‹ Mémoires d'un RoyalisteChapitre 20 sur 59 · MOLÉ · texte numérisé non relu

MOLÉ

Le mécontentement de M. Mole, d'une amertume non déguisée, m'attrista beaucoup, mais sans ébranler ma résolution. Ce billet me faisait, en outre, pressentir d'autres remontrances et je persévérai dans la volonté de rester quelques jours absent de l'Assemblée. Je pensai que ma porte fermée ne me défendrait qu'insuffisamment contre l'insistance de mes amis, et j'imaginai d'aller me promener au Jardia

des Plantes, bien sûr que les hommes politiques ne viendraient pas me chercher là. Je demandais en même temps à madame Swetchine si elle voudrait me donner à dîner et me tenir à l'abri dans son salon jusqu'à l'heure où il s'ouvrait ordinairement.

J'avais alors à mon service un vendéen , Marc Séjon, que tous mes amis ont connu et aimé sous le nom familier de Marquet, Fils d'un garde-chasse de mon père, il était né et avait été élevé dans la maison. On ne pouvait pousser plus loin que lui la passion politique et le dévouement personnel ; il n'avait cessé de me suivre, à mon insu, durant les journées de juin. J'étais sûr de son inviolable respect pour la consigne. Je lui confiai donc mon plan de campagne, en lui recommandant de m'amener un fiacre, rue Saint-Dominique, à neuf heures, sans livrer à qui que ce fût le secret de ma retraite.

Tout alla bien jusqu'à huit heures et demie, et je causais gaiement, comme un homme qui vient d'échapper à un grand péril, quand la porte du salon que je savais rigoureusement fermée s'ouvrit brusquement, laissant apparaître l'abbé Dupanloup. 11 s'excusa en peu de mots près de madame Swetchine, puis me dit :

— « Je suis chez vous depuis six heures, suppliant vainement Marquet, au nom des plus graves intérêts, de m'apprendre où je pourrais vous trouver. Il m'a laissé impitoyablement me passer de dîner. Mais voyant approcher l'heure où vous deviez rentrer, il m'a mis dans le fiacre qui vient vous chercher et me voici !

rRÉSIDEx\CE DU PRINCE LOUIS BONAPARTE. 307

— Eli bien î que me Youlez-\'ous ?

— Vous faire sentir tout le poids de votre responsabilité. On a porté votre refus au prince Louis, qui a répondu froidement : « Je comprends ce que cela signifie. A l'âge de M. de Falloux, on ne refuse pas volontairement un ministère. Son parti ne lui permet pas d'accepter. C'est une déclaration de guerre. Je voulais prendre mon point d'appui sur les conservateurs; puisque ce point d'appui me manque, je dois le chercher ailleurs. Aujourd'hui, le parti légitimiste lève son drapeau; demain, le parti orléaniste lèvera le sien. Je ne puis pas ainsi rester en l'air et je vais demander à gauche le concours qu'on ne veut pas me prêter à droite. Ce soir, je verrai M. Jules Favre ! »

« Voilà, mon ami, ajouta l'abbé Dupanloup, voilà la situation que votre entêtement a créée. Vous allez abandonner l'Italie à ses convulsions, laisser le Pape sans secours à la merci de ses pires ennemis, rejeter dans l'anarchie la France qui n'aspire qu'à s'en affranchir et couvrir de confusion, devant elle, les plus éminents représentants du parti conservateur. ))

Je demeurais atterré à mesure que l'abbé Dupanloup déroulait le tableau de la situation. Madame Swetchine ne se prononçait pas.

« — Mais qui vous a dit tout cela?

— M. Mole d'abord, et puis M. de Montalembert, qui dîne, à deux pas d'ici, chez madame Thayer et qui demande en grâce à vous voir.

— Eh bien! menez moi à lui! »

Je laissai madame Swetchine dans la plus grande anxiété, car elle connaissait trop bien le fond de mon âme pour ne pas sentir l'étendue de mon sacrifice.

Madame Thayer, fille du général Bertrand, unit une grande distinction à une grande piété. Elle était fort associée à l'action et aux \œux des catholiques. A peine me \it-on entrer que M. de Montalembert s'écria :

(( Nous avons eu tort de vous céder! Nous devions pressentir cela! Réparez-le, réparez-le, je vous en supplie, s'il en est temps encore! »

Tout le salon fit écho à ce cri.

« Eh bien! répondis-je, je ne lutte plus pour mon propre compte, mais j'ai des conditions à faire pour vous comme pour moi. Allons immédiatement chez M. Thiers, pendant que l'abbé Dupanloup retournera chez M. Mole. »

Le salon de la place Saint-Georges commençait

à se remplir. M. de Montalembert y entra seul et

dit à l'oreille de M. Thiers que je l'attendais dans

une pièce voisine. Il accourut aussitôt vers moi, les

^deux mains tendues.

