‹ Mémoires d'un RoyalisteChapitre 17 sur 59 · Moniteur du 24 juin · texte numérisé non relu

Moniteur du 24 juin

ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. 33c

déposant mon rapport sur le bureau du président, je m'exprimai ainsi :

« Messieurs, la majorité de la commission des ateliers nationaux m'a chargé expressément de yous présenter (à cette heure le rapport sur la décision que vous attendez d'elle; elle a continué d'en dclihérer avec le calme le plus parfait, et, si vous le désirez, vous en retrouverez la preuve dans le rapport que je viens vous soumettre. »

Plusieurs voix. — « Déposez, déposez! » Autres voix. — « Non ! non ! lisez ! » L'Assemblée consultée décida que la lecture du rapport aurait lieu. Il concluait à la dissolution des ateliers nationaux avec un crédit de 3 millions pour indemnités et secours à domicile aux ouvriers momentanément sans ouvrage.

L'Assemblée, en ordonnant la lecture de mon rapport et moi, en le lisant, avions-nous, pouvions-nous avoir la pensée d'une provocation à la guerre civile ? Non, car nous n'avions même pas voulu assigner une date fixe à la dissolution, afin de laisser l'Assemblée toujours maîtresse d'avancer ou de reculer, comme elle le jugerait utile, la délibération qui devait précéder la dissolution. Ce que la majorité delà commission avait voulu, l'Assemblée le voulut aussi : c'était qu'au moment où les soldats, les gardes nationaux et les gardes mobiles exposaient leur vie, chacun de nous livrât son nom et que si le courage civil n'avait pas le même éclat que le courage militaire, il eût du moins la même franchise et le même dévouement. Nous étions réduits au rôle de légitime défense, et nous

340 CHAPITRE NEUVIÈME (l848).

(levions toute notre force morale aux bataillons qui, depuis plusieurs heures déjà, repoussaient à grand'peine une agiession longuement préméditée , froidement résolue, audacieusement exécutée.

Après un court débat, l'Assemblée, de plus en plus avertie par les bruits de la sédition croissante, se déclara en permanence et ne s'occupa plus que de pourvoir à la défense sociale ou même à sa propre défense, car elle se savait directement menacée.

Dans un tel péril, la commission executive n'inspirait plus de confiance à personne. D'un accord tacite, chacun renonça à soulever un débat irritant; mais, dans la séance du 24 juin, on investit le général Cavaignac de tous les pouvoirs exécutifs.

M. de Lamartine et M. Ledru-RoUin ne pouvaient se méprendre et ne se méprirent point sur Tintention manifeste de cette mesure. Dès qu'elle leur fut connue, ils adressèrent, en ces termes, leur démission au président de l'Assemblée nationale :

a Citoyen président,

« La commission du pouvoir exécutif aurait manqué à la fois à ses devoirs et à son honneur en se retirant devant une sédition et devant un péril public. Elle se retire seulement devant un vote de l'Assemblée.

« En remettant les pouvoirs dont vous l'aviez investie, elle rentre dans les rangs de la représentation nationale pour se dévouer avec vous au danger commun et au salut de la République.

« Les membres de la commission du pouvoir exécutif :

«( Arago, Ledrii-RoUin, Garnier-Pagès, Lamartine, Marie.

« Le secrétaire : Paornerre.

On agita, sous plusieurs formes, la question de savoir quelle part personnelle les membres de l'Assemblée pourraient ou devraient prendre à la lutte. Il fut établi que le devoir des représentants était de demeurer à leur poste pour prendre, heure par heure, toutes les mesures que nécessiterait la situation. Cependant plusieurs membres se mêlèrent individuellement aux rangs des gardes nationaux et quelques-uns y furent grièvement blessés. M. Bixio, membre de la gauche, fut, je crois, le premier atteint. Le second fut un membre de la droite, et dans le cours de la séance du 24, le président s'exprima ainsi :

« Voici une communication au nom d'un de nos collègues. M. de Saint-Georges prie l'Assemblée d'agréer ses excuses s'il n'est pas à la séance de ce matin. Il est près de son fils blessé grièvement hier en défendant la république dans les rangs de la garde nationale. »

Le père et le fils étaient membres de la droite et députés du Morbihan.

Plusieurs de nos collègues, se fiant à leur notoriété républicaine, tentèrent de porter derrière les barricades des paroles d'apaisement. Ils furent maltraités et auraient couru les plus graves périls s'ils eussent fait un pas de plus. J'en ai tenu le récit de la bouche de

l'un d'eux, M. Jamet, député de la Mayenne, républicain de vieille date, mais très consciencieux et qui avait perdu, ce jour-là, des illusions qui lui avaient été chères. L'égarement des faubourgs de Paris ne pouvait aller plus loin : la durée et l'acharnement de la lutte aussi bien que le nombre des victimes ne l'attestent que trop. La France perdit, dans ces quatre journées, plus de généraux qu'elle n'en avait perdu dans les plus mémorables batailles de l'empire. Quiconque a vu de près quelqu'un de ces épisodes sanglants en a été à la fois stupéfait et navré.

Pour moi, ne pouvant me flatter du moindre crédit sur l'esprit des combattants, je voulus, du moins, m'accorder la consolation de leur porter quelque soulagement, et je m'acheminai vers l'Hôtel-Dieu avec mon collègue, M. Jobez. La souffrance aurait dû éteindre là toutes les fureurs, elle n'y réussit pas plus que la raison. Avant de nous introduire dans la salle des blessés, les sœurs et les internes nous prièrent de quitter nos insignes de représentants : « Gela causerait trop d'agitation au plus grand nombre de nos blessés, et nous avons tant de peine à leur rendre un peu du calme indispensable à leur traitement, que nous devons éviter tout ce qui peut redoubler leur fièvre ! »

Nous parcourûmes donc d'innombrables rangées de lits improvisés à la hâte, en supplément de tous ceux que contenait déjà l'Hôtel-Dieu. La plupart des visages respiraient l'animation de la lutte ; elle se peignait encore dans le regard, quand la faiblesse interdisait tout autre signe. Dans le premier moment, on

ASSEMBLÉE COiNSTlTUANTE. 343

avait apporté et placé au hasard les blessés de la garde nationale et les blessés de l'insiirreclion; mais on fui promptement obligé de les séparer, en les plaçant soit dans des salles différentes, soit dans la même salle en deux séries distinctes. On avait vu des insurgés se traîner hors de leur lit pour se jeter sur le lit voisin, quand ils y reconnaissaient un uniforme et mor dre jusqu'au sang ceux à qui ils ne pouvaient plui faire d'autres blessures. Il faut avoir vu ce lamentable spectacle ou l'avoir entendu raconter par des témoins encore tout émus, pour se faire une idée de h passion que peut surexciter dans les masses le mensonge froidement et persévéramment distillé, pour apprécier le crime des artisans d'une telle rage, et pour mesurer tout le mal que peuvent faire quelques hommes à l'innombrable multitude. Durant ces heures douloureuses, aucune puissance n'aurait arraché du cœur de ces malheureux égarés la conviction que l'Assemblée était l'ennemie du peuple, qu'elle avait soif de son sang, et que les barricades n'avaient été dressées que pour protéger l'ouvrier, sa femme et ses enfants contre une impitoyable barbarie.

En sortant de l'Hôtel-Dieu je rencontrai sur le parvis Notre-Dame l'archevêque de Paris et M. Jacquemet, son grand-vicaire. Ils allaient chez le général Gavaignac, afin de l'avertir qu'ils voulaient se rendre euxmêmes au sein du faubourg Saint-Antoine, opiniâtre foyer de la résistance. Je sollicitai de l'héroïque archevêque l'honneur de raccompagner ; mais, touchant d'une main sa robe violette et de l'autre mon écharpe de représentant que j'avais reprise en

344 CHAPITRE NEUVIÈME (l(

quittant l'Hôtel-Dieu, il me répondit en souriant : « Je crois que, pour ma protection, ceci vaut encore mieux que cela. » J'insistai ; il me refusa et reprit, en parfaite connaissance du péril, sa route vers le martyre. Je ne l'ai revu que sur son lit de mort.

Peu de temps après je retrouvai M. Jacquemet, appelé à l'évêché de Nantes. Le souvenir de notre rencontre sur le parvis Notre-Dame resta entre nous un lien affectueux dont je n'ai jamais joui sans émotion. Lui-même n'avait échappé à la mort que grâce à sa très petite taille, car son chapeau avait été percé de plusieurs balles. L'archevêque mourant lui remit sa croix pectorale teinte de sang, sainte relique que M. Jacquemet porta jusqu'à son dernier jour. Il ne garda pas moins fidèlement les hautes leçons de sagesse et de clairvoyance qu'il avait reçues à l'archevêché de Paris et demeura le constant exemple de ce que peut une âme à peine revêtue d'un corps.

Du parvis Notre-Dame, je me rendis à la place de la Bastille, où j'eus la douleur de voir tomber, en vaillant soldat, le général Négrier mortellement blessé presque à bout portant. Tout près de lui tomba également notre collègue, M. de Charbonnel. Le marquis de Vogue et moi aidâmes à le placer sur un brancard et à le porter chez im marchand de vin dont la maison, très voisine du feu, en était cependant à l'abri. M. de Charbonnel ne se trompa pas un instant sur la gravité de son état. Avec la plus douce sérénité, il nous exprima le vœu qui se retrouvait presque au même instant sur les lèvres de M^"" Affre, de devenir une victime expiatoire et que cette efïu-

-^ /mu./^À ^ ' X^

^|^^^^^>^^ ^ ". ^ /^,C^éi ^C^^^^:

A.<fc

^^^j^^^^^^y c^^lvc^'^^^ ^^^/>>

Fac-similé d'une lettre autographe de M. le comte de Falloux j à M. le comte de Rességuier ("26 juin 184.8'). i

sion de sang terminât enfin les discordes etlesmalheurs de notre pays. Il remit son portefeuille à M. de Vogue, nous chargea de touchantes paroles pour sa famille et de patriotiques adieux pour ses collègues de TAssemblée. Il perdit bientôt connaissance et expira quelques heures après.

