussion de l'adresse de 1847, que le mariage du duc de Montpensier avec une infante d'Espagne et celui de la jeune reine Isabelle avec son cousin, don François d'Assise, isolaient la France en Europe, et la plaçaient dans l'état d'infériorité de un contre quatre. La fierté de M. Berryer ne put s'associer à cette argumentation, et il fallait entendre de quel accent il la repoussait : « Un contre quatre! » s'écria-t-il, « je ne fais pas de rodomontade, mais je dis : Ce n'est pas
dans raction que cette position est mauvaise pour la France, c'est dans les négociations, c'est dans les conférences, dans les souterrains des congrès diplomatiques, c'est dans ce que vous appelez le concert européen, que cette position de la France, un contre quatre, est une trahison. Mais, au grand jour, au soleil, c'est autre chose!.... lis ont, eux, leurs jalousies, leurs défiances, leurs rivalités. Nous avons, nous, notre unité puissante, notre attachement au droit, la résolution de protéger tous ceux qui ont besoin que le droit les maintienne dans le monde : nous avons cela pour notre force. Nous ne portons pas, attachée à notre bras, une Pologne ou une Irlande. Nous sommes libres, nous n'avons pas même chez nous, grâce à notre caractère, à ce qid forme les êtres sur le sol de la France, nous n'avons pas même l'embarras àei) partis. Je n'en connais pas... Laissez-moi le dire, je n'en connais pas un oii il y ait un homme assez coupable, assez peu digne d'être français, pour que le jour où vous porterez noblement, fièrement, sincèrement devant l'Europe la question de ces grands intérêts français, quand il s'agira de l'intégrité de notre influence et de nos droits, pour qu'il y ait alors un homme de parti qui conserve le ressentiment. Non^. je n'en connais d'assez haïssable nulle part M »
Ce même langage, cette même conduite furent tenus avec la même loyauté aux approches de la révolution de Février. M. Berryer refusa de s'associer ta la campagne des banquets, et il ne cessa d'en signa-
T. Berryer, Discours parlementaires, t. IV, pp. 181 et 182. Paris, Didier, 1874.
1er le péril. Assurément, c'était une tentation que d'applaudir aux hommes qui tournaient contre le gouvernement fondé par eux les armes qu'ils avaient si puissamment employées contre la Restauration. Nous aurions pu trouver là plus qu'une satisfaction cruelle, nous pouvions y chercher la sanction des principes auxquels on nous avait tant reproché de demeurer fidèles. Mais cette satisfaction, cette sanction, contestable ou non, pouvait devenir fatale à la France, et cela suffisait pour que la conscience fît entendre et prévaloir ses scrupules.
Cette révolution au-devant de laquelle on courait si étourdiment, cette révolution que M. Berryer discernait beaucoup plus clairement que ceux qui allaient la faire, serait-elle l'œuvre certaine de la justice de Dieu et l'indispensable préface d'une restauration monarchique, ou bien serait-elle l'aveugle jouissance de la passion et de la haine, le prélude de révolutions successives et le progrès continu de la démoralisation publique? M. Berryer ne voulut pas prendre sur lui de trancher témérairement cette alternative, il résolut de s'abstenir de la campagne des banquets, et il engagea ses amis à s'en abstenir avec lui. Ne voulant ni parler ni agir au nom d'une monarchie dont il réprouvait l'origine, il ne voulait pas, non plus, parler ou agir contre les intérêts fondamentaux de la société. Quand ces intérêts-là étaient en péril, il les défendait aussi sincèrement, aussi chaleureusement que si la couronne eût été sur la tête de son roi et le pouvoir dans ses propres mains. Je l'ai déjà dit, et je le répète encore, sans être sûr que ce soit pour
la dernière fois : s'il y avait en M. Berryer quelque chose d'égal à son talent, c'était son caractère.