« Ne me remerciez pas encore, lui dis-je. Je viens à vous parce que les prêtres m'envoient (je me servis à dessein de cette expression pour bien mettre tout de suite mon interlocuteur en face de la difficulté). J'accepte le ministère, si vous me promettez de préparer, de soutenir et de voter avec moi une loi de liberté de l'enseignement. Sinon, non.

— Je vous le promets, je vous le promets, répondit M. Thiers avec effusion, et, croyez-le bien, ce

n'est pas un engagement qui me coûte. Comptez sur moi, car ma conviction est pleinement d'accord avec la vôtre. Nous avons fait fausse route sur le terrain religieux, mes amis les libéraux et moi, nous devons le reconnaître franchement. Maintenant, laissez-moi courir chez le prince Louis qui reçoit, à cette heure môme, de détestables conseils, et, dans quelques heures peut-être, ne serait-il plus temps de le soustraire à de funestes influences. »

M. Thiers prit en hâte congé de ses visiteurs. M. de Montalembert voulut bien se rendre, de ma part, chez M. Mole, pour le mettre au courant de ce qui venait de se passer chez M. Thiers. Je repris mon fiacre et je rentrai chez moi en disant :

« Eh bien ! mon pauvre Marquet, tu vas entrer au ministère. Qui se serait attendu à cela ?

— Certainement pas moi, répliqua-t-il tristement. Cependant, puisque Monsieur le fait, je suis sûr que c'est pour le bien, et il faudra se résigner. »

Voilà comment et à quel prix je fis mon entrée dans la carrière du pouvoir, à laquelle j'étais si peu préparé.

M. Barrot, lorsque mon changement de résolution lui fut connu, m'offrit l'un des deux ministères, mais je lui répondis que, mon sacrifice étant fait, je voulais le rendre le plus utile possible à la cause religieuse, et j'insistai pour la réunion des deux portefeuilles qui, en effet, me furent confiés.

Le 20 décembre 1848, le Président prêta serment à la Constitution devant l'Assemblée, et la liste suivante parut dans le Moniteur :

Ministère de la Justice et présidence du Conseil : M. Odilon Barrot.

Affaires étrangères : M. Drouin de Lhuys.

IntéHeur : M. Léon de Malleville.

Guerre : le général Riillières.

Marine : M. de Tracy.

Finances : M. Passy.

Agriculture et Commerce : M. Bixio.

Travaux publics : M. Léon Faucher.

Instruction publique et Cultes : M. de Falloux.

L'ancienne gauche, on le Yoit, dominait dans celte combinaison, mais par des hommes qui avaient toujours professé un libéralisme assez large pour n'être hostile à aucune conviction sérieuse. M. Bixio seul appartenait aux républicains de la veille ; mais il venait de faire ses preuves comme républicain conservateur, devant les barricades de juin où il avait été grièvement blessé.

Les rapports du prince Louis Bonaparte avec son ministère furent d'abord très embarrassés et quelquefois assez plaisants. Excepté M. Odilon Barrot, le prince ne connaissait de vieille date aucun de nous. On peut même ajouter que, en dehors du petit groupe napoléonien au milieu duquel il vivait habituellement, il n'était familiarisé avec personne. C'est avec la France entière qu'il avait à faire connaissance. Dans cette situation, il se sentait exposé à toutes sortes de méprises, et son accent étranger, que le Charivari raillait sans cesse, ajoutait encore à son embarras. On s'apercevait aisément qu'il y avait en lui une ignorance des hommes et des choses

qu'on n'aurait jamais soupçonnée chez un prétendant qui avait toujours visé à les gouverner. Il possédait bien les sciences exactes et en savait ce que beaucoup ignorent ; en revanche, il savait très peu ou très mal ce que tout le monde sait. Il n'avait presque aucune notion juste en fait de littérature et de beaux-arts. Un jour, on lui présenta un album en sollicitant l'honneur d'y voir figurer son écriture; il écrivit :

Le prunier qui fut roi fut un soldat heureux.

Raqne.

Et pourtant, s'il y avait un vers de Voltaire qui dut être connu des Bonaparte, c'était bien celui-là!

Ayant l'occasion de lui parler des innombrables bienfaits de la duchesse de Luynes dans les faubourgs et du grand savoir du duc de Luynes qu'il était question de placer à la tête de l'administration de Paris :

(( — Le duc de Luynes? me dit-il, de l'air d'un homme qui fouille dans tous les replis de sa mémoire; mais ce n'est pas un duc de l'empire?

— Non, Monsieur le Président, c'est le descendant d'un connétable de l'ancienne monarchie.

— Ah! alors c'est un légitimiste?

