Éludes et Souvenirs y page 56. Paris, Perriu, lb
Chambre, » s'écria un de mes auditeurs. Le mot fit fortune et je gagnai du même coup, de la part de mes adversaires, le titre, imperturbablement reproduit depuis, à' apologiste de la Saint-Barthélémy.
Je fus d'autant plus heureux de mon élection que je la devais uniquement au zèle cordial et alors unanime de mes amis. J'en jouis aussi parce que, à titre de candidat, je n'avais point de reproches à m'adresser. Luttant contre un homme de la gauche patronné par un journal anti-religieux, Le Précurseur^ je hâtai, j'abrégeai mon Histoire de Saint Pie F, afin de la publier avant le scrutin. Quelques-uns de mes amis en étaient désolés et me disaient: « Vous vous cassez le cou! » Je répondais : « c'est possible; mais je ne veux pas encourir l'accusation de duplicité. Je ne veux pas^ si je suis élu, qu'on me dise après l'élection : <( Ah ! si nous avions su cela ! » Je reviens avec quelque satisfaction sur ce souvenir. Il prouvera, à ceux qui seraient tentés de l'oublier, que les catholiques et les légitimistes d'alors savaient s'affirmer avec autant de fermeté qu'on a pu en déployer ailleurs et plus tard.
Je n'avais pas à combattre seulement Le Précurseur et ses amis. Je venais de l'emporter aussi sur un concurrent ministériel qui, depuis dix ou douze ans, avait distribué dans rarrondissemont- toutes les faveurs du pouvoir. Ne pouvant puiser à la même source, je me proposai de dédommager, aux dépens de ma bourse, Segré, ville alors très petite et très pauvre. Mais je gardai un silence absolu sur mes intentions, et grande fut la surprise de mes amis les
plus intimes, autant que de la population, lorsqu'un mois environ après mon élection, j'écrivis aumairede Segré quelle part financière je comptais prendre à l'acliëvement d'un travail de grande utilité publique *.
J'entrai donc à la Chambre, l'esprit et la conscience entièrement libres, et à une époque pleine d'agitation.
M. Guizot et M. Thiers, après avoir renversé en commun M. Mole, s'étaient tout d'abord partagé à l'amiable les fruils de la victoire ; mais cette heureuse harmonie fut de courte durée. L'incompatibilité de nature qui existait entre ces deux hommes éclata de nouveau. Elle était devenue, en 1846, une guerre à outrance.
A la môme date, M. Berryer justifiait pleinement le mot de M. Royer-Collard à l'audition de son premier discours : c'était une puissance. Il avait autour de lui un groupe d'hommes excellents : MM. de Larcy, Benoist d'Azy, Hennequin, Béchard, le général de la Bourdonnaye, MM. d'Andigné de la Châsse, B'in de Bourdon, de Staplande, de Saintenac. Il avait malheureusement perdu, en 1838, le vieux duc de Fitz-James, son auxiliaire le plus autorisé. Démissionnaire de la Chambre des pairs, en 1831, envoyé par Toulouse à la Chambre des députés en 1834, type accompli du grand seigneur éloquent, unissant par sa double origine, la dialectique anglaise au coloris français, le duc de Fitz-James était l'un des amis les plus ardents de M. Berryer. Je ne puis me refuser le plaisir d'en citer ici un piquant et touchant exemple.