‹ Mémoires d'un RoyalisteChapitre 18 sur 59 · PRÉSIDENCE DU PRINCE LOUIS BONAPARTE. — LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

PRÉSIDENCE DU PRINCE LOUIS BONAPARTE. — LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT

Le scrutin du 10 décembre 1848 ne trompa qu'en les dépassant les prévisions du parti conservateur. Ce fut, à ne pouvoir s'y méprendre, une protestation di recte contre les républicains qui, dès le lendemain du 24 février, s'étaient empressés d'effrayer la France au lieu de la rassurer et de la rallier. Le parti de l'ordre va donc se trouver officiellement porté à la direction des affaires. Quand sa responsabilité s'élève, sa justification doit s'étendre, et à mesure qu'il remplit le tableau, il doit en chasser les ombres. Si, avant l'élection, des connivences secrètes ont existé, elles vont se trahir ; si les professions de foi antérieures n'étaient qu'un jeu, on va jeter le masque et l'on s'affranchira de toute gêne dans la première joie du triomphe. Les électeurs du 10 décembre n'ont pas dissimulé leurs sentiments. Pourquoi dissimulerionsnous encore le nôtre?

Ce qu'ils reprochent à l'Assemblée, c'est la timi dite de ses allures et de ses ménagements. Ce qu'ils

ont voulu par le choix d'un Napoléon, ce n'est pas le réveil des gigantesques ambitions de l'Empire, c'est uniquement, et en bloc, tout ce que ce nom renferme d'antipathique, de fatal, de mortel pour la République. Si le parti de l'ordre a eu des arrièrepensées, elles sont à l'aise; si les passions ont perdu patience, elles peuvent éclater; si les hommes politiques ont contracté marché, l'heure de l'échéance est venue.

Le parti de l'ordre avait été sincère et désintéressé, et l'ordre demeura, après comme avant le 10 décembre, son unique préoccupation. Les chefs de la majorité, M. Mole, M. Thiers, M. Odilon Barrotqui, avec beaucoup d'entrain, avaient secondé le scrutin présidentiel, M. Berryer qui les avait suivis avec plus de réserve et de méfiance, n'avaient point laissé arriver l'événement sans chercher à obtenir de premières garanties. Ces garanties se résumaient en une seule : la promesse que le ministère serait formé parlementairement, c'est-à-dire qu'il serait pris dans les rangs de la majorité et que toutes les fractions de cette majorité y seraient loyalement représentées.

On lit dans les Mémoires de M. Odilon Barrot :

(c Le choix à faire dans le parti légitimiste n'était pas sans difficulté ; il fallait que le ministre, appelé à représenter ce parti, eût sa pleine confiance et cependant qu'il se reliât, par quelque côté, aux idées de progrès et de liberté auxquelles un ministère de la République ne pouvait pas ne pas répondre. »

M. Odilon Barrot dit que ce choix tomba sur moi, et il ajoute avec bienveillance :

« M. de Falloux joignait à des convictions catholiques très prononcées, des sentiments libéraux incontestés. Je le vis, à cette occasion, et fus assez heureux pour le décider à accepter \ »

M. Odilon Barrot se trompe : c'est bien lui, en effet, qui m'a proposé le ministère, mais c'est l'abbé Dupanloup qui me l'a fait accepter.

Dans les premiers jours de décembre 1848, je vis arriver chez moi M. Odilon Barrot. Il venait, au nom du prince Louis Napoléon, qui tenait son élection pour assurée, m'ofTrir le portefeuille de l'Instruction publique et des Cultes. Je reçus cette ouverture avec une s^irprise bien sincère; j'y répondis par un refus positif. M. Odilon Barrot insista peu et se retira promptement de l'air d'un homme qui dit avec indifférence : « Passons à un autre ! »

A la séance de l'Assemblée, je crus devoir chercher le prince Louis, dans un des couloirs, pour le remercier de Thonneur qu'il m'avait fait. Je lui parlais pour la première fois et je voulais me borner à un simple remerciement. Mais le prince exprima obligeamment le désir de causer quelques instants avec moi, et pour que notre entretien ne fût pas interrompu par les allants et venants qui nous entouraient, il me conduisit dans un bureau. Le trouvant occupé par une commission, il referma la porte et me fit entrer dans la salle de l'ancienne Chambre des Députés à laquelle notre salle provisoire était adossée. Nous étions seuls dans cette vaste enceinte aux parois

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