Ce combat sur la place de la Bastille nous rendit bientôt maîtres du faubourg Saint-Antoine. La lutte était enfin terminée; mais à quel prix ! Que devionsnous penser désormais de l'avenir et que devionsnous faire pour lui? L'universalité et la liberté du suffrage ne pouvaient aller plus loin ; l'Assemblée était la représentation unique, incontestable de la nation tout entière ; les républicains n'avaient pas formé un seul vœu qui ne fût atteint ou dépassé ; les hommes au pouvoir étaient encore ceux qui avaient fait et proclamé la république à Fllôtel de ville; la majorité de l'Assemblée était notoirement républicaine et, s'il y avait des doutes dans certains esprits, des regrets dans certains cœurs, il n'y avait nulle part une seule résistance systématique; et cependant cette république naissante n'avait cessé un seul jour d'être attaquée par des républicains. Le gouvernement provisoire avait eu ses assauts en mars et en avril; l'Assemblée, en mai et en juin : Tépreuve n'était-elle pas suffisante, n'était-elle pas décisive? Combien de malheurs, combien de sang versé faudrait-il encore pour prouver que la république n'est pas pour la France le talisman du repos et de la prospérité? Combien de temps devions-nous encore (aire ou laisser faire ces dangereuses expérimenta-

346 CHAPITRE N-EUVIÈME (l848).

lions sur notre pays, comme sur un cadavre d'amphithéâtre ?

Ces questions nous étaient posées de toutes parts, et nous avions le droit de nous les poser à nousmêmes. Cependant, nous ne le voulûmes pas encore. La famille royale n'était pas réconciliée ; aucun prince ne jugeait l'heure venue pour une tentative monarchique ; aucun des conseillers habituels de M. le comte de Chambord ne lui demandait une initiative que lui-même ne paraissait pas juger opportune. Dans cette situation, tout le monde se trouva d'accord pour le maintien du statu quo^ en essayant toutefois de lui assurer le bénéfice d'une si coûteuse expérience. Nous avions mis le général Cavaignac à notre tête pendant la guerre civile, nous le maintînmes au pouvoir pendant la paix ou plutôt pendant la trêve.

LE GOUVERNEMENT DU GÉNÉRAL * CAVÂIGNAG. ABD-EL-KADER. — LA CONSTITUTION.

J'ai fait, dans le chapilre précédent, comme fit l'Assemblée. J'ai oublié les ateliers nationaux pour ne in'occuper que de la bataille, et je dois maintenant revenir sur le dénouement de cette lamentable question.

La calomnie ou l'erreur en permanence répète, depuis plus de trente ans, qu'en votant la dissolution des ateliers nationaux nous avons donné le signal plus ou moins volontaire, plus ou moins perfide, de la guerre civile. Curieux exemple de la durée des méprises historiques, quand la mauvaise foi entreprend résolument de mystifier la légèreté publique! Le rare, comme dirait Saint-Simon, est que cette dissolution n'a été votée ni à une date ni à une autre. Elle a été décrétée et exécutée dictatorialement, le 3 juillet, par le général Cavaignac et par le ministère entièrement républicain dont il s'entoura.

Quand, à peine remis des fatigues d'un si douloureux combat, le général vint justifier son décret devant l'Assemblée, il s'exprima en ces termes :

348 CHAPITRE -DIXIÈME (l848).

« L'organisation des ateliers nationaux était, je dois le dire, au 23 juin dernier, une organisation formidable. La pensée qui avait présidé à cette organisation était bonne et pure; mais sans aucun doute, par la suite des temps, cette création a été complètement détournée de Tintention qui y avait présidé, et, je le répète, l'organisation des ateliers nationaux était devenue formidable; elle était devenue menaçante pour la liberté ! »

Ainsi l'insurrection de juin, sans motif avouable, sans excuse, n'eut d'autre résultat que de compromettre et d'ajourner, dans l'Assemblée constituante, toutes les mesures que nous allions prendre en faveur delaclasse ouvrière. L'Assemblée législative rencontra le même écueil. L'émeute en post-scriptum, c'est-à~ direl'émeute avortée le 13 juin 1849, la lança, dès son début, dans les poursuites, dans les procès politiques, et ce ne fut assurément point par l'intervention de la gauche que revint, avec le calme, la reprise des études populaires. Cette initiative vint delà droite. Ce fut un discours de M. de Melun, couvert d'applaudissements unanimes, qui devint le succès de la véritable philanthropie chrétienne plus encore que le succès de l'orateur. M. de Melun obtint la nomination d'une commission de trente membres, chargée de traduire en actes législatifs la sollicitude des classes politiques pour les classes laborieuses. Cette commission nomma pour président M. Parisis, évêque de Langres, pour secrétaire M. de Melun, pour rapporteur M. Thiers. La dotation aux sociétés de secours mutuels, l'amélioration des caisses d'épargne, la des-

trnclion des logements insalubres, la protection de l'enfant dans les manufactures, furent proposées par cette grande commission et \otées par TAssemblée législative. Les débats irritants, avant- coureurs du 2 décembre, entravèrent encore une fois ce mouvement; mais quand l'empire, issu du coup d'Etat, se crut fondé, il reprit dans les procès-verbaux de la commission, dans le volumineux rapport de M. Thiers, véritable arsenal de projets populaires, les mesures dont il se fit honneur près du suffrage universel, sans mentionner jamais leur première et véritable origine.

Revenons à 1848. Le général Cavaignac, une fois nommé chef du pouvoir exécutif, qui l'a combattu? qui l'a défendu?

Ses premiers, on pourrait dire ses seuls adversaires, furent les débris du gouvernement de l'Hôtel de ville. Leur opposition n'avait ni un programme bien défini ni un motif hautement avoué. C'étaient des mécontents plutôt que des ennemis, qui saisissaient des prétextes plutôtqu'ils n'alléguaient des griefs. MM. Jules Favre, Pagnerre, Garnier-Pagès, furent les orateurs de ce groupe ; les appuis solides, les partisans déclarés du général Cavaignac se réunissaient rue de Poitiers, dans la salle des séances de l'Académie de médecine.

Selon l'usage, on baptisa cette réunion parlementaire du nom de la rue qui lui donnait asile. On aurait d'ailleurs difficilement trouvé le nom politique qui eût indiqué l'opinion prépondérante dans son sein. Là, s'associaient les bonnes volontés qui voulaient s'occuper exclusivement des difficultés du moment

350 CHAPITRE. DIXIÈME (i84S).

pour les trancher loyalement dans le sens du pouvoir qui était la personnification de l'ordre. La réunion de la rue de Poitiers admettait côte à côte, sans difficulté, sans récrimination, des légitimistes, des orléanistes, des républicains. Le souci de Fimpartialité, le désir de rompre tout lien avec le passé, afin de se sentir et de se montrer plus libre avec le présent, étaient tels, qu^au début tout représentant ayant appartenu aux anciennes assemblées fut rigoureusement tenu à l'écart.

Après les terribles journées de juin, la réunion s'effraya de sa responsabilité, et, bien qu'elle comptât des hommes qui lui auraient utilement servi de guides, tels que MM. de Kerdrel, Bérard, Denjoy, Baze, Baraguay d'Hilliers, elle voulut faire cesser l'ostracisme qui pesait sur les hommes les plus expérimentés de l'Assemblée, et elle provoqua l'admission de MM. Odilon Barrot, Duvergier de Haiiranne, Dufaure, Mole et ïhiers. L'influence de ces illustres parlementaires ne naquit donc ni d'un mouvement spontané ni d'un complot, ni même d'une arrièrepensée. Elle fut, comme beaucoup d'autres événements de cette époque, le résultat forcé de nos malheurs, et une résignation plutôt qu'un désir. Il en fut de même pour l'avènement du général Cavaignac. La réunion de la rue de Poitiers aurait préféré le général Changarnier, mais il n'avait point encore quitté l'Afrique. La réunion pouvait légitimement choisir le général de La Moricière ou le général Bedeau, qui avaient pris une vailknte part aux journées de juin et qui lui offraient toute sécurité politique ; elle se

contenta cependant de voir l'un au ministère de la guerre, l'autre au ministère des affaires étrangères, et sans hésitation, elle confia le pouvoir exécutif au général Cavaignac, précisément parce qu'il était républicain d'origine et de conviction. Elle se flattait ainsi de dissiper tous les ombrages et ne voulut pas que cette disposition fût un instant douteuse.

