Nouvelle Correspondance de Tocqueville, p. 1S
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impulsion pouvait tout sauvegarder ou tout compromettre. Le comte de Quatrebarbes et moi, tous deux députés de Maine-et-Loire, nous tombâmes pleinement d'accord.
Nous résolûmes de partir immédiatement pour Angers afin d'exhorter nos amis à se garder de la moindre tentative de guerre civile, dont l'unique et infaillible résultat serait d'attirer sur l'Ouest l'écume de Paris et de faire fondre d'incalculables malheurs sur des populations que nous avions le devoir d'avertir avant qu'elles ne s'égarassent dans une voie funeste. L'approbation de cette ligue de conduite par M. de Quatrebarbes était pour moi un grand motif de confiance. C'était un modèle accompli d'honneur chevaleresque; c'était en même temps un type fort original, singulier mélange d'une grande hauteur d'intelligence et de quelques faiblesses de jugement. 11 avait une juste fierté aristocratique dans la bonne acception de ce mot, unie à une charmante bonhomie et à une parfaite compréhension de la société moderne. Peut-être admirait-il trop en bloc les temps anciens, mais personne n'étudiait plus consciencieusement les besoins nouveaux, et, ce que le travail ne lui eût pas appris, lui aurait été certainement révélé par son cœur, par sa générosité naturelle, par sa piété aussi éclairée qu'ardente.
Au retour d'un voyage en Allemagne, il me disait spirituellement : « Je vais vous résumer en deux mots ce que je viens de voir dans M. le comte de Chambord : C'est Henri IV, corrigé par saint Louis. » A quoi je lui répondais: « Dieu vous entende, mon cher
ami, car pour moi, je me contenterais de Charles X, corrif^é par Louis XVI II. » On pouvait lui appliquer à lui-même quelque chose de sa définition: M. de Quatrebarbes était un chevalier du treizième siècle, complété par un homme d'esprit du dix-neuvième.
La comtesse de Quatrebarbes n''était point à Paris au moment de la révolution de Février. M. de Quatrebarbes était donc libre de partir immédiatement pour Angers, et il partit en effet, très ferme et très animé dans les sentiments qui nous étaient communs. Mes préparatifs de voyage ne furent guère plus longs; mais les voies de communication n'étant pas, à cette époque, ce qu'elles sont aujourd'hui et ne voulant pas laisser ma femme et ma fille en route, je dus m'arrêter à Tours. Le chemin de fer n'allait pas alors au-delà. Le reste de la route devait se faire en voitures publiques; nous les trouvâmes encombrées. Un voyage en poste, à celte date, était impossible; nous fûmes donc obligés de demeurer quarantehuit heures à Tours.
Ne pouvant parler à mes amis de l'Anjou aussi vite que je me l'étais promis, je voulus, du moins, leur écrire et je m'adressai à l'un d'eux, M. Bougler, spirituel érudit, sachant bien l'histoire de la révolution, fort connu et fort influent à Angers. Je lui peignis en trois pages rapides mes impressions sur les événements dont je venais d'être le témoin. Je le conjurai surtout de combattre tout ce qui pouvait ressemblera des coups de tête. Au lieu de développer en son nom ma lettre dans V Union de l'Ouest oii il avait la haute main, M. Bougler crut ma signature
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utile, et sans me consulter ni m'attendre, il publia textuellement cette expression hâtive de ma pensée. Cependant je ne le lui reprochai jamais. Ma lettre fut reproduite et très généralement approuvée dans .es journaux légitimistes qui en firent, en quelque sorte, le programme du moment.
Plus tard, cette lettre est devenue le texte d'une double accusation. Les journaux de la gauche l'ont transformée en manifeste concerté et réfléchi; et ils en ont pris occasion de crier à la palinodie et même à la trahison du parti royaliste tout entier. D'un autre côté, quand l'extrême droite jugea convenable de rompre avec la droite modérée, mon prétendu manifeste me fut encore opposé. « Comment l'homme qui parlait ainsi en 1848, disait-on, pourrait-il prétendre à l'honneur de représenter ou de conseiller de vrais et purs légitimistes? » Devant ces accusations contradictoires, je n'ai rien retranché, ni désavoué. A trente ans de distance, je ne retranche, je ne désavoue rien. Au dedans, point d'appel à la violence, mais persévérant appel aux forces morales et légales, seules armes efficaces de notre temps; au dehors, point d'émigration, point de confiance dans les sympathies étrangères. L'erreur de nos pères à cet égard leur fut bien funeste. Elle le fut plus encore à la France et à la Monarchie. La même erreur, après tant et de si cruelles expériences, serait inexplicable et inexcusable.
Voici maiu tenant le corps du délit :
« Tours, 25 février 1848.
« Mon cher ami,
« Aussitôt que j'ai pu ni'arracher à la préoccupation des événementsprésents,toutema pensée s'est reportée sur notre Anjou. Les souvenirs de la guerre civile, l'ardeur des convictions contraires^ rendent le terrain plus brûlant encore que partout ailleurs. Permettezmoi donc de vous écrire à la hâte mes premières impressions et yeuillez les communiquera tous ceux de nos amis qui gardent à M. de Quatrebarbes et ta moi la confiance qu'ils nous avaient fait l'honneur de nous accorder jusqu'à ce jour.
(( Le mouvement actuel a cela d'évident qu'il ne peut blesser aucune conscience. Il ne s'agit pas d'une fidélité à transporter lâchement d'un prince à un autre; il ne s'agit pas d'une ambition à badigeonner de la couleur du jour. Désormais, c'est le gouvernement de tous pour tous qu'il importe de régulariser, c'est la société dans sa plus large, dans sa plus haute acception qu'il importe de défendre. Que personne donc de nous ne s'y méprenne, que personne ne s'arrête un instant à des impressions analogues à celles qu'ont pu produire les faits anciens. Tout est nouveau, tout est inouï dans les événements actuels. Notre conduite ne doit plus relever, à cette heure, que de notre patriotisme, sans aucun ressouvenir de nos vieilles démarcations de parti.
« Le gouvernement provisoire installé à Paris est lui-même le meilleur emblème de ce devoir social qui sera, je l'espère, compris par tous nos compatriotes.
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Beaucoup de ses membres me sont personnellement connus, et je m'honorerai toujours des relations qui m'ont rapproché d'eux depuis mon entrée à la Chambre. Us consacrent, en ce moment, de grands efforts à rendre au pays la sécurité, le calme dont il a besoin pour vaquer aux grandes questions qui vont se soulever : la constitution d'abord, la liberté des cultes, la paix ou la guerre.
« Dites-vous bien que l'Europe va prendre feu d'un bout à l'autre, à la nouvelle des événements de Paris. Cela, grâce à Dieu, nous dispense en France de songer à/' eVr«/2^er. Les puissances étrangères, comme on disait jadis, sont aujourd'hui les impuissances étrangères. Tout ce que leur attaque a entraîné de violences, de passions, en 92, en 93, ne peut plus se reproduire. Le mouvement actuel, d'ici à six mois, enveloppera 60 millions d'hommes. Nous sommes séparés de toute agression possible par un boulevard de 300 lieues, par un rempart de peuples qui tournent vers nous leurs cœurs et non leurs armes.
cs Que les imaginations ne se reportent donc pas avec colère vers l'inévitable rapprochement de nos révolutions premières. Le meilleur moyen de faire renaître 93 serait de le craindre ou de le prédire. INous avons encore, je l'espère, toutes les qualités de nos pères, mais nous n'avons plus leur inexpérience et leurs illusions. Comment, tout étant dissemblable dans les causes, rien pourrait-il être semblable dans les etîets?
« Travaillez aussi à bien faire comprendre au clergé des campagnes toute l'importance de son attitude
RÉVOLUTIOxN DE FÉVRIER. 287
dans le mouvement acluel. Pie IX dit, depuis le commencement de son règne, qu'il est prêt à sacrifier son Etat temporel plutôt que la moindre de ses obligations comme pape. Prions Dieu pour qu'il ne soit pas mis à cette épreuve, mais appliquons-nous plus que jamais à méditerles enseignements prodigieux qui ressortent du langage et des exemples de Pie IX. La religion fleurit dans les républiques américaines, elle a fait, au moyen âge même, la splendeur des républiques italiennes. Le clergé n'a pas consenti, en 1830, à ce que la Foi s'exilât avec le pieux représentant de la maison de Bourbon. Ne nous inquiétons pas davantage par rapport à elle, des formes que se donnera la prochaine représentation nationale; que le clergé s'étudie, au contraire, à rapprocher tous les citoyens entre eux, et à éclairer les habitants de nos campagnes, en rassurant leur piété au lieu de l'alarmer. Le peuple de Paris, dans toute l'ardeur de la lutte, n'a pas cessé un instant de respecter les églises ; les prêtres parcourent toutes les rues; en plusieurs circonstances, il y a eu des traits fort touchants et que je serai heureux de vous raconter à loisir.
« En un mot, cher ami, les périls de la France sont considérables; la réflexion, la conduite, le langage, le cœw\ le fond du cœur, sans arrière-pensée, sans malentendu possible, doivent se pénétrer de la gravité de cette situation, ne rien abandonner au hasard des impulsions individuelles ou à l'impétuosité des premiers mouvements.
« M. de Chateaubriand a écrit, il y a déjà bien des années : « Je suis monarchique par principe, je suis
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républicain par nature. » Ce mot est parfaitement sincère dans la bouche de M. de Chateaubriand et des hommes de l'Ouest en général. Eh bien ! montrons à cette heure que le fond de notre nature est aussi facilement apte à l'indépendance et à la fermeté patriotiques qu'aux traditions chevaleresques de la monarchie.
« 11 n'y a plus, à cette heure, qu'un mot de l'ancienne unité française qui soit debout : la Pairie. Rallions-nous tous à ce glorieux et saint nom : prononçons-le, non avec contrainte, et comme imposé par une sorte de vague terreur, mais comme des hommes auxquels ni le mot, ni aucun des dévouements qu'il implique, ne sont inconnus ou indifférents. Dans peu de jours, j'espère être près de vous et me mettre à l'œuvre en commun avec vous. M. de Quatrebarbes serabienprochainementàCholetmême, allant offrir aux autorités qu'il y trouvera, quelles qu'elles soient, l'appui àd ses convictions et de son courage. Je ne doute pas que cette démarche de sa part ne devienne aujourd'hui, dans la Vendée, le signal d'une réconciliation comme elle se fait, comme elle doit se cimenter entre hommes loyaux qui ne dés avouent rien de leur passé, mais qui savent, d'un œil ferme, envisager l'avenir.