Lorsque la question devint une lutte directe, et, pour ainsi dire, corps à corpscontre le gouvernement, quand M. Duchâtel eut annoncé officiellement la volonté d'interdire le banquet du Château-Rouge, la gauche elle-même hésita. Elle avait l'habitude de se réunir à l'entresol du café de la Madeleine. Une convocation générale de tous les groupes de l'opposition, y compris celui de la droite, fut faite pour le 21 ou le 22 février au soir. M. Berryer s'y rendit; il y prit deux fois la parole et fît les plus généreux efforts pour démontrer à l'opposition qu'elle se plaçait sur un terrain qui allait s'effondrer sous ses pieds. M. de Lamartine repoussa en paroles enflammées tout conseil de prudence et de modération. Il goûtait alors avec une sorte d'enivrement le regain de popularité que lui valait son Histoire des Girondins. Il se posait hardiment en homme qui, ne se contentant plus de raconter les grands rôles, prétendait les jouer à son tour.
M. Odilon Barrot présidait la réunion avec humeur et avec un découragement visible. Il avait toujours — j'ai pu m'en convaincre depuis — les plus loyales intentions, mais il était rarement dans le secret de ce qu'il faisait. C'était un La Fayette éloquent, toujours prêt à haranguer la garde nationale , comme jadis le général de La Fayette était toujours prêt à la rassembler. Tous deux gémissaient avec sincérité le lendemain des fautes et des crimes ; ni l'un ni l'autre ne songeait à y parer la veille. M. Odilon Barrot n'apporta donc, dans cette
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grave délibération, ni résolution ni conclusion réfléchies. « C'est rhomme du monde qui pense le plus
profondément à rien! » me dit un jour M. Ber-
sot, son ami. Il serait plus vrai de dire que M. Odilon Barrot pensait et voyait, mais qu'il ne pressentait et ne prévoyait jamais. Le 22 et le 23 lévrier, il ne se dissimulait pas le péril de l'attaque, mais il ne comprit pas à temps l'urgence de la retraite. M. de Lamartine l'éblouit et l'entraîna.
Quant à M. Thiers, il trouva le moyen de n'être ni absent ni présent et de passer ses troupes en revue sans prendre le commandement en chef. A la réunion du café de la Madeleine, il se tint constamment sur la porte du salon, voyant et entendant tout, appuyant quelquefois d'un signe de tête ou d'un geste les paroles les plus véhémentes, mais ne prononçant pa6 un mot, et je ne serais pas étonné que son nom ne figurât pas dans le procès-verbal de la soirée. Quand la délibération devint tout à fait tumultueuse, quand il fut bien démontré qu'un langage raisonnable n'était plus de saison, M. Berryer se retira; nous le suivîmes, et M. Thiers sortit aussi avec nous. M. Berryer, regagnant sa rue des Petits- Champs, prit le boulevard ; M. de Bainneville et moi, qui demeurions sur la rive gauche, nous nous dirigeâmes vers la place Louis XV, et M. Thiers, qui se rendait, je crois m'en souvenir, à l'hôtel d'Albuféra, nous accompagna jusqu'à la rue du Faubourg-Saint- Honoré. Dans ce court trajet, je dis à M. Thiers : « N'êtes-vous pas effrayé de tout ce que nous venons de voir et d'entendre? — Non, pas du tout! — Ce-
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pendant, ceci ressemble bien à la veille d'une révolution ! » Il haussa gaiement les épaules et me répondit avec l'accent de la plus franche sécurité : « Une révolution ! une révolution ! on voit bien que vous êtes étranger au gouvernement et que vous ne connaissez pas ses forces. Moi je les connais; elles sont dix fois supérieures à toute émeute possible. Avec quelques milliers d'hommes, sous la main de mon ami le maréchal Bugeaud, je répondrais de tout. Tenez, mon cher Monsieur de Falloux, pardonnez-moi de vous le dire avec une franchise qui ne peut vous blesser, la Restauration n'est morte que de niaiserie, et je vous garantis que nous ne mourrons pas comme elle. La garde nationale va donner une bonne leçon à Guizot. Le roi a l'oreille fine, il entendra raison et cédera à temps. »