La réunion de la rue de Poitiers résolut donc à l'unanimité de se mettre en rapport avec l'honorable général Cavaignac par une députation officieuse composée de six membres. Cette députation devait faire connaître au général qu'un sentiment de confiance en lui portait la réunion à renoncer à la nomination directe des ministres, nomination à laquelle on avait d'abord songé, en réaction contre MM. Ledru- Rollin et de Lamartine ; qu'elle appuierait l'administration nouvelle hautement et fermement; qu'elle désirait que les portefeuilles fussent remis à des hommes ne pouvant donner aucun sujet d'inquiétude à l'opinion républicaine ; que l'on souhaitait, en conséquence que cette administration fût largement recrutée parmilesrépublicainsdela veille. Aucun nom propre, aucune prétention, aucune exigence ne furent ni directement ni indirectement recommandés aux six députés de la réunion. Ces six représentants étaient MM. Vivien, Baze, de Sèze, Vesins, Degousée et moi. Nous demandâmes au générai Cavaignac, dès le soir même, une entrevue qui nous fut accordée pour le lendemain ci sept heures du matin. Le général, encore épuisé des fatigues du combat, nous reçut couché sur un lit de camp, dans un des petits salons de l'hôtel de

352 CHAPITRE DIXIÈME (l848).

la présidence de l'Assemblée. Il nous déclara, avec une bonhomie à la fois digne et cordiale, qu'il ne connaissait aucun de nous, M. Degousée, son ancien camarade, n'ayant pu se joindre à la dépulalion, je ne me rappelle plus pour quel motif. « J'ignore vos opinions, nous dit-il, je suis un soldat d'Afrique, transporté inopinément sur un terrain nouveau. Du reste, je n'avais pas besoin d'un plus ample informé pour répondre très franchement à votre démarche. »

Alors il nous indiqua que des négociations étaient entamées pour la plus prompte formation possible du nouveau ministère ; que les affaires étrangères étaient destinées au général Bedeau, la guerre au général de La Moricière, l'intérieur à M. Sénard, les finances à M. Goudchaux. C'étaient là, on le voit, les quatre postes les plus importants : tous les quatre étaient donnés à des hommes qui avaient soutenu le poids de la lutte, le général de La Moricière elle général Bedeau sur les barricades, M. Sénard à la présidence de l'Assemblée, M. Goudchaux à la présidence de la commission des ateliers nationaux. Ces quatre noms obtinrent aussitôt notre adhésion. Les noms de MM. Bethmont et Thouret, prononcés pour la justice et pour l'agriculture, furent également approuvés.

Le général Cavaignac ajouta qu'il ne prévoyait aucune objection au maintien de M. Carnot au ministère de l'instruction publique. M. Vivien avait bien voulu jusque-là porter la parole en notre nom ; d'autres la demandèrent alors et causèrent un très vif étonnement iau général Cavaignac en lui disant que plusieurs circulaires de M. Carnot avaient éveillé

beaucoup d'inquiétudes dans une portion considérable du pays; que ses idées, trop sincères chez lui pour être mobiles, seraient tôt ou tard une pierre d'achoppement avec la majorité; qu'il fallait, autant que possible, prévenir ces crises et les épargner à l'autorité qu'on s'efforçait de reconstituer. Le général Cavaignac nous répondit que les polémiques sur l'enseignement étaient vaguement arrivées jusqu'à lui en Algérie, qu'il y était toujours demeuré étranger; qu'il ne pouvait nous répondre sur des faits, sur des^ points de vue qui se présentaient à son esprit pour la première fois; que, du reste, il avait compris la portée de nos objections à l'égard de M. Carnot ; qu'il allait en référer à ceux de ses collègues que nous considérions comme faisant déjà partie du ministère, et qu'il en causerait de nouveau volontiers avec nous dans le courant de la journée. L'entretien avait duré trois quarts d'heure. Les explications données par le général Cavaignac, les sentiments qu'il avait exprimés, ne nous avaient pas pleinement satisfaits; mais nous comprîmes que l'homme de guerre prévalait exclusivement en lui, et que nous devions lui accorder au moins quelque délai pour se former à une stratégie qu'il n'avait pu étudier ni dans Vauban ni dans Jomini. Nous étions sûrs du moins de lui avoir inspiré confiance dans notre concours. Le général était attendu àhuitheures pour une grande revue des gardes nationales de province. Nous nous séparâmes, ajournant à l'après-midi le seul point demeuré en litige, le ministère de M. Carnot.

Nous revînmes vers une heure au salon de la prési-

354 CHAPITRE DIXIÈME (l848).

dence;le général était absent. M. Sénard nous reçut à sa place, il nous dit que l'incident relatif à M. Carnot les mettait tous dans un embarras véritable ; qu'il appréciait parfaitement les motifs de notre résistance, mais que le général, de premier mouvement et comme chose qui ne pouvait souffrir de difficulté, avait, dès la veille, parlé à M. Carnot de son maintien au ministère; qu'il se considérait comme lié vis-à-vis delui, et que si M. Carnot ne le déliait pas, l'embarras courait risque de devenir grave. Ce discours de M. Sénard était appuyé d'assurances positives sur le désir qu'éprouvait le ministère de voir l'instruction publique dirigée dans un sens moins imprudent.

Nous offrîmes alors de prendre sur nous la responsabilité des premières ouvertures à M. Carnot. M. Sénard parut enchanté de notre offre et au bout de quelques minutes l'envoya dans le salon, oii nous étions demeurés pour l'attendre. Nous exposâmes avec beaucoup de franchise à notre honorable collègue les sentiments d'estime et les motifs de dissidence qui nous portaient à le prendre lui-même pour confident de notre opposition ; que sa présence dans le ministère serait certainement l'occasion d'une crise prochaine el, à tous égards, regrettable; que nous faisions appel à sa loyauté, et que nous le suppliions de tirer le général Cavaignac d'une situation fausse.

M. Carnot, habituellement souriant et impassible parce qu'il se rendait rarement compte d'une objection ou d'une difficulté, répondit qu'il était loin de nous savoir mauvais gré de notre langage, que le général Cavaignac n'était aucunement lié vis-à-vis delui, que

par conséquent il était libre de lui enlever ou de lui conserver son portefeuille, et que ses préparatifs de départ pour la campagne étaient déjà commencés. Nous répliquâmes (ju'il ne s'agissait pas de savoir si le général Cavaignac était ou n'était pas réellement lié, qu^il suffisait qu'il crut l'être. Nous affirmâmes à M. Carnot que tel était bien son scrupule. M. Carnot se renfermant dans la même réponse, nous persistâmes dans la même réplique. Force nous fut alors d'appeler M. Sénard une seconde fois pour qu'il s'expliquât sur le fait de l'engagement du général Cavaignac. M. Sénard n'hésita pas à se ranger aussitôt de notre côté et ne cacha point à M. Carnot qu'il considérait sa démission comme utile à la solidité du nouveau ministère. M. Carnot se retira, nous disant qu'il s'expliquerait avec le général et qu'assurément il ne compliquerait ni ne prolongerait, pour son compte, les difficultés de la situation. Nous considérâmes dès lors, M. Sénard et nous, la démission de M. Carnot comme un fait accompli et nous prononçâmes plusieurs noms qui pouvaient, à notre avis, être utilement recommandés au général Cavaignac, en ayant soin de nous circonscrire toujours dans le cercle étroit des républicains de la veille.

Pendant tous ces pourparlers, l'Assemblée était entrée en séance. Nos collègues nous interrogèrent vivement ; nous leur annonçâmes la composition du ministère qui devait être proclamé dans la soirée, car l'Assemblée était encore en permanence, ajoutant que, selon des probabilités équivalant à une certitude, M. Carnot n'en ferait pas partie. La séance,

suspendue, fut reprise à huit heures du soir. Un des ministres, nous tirant aussitôt à l'écart, nous avertit, avec une humeur non déguisée, que M. Carnot gardait son portefeuille. Quelques instants après, le ministère était proclamé à la tribune et une explosion de murmures accueillait le nom du ministre de l'instruction publique. Quelques jours s'étaient à peine écoulés, qu'un des hommes les plus éminents de la réunion de la rue de Poitiers, étranger par son âge et sa carrière à toute ancienne coterie, M. Bonjean, le futur et courageux otage de la Commune, produisit, à la tribune, des volumes autorisés par M. Carnot dans les écoles primaires et, séance tenante, [une très forte majorité sanctionna le blâme sollicité par l'orateur. M. Carnot, cette fois, n'hésita plus à se retirer. Il n'avait été renversé ni par surprise, ni par caprice, ni pour faire échec au ministère. Cela fut si bien compris que pas un de ses collègues ne crut devoir s'associer à sa retraite. Je n'ai pas su ce qui s'était passé à l'hôtel de la présidence, huit jours avant, entre le général Cavaignac et M. Carnot, ni ce qui les avait décidés tous les deux à braver cette aventure inconsidérée. Je suppose cependant que l'incident peut s'expliquer ainsi :

M. Carnot tenait peu au ministère, mais beaucoup, en matière d'enseignement, aux idées de son parti. Il se faisait un point d'honneur de les couvrir de son nom et de les imposer jusqu'au bout, à outrance. De son côté legénéral Cavaignac, sans tenir à M. Carnot lui-même, tenait beaucoup à la mémoire de l'ancien Carnot, père du ministre, et à tous les souvenirs