« Au revoir donc, bon courage et confiance en Dieu, qui a déjà donné trop de témoignages de prédilection à la France pour l'abandonner désormais, en pleine paix, en pleine prospérité, en pleine jouissance de tous ses droits, de toutes ses libertés, aux horreurs de la guerre civile, aux rechutes violentes de ses plus mauvais jours.
« Je ne puis, du reste, lerminer ce griffonnage sans consigner ici, ce qui n'étonnera que ceux de nos amis éloignés du théâtre des événements, mon admiration^ je souligne le mot, pour le peuple de Paris. Sa bravoure a été quelque chose d'héroïque, ses instincts d'une générosité, d'une délicatesse qui surpassent celles de beaucoup des corps politiques qui ont dominé la France depuis soixante ans. On peut dire que les combattants, les armes à la mairi, dans la double ivresse du danger et du triomphe, ont donné tous les exemples sur lesquels n'ont plus qu'à se régler aujourd'hui les hommes de sang-froid. Ils ont donné à leur victoire un caractère sacré : unissons-nous à eux pour que rien désormais ne le dénature ou ne l'égaré.
« Votre tout dévoué
« A. DE Falloux. »
On peut trouver dans cette lettre quelques expressions qu'on eût rendues plus mesurées ou plus claires, si elles avaient été destinées à la publicité. Quant à un piège, quant à une trahison préméditée, on ne les y trouvera pas, parce qu'ils n'y sont pas. J'ajoute qu'il n'y en avait nulle part et pas plus chez mes amis que chez moi. Si la République eût été conservatrice et chrétienne, nous eussions gardé au fond de nos cœurs des affections contristées, mais nous fussions demeurés, sous la République, les plus dévoués serviteurs de la liberté. Je comprends l'intérêt des républicains à s'exonérer eux-mêmes en dénaturant nos intentions ou nos actes. Je comprends moins l'intérêt des
hommes monarchiques à renier ou à calomnier leur conduite de cette époque. En tout cas, j'écris pour eux plus que pour moi, et la suite de ces mémoires ne sera que l'exposé, jour par jour, de notre commune loyauté.
Quant au respect que témoigna à la religion la révolution de Février, il faut, pour s'en rendre compte, remonter de deux ans en arrière.
Avant de ceindre la tiare et de s'appeler Pie IX, le cardinal Jean Mastaï représentait dans le Sacré- Collège, comme les cardinaux Gizzi et Micara, un libéralisme appuyé sur les plus incontestables vertus. Les questions agitées alors en Itahe n'étaient pas seulement politiques, elles étaient surtout italiennes, et le cardinal Mastaï n'était pas moins Italien que libéral. Ce guelfe de vieille race, monté sur le trône pontifical, voulut marquer aussitôt et avec éclat la direction qu'il entendait donner à son règne; fière allitude qui fut saluée de l'Orient à l'Occident par un cri presque unanime d'enthousiasme et de confiance. L'Italie tressaillit d'une commotion électrique, l'Allemagne s'inquiéta, la France se réjouit. Le monde politique se mit à parler un langage nouveau, saluant, tout en essayant de le tempérer pour le rendre pratique et durable, ce rapprochement opportun, ce n'est pas assez dire, ce rapprochement nécessaire entre la papauté et la société moderne.
Pie IX parvint, dès le premier jour de son avènement, à une popularité dont on ne pouvait retrouver l'analogue que dans l'histoire d'un passé bien lointain. Peut-être la généreuse ambition de Pie IX
pour le Saint-Siège et pour l'Italie eut-elle réussi; peut-être eussions-nous vu un pape marquant d'une main sûre et respectée la juste limite entre les temps anciens et les temps nouveaux, sans la brusque secousse de Février. Cette révolution fit perdre l'équilibre partout, à Vienne et à Berlin, comme à Paris. Rome subit le péril commun; durant quelques mois encore la barque de Pierre domina les flots, et quand Fabominable assassinat de M. Rossi eut contraint Pie IX à chercber un asile au fond de l'Italie, le pape fugitif demeura, comme le pape sur le trône, l'objet du respect et de l'amour de l'humanité. Les catholiques français entrèrent volontiers dans la voie tracée par Pie IX. Comme lui, ils en avaient recueilli faveur dans l'opinion publique et tous les avantages qui découlent naturellement d'une bonne situation morale. Ce spectacle d'une étroite concorde nous fut donné d'un bout de la France à l'autre.
Les inquiétudes du premier moment se calmèrent rapidement. Le clergé ne prit point effroi; le parti légitimiste comprit que l'heure d'une révolution nouvelle n'était assurément point l'heure de la monarchie. La fraction du parti légitimiste qui se fût volontiers qualifiée de parti militaire accepta de bonne grâce l'impulsion commune, et nul ne donna le conseil ou l'exemple d'une regrettable témérité. Malgré ce très sincère accord dans une politique très loyale, les départements ne s'en débattaient pas moins dans une grande confusion.
Le suffrage universel et le scrutin de liste tombaient àl'improviste sur des populations qui ne se rendaient
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aucun compte d'un mécanisme électoral si vaste et si différent de celui auquel on était habitué. Chacun tout d'abord jeta ses regards et fit ses combinaisons dans l'étroite limite de son milieu. On entendait des hommes graves et parfaitement intelligents dire, après mûre réflexion : Choisissons tels ou tels de nos voisins. Ils auront au moins trois mille voix! Peu à peu et à la suite de grands efforts, on parvint à comprendre que les élus devraient conquérir au moins cinquante ou soixante mille voix et que, pour en venir là, on devait concilier sur une liste la représentation équilibrée des divers intérêts et des diverses régions du département tout entier.
Quand ces indispensables préliminaires furent adoptés, l'élaboration sérieuse des listes commença. M. de Quatrebarbes et moi, députés sortants, ne voulûmes rien conclure et même rien proposer, avant de nous être consciencieusement assurés de l'opinion de nos amis sur tous les points du département. A cet effet, nous prîmes l'initiative de convoquer à Angers tous les hommes ayant une honorable notoriété. Le rendez-vous était donné dans les vastes salons du comte Anatole de Caqueray, fils aîné du vénérable comte de Caqueray, longtemps député de Maine-et- Loire, et universellement estimé dans l'Anjou. Cette réunion n'était point destinée à la publicité. Néanmoins l'opinion républicaine en eut connaissance et en prit ombrage. M. de Caqueray reçut une lettre, longuement motivée, dans laquelle on lui signifiait qu'on ne pouvait laisser, qu'on ne laisserait poin le parti légitimiste conspirer dans l'ombre, qu'on
lui donnait cet avertissement officieux dans son intérêt et dans celui de ses amis ; on ajoutait que s'il n'en était point tenu compte, M. de Caqueray en serait rendu personnellement responsable.
Divers symptômes non douteux appuyaient cette lettre, et nous dûmes en délibérer. Les uns proposèrent de contre-mander la réunion en y substituant l'accord individuel et par écrit; d'autres proposaient des réunions fractionnées en divers lieux et à divers intervalles. Je me permis de combattre ces deux propositions ; je soutins que nous nous trouvions en face d'un commencement de terreur auquel il fallait résister dès le premier jour, que si, par une retraite plus ou moins déguisée, la menace obtenait un premier succès et la violence droit de cité, c'en était fait de la liberté électorale d'abord et de beaucoup d'autres libertés ensuite.
Je proposai donc de ne renoncer à une réunion privée que pour provoquer une réunion publique. Ma motion finit par être adoptée, et nous n'eûmes plus qu'à délibérer sur le local à choisir. Nous cherchâmes celui qui pouvait contenir le plus grand nombre d'auditeurs, et nous nous arrêtâmes à un vieil édifice, au centre même de la ville, qui avait déjà servi à plusieurs réunions populaires et qu'on appelle le Palais des Marchands.
La séance fut fixée au dimanche 12 mars ; V Union de C Ouest donna rendez-vous à tous ses lecteurs ; entra qui voulut et la salle fut comble. La parole avait été déférée à M. de Quatrebarbes et à moi, et nous nous concertâmes le matin sur le langage à tenir dans la soirée.
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« Plus je réfléchis sur votre conseil, me dit M. de Quatrebarbes, plus je crois que nous avons bien fait de le suivre, mais je vous avoue aussi que le langage àtenir me paraît embarrassant. Plus le mouvement de Février se dessine, plus il incline vers la tradition des mauvais jours. Le socialisme de Proudhon déborde le jacobinisme de Ledru-RoUin, et je ne puis me résoudre à prononcer des éloges que ma conscience ne ratifierait pas. — Je vous reconnais bien là ; mais nul ne songe à vous demander une approbation sans réserve, que, pour mon propre compte, je ne donnerai certainement pas. — Ce n'est pas tout, reprit-il, le mot même de république me répugne à prononcer. — Répugner à prononcer le nom quand on subit la chose ne me paraît pas très raisonnable; car on ne fait pas disparaître ce qu'on passe sous silence. Cependant, ne vous en inquiétez pas; je serai, s'il le faut, un peu plus logique que vous, et je payerai pour nous deux. Je prononcerai, dès mes premiers mots, le nom de la République, sans en assumer en quoi que ce soit la responsabilité. Loin de suivre l'exemple de V Univers et de quelques catholiques, loin d'insulter le passé, je ferai clairement allusion à réventualité d'un retour à la monarchie. »
M. de Quatrebarbes se montra dès lors très soulagé. 11 commença cependant à craindre que je n'allasse trop loin, et il reprit avec une assez visible anxiété : « Eh bien! que comptez-vous dire? — Je compte dire la vérité telle que vous et moi la professions bien avant le 24 février; je compte dire que la préoccupation des classes pauvres est un sentiment
chrétien, que l'Eglise a été de tout temps la patronne, la mère de l'ouvrier, et je vous promets de faire applaudir l'éloge du Pape. »
Le soir venu, M. deQuatrebarbes et moi arrivâmes ensemble au Palais des Marchands. Nous montâmes seuls sur une large estrade d'où nous étions en vue de toute la salle et d'où nous apercevions distinctement tout le monde. Les meneurs de la démocratie locale, plusieurs sachant fort bien manier la parole, occupaient les premiers bancs. Une douceur naturelle à la population angevine et l'apparence parlementaire que voulait garder encore la révolution de Février, interdisaient toute crainte d'un péril ; mais nous devions rous attendre à une hostilité concertée.' Il y avait dans la salle en talent et en nombre plus qu'il n'en fallait pour nous interpeller et étouffer nos réponses par des clameurs, se prévaloir le lendemain de notre prétendue défaite et se vanter de nous avoir imposé le repentir de notre bravade. C'était bien le plan qui avait été conçu ; on ne nous l'a pas caché depuis, mais ce plan fut déjoué, et, je l'affirme, déjoué surtout par le prestige et l'ascendant du nom de Pie IX.