M. Thiers nous quitta là-dessus. M. de Rainneville et moi continuâmes notre chemin en nous répétant : « Après tout M. Thiers pourrait bien avoir raison! Le roi et ses ministres se seront si bien préparés à la défense qu'on n'osera pas les attaquer. »
Le lendemain, la Chambre des députés semblait réahser la prophétie. La majorité arrivait pleine de confiance dans la fermeté du cabinet, et M. Guizot plein de confiance dans la fermeté du roi; mais tout à coup le président du conseil monte à la tribune et, d'un air attristé, mais d'une voix, calme, il annonce que M. Mole vient d'être appelé aux Tuileries pour former et présider un nouveau cabinet. On ne peut se faire idée de l'explosion de murmures qui accueillit cette déclaration imprévue : « C'est une trahison ! C'est une défection! C'est l'abdication du roi! C'est
une révolution I » L'impassibilité de M. Guizot con* Iraste avec ces clameurs. On comprend bientôt qu'il ne lui convient ni de se plaindre ni d'accuser, et l'on s'écrie : « Aux Tuileries! aux Tuileries! » La plupart des députés quittent précipitamment la salle : les uns pour représenter au roi que l'abandon de M. Guizot est l'abandon de sa propre cause, les autres, que si l'on veut calmer Paris par le sacrifice du ministère, ce n'est point M. Mole, mais M. Thiers qui peut répondre à cette situation.
Le groupe légitimiste, qui n'avait pas le droit de porter des conseils aux Tuileries, reste en séance, anxieux dans son patriotisme, et se demandant avec la plus entière sincérité, comme il ne cessait de le faire depuis plusieurs jours, où était le salut du pays, et par conséquent le devoir.
Toute la journée s'écoula en tergiversations; dans la soirée ou dans la nuit, M. Thiers fut appelé par le roi. A six heures du matin il était ministre, à sept il était réduit à l'impuissance. Les troupes recevaient l'ordre, celles-ci de se retirer, celles-là de mettre les armes en faisceau. A midi, le roi avait abdiqué. A la même heure, M. Thiers et M. Odilon Barrot quittaient le ministère de l'intérieur et entraient au palais Bourbon, mais dans deux attitudes très différentes. M. Thiers très troublé, trop troublé pour un homme qui avait assumé une si grave responsabilité, traversait rapidement la salle à laquelle la tribune est adossée et demandait devant moi par quelle porte il pouvait sortir, quand cette porte était tout ouverte devant lui. Ses amis
personnels le suivirent pour veiller 'à sa sûreté.
M. Odilon Barrot, moins promptement désabusé, mieux soutenu par son optimisme, raconte luimême, dans ses Mémoires, combien il eut de peine à comprendre, et laisse même douter s'il a jamais compris le mouvement dont il s'était cru le maître durant quelques heures. L'espoir de faire triompher la régence de madame la duchesse d'Orléans ne l'abandonnait pas encore et, dans cet espoir, il fit jusqu'au bout de loyaux, de courageux efforts.
Entre une et deux heures, madame la duchesse d'Orléans fut introduite au palais Bourbon et prit place dans l'intérieur de la Chambre sur les bancs élevés du centre. L'histoire a enregistré cette dramatique et néfaste journée. Je n'ai donc point à la retracer ici, et je constaterai seulement ce qui intéresse l'honneur de mes amis.
Nous étions arrivés, dès huit heures du malin, à la Chambre déclarée en permanence. Les nouvelles se succédaient de minute en minute, et toutes révélaient l'accélération de la crise. Aucun de nous, j'ose l'affirmer, n'eut l'idée de railler les vaincus. D'ailleurs, la catastrophe avait quelque chose de si étrange et de si soudain que les hommes s'abîmaient et disparaissaient comme dans un tourbillon.
M. de Lamartine partagea un instant les illusions de M. Barrot, mais il avait reçu plus de confidences, et, à la tribune même, il changea la conclusion de son discours et déserta la régence pour passer à la république en s'y assurant la première place. Du même coup, il essava de tempérer le mouvement, et du scru-
lin improvisé par l'émeute, il fit sortir les noms les moins menaçants. Il proposa à M. Berryer, qui me le confia séance tenante, d'entrer dans le gouvernement provisoire. M. Berryer refusa sans hésitation.