LE GOUVERNEMENT DU GÉNÉRAL CAVAIGNAC. 3o7

qui s'y rattachaient. S'étourdissant, l'un et l'autre, sur la gravité des circonstances générales pour faire de la politique de caste, M. Carnot compromit quelque peu sa dignité personnelle et le nouveau chef du pouvoir exécutif blessa gratuitement les hommes d'ordre, prodigues envers lui de leurs témoignages d'estime. La majorité, sensible à ce mauvais procédé, ne lui en garda cependant pas rancune ; elle avait repoussé dans M. Carnot un entêtement sans compétence; elle ne voulut pas aller au delà et n'exigea point un ministre qui fût, soit le représentant, soit le précurseur des idées qu'elle préférait. Sa constante préoccupation était de se montrer exempte d'impatience ou d'esprit de parti, et elle se contenta de M. de Vaulabelle qui n'était, pas plus que M. Carnot, indiqué par des aptitudes spéciales ou par un talent de tribune. Il appartenait d'ailleurs, tout autant que lui, aux républicains de la veille ; mais il était inoffensif et assez indépendant du joug de ses dangereux amis. Sa façon d'entrer au ministère fit sensation ; il y arriva escorté d'une malle portée sur le dos d'un commissionnaire, garda dans sa chambre cette malle tout ouverte, y puisa au fur et à mesure ce dont il avait besoin et la referma le jour de son départ, laissant derrière lui une réputation presque Spartiate. Plusieurs de ses amis lui reprochèrent même une austérité, non de mœurs, mais de goûts, qui leur eût gâté la république s'il avait fait école. Notre union avec le pouvoir se maintint donc autant que cela put dépendre de nous. Le général Cavaignac avait de hautes et rares qualités. Sa tournure dis-

tinguée, sa tête fièrement militaire, inspiraient naturellement le respect; sa parole sobre, énergique, quelquefois éloquente dans sa brièveté, faisait penser aux hommes de Plutarque. Rien de tout cela n'était en lui ni affecté, ni usurpé. Si la forme était noble, le caractère l'était aussi. Son langage ne brillait pas seulement par hasard ou par bonne fortune, sa pensée avait une réelle élévation, et, là où elle était éclairée, de la justesse et de la fermeté. 11 avait en même temps non de l'humilité — ce mot est plus chrétien qu'il ne l'était lui-même — mais de la modestie. On ne surpassera jamais, à la tribune, l'effet que produisirent son geste et son accent lorsqu'il dit en montrant le général de La Moricière : « Ce qui m'étonne, c'est de le voir au second rang quand je suis au premier! » Que manqua-t-il donc au général Gavaignac? — Une éducation digne de lui. Il avait une nature profonde et riche, qui ne reçut pas la bonne culture qu'elle méritait et qui, malheur encore plus regrettable, en reçut une mauvaise. Il naquit, il grandit dans un milieu plein de passions injustes et de préjugés étroits. Fils et frère d'hommes plus ardents que lui, il accepta, par point d'honneur et comme héritage, des opinions et des habitudes qu'à l'état libre il n'eût certainement ni recherchées, ni adoptées. Ce point de départ parut d'abord le servir, mais bientôt il le compromit, le paralysa et finit par le perdre. Quand on s'apercevait de ses lacunes et de ses torts, on ne s'éloignait de lui qu'avec peine, en retournant tristement la tête pour voir s'il ne vous rejoignait pas ou si on ne pouvait pas lui revenir; et quand la rupture

LE GOUVERNEMENT DU GÉNÉRAL CAVAIGNÂC 3o9

devenait définitive on lui conservait encore regret et sympathie. Ces sentiments sont, en toute sincérité, ceux à travers lesquels il m'a fait passer, et ce furent longtemps, je puis l'affirmer, les sentiments du parti conservateur tout entier. Les faits vont le prouver.

Quelles que fussent la prudence et la modération de la majorité, les fauteurs d'anarchie ne pouvaient se consoler de l'issue des journées de juin et ils cherchaient à réveiller les passions, en signalant à tout propos le spectre de la monarchie. Proudhon, qui poussait jusqu'au cynisme la hardiesse de ses opinions, disait devant la commission d'enquête instituée par l'Assemblée : a Le 23 juin, j'avais cru que c'était une conspiration de prétendants s'appuyant sur les ouvriers des ateliers nationaux, j'étais trompé comme les autres. Le lendemain j'étais convaincu que l'insurrection était socialiste! » Un tel témoignage, dans une telle bouche, aurait dû exonérer tous les partis sur lesquels on voulait faire peser la responsabilité du sang versé; mais les ambitions personnelles et les assertions préconçues sont des adversaires difficiles à décourager. La réprobation presque universelle qui pesait alors sur l'insurrection était lourde à porter. Aussi un républicain peu considéré parmi les républicains eux-mêmes, M. Laurent (de l'Ardèche), essaya-t-il d'égarer l'opinion publique en sollicitant une enquête sur la participation des monarchistes aux journées de juin. Cette proposition, chaudement appuyée dans les journaux démagogiques, trouvait un tout a jtre accueil dans les bureaux de rAssemblée et y demeurait ensevelie. Je ne crus

360 CHAPITRE DIXIÈME (i848).

point que cette exécution tacite pût suffire à mes amis et à moi-même. Je demandai, à la tribune, que la proposition de M. Laurent (de l'Ardèche) \îni promptement en discussion, résumant en ces termes les motifs de mon insistance : « Il faut armer la justice ou désarmer le calomnie ! » Le général Gavaignac intervint loyalement, mais gauchement, dans cette courte escarmouche. Ce ne fut pas la seule fois qu'il servit mal les vrais intérêts de la République, par crainte de paraître infidèle à la République ellemême. On en eut bientôt une démonstration plus grave.

Dans la soirée du 15 septembre, on révéla soudainement, à la réunion de la rue de Poitiers^ une mesure arrêtée le matin même en conseil des ministres : le gouvernement allait choisir, parmi les membres de J'Assemblée siégeant à gauche, des commissaires envoyés dans chaque département avec des pouvoirs mal limités, ou plutôt illimités, pour rallier vigoureusement les provinces au sentiment républicain. La surprise et l'émotion furent grandes au sein de la réunion. Cette étrange mesure était évidemment un acte de méfiance envers l'administration régulière, un essai d'intimidation envers le pays, une tentative non déguisée d'étendre plus impérieusement le joug de Paris sur la France entière ; c'était enfin l'évocation bien inopportune et peut-être bien dangereuse des plus mauvais souvenirs de la Convention. Ne prévoyant pas la révélation qui devait être faite dans la rue de Poitiers, j'étais allé, ce soir-là, très paisiblement, avec mon collègue et ami, M. Fresneau, entendre

Guillaume Tell à l'Opéra. Ce fut donc le lendemain seulement, en entrant dans la salle de l'Assemblée, que je fus informé de ce qui se passait. M. Baze élait à la tribune, interpellant M. Sénard, alors ministre de l'intérieur qui avoua le projet sans l'atténuer ou le justifier suffisamment. Mon premier mouvement, loin d'être celui d'un ennemi, fut un acte de courtoisie envers le général Cavaignac. Je courus à son banc et je lui demandai à voix basse des explications qu'il me donna en termes aussi peu clairs et aussi peu rassurants que ceux de M. Sénard.: L'illusion sur la portée du projet n'était plus possible. Je montai à la tribune et j'exprimai mes appréhensions avec une sincérité à laquelle l'Assemblée rendit justice, au delà même de mon attente. J'insistai spécialement sur cette puérile prétention de fonder incessamment la République, comme si au 4 mai, au 15 mai, au 23 juin, nous ne lui avions pas donné déjà les gages les moins équivoques. Le général Cavaignac m'interrompit avec une humeur trop visible, et j'achevai ma discussion en soulevant nonseulement la chaleureuse approbation de la droite, mais aussi des applaudissements sur plusieurs bancs de la gauche. Le ministre de l'intérieur essaya vainement de regagner le terrain perdu. On suspendit la séance pour chercher quelque moyen de conciliation. En ce moment il n'eût tenu qu'à la droite d'infliger au général Cavaignac un échec décisif. On m'assaillit de toutes parts, pour déposer, à la reprise de la séance, des projets d'ordre du jour, tous plus agressifs les uns que les autres. On criait à l'envi : « C'est un guet-

362 CHAPITRE DIXIÈME (d8i8).

apens ! C'est le suffrage universel escamoté ! C'est Félection présidentielle enlevée à coups d'arbitraire î »

M. Jules Favre, convaincu qu'il allait me flatter beaucoup, me glissa dans l'oreille cet étrange compliment : (( On dit que je suis le plus perfide de l'Assemblée, mais à vous le pompon ! » Je protestai en affirmant sincèrement que mon opposition s'adressait uniquement à la mesure que je croyais mauvaise, et ne visait aucunement à renverser le général Cavaignac. Je repoussai en même temps les ordres du jour qui m'étaient présentés. De son côté, le gouvernement comprit qu'il n'avait plus qu'à régler les clauses d'une capitulation honorable. Le président de l'Assemblée lui-même, M. Marrast, s'en chargea et proposa un ordre du jour, concerté avec le général et son ministère. Le blâme n'était point articulé, mais il était implicitement admis. Les commissaires déjà nommés gardèrent leurs pouvoirs dans leur poche et cette mesure, probablement révolutionnaire d'intention, extra-parlementaire en tous cas, ne reçut aucune exécution.

Pour le coup, nous en avions fini avec la fantasmagorie des complots monarchiques, qui demeura désormais reléguée dans les officines purement démagogiques. Toutefois nous n'échappions aux difficultés de détail que pour aborder dans son ensemble la partie la plus laborieuse de notre tâche, l'enfantement d'une constitulion définitive.

Avant de rendre compte de ce qui se passa sous mes yeux à ce sujet, je veux faire place ici à un deuil qui me toucha dans une de mes plus vives et de

mes plus fidèles affections. M. de Rességuier venait de perdre, à Pau, une compagne digne de lui. Elle n'avait que vingt-six ans, il en avait trente-deux. A dater de ce jour commença pour lui une vie de sacrifice et de dévouement qui ne s'est jamais démentie. Dieu l'en a récompensé, dès ce monde, par les deux filles qui font revivre leur mère dans tout son charme et dans toutes ses vertus.