Non seulement personne ne nous interrompit et ne nous répliqua, mais les partis pris se modifièrent visiblement en quelques minutes. Les physionomies les plus sombres s'épanouirent ; des signes d'approbation se manifestèrent, puis, cette première glace rompue, les applaudissements éclatèrent, redoublèrent et tournèrent enfin à une véritable ovation qui nous suivit jusque dans la rue. Le discours de
M. de Qiiatrebarbes et le mien furent imprimés le lendemain avec autant de fidélité que notre mémoire le permit, et ils sont devenus aussi un peu plus tard ce que l'on appela un des actes machiavéliques du parti légitimiste. Je dois donc ici leur conserver une place. M. de Quatrebarbes parla le premier ; voici le passage décisif de sa très courte allocution :
(( Le temps des émigrations à l'intérieur et à l'extérieur est à jamais passé I Nous accepterons donc sans arrière-pensée, comme l'expression de la volonté de tous, toute constitution émanée de l'Assemblée nationale et votée librement, sous la double condition de la liberté et de l'ordre. Jusque-là, tous nos vœux, tous nos efforts n'auront qu'un but, celui d'assurer cette sainte et pacifique solution de notre état social. Aux élections qui se préparent, nous sommes prêts à appuyer toute fusion, toute combinaison loyale oii une juste et équitable proportion sera maintenue. Si l'on nous exclut, nous n'exclurons pas ; mais il nous sera permis de ne pas croire au libéralisme des hommes qui veulent continuer de diviser la France en plusieurs camps et qui la voient tout entière sous leur
tente Oui, la France accomplira pacifiquement
ses glorieuses destinées en proclamant à la fois les droits de Dieu et les droits de l'homme, la liberté de l'Éghse, de la famille et de la conscience, une sage organisation du travail, qui règle équitablement les rapports de l'ouvrier et du maître, qui protège à la fois l'agriculture, la propriété et l'industrie.
« C'est là, Messieurs, devant Dieu, ce que nous
voulons. N'est-ce pas voire vœu à tous? » [De toutes varts : Oui ! oui !)
Les journaux d'Angers constatèrent que je ne voulais rien ajouter au noble langage de M. de Quatrebarbes, mais que ce fut l'assemblée elle-même qui m'imposa de prendre la parole après lui, ainsi que l'atteste le compte rendu même de la séance d'après lequel je reproduis mon discours :
« Messieurs,
« La République française vient d'être proclamée. C'est là un fait immense et qui a imposé aussitôt à toutes les classes d'immenses devoirs. Personne n'en a de plus délicats, de plus impérieux, de plus graves que ceux qui représentent ici en majeure partie l'intérêt de la propriété. Il faut qu'elle occupe sa place, qu'elle exerce son influence dans le mouvement actuel; mais pour que cette place et cette influence ne tournent pas à son propre détriment, il faut qu'elle inspire confiance, confiance pleine et absolue, et pour en venir là, une seule condition est nécessaire, condition bien simple et bien facile pour des hommes de cœur : la sincérité. La propriété n'a en face d'elle que des sopliismes sans application possible, que son action populaire et bienfaisante réfutera avec la seule éloquence qui frappe véritablement les masses, l'éloquence des faits. Et comment la France, la patrie privilégiée du bon sens et de l'intelligence, pourraitelle souffrir que le propriétaire et l'ouvrier se considérassent comme ennemis? Mais l'un et l'autre ne sont même pas des rivaux, ce sont deux existences
inséparables l'une de Taiitre ; ce sont deux frères jumeaux, nés le même jour, destinés à \ivre de la même vie ou à mourir de la même mort. Et si la violence pouvait momentanément imposer la réalisation des rêves insensés dont quelques imaginations se bercent, est-ce que cette égalité de jouissances pourrait avoir même la durée d'une année? Est-ce que ceux qui pourraient mettre une main sanglante sur le droit sacré de propriété auraient en même temps le pouvoir de changer les décrets de Dieu et les lois de la nature? Est-ce qu'ils pourraient faire violence au ciel, à ce point que tous les hommes eussent égalité de taille, égalité de santé, égalité d'industrie? Est-ce qu'en six mois la disproportion de toutes ces forces nécessaires pour jouir n'entraînerait pas déjà la disproportion du bien-être entre tous les hommes? Est-ce que la terre peut être asservie aussi à ce point de porter ses moissons, et de prodiguer ses fruits sans art et sans culture ? Non, non, Messieurs, ces rêves peuvent être généreux et charitables dans la pensée de leurs auteurs, mais ils tourneraient immédiatement contre le but populaire que l'on veut atteindre, et, en bien peu de jours d'une cruelle expérience, le travailleur et le propriétaire, Tancien pauvre et l'ancien riche, confondus dans un même désastre, tendraient ensemble leurs mains suppliantes vers le Dieu des miséricordes! (( Il faut donc que la propriété n'inspire pas de méfiance ; il faut qu'elle n'en conçoive pas à son tour et que nous commencions tous aujourd'hui, à cette date qui sera mémorable dans l'histoire du monde, une fraternité non pas chimérique ou criminelle,
mais chrétienne, pratique, à conditions égales de charges et de devoirs.
« J'ignore quel est le destin futur delà République en Europe, et personne ne peut le prédire plus que moi, mais ce que je connais avec certitude, c'est le présent ; eh bien ! le présent est plein de magnifiques promesses ou de périls inévitables. Penchons tous ensemble du côté des promesses; pesons-y de tout notre poids et efforçons-nous ainsi de conjurer les périls. Toutefois, s'il y a des choses de l'avenir que j'ignore, il y en a une que je crois savoir, et celle-là, je tiens à la dire, parce que je la tiens pour définitive, pour irrévocablement acquise : c'est l'avènement de la démocratie. C'est là-dessus que nous devons tous prendre notre résolution. Quand bien même les cœurs et les inteUigences, par quelque mouvement imprévu, retourneraient encore vers la monarchie, les institutions, les idées, les mœurs, demeureraient démocratiques, et le monarque ne serait jamais que le président de la république. Honorons donc, saluons cet avènement, et réclamons par le labeur, comme par le bienfait, notre juste part dans la grande famille du peuple.
« Cet avènement est d'autant plus irrévocable," que la Providence et l'histoire nous l'ont préparé de bien haut et de bien loin! Suivez le peuple depuis l'aurore de la civilisation, c'est-à-dire depuis l'Evangile : au sortir des mains païennes, il s'appelle esclave, puis serf, puis vassal, puis sujet ; aujourd'hui, il porte et il conservera le nom de travailleur libre. Suivez de même l'histoire du riche, il s'appelle le maître, puis
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le suzerain, puis le seigneur; aujourd'hui, il s'appelle: citoyen. Eh bien ! une telle marche, si savanimenl et si persévéramment conduite, à travers des âges si divers, ne peut être l'œuvre du hasard. Le citoyen, le travailleur, voilà les deux termes extrêmes où Dieu a voulu amener l'ancien monde. Le citoyen, le travailleur, voilà les deux bases nouvelles qu'il a préparées pour le monde futur. Voilà les deux ternit s communs de cet immense travail qu'on appelle la construction d'une société.
« L'humanité n'est jamais abandonnée à elle seule, même lorsqu'elle semble livrée aux écarts les plus désordonnés. La sollicitude, la vigilance qui ne cessent de veiller sur elle peuvent se voiler quelquefois, comme le soleil, mais, comme le soleil aussi, elles ne s'éteignent jamais et ne font que se dérober à nos yeux lorsqu'on croit qu'elles s'évanouissent. Quand Dieu pèse encore dans sa main gauche les vieilles destinées, il tient déjà dans sa main droite le germe des destinées nouvelles. Confiance donc! confiance! La France a toujours été un objet de sa prédilection, et la France, dans ces jours de crise, a laissé percer pour lui tant de reconnaissance, tant de respect, tant d'amour, qu'elle en peut être délaissée moins que jamais.
« Nous pouvons cependant, en défendant les intérêts de la propriété, encourir jusqu'à un certain point le reproche d'égoïsme; mais il est un intérêt commun à tous les hommes, c'est celui de la religion; nous devons nous mettre en position de la défendre, si, ce que je suis bien loin d'admettre, elle
était attaquée, et nous devons la défendre sans courir le risque de lui faire partager aucune solidarité nuisible ou suspecte. La religion est plus nécessaire à une république qu'à toute autre forme de gouvernement, car, moins les lois sont coercitives, plus les consciences doivent être délicates, moins vous permettez qu'on élève entre le commandement et l'obéissance l'appareil extérieur et menaçant des lois rigoureuses, plus vous devez planter au fond des consciences la règle, le frein, le joug des sentiments pervers qui pourraient, en un clin d'œil, nous précipiter les uns sur les autres, comme un peuple à l'état sauvage.
« Et voyez encore ici combien la volonté de Dieu a pris les devants pour nous tracer notre ligne. Si les événements prodigieux dont nous venons d'être les témoins s'étaient accomplis sous le pontificat de Grégoire XVI, pontife d'auguste et vénérable mémoire, mais dont une encyclique fameuse, mal interprétée, semblait condamner plusieurs des francbises les plus cbères des temps modernes, que serait-il arrivé? On aurait vu, au milieu de ce terrible malentendu, de nouvelles passions se déchaîner contre l'Eglise, et la foi alarmée se rejeter, à son tour, dans les voies de la violence et de la représaille. Au lieu de cela, Dieu a voulu, car je suis toujours tenté de m'écrier comme le poète :
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?
il a voulu que, par acclamation et par un subit instinct des vues les plus secrètes de la Providence, le Sacré Collège mît à la tête de la chrétienté
le pontife béni déjà d'un pôle à Fautre, le grand Pie IX!
« On se demandait, il y a bien peu de jours encore, pourquoi le pape entreprenait des œuvres si nouvelles. On se demandait, les uns avec étonnement, les autres avec amertume, pourquoi tant d'empressement. Il avait deviné le secret de Dieu, et nous pouvons connaître le sien à lui-même aujourd'hui. Il voulait en toute hâte profiter des dernières heures de calme de l'Europe, des derniers jours où la peur et la contrainte ne pouvaient lui être légitimement imputées, des circonstances où la force matérielle s'offrait encore à son aide s'il eût consenti à quelques pas rétrogrades ; il a voulu profiter de toutes ces circonstances opportunes et rapides, pour approcher la liberté de son cœur, pour lui en faire sentir tous les battements, pour lui en faire comprendre toutes les inspirations, puis la laisser échapper de ses bras, réconciliée et bénie, pour aller désormais, sous les auspices de la religion même, s'épandre sur toute la surface du monde.