M. de Genoude n'éprouva pas le moindre scrupule, il escalada la tribune, et, dans un moment de silence relatif, posa la thèse du suffrage universel : « Messieurs », dit-il, « il n'y a rien sans le concours du pays. En 1830, vous n'en avez pas appelé au peuple, et vous voyez ce qui vous arrive. Ce sera la même chose aujourd'hui. » M. de Genoude fut promptement forcé de descendre de la tribune. Il n'avait conquis dans la Chambre ni autorité ni sympathie. Ce fut M. Barrot qui se chargea de le réfuter : « Est-ce que, par hasard, » s'écria-t-il, « on voudrait revenir sur les grandes questions décidées par la révolution de Juillet? » Puis M. Barrot fut, à son tour, remplacé et réfuté par M. Ledru-Rollin : « Vous prétendez que ce gouvernement éphémère de Juillet existe, s'écria l'éphémère dictateur du 24 février! Au nom du droit de tous, je proteste contre cette usurpation du droit du peuple. Je demande un gouvernement provisoire et l'appel immédiat à une convention ! » A cette déclaration, il ajouta la proclamation du suffrage universel et direct. Le dernier mot lui resta.
M. de Lamartine et M. Ledru-Rollin demeurèrent leS' représentants et la personnification vivante de la journée, tout en se réservant, nous le crûmes alors, de se séparer et de se combattre, quand le moment serait venu.
A partir de Finstaat où la salle fut envahie par les émeii tiers en assez petit nombre, nous tînmes avec une respectueuse sollicitude les regards fixés sur madame la duchesse d'Orléans et sur ses deux: fils qu'elle tenait par la main. Les législateurs ne peuvent représenter que la force légale. Quand on les met soudainement aux prises avec la violence, leur rôle devient très pénible et voisin du ridicule. Quitter son poste ressemble à un acte de prudence personnelle; demeurer immobile et désarmé à son banc est la seule protestation possible en pareil cas Nous demeurâmes donc sur nos sièges, très résolus à nous serrer autour de madame la duchesse d'Orléans et de ses enfants, et à les défendre de concert avec leurs amis, si on avait voulu attenter à leurs personnes. De plus en plus profonde était notre surprise, en voyant que le président de la Chambre ne requérait point un seul bataillon et que le général Bedeau, stationnant sur la place Louis XV à la tête d'une brigade, ne prenait pas sur lui de marcher au péril, comme on voit en campagne un général sans ordres marcher au canon. Cette angoisse se termina comme chacun sait. La place Louis XV laissa passer ce qu'il fallait d'émeutiers pour repousser et faire évanouir la régence, et madame la duchesse d'Orléans fut conduite en hâte et en désordre hors du palais Bourbon.
Ce fut seulement après les événements accomplis, après notre impuissance douloureusement constatée, que le petit groupe de droite se dispersa. En me retirant, je rencontrai, dans le pourtour réservé aux pairs, le duc de Fezensac donnant le bras
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à la baronne de Vins, dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans. M. de Fezensac avait hâte de courir au Luxembourg. 11 me confia le soin de veiller sur îa sortie de madame de Vins et je ne la quittai qu'après l'avoir, à mon tour, remise en mains sûres. Une fois libre, je gagnai la place du Palais-Bourbon par la petite porte de la rue de Bourgogne. Tout y était paisible comme d'ordinaire. A peine avais-je fait quelques pas dans la rue, que je fus accosté par le marquis de Gontaut Saint-Blancard : « Eh bien ! eh bien! que se passe-t-il? » me dit-il vivement. — « 11 se passe, » lui répondis-je, « ou plutôt il s'est passé une révolution qui part en ce moment pour rilùle! de Ville, » et je lui donnai en peu de mots les détails de noire séance. Tout en m'écoutant, il disait : « Mais je n'en reviens pas! » — « Moi qui viens de le voir, je n'en reviens pas non plus ! » Nous suivîmes ensemble la rue Saint-Dominique, lui, pour regagner l'hôtel Gontaut, moi pour entrer chez madame Swetchine et lui causer le même étonnement qu'à M. de Saint-Blancard.