Je fis, à cette douloureuse occasion, un court voyage à Pau. Le château, berceau d'Henri IV, était alors occupé par Abd-el-Kader, et dans cette pittoresque demeure on avait pu tempérer, par les ménagements de la courtoisie, les rigueurs de la captivité. Le voisinage de ce valeureux représentant de l'islamisme réveilla en moi bien des illusions. J'étais encore persuadé que la France avait en Orient un rôle à remplir ou plutôt à continuer et que les chemins de fer, inventés à point, allaient bien réellement devenir « les bottes de sept lieues >^ du christianisme. Mais mon espérance n'avait encore été ni satisfaite ni découragée par les événements de l'Algérie. La conquête du dernier règne avait été, à son début, froidement adoptée par le nouveau; la colonisation semblait marcher un peu au hasard, mais enfin elle marchait. C'était tantôt un général qui entraînait le gouverneur, tantôt un gouverneur qui entraînait le ministère; ce n'était jamais le soldat qui disait : C'est assez ! jamais la France qui disait : C'est trop !

A cette heure même, au milieu des périls de la sédition de Paris à peine réprimée^ l'Afrique nous présentait un débouché admirablement approprié

364 CHAPITRE DIXIÈME (l848).

aux plus pressantes exigences de la situation générale. Chaque jour La Moricière, ministre de la guerre, expédiait en Algérie des contingents d'émigrés, et les questions algériennes devenaient de plus en plus des questions françaises. Pendant ce temps, quel travail s'opérait dans le cœur des populations indigènes? Abd-el-Kader avait, au suprême degré, représenté la résistance; dans quelle mesure représentait-il maintenant la soumission ? C'était là, selon moi, un curieux problème. La captivité de l'émir permettait peut-être de l'étudier.

Comme Napoléon à Sainte-Hélène, Abd-el-Kader se refusait à la promenade afin de ne pas se soumettre à une surveillance dont on ne pouvait cependant pas se départir; mais il accueillait volontiers quelques visiteurs et prenait un intérêt particulier aux entretiens qui touchaient aux questions religieuses. J'obtins donc aisément, par l'entremise de M. de Rességuier, tout malheureux qu'il fût, un billet d'introduction près du capitaine Boissonnet, interprète habituel du prisonnier.

Abd-el-Rader, assis sur un lit, les jambes croisées et dissimulées sous d'amples vêtements de laine blanche, me reçut et me salua sans se lever. Son lit était campé dans l'angle le plus obscur d'une galerie spacieuse; un tapis carré, étendu devant ce lit, indiquait l'espace destiné aux étrangers et des sièges y étaient préparés d'avance. Je fus, avant tout, frappé de sa physionomie; son œil plein de feu interrogeait et répondait avant que ses lèvres s'ouvrissent; sa barbe, d'un noir de jais, faisait ressortir la blan-

cheur éclatante de ses dents. Sa taille était à peine au-dessus de la moyenne. Pendant que l'interprète répétait ses paroles, on eût dit qu'il s'en désintéressait; ses yeux s'abaissaient et il semblait murmurer une prière ou quelques pieux versets. Un seul Arabe assistait à notre entrelien, mais il n'y prit aucune part. C'était un oncle d'Abd-el-Kader, vieillard infirme, frappé de surdité et babituellement plongé dans une rêverie voisine de la somnolence. Il était à l'autre extrémité de la galerie, allongé sur un épais tapis, entouré de coussins et ne jetait qu'à de rares intervalles un regard éteint sur le visiteur étranger. Rien ne parut ni le troubler ni le distraire.

Après quelques préliminaires qui n'ont plus d'intérêt, le capitaine Boissonnet voulut bien transmettre à l'émir et de l'émir à moi le dialogue suivant:

« Vous n'avez pas le même Dieu que moi, lui dis-je, mais vous croyez avec ferveur au vôtre. Vous savez que tous deux condamnent le défaut de sincérité dans le langage. Voulez-vous que nous les prenions à témoin des paroles que nous allons échanger?

— Nos Dieux ne sont pas si différents que vous le dites. Nous sommes les enfants de deux mères différentes, mais du même père. Je prends Dieu avec vous pour témoin de ma sincérité. Interrogez sans ménagement. Je suis comme le malade qui attend le remède; — et, retroussant légèrement sa manche en étendant avec noblesse le bras gauche: — J'aime mieux, ajouta-t-il, une saignée profonde qu'un emplâtre, non douloureux, mais inutile.

— Je vais user de votre permission avec une entière

liberté. 11 y a deux manières d'être vaincu, en ce monde : les armes tombent de la main ou la haine tombe du cœur. Je ne reconnais pour définitive et durable que cette seconde sorte de pacification. Est-ce celle que vous avez entendu contracter avec nous? Etes-vous disposé à estimer et à aimer les chrétiens comme des frères que Dieu lui-même vous indique, non comme des maîtres qu'il vous impose ?

— Nous avons accepté- depuis longtemps la domination des Turcs, pourquoi n'accepterions-nous pas de bon cœur la domination des Français?

— Ni comme Français ni comme Chrétien, je ne puis accepter l'assimilation avec les Turcs. C'est une fraternité toute nouvelle et toute différente que vous devez contracter avec nous.

— La France a déjà reçu une preuve des sentiments que vous me demandez. J'aurais pu me rendre à l'empereur du Maroc, je me suis rendu de préférence à votre souverain.

— Je vous sais gré du sentiment qui vous a guidé; mais n'éprouvez-vous pas maintenant le désir d'y rester fidèle en vous initiant, de vous-même, à l'étude de nos mœurs et de notre religion ?

— L'homme est comme un miroir : le miroir ne reflète Timage du ciel que quand il est net; l'esprit ne nourrit les grandes pensées que quand il est libre. Je ne puis, dans l'état de captivité oii l'on me retient, nourrir d'autres pensées que celle de ma douleur.

— J'accepte votre comparaison. L'haleine qui trouble le poli d'un miroir s'en efface presque aussitôt, et il

reprend son éclat. Sur un cœur tel que le vôtre l'adversité n'a dû passer que comme un souffle et votre courage doit vous rendre la force de penser, comme vous retrouveriez promptement celle d'agir, si l'on vous rendait votre cheval et si l'on rouvrait devant vous l'espace.

— Mes pensées sont aujourd'hui ce qu'elles étaient quand j'ai mis bas les armes. Je ne souhaite qu'une chose: le pèlerinage de la Mecque. Je me considère comme un homme mort. Je n'ai donc d'autre ambition que de couler mes dernières heures dans la méditation et dans la prière.

— Je ne puis, connaissant l'activité de votre génie et considérant la jeunesse de votre visage, vous tenir pour un homme mort. J'admettrais tout au plus que vous soyez un homme endormi, mais cela ne me suffit ni ne me rassure. L'homme endormi se retrouve tout entier avec les sentiments qui le possédaient avant le sommeil. Je voudrais que les événements eussent produit quelques sentiments nouveaux dans votre âme, et combien je voudrais pénétrer ces sentiments !

— Je n'ai aucune autre pensée que celle que je vous dis là. Ma carrière est finie, je ne suis plus que l'homme de la nrière.

— Est-ce que vous ne croyez pas tenir de votre naissance des droits à la domination sur la terre de l'Afrique?

— Je crois fermement à ma descendance du prophète. Beaucoup d'autres d'ailleurs partagent cet honneur avec moi.

368 CHAPITRE DIXIÈME (l848).

— Nul ne l'a revendiquée avec la même énergie et le même ascendant que vous.

— Vous êtes dans Terreur. Je n'ai point fait les événements; ce sont eux qui m'ont fait ce que j'ai été. Quand ils ont changé^ j'ai cessé d'exister, il faut beaucoup d'efforts pour creuser un canal et y entretenir de l'eau en abondance; il n'en faut point pour laisser couler une rivière. Ma fortune est maintenant rentrée dans son lit naturel : elle ne doit plus en sortir.

— Puisque les circonstances ont suffi pour vous imposer les grandes pensées de la guerre, est-ce que votre captivité ne vous semble pas aussi une indication par laquelle Dieu veut vous inspirer les grandes pensées delà paix?

— Qu'entendez-vous par les grandes pensées de la paix, et que penseriez-vous si vous étiez à ma place ?

— Nous regardons l'un et l'autre les événements de la terre comme les fragments épars de la volonté divine ; mais nous en tirons des conclusions différentes. Vous, musulmans, votre soumission est impassible, et vous mettez votre piété à subir dans l'immobilité ce que vous nommez fatalité. Nous, chrétiens, au contraire, nous ne prenons ces événements que pour des indices, et nous y cherchons la direction des efforts nouveaux que le ciel attend de notre liberté. Je suis donc embarrassé pour substituer mon sentiment au vôtre. Cependant, à la place où je vous vois^ je croirais que Dieu m'a envoyé parmi les chrétiens pour m'y concerter avec leurs savants, avec

leurs prêtres, et pour contribuer au rapprochement de deux races, de deux religions trop longtemps séparées.

— J'étudie tous les jours ma propre religion (Abdel-Kader soulevait alors une pile de livres arabes entassés sous son oreiller) et je n'ai point encore suffi à cette étude; mais si la liberté de nos cultes nous est garantie en Afrique, nos enfants et les vôtres pouriNDnt être élevés en commun.

— Vous savez que la liberté de votre culte est respectée en Algérie ; mais ne parlons point de ce pays, puisque je n'ai point mission pour en régler les destinées. Parlons seulemeut du mouvement de votre propre esprit, des pensées qui y naissent et de Fimpalsion que vous leur imprimez. Je vous demande de nouveau la permission de fouiller avant dans votre cœur, si mon insistance ne vous est point importune.