« Nous connaissons donc les temps présents, nous les avons sondés, nous n'en avons point pâli, et, sans flatterie, sans déguisement, nous en avons accepté du fond de notre âme toutes les conditions. Nous voulons tous apporter notre part de sacrifices et de dévouement dans l'enfantement laborieux de cette société nouvelle. Nous voulons monter hardiment sur l'océan inconnu où vient de se lancer le vaisseau de la France, uniquement préoccupés d'éviter à ce vaisseau blen-aimé l'écueil ou la tempête, et ferme-
ment résolus, s'il rencontrait Fennemi étranger, à combattre et à mourir pour son pavillon. »
Le prétendu machiavélisme de mes amis et le mien qui avait été la première fois, à Tours, un acte de légitime prévoyance, n'était cette fois, à Angers, que le refus de nous soumettre à une tyrannie sans excuse. Nous voulions délibérer entre nous avec discrétion, peut-être avec timidité. On nous contraignit de risquer une épreuve plus hardie et tout à fait improvisée. Cette épreuve tourna à notre avantage, et, comme les temps révolutionnaires ne sont probablement pas finis, je veux laisser après moi mon secret à mes lecteurs. Je pris ce jour-là pour devise politique Vhabileté du vrai, et dans mille occasions, comme dans celle-là, je m'en suis bien trouvé. Nous n'avions voulu ni reculade ni fanfaronnade; nous montrâmes au grand jour le fond de notre cœur. On n'y vit que du bon sens et du patriotisme. Ceux-là mêmes qui en étaient surpris ou mécontents nous rendirent un hommage involontaire, et la convenance de nos candidatures, douteuse jusque-là à nos propres yeux, sortit d'emblée d'une épreuve qu'on avait crue mortelle.
Je ne crois pas inutile de constater ici ce qu'était encore, en 1848, le sentiment religieux dans les masses, ce qu'étaient la popularité d'un pape et l'autorité de l'Église, alors que, sans concession aucune et dans toute l'intégrité du dogme, le clergé ne s'attribuait dans les luttes politiques d'autre mission que la défense des intérêts religieux. Je ne sais à quelle date ce récit sera lu, je ne sais même s'il le sera jamais;
304 chapitre: huitième (18-18).
je sais seulement que je l'écris à bonne intention. Depuis 1848, les directions religieuses ou, pourparler plus exactement, les polémiques religieuses se sont considérablement modifiées; elles ont presque passé d*un pôle à l'autre. Je crois donc qu'il est utile de poser, de distance en distance, des points de comparaison. Ce seront des jalons pour l'expérience, et la sagesse en profitera.
Après riicureux succès de la réunion du Palais des Marchands, notre liste de candidats à l'Assemblée constituante fut promptement et facilement arrêtée. Elle portait seulement trois noms appartenant à l'opinion monarchique, celui de M. de Civrac, celui de M. de Quatrebarbes et le mien. Tous les autres candidats nous étaient communs avec l'opinion libérale assez avancée, mais conservatrice, qui s'intitulait ellemême l'opinion républicaine.
Mes deux amis et moi nous atteignîmes à peu près le même nombre de voix, mais j'obtins seul le chiffre nécessaire, et je passai à la stricte majorité. Cet échec si regrettable de MM. de Civrac et de Quatrebarbes ne tint du reste qu'à quelques dissidences locales, sans aucune signification politique.
ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. —INVASION DE L'ASSEMBLÉE. LE 15 MAI. — JOURNÉES DE JUIN.
Le suffrage universel, qui prenait le parti conser valeur au dépourvu, ne trouva pas le parti révolutionnaire beaucoup mieux préparé. Le despotisme des commissaires, imposés par Ledru-Rollin à tous les départements, se montra déconcerté, hésitant, devant la résistance passive des populations rurales et souvent même des populations urbaines. La date des élections fut fixée au jour de Pâques, dans Tévidente intention d'écarter autant que possible les ca tholiques du scrutin; mais le choix d'un tel jour révolta l'opinion au lieu de la paralyser. Le gouvernement provisoire avait décrété le vote au chef; lieu de canton. Les évêques donnèrent pleine latitude pour changer l'heure des offices. Les curés marchèrent résolument en tète de leurs paroisses, et dans beaucoup de contrées, qui ne passaient pas pour fort religieuses, les électeurs tinrent à honneur d'ap^ peler le clergé dans leurs rangs. Le résultat du scrutin fut donc l'image à peu près fidèle de la France
306 CHAPITRE N'EUVIÉME (1848).
elle-même : résignation à la république ; inquiétude sans panique; volonté réQéchie de lutter avecpalience contre tous les excès.
La plupart des candidats qui surent mettre le patriotisme au-dessus de l'esprit de parti furent élus. M, Guizot, qui avait momentanément quitté la France pour l'Angleterre, ne pouvait songer et ne songea point à se présenter. M. Thiers eût été moins atteint par la journée du 24 février, s'il n'eût pas donné le spectacle public de son découragement. Il ne figura donc pas plus que M. Guizot dans l'élection générale, et il fallut l'alerte du 15 mai pour que le parti conservateur relevât M. Thiers de l'ostracisme qui l'avait frappé. M. Dufaure, M. de Rémusat, M. Odilon Barrot, revinrent prendre leurs places à gauche, en teintant un peu plus leur nuance, M. Dufaure surtout. M. Berryer ne pouvait demeurer dans une retraite qui, en se prolongeant, eût été un deuil pour la tribune nationale. Il reparut à l'Assemblée constituante avec plusieurs de ses anciens compagnons d'armes : MM. de Larcy, de la Rochejacquelein. D'importants renforts les accompagnèrent, entre autres, M. de Kerdrel, M. de Yatimesnil, le duc de Luynes, M. de Parieu, le marquis de Yogiié. Quant à M. de Genoude, le suffrage universel se montra fort ingrat envers lui ; aucune des listes qui portaient son nom ne triompha. Il en conçut un chagrin qui accéléra peut-être la décadence de sa santé, quitta Paris pour demander secours au climat du Midi, et mourut peu après à liyères dans un isolement attristé.
L'apparition la plus inattendue fut celle d'un nombreux clergé sur les bancs d'une assemblée politique On voyait à gauche le P. Lacordaire vêtu de son froc de dominicain ; plus rapproché du centre, l'évèque de Langres, M. Parisis, qui avait publié, sous le titre de Cas de conscience, un catéchisme fort libéral; l'évèque de Quimper, M. Graverand, qui n'avait dû sa candidature qu'à la vénération qu'il inspirait universellement dans son diocèse ; enfin, l'évèque d'Orléans, M. Fayet qui, beaucoup plus que ses deux collègues, semblait à Taise dans sa nouvelle carrière, ayant, à cet effet, échangé la soutane contre le petit collet de l'ancien régime. On avait promptement distingué le caractère des trois prélats qu'on s'était permis de surnommer ainsi : Magnificat ; Mdificat; Laetificat. La majorité comptait aussi un certain nombre de professeurs de séminaire et de curés. L'abbé de Cazalès, ancien page de Charles X et fils du grand orateur de l'ancienne Constituante, promettait beaucoup et ne tint pas autant, non qu'il ne possédât réellement les qualités qu'on lui attribuait, mais par suite de l'invincible nonchalance qui paralysa toute sa vie. Madame Swetchine disait de lui : « On croirait que Cazalès a promesse de deux vies au moins! »
La voix du P. Ventura qui, dans l'oraison funèbre d'O'Connell, venait, en parlant de la démocratie, de faire retentir, à Rome même, cette grande parole : « Il faut baptiser l'héroïne sauvage! » n'avait pas son écho seulement à Notre-Dame de Paris. La même pensée et le même accent se reproduisaient dans beaucoup de chaires de province.
L'ancienne Chambre des pairs n'était pas moins bien représentée dans la nouvelle Assemblée que l'ancienne Chambre des députés. M. MoIé et M. de Montalembert y prirent tout de suite un ascendant considérable. M. Mole s'accommoda, avec la plus parfaite bonne grâce, du mouvement, du bruit et des allures d'une assemblée démocratique. 11 montait rarement à la tribune, mais toujours avec à propos et autorité, imposant la déférence à ses adversaires autant qu'à ses propres amis. Très habilement secondé dans son intérieur par son gendre et par sa fille, le marquis et la marquise de La Ferté, il faisait de son salon et de sa salle à manger un utile prolongement du Palais Bourbon. Mérite plus rare encore, il savait s'effacer, ne disputait le pas à personne et faisait quelquefois honneur aux autres des idées mêmes qu'ils n'avaient pas eues. Je crois décerner ici un éloge bien exceptionnel au comte Mole en disant que, durant trois ans, presque tout le bien qui n'a pas paru, presque tout le bien qui se fit sans bruit, par le tact, par la séduction intime, par l'infatigable recherche de la conciliation, vint de lui.
Sous un tout autre aspect, apparaissait M. de Montalembert ; c'était d'assaut qu'il attaquait toutes les questions, mais avec quelle audace, avec quel entrain! et, quand il ne voulait pas trop hâter la victoire, avec quel succès! La révolution de février l'avait saisi, sans le briser comme on pouvait le craindre, à l'apogée de son talent. Dans la question du Sonderbund, il avait transporté la Chambre des pairs d'un enthousiasme qu'elle n'avait pas connu jusqu'à lui.
Sans vouloir outrager ni renverser le ininislcre de M. Giiizot, iiluiavaitiafligé les plus rudes corrections. Il avait peint en traits de feu « les grands et les petits criminels » ; il avait démontré au gouvernement français que, en renonçant à la politique séculaire de la France vis-à-vis de la Suisse, en sacrifiant ses propres instincts, ses propres convictions au tempérament haineux et brouillon de lord Palmerston, il ouvrirait lui-même la porte aux plus mauvaises passions et aux révolutions les plus redoutables. La prophétie, à peine achevée , se réalisait avec une fidélité et une promptitude foudroyantes. M. de Montalembert se trouvait donc, en entrant à l'Assemblée, appelé à poursuivre en France la campagne commencée à propos de la Suisse, et à répéter, devant des adversaires présents, ce qu'il avait adressé à des adversaires lointains. On savait que cette intrépidité ne ferait pas défaut à cette soudaine transformation de la lutte. L'attente publique ne fut pas trompée.