De là, je me rendis en hâte chez moi, rue du Bac, pour rassurer ma famille; car l'agitation ne tarda point à se répandre dans Paris. La soirée fut très tumultueuse. La Marseillaise fit son apparition habituelle en pareil cas; des chants et des cris sinistres s'y mêlèrent. Des coups de fusil, des pétards retentirent presque toute la nuit en signe de joie. Il était évident que la vie du gouvernement provisoire ne serait pas douce et qu'il serait débordé s'il n'était pas contenu.
L'un des vétérans de la presse royaliste, M. Pou-
jonlat, décrit ainsi, avec une parfaite exactitude, le lendemain de celte étrange et soudaine révolution : « Eglise, magistrature, tous les partis politiques se cjnfondirent dans un assentiment commun, dans un même encouragement donné aux hommes qui luttaient sincèrement contre Fanarchie. Les légitimistes, qui n'étaient pas des vaincus et dont les événements justifiaient l'opposition persévérante, entraient dans le mouvement avec une salisfaction facile à comprendre, avec un patriotisme sincère Jamais gouvernement ne s'était fondé avec un concours plus vrai et plus général*. »
Cet assentiment s'expliquait d'ailleurs par la situation même du parti monarchique. La maison royale n'étant point encore réconciliée, l'auguste représentant du principe de l'hérédité demeurant séparé de ses héritiers, libre carrière était ouverte à la République, qui n'aurait trouvé devant elle que des adversaires sans cohésion, et par conséquent sans force. Cela fut universellement senti, sans concert préalable et par instinct spontané. Les républicains euxmêmes, pour cette fois, ne méconnurent pas les avantages dé leur situation. Le Moniteur du gouvernement provisoire, c'est-à-dire le Moniteur de M. Ledru-RoUin et de M. Louis Blanc, non seulement ne hasarda pas une parole hostile aux légitimistes, mais prit soin d'adresser un appel aux anciens partis et d'annoncer, tous les matins, les gages de pacification qui arrivaient de toutes parts.
1. Poiijoulat, Histoire de Frcmce depuis 1814 Jusqu'au temps prô mj;(181V1867),t. IV, p. 320.
Dès le 29 février^, ce journal plaçait ces paroles de paix sous le patronage de l'un des hommes les plus considérables et les plus respectés dans les provinces royalistes de l'ouest, le comte Théodore de Quatrebarbes,plus tard compagnon d'armes de LaMoricière au service du souverain pontife Pie IX :
« M. de Quatrebarbes, député, appartenant au parti légitimiste, vient de partir pour les départements de la Bretagne et de la Vendée, chargé d'une mission politique par ses amis de Paris. Ceux-ci ont décidé que, dans les circonstances où notre pays se trouve placé, il fallait que tous les Français usassent de leur influence et de leur autorité pour empêcher les divisions intérieures et pour les faire aussitôt cesser, si, par malheur, elles venaient à éclater sur quelque point ^ »
Les femmes mêmes, — ce qui est toujours plus difficile à obtenir et ce qui est plus difficile à croire aujourd'hui, — voulurent entrer dans ce mouvement, et le Moniteur ne dédaigna point de le constater. Le numéro du 11 mars 1848 annonçait que les patronnesses les plus autorisées du faubourg Saint-Germain, la marquise de Lagrange, la comtesse de la Bouillerie, la marquise de Biencourt, etc., etc., se joignaient pour une œuvre de charité à mesdames Dupont (de l'Eure), Ledru-Rollin, Flocon, Crémieux, etc., etc.
L'attitude était la même parmi les catholiques. Le P. Lacordaire et le P. de Ravignan, à Notre-Dame, M, de Montalembert à la Chambre des pairs, s'étaient,