— Loin que cette conversation me soit désagréable, il me semble que votre esprit et le mien se confondent comme l'eau et le lait.

— Je vous remercie et je vous assure aussi que mon cœur est plein pour vous de la sympathie et des vœux que vous auriez pu y verser vous-même. Continuons donc à nous entretenir non comme des hommes qui discutent artifîcieusement les clauses d'un traité, mais comme des amis qui cherchent la même issue pour sortir du même défilé.

— Eh bien! oui! parlons comme amis, car je prie Dieu sincèrement pour que le sol de la France se raffermisse.

— Il se raffermit et redeviendra, soyez-en sur, le

370 CHAPITRE J)IXIÈME (l848).

plus hospitalier de la terre. Mais ne nous laissons pas détourner de ce qui peut seul occuper utilement l'heure rapide qui nous est donnée. Votre corps est captif, mais votre âme est libre. Votre bras a renoncé aux armes, mais votre cœur n'a pu renoncer à la prière et à la contemplation des volontés de Dieu. Au lieu donc de me dire que vous êtes mort, ditesmoi que vous vous sentez plein de jeunesse et de vie; dites-moi que vous voulez rendre cette seconde partie de votre carrière plus brillante encore que la première; qu'après avoir travaillé plus que personne à la guerre, vous voudriez travailler d'un commun accord avec nous à la paix ; que vous avez renoncé au commandement de la naissance et des armes, mais que vous ambitionnez encore celui de la parole et de la vérité : dites-moi que vous voulez nous aimer et, avant de nous aimer, nous connaître.

— J'aime les Français que j'ai connus, et les Français qui me connaissent m'aiment.

— Oui, mais ce sont des gouttes de pluie perdues dans un Océan. Vous avez, pour avancer dans cette connaissance, deux grandes voies : l'étude de notre religion et celle de notre histoire. Dieu s'est révélé à nous par de grands miracles, par d'admirables écritures : voulez-vous les lire et que nos prêtres vous les commentent? Le Dieu d'un peuple se révèle aussi par l'histoire de ce peuple, par les grands actes qu'il lui inspire, par la civilisation qu'il y développe. Ne voulez-vous pas comparer notre civilisation à la vôtre ? Ne voulez-vous pas en pénétrer les lois avec nos savants et avec nos hommes politiques ?

— Ce que vous me dites touche au plus profond de mes désirs : telles ont été souvent mes pensées. Je les ai plus d'une fois exprimées au capitaine Boissonnet; mais je vous le répète, seul et isolé, je ne peux rien. Les Arabes mêmes n'écouteraient plus ma voix.

— Ah ! je sens bien la portée que vous attachez à ces derniers mots ! Je comprends votre réserve et votre fierté. Je comprends que vous ne veuilliez pas sortir de ce château, comme un transfuge de votre propre foi, et reparaître devant vos frères comme un homme qui aurait payé sa rançon par une apostasie. Mais ne savez-vous pas que notre Dieu a un vicaire sur la terre, que nous nommons le Pape et que ce représentant le plus vénéré de notre foi possède une capitale, où, depuis dix-huit cents ans, se rencontrent toutes les nations et se parlent toutes les langues? Ne séjourneriez-vous pas à Rome avec plaisir et n'y rechercheriez-vous pas volontiers les origines du christianisme?

— Je respecte le pape et je connais l'existence de sa capitale. Je le considère comme un ami des croyants sincères quels qu'ils soient. J'avais demandé que le vaisseau qui me conduirait à la Mecque me laissât reposer quelque temps à Rome. Si le pape voulait y former un concile entre ses prêtres et les miens, je serais heureux d'y prendre ma place. Demandez aux Français qui m'ont accompagné depuis que je me suis rendu à vous, si ces désirs ne me sont pas familiers. »

Cette ouverture inattendue me frappa. C'était là une grande et noble perspective que je n'avais point à examiner dans les détails d'exécution, mais qui me

laissait le cœur ému et l'esprit attentif. Malheureusement pour moi, le hasard allait fixer le terme de notre entretien.

Un Arabe, escorté de trois jeunes enfants, entra dans la galerie, et prononça quelques mots à voix basse. C'était un des nombreux serviteurs d'Abd-el- Kader qui venait l'avertir que sa famille l'attendait pour la prière de l'après-midi. Abd-el-Kader descendit du lit où il était demeuré assis et, sans faire un pas vers moi, me tendit la main. Je la serrai cordialement ; il m'exprima de nouveau des sentiments reconnaissants, puis écartant mes doigts et les croisant avec les siens : « Voilà, me dit-il, l'adieu le plus amical des Arabes ! »

Durant ce court adieu, les trois jeunes enfants, qui étaient les siens, se groupèrent autour de lui. Il me les présenta; je les embrassai et il en parut heureux. J'offris à l'aîné quelques bonbons que j'avais apportés pour ses frères et pour lui. En les recevant, il prononça ^vec un accent très français : « Merci. »

Ce mot chrétien, échappé de cette bouche naïve, sous les plis d'un burnous, au premier plan de cette scène tout arabe, produisait une singulière impression. Trois générations étaient rangées là, comme trois symboles : le vieil oncle de l'émir se tenant à récart dans la silencieuse majesté de sa tristesse, l'oreille et le cœur fermés au mouvement qui l'entourait ; Abd-el-Kader, debout et affectueux, hésitant entre l'impassibilité orientale dont il venait de se départir et l'attraction à laquelle il cédait avec une •sympathie contenue jl'enfantqui devait, dans quelques

années, prendre la place du yieillard descendu dans la tombe, et celle de l'homme mûr descendu dans la vieillesse, l'enfant prononçant, comme un mot qui lui était naturel et doux, l'expression de la gratitude: tout cela était-il une vision de l'avenir? Je ne le sais pas encore aujourd'hui, et peu de gens y pensent à cette heure. Pour Abd-el-Kader, il est réellement demeuré ce qu'il voulut bien se montrer à moi, fervent, loyal, ami des chrétiens, sans faire un pas décisif vers le christianisme. Je dus le revoir plus tard à Amboise ; un obstacle imprévu m'en empêcha, malgré mon fidèle souvenir. Mais ce visage, à la fois belliqueux et grave, est bien souvent revenu se présenter à ma pensée.

De retour à Paris, je voulus fixer le récit de cet entretien et m'assurer que je n'y avais pas laissé se glisser, à mon insu, la moindre inexactitude. J'envoyai donc à M. de Rességuier les pages qu'on vient de lire en le priant de les communiquer au prisonnier. M. de Rességuier, qui lui avait donné une traduction de l'Évangile en langue arabe, lui porta ma lettre et mon récit. Très peu après, il reçut et me transmit le billet suivant :

« Pau, le 27 octobre 1848.

« Monsieur,

« J'ai l'honneur devons renvoyer ci-jointes les deux pièces que vous avez bien voulu me communiquer. Je ne trouve pas un mol à changer, et Abd-el-Kader non plus. Il accepte tout ce qui se rapporte à lui. Il regrette bien seulement de n'avoir pu prolonger cet entretiea

374 CHAPITRE DI-XIÈME (l848).

et se faire plus entièrement connaître de son noble interlocuteur.

« Votre bien affectueux et dévoué serviteur,

(( BoiSSONNET. »

Abd-el-Kader est mort trente-cinq ans après cet entretien, et cette morta consacré une longue existence fidèlement vouée aux mêmes sentiments de sympathie envers les chrétiens.

En partant pour Pau, j'avais laissé l'Assemblée paisible; je la retrouvai fort émue par l'imminence d'une crise ministérielle.

Une faiblesse du général Cavaignac, à propos d'un banquet démagogique à Toulouse, un discours maladroit de M. Sénard, bien que corrigé par une impétueuse sortie de son collègue La Moricière, avaient de nouveau surpris et irrité la majorité. On se vit obligé de lui donner satisfaction. Le 13 octobre, M. Sénard fut remplacé à l'intérieur par M. Dufaure, M. Recurt aux travaux publics par M. Vivien, M. de Vaulabelle à l'instruction publique et aux cultes par M. Fresloa. Ce dernier, député de Maine-et-Loire, était un républicain de vieille date, favorablement jugé dans tous les partis, mais ayant beaucoup moins de succès à la tribune qu'au barreau d'Angers. MM. Dufaure et Vivien étaient les plus éminents représentants du centre gauche, sous Louis-Philippe. On devait croire que leur parole et leur autorité morale donneraient un grand ascendant au bon sens et à la prévoyance dans la discussion de la Constitution. L'espérance de leurs amis et l'attente publique furent trompées. Par

défaut de fermeté, ils ne voulurent point ce qu'ils auraient pu. M. Vivien, moins homme d'État que jurisconsulte, était plus apte à démêler et à classer des détails qu'à embrasser et à faire prévaloir des vues d'ensemble. Pour son regard, les arbres cachaient la forêt, selon le proverbe oriental. M. Dufaure, qui avait beaucoup moins d'aménité que M. Vivien, ne montra pas plus d'énergie; ilavaitl'espritd'un homme supérieur, mais le caractère d'un homme médiocre ; son talent était élevé, ses vues et ses ambitions étaient mesquines. Effrayé des responsabilités, il aimait mieux descendre les courants que les remonter, et il était beaucoup moins apte à la lutte que ne l'auraient fait supposer son ton brusque, sa tenue rigide et l'austérité de sa vie privée. Si le rapprochement m'était permis, je le comparerais à un de ces chevaux dont les qualités dépendent de celui avec lequel ils sont attelés ; accouplé à M. Vivien, sous la main hésitante du général Cavaignac, il devait donner carrière à ses défauts: il n'y manqua pas. Il combattit opiniâtrement pour une Chambre unique, fit inscrire dans la Constitution l'exclusion du vote à la commune, et d'autres conditions anticonservatrices, qui rendirent impossibles dans l'Assemblée législative une sérieuse réforme électorale. Enfin, ses amis durent employer de persévérants efforts pour qu'il n'introduisît pas, de sa propre main, dans la Constitution, le droit au travail. Qui peut s'étonner, quand M. Dufaure jouait un tel rôle, que les hommes de la gauche avancée se sentissent autorisés à soutenir toutes les utopies de leur vieille opposition, et que l'ensemble de la Constitution fût un

chef-d'œuvre d'aveuglement? La droite essaya vainement quelques tentatives désespérées; on traita de factieuses ses protestations ou ses prophéties, qui, mieux écoutées, eussent apporté à la république plus de profit que les passions ou les complaisances de ses prétendus amis.