L'intervalle entre le 24 février et le 4 mai, jour fixé pour la réunion de l'Assemblée, avait été rempli à Paris par des agitations incessantes qui, le 17 mars et le 16 avril, avaient failli devenir de nouvelles et formidables révolutions. Mais les départements étaient demeurés relativement calmes, et l'inquiétude perpétuellement entretenue par ceux-là mêmes qui auraient dû rassurer le pays, avait plutôt fortifié qu'ébranlé le sentiment conservateur.
Le décret qui nous prescrivait, à la veille de notre convocation, de prendre, pour costume officiel^ l'habit et le gilet à la Robespierre, suscita la réprobation uni-
310 CHAPITRE NEUVIÈME (i848).
verselle. Les membres du gouvernement provisoire prirent seuls ce costume odieux et ridicule, à leur première apparition devant l'Assemblée. L'impression fut telle que cette exhumation sinistre, renonçant à s'imposer, n'osa même plus reparaître.
Nous aurions conservé la même attitude d'indépendance énergique et calme si, dès la première séance, les ambitieux et les maladroits, également pressés de se montrer, n'étaient parvenus à jeter le trouble dans nos rangs. On nous demanda jusqu'à satiété de proclamer et d'acclamer la République ; puis le général de Courtais, qui allait se révéler tout entier au 15 mai, vint inviter, du haut de la tribune, le gouvernement provisoire et l'Assemblée à se rendre sur le péristyle du Palais Bourbon pour fraterniser avec le peuple. Cette démonstration allait bien avec l'habit révolutionnaire, et ceux qui le portaient se hâtèrent d'accéder à la proposition, entraînant sur leurs pas la gauche tout entière. Le centre et la droite, étonnés et irrités, résistèrent d'abord. L'incessante pression des faubourgs sur la Convention était présente à toutes les mémoires, et nul de nous ne se dissimulait le danger d'un premier pas dans la même voie. Mais quelle allait être notre contenance dans cette salle à moitié vide, sans gouvernement aux bancs officiels, sans président au fauteuil? Nous avions résolu d'inaugurer nos travaux dans un sincère espritde concorde et nous allions débuter par une éclatante scission! Ces réflexions rapidement échangées déterminèrent les représentants restés dans la salle à rejoindre ceux qui les avaient devancés sur le péristyle. Rien ne fut donc
moins spontané que cette démonstration qui prit cependant, pour le public, les apparences de l'unanimité. Je fus l'un des derniers à m'y rendre et je rejoignis Je P. Lacordaire, pour lequel je n'étais pas sans inquiétude en l'apercevant au milieu d'une foule à bon droit suspecte. Ma crainte était heureusement mal fondée. Le P. Lacordaire devint, au contraire, l'objet d'une ovation spéciale. Les applaudissements, les poignées de mains, l'appelant à l'envi, l'entraînèrent au delà de la grille du péristyle. Plus il se plongeait dans la foule, plus il rencontrait l'enthousiasme, et il ne rentra qu'à grand'peine en séance par la place du Palais Bourbon.
Dans la soirée, nous nous rendîmes, en assez grand nombre, chez M. de Lamartine, au ministère des affaires étrangères situé alors rue des Capucines. Nous nous proposions de lui porter nos félicitations sur ses luttes héroïques de mars et d'avril. Nous avions à cœur aussi de ne point lui dissimuler notre désapprobation des scènes théâtrales de la matinée. Tant que nous fîmes entendre le langage des félicitations, nous fûmes écoutés avec bienveillance, mais, quand nous voulûmes passer aux réserves, l'entretien changea de physionomie. M. de Lamartine ne pouvait guère exprimer une mauvaise humeur qui n'était pas dans sa nature, mais il parut éprouver une profonde surprise. Des alarmes, des précautions, un plan, une Constitution!... qui pouvait penser à cela? Déranger, Lamennais, n'étaient-ils pas là pour rédiger quelques décrets? M. de Lamartine d'ailleurs ne suffisait-il pas à tout? — Cette dernière pensée^ que
M. de Lamartine ne craignait nullement de laisser échapper, fut complétée par ses familiers, qui nous tiraient à part et nous répétaient individuellement : — « De quoi vous préoccupez-vous? Hâtez-vous d'organiser le pouvoir exécutif, et donnez-lui les plus larges attributions. Le pouvoir exécutif ce sera M. de Lamartine ; laissez-le faire, et tout sera sauvé ! »
Nous quittâmes l'hôtel des Capucines, moins rassurés encore que nous ne l'étions en y entrant, nous demandant tristement les uns aux autres si, sous le poids d'une telle responsabilité, on pouvait pousser plus loin la présomption et la légèreté.
M. de Lamartine aimait à répéter de lui-même: «Je suis un politique qui s'est égaré quelques jours dans la poésie ! « La vérité était absolument le contraire : le vrai Lamartine était un poète égaré dans la politique. C'était par le côté poétique qu'il prenait les émotions de la place publique ou l'exercice du pouvoir, et, se voyant salué, porté sur le pavois par la France entière, il ne songeait ni à Mirabeau ni à Sieyès, mais il rêvait d'Amphion ou d'Apollon, créant des cités au son de la lyre. Peu avant le 4 mai, il posait sur le devant de l'ancienne loge royale à rOpéra ; des bravos unanimes l'accueillaient ; son geste reconnaissant les encourageait et il semblait ne pouvoir se rassasier d'acclamations. A ce spectacle, la duchesse de Maillé s'écria : « Ah ! mon Dieu ! nous sommes perdus, le voilà qui prend pour lui ce qu'on adresse à ce qu'il représente ! »
Ce mot très fin, très juste, fut appuyé pour moi par un fait encore plus significatif. Le lendemain de ma
visite à l'hôtel des Capucines, je confiai à mon collègue Léon de Maleville mon impression pénible de la veille : « Je n'en suis plus à la surprise avec M. de Lamartine, me répondit-il, et voici pourquoi. J'avais, vous le savez, d'anciennes et intimes relations avec Marrast, secrétaire du gouvernement provisoire, par conséquent initié à toutes ses délibérations. Je fus curieux de l'interroger et nous convînmes d'un dîner en tête-à-tête pour causer à l'aise; Marrast ayant d'ailleurs, lui aussi, ses curiosités à satisfaire. Il désirait savoir ce que les anciens libéraux pensaient de lui et de son gouvernement provisoire. Il s'informa particulièrement des jugements de M. Thiers, dont je ne lui cachai pas l'étonnement. « Il a été très surpris, lui dis-je, en lisant l'admirable harangue de Lamartine,, contre le drapeau rouge. — Cela est vraiment supérieur a ce que j'attendais de lui, me disait-il^ je le croyais plus prompt à céder au vent qui souffle et je me le figurais s'écriant devant la foule émue : « Vous avez raison : toute situation nouvelle exige un symbole nouveau, et je salue le drapeau rouge ! » — Ce diable de Thiers a bien de l'esprit! reprit Marrast avec son malin sourire. Gomment il a dit cela ? — En propres termes. — Eh bien c'est, mot pour mot, ce que nous a dit M. de Lamartine dans le huis clos de la délibération ; il a même assez vivement soutenu cette thèse; mais, battu par la majorité, il en a loyalement pris son parti, et aussitôt il a revêtu de la puissance et du prestige de SI parole les arguments mêmes qu'on venait de lui opposer ! »
314 CHAPITRE NEUVIÈME' (l8f8).
Cette anecdote dont je ne pus suspecter la vérité, avec ce concours de circonstances précises et dans la bouche de M. de Maleville, me consterna. Parler sans avoir pensé ou parler contre ce qu'on avait pensé, ne pas improviser seulement sa parole, mais se livrer soi-même en un clin d'œil aux convictions les plus contraires, sans changer d'éloquence, sans que la foule puisse surprendre dans la voix, dans l'accent, dans le geste, la trace d'un effort, l'ombre d'une hésitation, quel don fatal! Fatal pour l'homme qui s'en éblouit lui-même, fatal pour la nation qu'il fascine et qu'il subjugue! Ce jour-là, M. de Lamartine rendit à la France un signalé service ; quelques semaines après, par le même prestige et avec la même aisance, il allait la mettre en péril.
Chaque jour, en effet, nous apportait de nouvelles lumières sur les dangers de la Situation. Nous étions arrivés de nos provinces, très résolus à nous montrer indulgents pour le gouvernement provisoire, à la condition cependant qu'il s'efforçât d'inaugurer une république sensée et sérieuse, à la place de cette république déclamatoire et stérile qui, du 24 février au 4 mai, s'était épuisée en démonstrations vaines, quand elles n'étaient pas souverainement imprudentes. Nous savions gré à MM. de Lamartine, Marie, Garnier- Pagès de lutter pied à pied contre MM. Ledru-Rollin cl Louis Blanc et nous croyions entrer dans les vues de M. de Lamartine, en lui disant : « Ce n'est plus de Paris seulement qu'il s'agit aujourd'hui ; c'est la France entière qui vient maintenant vous prêter son appui. Répondez à son attente et comptez sur elle ! »
A notre grande surprise, M. de Lamartine ne voulait ni entendre ce langage ni exaucer ce vœu. Croyaitil, s'il se séparait de M. Ledru-Rollin, compromettre des ambitions ultérieures encore inavouées? Se flattait-il d'effacer et d'absorber plus aisément son antagoniste en le gardant près de lui? Je l'ignore ; mais ce qui devint visible, dès le premier jour, c'est que M. de Lamartine entendait mettre au service de la fraction révolutionnaire tout Tascendant personnel qu'il conservait encore sur la fraction conservatrice de l'Assemblée.
Après une discussion pénible, après des discours sans franchise de M. Ledru-Rollin, aussi bien que de M. de Lamartine, l'Assemblée décida qu'elle remplacerait par une commission de cinq membres régulièrement élus le gouvernement tumultueusement proclamé le 24 février, moitié au Palais Bourbon, moitié à l'Hôtel de ville. Dans ce vote qui eut lieu le 10 mai, les chiffres furent ainsi répartis : M. Arago, 725 voix ; M. Garnier-Pagès, 71 5 ; M. Marie, 702; c'était la presque unanimité de l'Assemblée. M. de Lamartine n'obtint que 643 voix ; c'était le premier avertissement des conservateurs déçus. M. Ledru-Rollin n'obtint que 458 voix, c'était le blâme persévérant des hommes que son discours habilement modéré n'avait point trompés.
