‹ Mémoires d'un RoyalisteChapitre 19 sur 59 · Odilon Barrot, Mémoires^ t. UT, p · texte numérisé non relu

Odilon Barrot, Mémoires^ t. UT, p

et aux colonnes de marbre; la température y était glaciale; nos chapeaux étant restés au vestiaire, nous étions tête nue et nous nous mîmes à éternuer, chacun de noire côté. Le prince m'assura brièvement du regret que lui causait mon refus; avec la même brièveté, je m'excusai sur ma santé. — « Si vous êtes effrayé du travail de deux ministères, répliquat-il, n'en prenez qu'un et choisissez celui que vous voudrez. — Je suis aussi incapable d'en occuper un que deux, répondis-je. Là-dessus nous éternuâmes de nouveau. Le prince me serra la main en me disant : « Il fait bien froid ici, mais j'espère que ce ne sera pas votre dernier mot. » Et nous nous séparâmes aussitôt, mettant fin à toute conversation, pour nous rapprocher d'une bouche de calorifère. Telle fut ma première relation avec un membre quelconque de la famille impériale.

Cependant cet adieu : « J'espère que ce ne sera pas votre dernier mot », me laissait à penser. En me refusant à seconder, pour mon compte, la candidature du prince Louis, je contrariais les hommes que j'avais l'habitude de reconnaître pour chefs à l'Assemblée. Je pouvais prévoir qu'en refusant d'entrer dans un ministère qu'ils travaillaient à former, j'allais encourir un mécontentement plus vif encore. Je quittai donc aussitôt la séance avec la ferme intention de ne pas reparaître au Palais Bourbon avant que la liste ministérielle fût définitivement arrêtée.

Le premier assaut que je reçus fut celui de M. de Montalembert. Trouvant ma porte fermée, il me demanda, pour le lendemain, un rendez-vous

avec le P. de Ravignan. Je fus exact à l'heure indiquée, mais j'avais été devancé par l'admirable religieux que ses contemporains ont entouré d'une unanime vénération. Personne n'a mieux réalisé cette pensée de madame Swetchine dont chaque jour l'expérience me fait mieux comprendre la profondeur : « Je veux bien que l'on soit un saint, mais je veux que l'on soit d'abord et superlativement un honnête homme. »

En présence du P. de Ravignan et de M. de Montalembert, je me sentais devant les deux hommes, les deux cœurs, les deux esprits qui pouvaient le mieux vaincre ma résistance par la persuasion ou la dominer par le respect. Je les écoutai avec un battement de cœur qui m'aurait ôté la parole, si j'avais voulu la prendre avant de les avoir entendus; puis, quand chacun de leurs arguments eut pénétré dans ma conscience, je leur répondis en substance :

« Nous sommes, en ce moment, vous et moi, préoccupés surtout de l'intérêt religieux ; mais là où vous croyez le servir, je crois que vous allez le compromettre. 11 n'y a pas, soyez-en sûrs, inégalité de dévouement entre nous, mais seulement différence d'appréciation. Ce n'est pas un scrupule monarchique qui m'arrête, car la monarchie n'est point en question, à cette heure-ci, et le duc des Cars ne me presse pas moins d'accepter que M. Berryer et vous-mêmes, il ne s'agit que de la religion, qui, elle, n'est jamais absente de l'intérêt public. Si j'espérais la servir, je n'hésiterais pas à lui sacrifier toutes mes répugnances. Mais la tradition des Bonaparte, l'édu-

cation du prince Louis, ses antécédents en Italie autorisent-ils cette espérance? En nous engageant à sa suite, nous assumons une lourde responsabilité. Si nous paraissons ignorer dans quelle aventure nous pouvons précipiter notre pays, nous perdrons justement tout crédit politique; si, le prévoyant, nous nous y prêtons, nous aurons risqué beaucoup plus que notre amour-propre, car nous aurons lancé notre cause et nous-mêmes sur une pente où nous ne saurons plus ni à quelle heure ni à l'aide de quelle force nous arrêter. Si, comme je le crains, la France s'est trompée dans son choix, laissons-lui le temps de reconnaître son erreur; laissons le nom et l'homme produire ce qu'ils portent en eux-mêmes. Mais, pour nous, restons, dans cette seconde phase de la république, ce que nous avons été dans la première : les serviteurs de l'ordre, les serviteurs de la société, sans aliéner, au profit de personne, le droit de dire la vérité à notre pays. Et, pour donner plus d'autorité à notre parole, gardons-lui toujours la première des sanctions, celle du désintéressement. »

Mes deux illustres interlocuteurs ne se laissèrent pas aisément ébranler, et Dieu sait si l'éloquence leur manqua ! mais ma conviction était si profonde, elle prit, par moments, un accent si ému, qu'après trois heures de lutte, elle finit par triompher. Sur la table même de M. de Montalembert et d'un commun consentement, j'écrivis à M. Mole, au nom de qui le P. de Ravignan et M. de Montalembert m'avaient constamment parlé, que mon refus irrévocable et

sanctionné par eux serait bientôt, j'osais Fespérer, sanctionné aussi par lui-même.

Dès le soir, la réponse suivante me détrompait :

« Paris, 12 décembre 1848.

Monsieur et honorable collègue,

<( Vous avez reçu des approbations trop respectables pour qu'elles n'aient pas dû yous confirmer dans le parti que vous aviez pris. J'y trouve aussi pour moi un conseil et une leçon. Je ne dois pas me mêler d'affaires sur lesquelles je serais si loin de pouvoir m'entendre avec des juges souverains et que je vénère. Je me bornerai désormais à faire des vœux pour une cause que je me sens parfaitement incapable de servir.

« J'espère que votre santé ne vous tiendra pas longtemps éloigné de l'Assemblée et que je retrouverai bientôt la douce habitude de vous y rencontrer.

« Agréez, Monsieur et honorable collègue, toutes les assurances des sentiments que je vous ai voués.

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