Je pris part à la discussion d'un seul article, le huitième, énonçant les droits naturels garantis à tout citoyen français : droits de s'associer, de s'assembler paisiblement et sans armes, de pétitionner, de manifester sa pensée par la voie de la presse ou autrement. M. de Montalembert et M. Roux-Lavergne rédigèrent en commun un amendement pour demander que le droit d'enseignement fût ajouté à la nomenclature des droits naturels. M. de Montalembert soutint celte thèse avec la vigueur d'argumentation, le mépris du respect humain qui étincelaient toujours dans son éloquence ; mais il souleva des clameurs qu'il aurait pu s'épargner, et une fois descendu de la tribune, il craignit lui-même d'avoir compromis le succès de sa cause. Aussitôt, avec cette franchise spontanée qui ne l'abandonnait jamais, avec cette candeur qui ne fait point de différence entre s'avouer une faute à soi-même et l'avouer à autrui, il vint droit à mon banc pour me prier d'intervenir dans le débat et de l'adoucir un peu. M. Jules Simon, répUquant à M. de Montalembert, usa, sans en abuser, de l'avantage qu'on venait de lui donner. Son talent avait déjà ce caractère conciliant et séducteur qui semble tendre volontiers la main à des rapprochements honorables. Je demandai la parole après M. Jules Simon.

Commençant par faire honneur à M. de Montalembert de ses intentions pacifiques, ce qui était toujours juste, même quand il se donnait des apparences contraires, je fis, tant bien que mal, appel à mes souvenirs du Palais des marchands d'Angers; je parvins à ramener le calme dans la discussion. L'Assemblée s'aperçut bien de mon désir d'effacer tout sentiment d'irritation, etM. Hauréau, républicain alors influent, me dit en souriant, lorsque je descendais de la tribune : « Vous avez été le Moreau de cette retraite ! » compliment que je me rappelle et que je cite avec plaisir, parce qu'il est un témoignage de plus qu'en toute chose, obtenir dépend beaucoup de la façon de demander, et je ne crois pas pour cela diminuer le mérite de M. deMontalembert. Lesvérités, dont abondait son discours, restèrent dans l'esprit de l'Assemblée. Je nereprésentai que l'adoucissement de la forme, et le tout réuni domina le vote définitif. M. de Montalembert retira son amendement ; l'article 8 ne fut point modifié, mais l'article 9 reçut, d'accord avec la commission, une rédaction ainsi conçue :

« L'enseignement est libre. La liberté d'enseignement s'exerce selon les conditions de capacité et cîe moralité déterminées par les lois et sous la surveillance de l'Etat. »

Cet article servit, deux ans après, de point de départ et de point d'appui à la loi de 1850. En tout cas, il était son cadre forcé.

La Constitution avait à traverser un dernier défilé, probablement le plus périlleux de tous, c'était de déterminer le mode d'élection qui donnerait un Prési-

(lent à la république. Le premier mouvement de la majorité était de s'attribuer ce droit, et si, en effet, elle l'eût retenu, elle en aurait certainement usé au profit du général Cavaignac. Ses amis et lui le savaient bien. Peut-être laissèrent-ils trop apercevoir qu'ils l'escomptaient d*avance. On conclut de l'ambition trop peu mesurée de quelques hommes, à l'ambition du principal intéressé. On sentit la nécessité de demander au général Cavaignac des garanties ou des engagements personnels. Ils furent refusés, ou, ce qui était pire encore, donnés en termes évasifs. De là des méfiances, des hésitations que les adversaires du général Cavaignac exploitèrent habilement. Toutefois, le bloc conservateur n'était pas encore entamé ; la proposition de confier au suffrage universel l'élection du Président venait de deux côtés différents, de l'extrême gauche et du groupe bonapartiste. Mais ces deuxpartisinspiraientàlamajoritéplusd'ombrageque le vainqueur de juin; etlasupérioriténumériquelui serait restée sans une intervention qui jeta dans l'Assemblée un trouble fort imprévu. M. de Lamartine sortit soudainement de l'ombre où il se tenait depuis l'humiliant échec de la commission executive. Il avait laissé bien des soupçons s'apaiser, et l'on ne s'était point mis d'avance en garde contre les pièges de son talent.

Le discours de M. de Lamartine débuta par le tableau des longues fluctuations de sa conscience ; il prodigua ensuite à l'Assemblée elle-même des félicitations ou plutôt des adulations auxquelles une réunion de gens d'esprit devrait être moins accessible. La sympathie de son auditoire une fois conquise, M. de Lamartine

dévoila peu à peu sa pensée, et, dans un langage que lui-même qualifia de splendide — il l'était en effet — couvrit sa hardiesse des plus ingénieuses métaphores.

«Je sais bien, s'écria-t-il, qu'il y a des moments d'aberration dans les multitudes, qu'il y a des noms qui entraînent les foules, comme le mirage entraine les troupeaux, comme le lambeau de pourpre attire les animaux privés de raison [longue sensation).... »

Mais de ce péril même, M. de Lamartine tirait cette thèse :

« On peut corrompre les hommes par petits groupes, on ne peut pas les corrompre en masse. On empoisonne un verre d'eau, on n'empoisonne pas un fleuve. Une assemblée est suspecte; une nation est incorruptible comme l'Océan ! »

Cette harangue prestigieuse se terminait par un défi à la Providence :

« Aléa jacta est! Que Dieu et le peuple" prononcent !.... Si le peuple se trompe, s'il se laisse aveugler par un éblouissement de sa propre gloire passée, s'il se retire de sa propre souveraineté après le premier pas, comme effrayé de la grandeur de l'édifice que nous lui avons ouvert dans.sa république et des difficultés de ses institutions,s'ilveutabdiquersasûreté, sa dignité entre les mains d'une réminiscence d'empire, s'il dit : Ramenez-moi aux carrières de la vieille monarchie [sensation), s'il nous désavoue et se désavoue lui-même [Non! Non!), eh bien ! tant pis pour le peuple ^ ! »

! 1. Moniteur du 7 octobre 1848.

Il y a peu d'exemples, dans l'histoire des tribunes modernes, d'une fascination aussi soudaine, aussi complète, et il ne peut y avoir d'argument plus puissant contre les entraînements d'une Assemblée unique. Relu à distance, avec le sang-froid de la postérité, ce discours confond également par la magnificence et par le vide de paroles pompeusement contradictoires. La multitude est comparée aux aveugles troupeaux, et tout doit être remis à la multitude. « On peut corrompre les hommes en petit nombre, on ne peut les corrompre eu masse ! » Ah ! sans doute, on ne corrompt pas les masses, mais on les égare ! qui devait le savoir mieux que M. de Lamartine? « On empoisonne un verre d'eau, on n'empoisonne pas l'Océan; » mais l'Océan a ses tempêtes et ses écueils. De superbes navires s'y sont brisés; un prochain avenir allait le rappeler au téméraire orateur. Comment enfin se résigne-t-on à répondre au peuple qui se confie à vos lumières : Je te livre indifféremment à Washington, à Robespierre, ou à Bonaparte. Tu finiras dans la paix et dans la prospérité, ou dans la défaite et dans la honte ! (s.Alea jacla est.... » Tu aboutiras à Austerlitz ou à Sedan. Risquons celte prodigieuse expérience. Accordons-nous ce magnifique ou ce lamentable spectacle. Tu me demandes conseils et salut ; je te réponds par les tours de force et les sophismes grandioses du rhéteur. S je me trompe ou si tu te trompes^ « tant pis pour toi ! »

Ce discours ne brillait pas seulement par toutes les richesses de Téloquence; il ne dédaignait aucune des habiletés de métier. En insinuant aux roya-

listes impatients et aux bonapartistes empressés qu'ils étaient battus d'avance dans l'Assemblée et n'avaient de ressource que dans le suffrage universel, il rallia tous les hommes plus égoïstes que patriotes, et il enleva un vote tout autre que celui qui semblait assuré quelques heures auparavant. Après le discours de M. de Lamartine, prononcé dans la séance du 6 octobre, tous les amendements attribuant l'élection à l'Assemblée furent repoussés, notamment l'amendement radical de MM. Grévy et Flocon qui excluaient toute présidence. Le 10 octobre l'Assemblée vota, à la majorité de 627 voix contre 130, les articles 46 et 47 ainsi conçus :

« Le Président est nommé au scrutin secret et à la majorité absolue des votants, par les suffrages directs de tous les électeurs des départements français et de l'Algérie.