Dès qu'elle eut ainsi constitué le pouvoir exécutif, l'Assemblée s'occupa d'organiser ses propres travaux. Elle se divisa d'abord, selon l'usage, en bureaux tirés au sort; mais, en outre, elle se groupa en quinze comités spéciaux intitulés : comité des finances ; comité
des affaires étrangères ; comité de l'instruction publique; comité du travail, etc., etc. Chaque représentant s'inscrivait à l'un de ces comités, selon ses études ou selon sa préférence. Je choisis le comité du travail, au vif mécontentement de M. de Montalembert, qui me reprochait de ne pas Tavoir suivi au comité de l'instruction publique : — « C'est précisément parce que vous y êtes, que tout autre devient inutile, lui répondis-je. Laissez-moi au comité du travail oh ne peuvent manquer de surgir des questions importantes, et beaucoup moins approfondies. N'en abandonnons pas le monopole à M. Louis Blanc. Puisque, à mon grand regret, M. de Melun n'est pas parmi nous, laissez-moi profiter de la modeste expérience que j'ai acquise près de lui. Laissez-moi mettre une sollicitude vraie à l'égard de la classe ouvrière, en regard d'un charlatanisme qui veut exploiter les plaies de la société beaucoup plus que les soulager ou guérir ! »
Je ne prévoyais pas quelle épreuve m'attendait dans le comité du travail. J'obéissais uniquement aux sentiments que j'exprimais à M. de Montalembert. J'avais vu de près l'ouvrier dans les œuvres chrétiennes; je savais ce qu'on peut obtenir de son intelligence et de son cœur par un langage sincèrement ami; enfin, deux ans de vie parlementaire avaient suffi pour m^apprendre que le pays légal — comme on disait alors — jetait un regard, non pas dédaigneux assurément, mais trop négligent ou trop distrait sur la situation du pays laborieux.
M. Guizot et M. Thiers, inconciliables sur tant de
questions, avaient un point commun, c'était la préoccupation, à peu près exclusive, des intérêts de la classe moyenne et de son avancement politique. Depuis longtemps, la chaire de Notre-Dame avait retenti de conférences intitulées : De la propriété, de la famille^ de V autorité^ de la communauté de biens et de vie, conférences dans lesquelles étaient déjà réfutés Proudhon, Fourier et Pierre Leroux; mais, à cette époque, M. Guizot, M. Tliiers et leurs amis n'allaient point à Notre-Dame, et ils n'étaient pas éloignés de penser que le P. Lacordaire était quelque peu socialiste. Ils n'avaient pas le temps, non plus, de prendre directement part aux œuvres charitables de Paris, sinon ils auraient vu là, comme moi, mieux que moi, que tout n'était pas chimère ou révolte dans les plaintes de l'ouvrier; que la place des anciennes corporations demeurait vide et que la concurrence illimitée, fruit de l'industrie complètement libre, appelait des institutions, non pas identiques à celles du passé évanoui, mais analogues. Enfin, ils auraient reconnu plus vite que la meilleure manière de calmer et de régler une société instinctivement révolutionnaire, c'est de reconstituer une société franchement et solidement chrétienne. La France y eût beaucoup gagné et eux aussi !
Une fois entré dans le comité du travail, je m'aperçus promptement que le parti démagogique se préoccupait moins d'une organisation pacifique et régulière, que de préparer, à bref délai, un assaut contre l'Assemblée et contre toute république civilisée. Ce complot indéniable avait son armée dans les ateliers
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iialionaux et je n'aurai pas de peine à me disculper dos reproches qu'on a fait peser sur moi au sujet de la dissolution de ces ateliers; mais, avant de répondre à des accusations si graves et si peu fondées, je dois, par ordre de date, laisser passer d'abord le 15 mai.
La composition de notre Assemblée, toute républicaine qu'elle fût, avait profondément surpris et irrité le parti dont M. Louis Blanc était le théoricien, et M. Ledru-Rollin,un peu malgré lui, l'homme d'action. On résolut de mettre fm à notre existence en envahissant le Palais Bourbon et en dissolvant l'Assemblée, mais le prétexte était malaisé à trouver. Nous vivions depuis dix jours, et durant ces dix jours nous n'avions résisté sur rien. On prit la Pologne pour prétexte; on en aurait volontiers et indifféremment pris un autre. Aussi, distinguait-on, parmi les envahisseurs du 15 mai, deux catégories très distinctes, celle des naïfs, inconscients du rôle qu'on voulait leur faire jouer, et celle des fanatiques qui portaient, sous une blouse d'emprunt, des armes dont ils comptaient bien se servir.
Heureusement, les naïfs, c'était la foule ; les vrais criminels, c'était le petit nombre. La foule même fut un obstacle matériel à l'exécution du dessein prémédité ; les meneurs surnageaient à peine dans ce flot toujours croissant, se rejoignaient, se concertaient difficilement, et les mots d'ordre se perdaient dans un tumulte insurmontable. Beaucoup d'envahisseurs étaient entrés par simple curiosité, quelques-uns pour prêter main-forte à l'ordre, d'autres pour ne pas manquer une manifestalioQ et compléter la collection
de Jeurs souvenirs. Ceux-là étaient plus soucieux de raconter un exploit que de l'ensanglanter. Nous apercevions \ingt visages indifférents ou même souriants contre deux ou trois visages farouches et menaçants. On reconnaissait bien aussi çà et là des gens tout prêts à subir une mauvaise impulsion aussi facilement qu'une bonne.
Je m'étais trouvé aux côtés de M. de Heeckeren, représentant de l'Alsace et, près de nous, un vieillard, qui n'était pas membre de l'Assemblée, exhortait à la paix des voisins turbulents qui ripostaient par des menaces. M. de Heeckeren, taillé en hercule, s'élança sur les agresseurs, les repoussa rudement et la foule applaudit à cette correction. M. de Heeckeren reprit ensuite tranquillement sa place en disant : « S'ils avaient été de mon pays, ils ne m'auraient pas attendu ! »
Du reste, nos bancs ne furent pas longtemps respectés, plutôt par défaut d'espace que par mauvaise intention. Ce pêle-mêle nous rendit bientôt un éminent service, en nous dispensant de résister au vote que voulaient nous imposer les émeutiers qui avaient escaladé la tribune. Dans cette indescriptible confusion, on ne pouvait pas plus se compter que s'entendre ; tout se perdait dans le chaos. J'avais, assis près de moi et presque sur mes genoux, deux gamins de Paris, d'une quinzaine d^années. L'un s'écriait aux coups de sonnette désespérés du président : « Tiens î tiens ! écoutez donc là-bas le marchand de coco ! » L'autre, qui avait sans doute une éducation politique plus avancée, nous interpellait ainsi : « Eh bien ! ci-
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loyens représentants, que pensez-vous aujourd'hui du droit de visite ?... »
Le 15 mai tourna donc à une simple orgie révolutionnaire et le complot échoua, non par faute, mais par excès d'exécutants. Si le gouvernement n'eût pas été composé de complices et de dupes, la manifestation eût rencontré beaucoup plus vite son terme et son châtiment; mais rien ne peut donner une idée de l'inertie des hommes alors au pouvoir, dont plusieurs étaient cependant d'une réelle bonne foi. Noire président, M. Bûchez, élu par la majorité conservatrice, n'était pas seulement au-dessous de sa tâche^ il fut, ce jour-là, absolument imbécile. Son gros visage honnêle souriait à tout et à tout le monde : il n'écoutait pas, ou il ne comprenait pas les discussions, il embrouillait les tours de parole, confondait les amendements avec les projets de loi et n'avait jamais l'air plus enchanté que lorsqu'il avait plongé l'Assemblée dans un embarras inextricable et dans une impatience fiévreuse, ce qui arrivait régulièrement plusieurs fois par séance. Il fut unanimement exclu du fauteuil au bout de son mois de présidence, mais nous n'étions encore qu'au quinzième jour du mois, et nous dûmes subir son étrange incapacité dans une occasion où la présence d'esprit eût été si nécessaire. Les envahisseurs lui firent d'abord signer l'ordre à la garde nationale de ne point battre le rappel, et quand ils l'expulsèrent pour se placer dix ou douze dans son fauteuil et prononcer enfin la dissolution de l'Assemblée, véritable but de la journée, il ne partit ni pour l'Hôtel de ville, où la révolution se donnait rendez- vous, ni
pour le palais de la présidence d'où il aurait pu donner des ordres ; il gagna seul le Luxembourg, siège du gouvernement, sans savoir ce qu'on y pourrait faire, et où, en effet, on ne fit rien.
La dissolution de l'Assemblée fut acceptée par la majorité des représentants, avec une étonnante facilité. Les républicains ne songèrent même pas à lutter contre un fait accompli en vertu de leur vieille superstition pour tout ce qu'on baptise, à tort et à travers, du nom de volonté nationale. Les anciens députés se souvinrenttropque, trois mois auparavant, ils avaient été expulsés ainsi, sans trouver nulle part un seul point d'appui pour la résistance. Quelques-uns d'entre nous comprirent cependant que le 24 février la situation était tout autre ; que la Cbambre n'étant pas souveraine, sa responsabilité était très limitée comme son autorité elle-même, tandis qu'au 15 mai, ne pouvant attendre secours de personne, il fallait agir en conséquence. Loin de nous servir d'exemple, le souvenir de février devait nous servir de leçon. Ceux qui pensèrent ainsi, et je fus de ce nombre, coururent à la présidence, se consolèrent de n'y point rencontrer le président, et offrirent leur ardent concours à deux vice-présidents qui se trouvaient là : MM. Sénard et Corbon.
M. Sénard prit quelques mesures pour organiser la répression de cette audacieuse émeute et M. de Puységur, après avoir eu quelque peine à obtenir du papier et des plumes, lui servit de secrétaire. M. de K.erdrel, M. de Dampierre et moi, apercevant des gardes mobiles dans le jardin, sous nos fenêtres,
allâmes les exhorter à défendre l'Assemblée. Notre appel fut bien accueilli; les uns, officiers en tête, se groupèrent autour de M. Sénard pour assurer l'exécution de ses ordres ; d'autres rallièrent les gardes nationaux qui arrivaient en niasse sur le quai; enfin, M. de Réinusat se rappelait fort à propos que le régiment de dragons, peut-être le seul régiment de cavalerie alors à Paris, était caseraé non loin de là. Le colonel, M. de Goyon, monta aussitôt à cheval à la tête de ses hommes, et balaya, en un clin d'œil, les abords du Palais Bourbon, tandis que gardes nationaux et gardes mobiles expulsaient de la salle un reste attardé d'envahisseurs saisis d'une indescriptible panique.
L'émeute, vaincue sans combat au Palais Bourbon, essayait de prendre sa revanche à l'Hôtel de ville. Nous en fûmes rapidement informés et trouvant MM. de Lamartine et Ledru-Rollin réfugiés ensemble dans un bureau, perplexes et également défiants l'un de l'autre, nous les pressâmes de marcher sans délai sur l'Hôtel de ville. Quelques-uns d'entre nous offrirent même de les accompagner, d'abord par le sentiment du devoir, ensuite par le peu de sécurité que nous donnaient ces deux représentants du pouvoir exécutif. Le 24 février, j'avais vu M. de Lamartine, à la tribune, faire aboutir à une conclusion républicaine un discours commencé pour la régence de la duchesse d'Orléans; je venais de voir M. Ledru-Rollin, moins compromis que M. Louis Blanc par l'enthousiasme des envahisseurs, recevoir cependant et rendre chaleureusement des accolades
fort siispeclcs. Je fus donc tenté de voirde mes propres yeux comment les choses pourraient tourner, et de pousser jusqu'au bout mon effort consciencieux pour là république qui nous était confiée.
Le marquis de Mornay, chevalier dévoué de Madame la duchesse d'Orléans au 24 février, eut la même pensée que moi, et quand M. de Goyon eut mis deux chevaux de son régiment à la disposition de MM. de Lamartine et Ledru-RoUin pour se rendre à l'Hôtel de ville, nous marchâmes, M. de Mornay et moi, à la tête de leurs chevaux. C'était bien là le symbole de la situation : la république attaquée par les républicains et défendue par les monarchistes!
Cette marche sur l'Hôtel de ville détermina le triomphe de Tordre. De minute en minute les gardes nationaux grossissaient notre cortège ; l'annonce d'une force imposante nous devançait et encourageait les bataillons du quartier; les chefs de l'insurrection, Blanqui, Barbes, Sobrier, étaient paralysés et tenus en respect. Quand enfin nous parvînmes à pénétrer à travers une foule hérissée de baïonnettes dans la grande salle de l'Hôtel de ville, ni M. de Lamartine ni M. Ledru-RoUin n'avaient plus de choix à faire sur la ligne à suivre, et personne ne défendait plus les criminels dont ils contresignèrent l'arrestation. Douze heures avaient suffi pour voir naître et mourir une tentative qui, par la promptitude de son avortement, aurait dû éclairer ses fauteurs et assurer quelque avenir à la république. Ceux qui le crurent ainsi ne tardèrent pas à se détromper.
J'avais eu bonne part à la peine dans la journée du
15 mai: je n'en briguai point l'honneur, et aussitôt que le dénouement de l'Hôtel de yilie ne fil plus l'objet d'un doute, je ne songeai plus qu'à mon repos. Je dormais depuis quelques heures, lorsque, au point du jour, mon domestique entra dans ma chambre pour m'annoncer un secrétaire de M. de Lamartine. Jo crus à une nouvelle alerte, et sans prendre le temps de me lever, je fis entrer le messager: « Qu'y a-t-il encore? m'écriai-je. — Monsieur, me répondit-il d'un air qui me rassura tout d'abord, M. de Lamartine m'a dit que vous ne l'aviez pas quitté hier au soir, et que vous vous rappelleriez certainement les paroles qu'il a prononcées en entrant à cheval dans la cour de rHôtel de ville. H vous prie de lui venir en aide pour reconstruire ce discours afin de l'envoyer, fidèlement reproduit, à la France entière. »
Je dissimulai de mon mieux la surprise que me causait une telle préoccupation dans un tel moment. Je ne fis point observer que des ordres précis, des mesures prévoyantes vaudraient mieux que la recherche étudiée d'un plus ou moins beau langage. Il m'était d'ailleurs bien facile de retrouver dans ma mémoire Téloquente harangue dont j'avais été très frappé, et je dictai au jeune secrétaire le discours justement célèbre : « La plus belle tribune du monde, c'est la selle de mon cheval lorsque je parle à un peuple en armes pour la défense de la loi, etc. » La dictée mise aussitôt sous les yeux de M. de Lamartine fut confrontée avec ses propres souvenirs et légèrement retouchée avant d'être définitivement livrée à la postérité. Pendant ce temps, je me
répétais avec tristesse: « Ilélas! \oilà le poète qui remporte encore sur riioinine d'État, et c'est pourtant un homme d'Etat qu'il faudrait pour sauver la France ! »
Le lendemain du 15 mai fut également curieux à observer. Les républicains de la veille, comme ils aimaient à s'intituler eux-mêmes, tinrent à honneur de ne se point montrer trop consternés d'un pareil attentat; ils avaient à cœur de le pallier beaucoup plus que de le punir et d'en conjurer le retour. Les républicains du lendemain, c'est-à-dire les monarchistes sincèrement résignés, montrèrent beaucoup plus de sollicitude. Ils demandaient à leurs collègues quelle république était possible dans un pays où l'Assemblée issue du suffrage le plus libre et le plus universel qu'on pût concevoir était brutalement attaquée sans l'ombre d'un motif ; car le but apparent de l'invasion était de présenter une pétition en faveur de la Pologne, et de la Pologne, durant l'émeute, il no fut question nulle part, ni dans les groupes, ni à la tribune, ni à l'Hôtel de ville.
Nous échangions cette douloureuse réflexion entre collègues, lorsqu'un huissier vint me remettre un billet de Madame Swetchine qui me priait de passer chez elle aussitôt que possible. Les initiatives de sa part étaient si rares qu'on devait être certain d'avance qu'il s'agissait d'un appel sérieux. Je franchis donc aussitôt les quelques pas qui me séparaient de la rue Saint-Dominique, et je trouvai le P. Lacordaire chez Madame Swetchine. Il la consultait, et il me faisait l'honneur de vouloir me consulter aussi; sur son
projet de démission. Le P. Lacordaire était monarchiste de raison et de goût ; pour son propre compte, il poussait l'amour de l'ordre jusqu'à la minutie et il voulait aussi le voir régner dans l'État, mais il n'aimait pas moins la liberté, et si les républicains qui la lui avaient promise la lui avaient donnée, ils n'eussent point eu d'adhérent plus aisé à conserver. Mais dès les premiers contacts avec cette gauche au milieu de laquelle il était allé s'asseoir, dès que son oreille délicate et juste eut connu le diapason des hommes qu'il devait appeler ses amis politiques, l'alarme et le dégoût remplacèrent l'ilhision. « Je sens bien^ me disait-il, qu'il y aura mauvaise grâce à quitter l'Assemblée au jour que l'on nommera le'jour du péril, mais contre le péril, que peuvent les moines? 11 saura toujours où me trouver et il peut être sûr que je ne le fuirai pas. Ma bonne foi dans l'avenir républicain de la France est détruite; et sans foi, je ne puis ni parler ni agir. L'anarchie républicaine ramènera forcément les compétitions monarchiques. Dès lors la politique pénétrera dans une sphère où je n'ai pas, où je ne veux pas avoir mes entrées. Je me suis fourvoyé à bonne intention, Dieu le sait ; mais les plus courtes fautes sont les meilleures. Dieu a béni mon apostolat • c'est donc là seulement que ma place est marquée, et j'y dois retourner. »
MadameSvvetchineetmoinelecombatlîmespointen principe, loin de là ! Mais dans sa tendresse maternelle madame Swetchine aurait désiré un ajournement. Elle connaissait depuis trop longtemps, elle voyait de trop près les ennemis du P. Lacordaire pour ne
pas pressentir le parli qu'ils tireraient de cctt^ démission à cette date. Je ne niais pas cet inconvénient, mais je m'y résignais plus facilement. Je me rangeai donc à l'avis du P. Lacordaire en m'appuyant sur cet argument: « Le P. Lacordaire n'a pas d'autre alter native que de rester toujours ou de se retirer tour de suite. Aussi loin que mon œil peut atteindre, je n'aperçois pas un jour de calme et de sérénité où cette démission ne produirait pas l'efîet que vous en redoutez. Hélas! le 15 mai n'est point une fin, c'est un commencement, et quiconque ne veut pas aQ'ronter les aventures qui nous attendent, n'a rien de mieux à faire que de s'en aller ! » Madame Swetchine finit par en demeurer convaincue, et le P. Lacordaire put donner sa démission avec ce consentement auquel il attachait toujours un si haut prix.
Après cet entretien, je rentrai à l'Assemblée plus éclairé sur mes propres sentiments, car le P. Lacordaire faisait toujours briller une vive lumière sur toute question qu'il creusait ou développait. Je me confirmai donc dans les tristes appréhensions qui m'avaient assailli dès le 24 février et qui, depuis, n'avaient cessé de grandir. Mais je n'étais pas moine, je n'avais pas les sublimes excuses du P. Lacordaire pour décliner la lutte, et je me remis à la besogne épineuse qui m'attendait au comité du travail. Tout le monde y était ému des gémissements du commerce en général et du commerce de Paris en particulier. Les ouvriers se plaignaient de n'avoir plus d'ouvrage, les patrons, plus d'ouvriers, et l'on convenait unanimement que le maintien des atehers nationaux offrait,
par l'oisiveté, au chômage Yolontaire, des tentations dont il fallait hâter le terme. Ces ateliers n'avaient été présentés, au lendemain de la révolution de février, que comme une ressource provisoire, imposée par une impérieuse nécessité.
Le gouvernement, même avant la réunion de l'Assemblée, avait promis la fermeture des ateliers nationaux ; mais, ni M. Louis Blanc ni M. Ledru-Rollin n'avaient su ou n'avaient voulu réaliser cette promesse. M. de Lamartine n'y avait pas songé un seul instant, et nous nous étions trouvés, le 4 mai, en face d'une agglomération de cent mille hommes, enrégimentés, soldés par l'Etat, pour un travail fictif et devenus, clandestinement d'abord, patemment ensuite, l'armée du socialisme le plus dangereux. Constater le mal et se résoudre à y porter remède parurent au comité des travailleurs son œuvre la plus pressée. Une sous-commission, composée de trois membres, MM. Beslay, celui-là même qui a joué un rôle relativement modéré dans la Commune de 1871, Victor Considérant et moi, fut investie des pouvoirs du comité pour procéder à une enquête et obtenir ou exiger le concours du gouvernement. La dissolution ou au moins la transformation radicale des ateliers nationaux était le dessein de toutes les fractions de l'Assemblée sans exception. Toutefois, elles voulaient aussi prendre de grandes précautions pour atteindre les vrais coupables, sans frapper, par précipitation ou par dureté, d'innocentes victimes. L'accord, à cet égard, régnait si parfaitement au sein du comité des travailleurs, que les premières délibérations y furent
très courtes, et dès le 29 mai, je fus mis en demeure de présenter mon rapport à la tribune de l'Assemblée. Ceux qui daigneront le lire y trouveront une réponse péremptoire aux accusations rétrospectives qui n'ont été formulées qu'après les journées de juin, et que la mauvaise foi, sans doute, entretiendra longtemps encore.