« Si aucun des candidats n'a obtenu plus de la moitié des suffrages exprimés, et au moins deux millions de voix, l'Assemblée nationale élit le Président de la République, à la majorité absolue et au scrutin secret, parmi les cinq candidats éligibles qui ont obtenu le plus de voix. »

Dans ce vote de l'Assemblée nationale, la minorité, de 130 voix ne doit pas être prise comme le chiffre exact des opposants. On doit y ajouter un certain nombre d'abstentions, non seulement parce qu'on hésitait entre deux systèmes, mais parce qu'on hésitait entre deux hommes. Parmi les abstenants, on compta MM. Berryer, Thiers et Odilon Barrot.

J'étais en congé pendant ce mémorable débat, mais

382 chapitre' DIXIÈME (l848).

je doute que j'eusse été entraîné par le charme de M. de Lamartine, car, en lisant son discours, je demeurai longtemps stupéfait et attristé. Je me (demandai si l'orateur s'était complaîsamment livré à l'audacieuse jouissance d'un génie épris de lui-même et voulant faire montre de sa puissance, ou s'il avait commis sciemment le crime à la fois plus petit et plus odieux d'un calcul personnel. M. de Lamartine désespérait de l'Assemblée qui avait prononcé sa déchéance trois mois auparavant. Croyait-il avoir plus de succès devant le suffrage universel qui le jugeait de plusloin, et nous abandonnait-il froidement aux chances des révolutions qui tiennent si rarement ce qu'elles promettent^ et qui font payer si cher même ce qu'elles donnent ?

Peu après le scrutin qui fît triompher le prince Louis-Napoléon, je me permis de poser ces questions au comte de Marcellus, l'un des plus vrais et des plus fidèles amis de M. de Lamartine : « L'amertume doit être grande au château de Saint-Point? lui dis-je. — Plus que vous ne l'imaginez, me répondit-il. — Est-ce donc que M. de Lamartine a vraiment nourri l'illusion de la présidence? — Pas d'emblée, mais voici quelle était sa prévision, maintes fois professée dans son cercle intime : « Avec le suffrage universel, disait-il, nul ne pourra réunir la majorité absolue. Le prince Louis, M. Ledru-Rollin et moi nous serons forcément, d'après la Constitution, renvoyés devant l'Assemblée. Ce jour-là, je remonterai à la tribune, je laisserai parler dans sa plénitude mon inspiration politique; je tracerai d'irrésistibles tableaux, je dérou-

lerai un avenir si magnifique que l'Assemblée subjuguée m'acclamera et peut-être à l'unanimité ! »

Voilà de quelle hauteur chimérique tomba M. de Lamartine! Ses derniers jours furent douloureux, et celui qui lui refuserait sa pitié serait bien sévère. Mais quelle consolation et quel pardon pouvait-il s'accordera lui-même? Quand on a perdu son pays par fanatisme, le fanatisme survit et s'absout, mais quand on n'a cédé qu'à l'ambition, comment la conscience et le patriotisme peuvent-ils supporter les plaintes et les reproches de la patrie?

L'Assemblée ne tarda point à reconnaître son irréparable faute, et l'inquiétude remplaça l'illusion quand on s'aperçut à quel point il était difficile de présenter au suffrage universel un candidat qui fût connu de lui. Le général Cavaignac et le prince Louis Bonaparte se trouvant probablement seuls dans cette situation, ils allaient se disputer le gouvernement de la république sans qu'il fût possible d'échapper à l'un ou à l'autre par une troisième combinaison ayant de raisonnables probabilités de succès.

On m'aurait certainement trouvé parmi les plus chaleureux partisans du général Cavaignac, si le général lui-même et, selon son habitude, le parti républicain presque tout entier, ne s'étaient appliqués à repousser les adhésions plutôt qu'à se les concilier. Toujours obsédé par ses ombrageux amis, le général Cavaignac vint, à la tribune, rappeler, sans aucune provocation, le vote régicide de son père. Dans le même discours, comme pour redoubler une si pénible impression, il ne craignit pas de déclarer qu'il immo-

lerait à la république jusqu'à son honneur. Enfin, le 7 décembre, trois jours avant le scrutin de la présidence, on dénonça à l'Assemblée une liste présentée à la commission des récompenses nationales et sur laquelle figuraient, disait-on, NinaLassave, maîtresse de Fieschi, la femme de Pépin, complice de Fieschi, la sœur de Lecomte, auteur d'une tentative d'assassinat contre Louis-Philippe, enfin plusieurs malfaiteurs de toute sorte.

La révélation de cette liste produisit une telle impression sur l'Assemblée que M. Dufaure lui-même, le méticuleux M. Dufaure, fit retarder le départ des malles-postes, afin que les départements ne connussenlpoint le scandale sans les explications atténuantes du gouvernement. Ce fut le dernier coup porté à la candidature du général Cavaignac. L'opinion publique acheva de se détacher d'un parti dans lequel les plus honnêtes, eux-mêmes, témoignaient de telles complaisances envers des forfaits que certainement ils n'auraient pas voulu commettre, mais contre lesquels ils ne manifestaient pas cette énergie de réprobation qui doit s'affirmer, au sommet de la société, pour avertir les uns et rassurer les autres.

Beaucoup de membres de la majorité qui résistaient encore aux sollicitations directes ou indirectes du prince Napoléon y cédèrent ce jour-là.

M. Odilon Barrot, qui est mort à quatre-vingts ans sans s'être rendu compte de la révolution de Février, ne paraît pas, dans ses Mémoires, avoir compris davantage l'étonnement qu'il causa, lui, l'ami dévoué du régime parlementaire, en se montrant si prompt

àressLisciter un Napoléon. M. Mole, ancien dignitaire de l'Empire, revenait de moins loin ; cependant, il ne fit ce pas rétrograde qu'avec regret et en conservant Ja dignité dont il ne se départait jamais. Pour M. Tliiers, je retrouve sa pensée exprimée par luimême, dans une lettre que j'écrivais à M. de Rességuier, le 1" novembre J848 : « M. Tliiers est tout résolu, et voici ce qu'il vient de me dire: « J'ai songé pour moi-même à la présidence de la République ; par conséquent j'ai jugé la question au point de vue le plus favorable. Il faut y renoncer; il faut laisser passer ou même faire passer Louis Bonaparte, sans prendre sa livrée. Si j'échouais, ce serait un grave échec pour les idées d'ordre ; si je réussissais, je serais obligé d'épouser la République, et, en vérité, je suis trop honnête garçon pour épouser une si mauvaise fille! »

Beaucoup de conservateurs avaient songé au général Changarnier; il eût certainement accepté la candidature, si elle lui avait été offerte par l'unanimité de la réunion de la rue de Poitiers. Mais cette unanimité n'existant pas, il refusa les offres assez nombreuses qui lui vinrent des départements. M. Berryer avait toujours souhaité un candidat conservateur entre le général Gavaignac et le prince Louis, mais lorsqu'il lui fut démontré que cette candidature ne pouvait plus être qu'un avortement légitimiste, il la jugea funeste.

Cette situation une fois établie, M. Thiers devint le promoteur le plus ardent de la présidence du prince Louis Bonaparte. Cet esprit si pénétrant fut, dans celte circonstance, le plus aisément et le plus complè-

386 CHAPITRE DIXIÈME (l848).

etmcnt trompé. Chose singulière, ce fut l'apparente inertie du prince, son habituel mutisme, son incapacité présumée qui le séduisirent; il se crut certain de passer ses bras dans les manches d'un Bonaparte, de lui prêter des gestes et de lui souffler un langage. Une fois parti de cette erreur, son zèle ne connut plus de bornes.

M. de Montalembert n'avait jamais d'autre préoccupation que celle des intérêts religieux. M. Thiers lui persuada que ces intérêts ne pourraient avoir alors un meilleur patron que le neveu de l'auteur du Concordat. A M. Berryer, il représenta que le faisceau de la majorité allait se rompre s'il se tenait à l'écart, ajoutant avec cette insistance pleine de saillies qui lui était familière, que M. Berryer, plus que personne, devait se garder de paralyser dans le pays un mouvement monarchique qui, ne pouvant trouver satisfaction dans un crétin — c'était l'expression courante — reviendrait tout naturellement à la vieille race de nos rois.

Je n'échappai point aux obsessions de M. Thiers. Un jour, me voyant écrire une lettre pendant la séance, il vint s'asseoir près de moi, ce qu'il n'avait encore jamais fait, et me dit : « Je parie que vous écrivez contre la candidature du prince Louis ! — Eh bien 1 vous avez gagné, car c'est effectivement ce que je fais. — Ah! vous avez grand tort. Pourquoi vous obstinez-vous ainsi contre le sentiment des hommes qui vous ont devancé dans la vie politique et qui ont forcément plus d'expérience que vous? — Parce que j'ai l'invincible conviction que vous serez déçu. Vous me

faites l'honneur de me demander ma pensée? Eli bien ! la voici résumée en deux mots. » Je lui tendis ma lettre et il lut : « Le premier jour sera meilleur avec le prince Louis qu'avec Cavaignac, mais le lendemain sera détestable!» — A qui écrivez-vous cela? — Au vicomte de Gontaut, qui m'écrit de Pau, au nom d'un certain nombre d'électeurs. — Ah ! un Gontaut doit être une puissance dans le Béarn !... Croyezmoi, déchirez, déchirez votre lettre. Je réponds de tout. — Non, je ne puis rétracter ma lettre ni changer ma résolution de déposer dans l'urne un billet blanc; mais je vais vous montrer ce que j'ajoute: « Voilà M. Thiers qui m'interrompt et qui me déclare qu'il répond de tout! »

Page 1