Ce rapport fut accueilli avec une égale bienveillance par l'Assemblée et par le gouvernement. Ses principaux passages furent même placardés sur les murs de Paris dans la forme officielle, et la discussion du projet de décret fut fixée au lendemain, 30 mai. Cette discussion fut empreinte du même esprit d'équité envers le patron et l'ouvrier, et, comme rapporteur, je crus résumer exactement le débat, en disant à la tribune : « Nous n'avons pas voulu fermer une porte à l'abus, sans ouvrir deux portes au travail! » Séance tenante, le décret fut voté à la presque unanimité, par assis et levé.
Toutefois, cette parfaite entente était, de la part du gouvernement, plus apparente que réelle. M. Ledru-Rollin aimait à garder et même à grossir sous sa main une armée mieux enrégimentée que celle du 15 mai et qui pourrait servir des desseins ultérieurs. M. de Lamartine voyait sans doute, mais affectait de ne pas voir ce péril , pour éviter ou ajourner sa rupture avec M. Ledru-Rollin. Le ministre des travaux publics, M. Trélat, était un pbiianthrope sincère, mais chimérique; médecin très charitable de la Salpêtrière, il croyait trop que les maladies sociales se traitent comme les maladies
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privées, et il avoua lui-même à la tribune qu'il envisageait les affaires publiques en médecin plutôt qu'en homme d'État. Il était, avec une parfaite innocence d'intention, de l'espèce des hommes qui ont fait le plus de mal dans la première Révolution, de ceux qui, par faiblesse, par préjugé, par défaut de clairvoyance ou de logique, vont, sans le vouloir, là où de plus pervers savent les conduire et les amènent infailliblement.
M. Trélat accueillit fort bien notre décret, mais il ne le mit pas à exécution. Le travail à la tâche ne fut pas introduit dans les ateliers ; la régularité ne présida pointa la solde; le recensement ne fut pas exécuté; très peu d'ouvriers furent dirigés sur les départements. Nous nous vîmes donc réduits à cette dure alternative : devenir à notre tour les compUces de l'inconscient ministre des travaux publics, ou porter la vérité devant l'Assemblée et provoquer de nouveau son intervention. Je n'hésitai point à prendre ce second parti.
Le mercredi 14 juin, M. Trélat, qui aurait dû le faire plus tôt, vint solliciter de l'Assemblée trois millions, pour l'exécution du décret voté le 30 mai. Ces fonds, dilapidés comme les fonds précédents, étaient déjà dépensés par anticipation. Ils avaient soldé, ils allaient solder encore, non la réforme, mais la continuation des abus. Je montai à la tribune aussitôt après M. Trélat; je fis connaître nos justes motifs de défiance : « La question est trop grave, dis-je, pour que trois membres en puissent et en veuillent accepter désormais la responsabilité. » Et je deman-
dai à l'Assemblée de nommer une commission spéciale dans ses bureaux avec mission d'examiner à fond toutes les questions qui se rattachaient au vote des trois millions sollicités par le gouvernement. Le décret fut effectivement renvoyé à une commission spéciale formée dans les bureaux, sans adhésion ni opposition de la part de M. Trélat, visiblement contrarié. Son humeur croissait avec mon insistance, mais il ne pouvait trouver dans sa conscience un argument pour me combattre, ni dans son caractère assez d'énergie pour me seconder. Depuis plusieurs jours, je ne me dissimulais plus l'approche d'une lutte formidable, et je ne voulais en accepter ma part que d'accord avec une majorité imposante représentant toutes les fractions de l'Assemblée. Dès le lendemain, l'Assemblée nomma dans ses bureaux une commission unanime, comme le comité du travail, pour réclamer la dissolution des ateliers nationaux. Elle était composée de MM. Pougeard, deMontreuil, Corne, Delisle, Dupont de Bussac, Dezeimeries, Buffet, Hervieux, Goudchaux, Germonnière, Luneau, Charles Dupin, Gloxin, Aylies et moi. Elle nomma M. Goudchaux président, en me confiant de nouveau le rôle de rapporteur.
J'avais réuni, depuis mon entrée au comité du travail, et je présentai à la nouvelle commission un ensemble de projets concertés avec M. de Melun. C'étaient les améliorations désirées depuis longtemps par la classe ouvrière et dont l'étude avait commencé pour moi dans les œuvres de Paris : dotation aux sociétés de secours mutuels, amélioration des caisses
d'épargne, protection des enfants dans les manufacsiires, assainissement des quartiers populeux, destruction des logements insalubres, etc. Je dois dire ici, sans amertume pour personne, mais comme hommage incontestablement dû à la vérité, que ces améliorations étaient si étrangères aux esprits républicains d'alors qu'elles excitèrent chez eux une na'ïve surprise. A ma première communication de ces pro jets, le président, M. Goudchaux, m'interrompit en me regardant d'un air stupéfait, éleva ses mains audessus de sa tête et s'écria : « Laissez-moi respirer, ie vous en prie. Je suis noyé sous ce flot d'innovatons! » Sans mon insistance pour coordonner ces diverses institutions et pour les faire marcher de front avec la dissolution des ateliers nationaux, cette dissolution eût été votée dans les vingt-quatre heures. Loin de la presser, c'est moi qui l'ai retardée ; mais, pour que mon plan pût se réaUser, il fallait que la réforme intérieure des ateliers, sérieusement et sincèrement entreprise, nous donnât le temps nécessaire pour préparer tout cet ensemble de mesures, et c'est ce que le défaut de savoir-faire ou le défaut de volonté du gouvernement fit échouer.
Nous retrouvâmes dans M. Trélat le même homme; il se montrait toujours la veille de l'action, jamais le lendemain. Les projets de l'exécution la plus facile n'étaient pas menés à meilleure fin que les plans plus compliqués. Cinq millions étaient dus à la ville de Paris ; cette somme pouvait contribuer à rendre l'activité à beaucoup de travaux; ces cinq millions restaient toujours entre les mains du ministre des
finances, alors M. Duclorc; d'autres ressources, dont le détail n'importe plus aujourd'hui, étaient également négligées et l'unanimité se forma dans la commission de quinze membres, comme elle s'était formée dans la sous-commission de trois membres, pour exiger la dissolution à peu près immédiate. M. Dupont de Bussac, appartenant à la gauche la plus avancée, ne se sépara pas plus de nous que ne l'avaient fait M. Beslay et M. Considérant.
Dès le 19 juin, je fus chargé de présenter à l'Assemblée un nouveau rapport dont elle voulut entendre immédiatement la lecture. Je fis connaître, en m'en plaignant, que les clauses formelles de nos décrets n'avaient pas reçu ou avaient reçu à peine un commencement d'exécution. Je demandai que les allocations sollicitées par le ministre des travaux publics fussent votées, mais avec iine clause expresse de surveillance; je demandai aussi que les pouvoirs de notre commission chargée de l'examen du décret en question fussent continués.
La discussion s'ouvrit dans la séance du 20 juin par un discours de M. Victor Hugo. Son langage avait déjà revêtu la forme déclamatoire qu'il n'a plus quittée, mais ses idées appartenaient encore ail parti conservateur et il les manifesta très hautement :
« Nous connaissions déjà le désœuvré de l'opulence, dit-il, vous avez créé le désœuvré de la misère, cent fois plus dangereux pour lui-même et pour autrui. La monarchie avait les oisifs; la république aura les fainéants. Celte fainéantise fatale à la civilisaliurj:
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est possible ea Turquie, non pas en France. Paris ne copiera pas Naples; jamais, jamais Paris ne copiera Gonstantinople. Jamais, le voulut-on, on ne parviendra à faire de nos dignes et intelligents ouvriers qui lisent et qui pensent, qui parlent et qui écoutent, des lazzaroni en temps de paix et des janissaires pour le
combat. Jamais! [Sensation)
«Non, je ne crois pas, je ne puis croire — et je le dis en toute sincérité — que cette pensée monstrueuse ait pu germer dans la tête de qui que ce soit, encore moins d'un ou de plusieurs de nos gouvernants, de convertir l'ouvrier parisien en un condottiere, et de créer dans la ville la plus civilisée du monde^ avec les éléments admirables dont se compose la population ouvrière, des prétoriens de Fémeute au service de la dictature! {Moiwetnent prolongé),.. A mon sens, le pouvoir révolutionnaire s'est mépris. J'accuse les fausses mesures; j'accuse aussi et surtout la fatalité des circonstances. Le problème social était posé. Quant à moi, j'en comprenais ainsi la solution : n'effrayer personne, rassurer tout le monde, appeler les classes jusqu'ici déshéritées, comme on les nomme, aux jouissances sociales, à l'éducation, au bien-être, à la consolation abondante, à la vie à
bon marché, à la propriété rendue facile ; en
un mot, faire descendre la richesse. On a fait le contraire; on a fait monter la misère! Prenez garde: deux fléaux sont là, à votre porte ; deux monstres attendent et rugissent là dans les ténèbres, derrière nous et derrière vous, la guerre civile et la guerre servile [agitation), c'est-à-dire le lion et le tigre. Ne
ASSEMBLÉE COiNSTITUANTE. 33a
les déchaînez pas. Au nom du ciel, aidez-nous M »
M. Léon Faucher, succédant à M. Victor Hugo, fit entendre le langage de la froide raison et de l'expérience des affaires. Il était l'auteur d'une proposition destinée à l'extension immédiate des travaux de chemin de fer, dons le but de détourner des ateliers nationaux un très grand nombre d'ouvriers.
(( Cette proposition, dit-il, renvoyée à deux ccmités, a été de leur part Tobjet d'un examen attentif. Le rapport a été fait au bout de vingt jours. Pendant ces vingt jours, M. le ministre des travaux publics a été invité à se rendre dans le sein des deux comi'és. Après avoir promis de s'y rendre, il ne s'y est pas rendu. »
MM. Mortimer-Ternaux, Boulay (de la Meurthe) et Considérant traitèrent des questions accessoires, se rapportant toutes à la reprise du travail, telles que la question des halles de Paris, question sur laquelle j'insistai moi-même vivement. M. Trélat toucha l'Assemblée par son accent de philanthrope etl'impatienta par ses perpétuelles et vaines promesses.
M. Caussidière, célèbre par sa théorie de l'ordre par le désordre, prit à son tour la parole et eut un grand succès, par l'originalité de son éloquence et son apparente bonhomie.
« Aujourd'hui, s'écria- t-il, qu'arrive-t-ilde vos cent mille hommes de trop-plein dans Paris, de vos ateliers nationaux? 11 arrive qu'ils font le club du désespoir, tous les soirs, sur le boulevard ; que l'or de la Russie,