— Oui, Monsieur le Président.

— Cela lui fait honneur. »

Du reste, il ne manquait jamais une occasion, et d'un air très naturel, de rendre hommage à un bon sentiment. 11 lui est arrivé plus d'une fois, lorsque

nous allions entrer au Conseil des ministres, de me dire :

« Monsieur de Falloux, j'ai reçu des nouvelles qui vous feront plaisir : ma cousine Hamilton a eu, ce matin, des nouvelles de la duchesse de Parme; M. le comte de Chambord se porte très bien. »

Notre première réunion officieuse eut lieu le 17 ou le 18 décembre, dans un hôtel de la rue d'Anjou. Le salon dans lequel nous fûmes reçus était fort beau, avec un ameublement du style de l'empire très riche et très intégralement conservé. Le prince nous y attendait seul ; il tendit la main à chacun de nous d'un air cordial, disant simplement : — « Je vous remercie. »

Quand nous fûmes au complet, il pria M. Odilon Barrot d'exposer le but de la réunion. Le président du Conseil annonça que nous devions discuter les termes généraux d'un programme qu'il porterait en notre nom à la tribune. En parlant, pour la première fois, au nom du pouvoir, M. Odilon Barrot laissait percer une satisfaction longtemps attendue, mais avec l'accent d'un honnête homme qui se croit appelé à une haute mission, non avec la jactance d'un ambitieux vulgaire. On sentait que son esprit avait l'habitude désillusions, mais qu'aucune pensée inavouable ne troLbkit sa conscience. Son programme se composa donc des lieux communs qui vont à tous les partis et contre lesquels personne ne songe à c'élever. Cela me laissait le loisir d'examiner froidement la scène, et je demandai tout bas à mon voisin de droite, M. de Tracy :

— (( Chez qui sommes-nous ici?» — Car aucun m.iître de maison n'avait paru.

M. de Tracy me répondit, également tout bas : — (( Chez la reine de Suède ! »

Je ne pouvais sans inconvenance en demander plus long pendant que le président du Conseil parlait. Mais je ne me sentis pas plus instruit, et quelques minutes après, me tournant vers M. Passy, mon voisin de gauche, je réitérai ma question ; il me répondit : — « Chez madame Clary. »

Je compris alors que nous recevions l'hospitalité dans la maison habitée par la famille de celui des lieutenants de Napoléon qui avait échangé le bâton de maréchal de l'Empire contre la couronne royale de Suède et le nom de Bernadotte contre celui de Charles XIV.

Pendant ce temps, M. Odilon Barrot continuait son discours sur la grandeur de l'ère qui s'inaugurait, et, quand il eut recueilli, avec l'approbation du nouveau Président, l'adhésion de ses collègues, M. Drouin de Lhuys, en qualité de ministre des Affaires Étrangères, appela notre attention sur l'état de l'Europe et particulièrement sur l'effet qu'allait produire en Angleterre la réapparition d'un Napoléon présidant aux destinées de la France. Un dialogue assez animé s'ensuivit. Lorsque M. Barrot le crut épuisé, il fit un gest' imposant et dit avec solennité :

— « Eh bien! Messieurs^ il faut qu'un envoyé nous rapporte dans les vingt-quatre heures le dernier mot de lord Palmerston et nous permette de

rassurer immédiatement la France, désireuse de la paix ! »

Ce mélange de confiance et de naïveté fut pris au mot, et, chose curieuse, il réussit, tant était grand alors le prestige de la France, tant on craignait de rompre avec elle et même de ne pas paraître en bon accord.

M. de Maistre disait du grand Frédéric : « Ce n'est qu'un grand Prussien », voulant sans doute indiquer par là que ce prince, ambitieux pour la Prusse seule, ne s'appliquait point à faire entrer l'Europe entière dans la sphère de sa politique, comme y avaient prétendu Charles-Quint, Henri IV et Louis XIV. Dans le même sens, on pouvait dire aussi que lord Palmerston n'était qu'un grand Anglais, mais c'était un grand Anglais, il avait mis fin à l'école des hommes d'Etat qui, whigs ou tories, auraient cru faire descendre leur pays s'ils n'avaient lié la prospérité britannique à leur influence en Europe. Lord Palmerston croyait peu à la résurrection d'un second Empire. En cas de résurrection, il croyait peu à sa durée et, en cas de durée, il était bien décidé à s'accommoder avec cet heureux aventurier, loin de lui déclarer une guerre de principes et de recommencer lord Castlereagh et le duc de Wellington. Je dois ajouter que M. Mole et M. Thiers avaient profité de leurs anciennes relations avec les cabinets européens pour plaider énergiquement la cause de la paix, et pour leur faire sentir combien il importait à l'Europe de ne donner aucun prétexte de guerre à u n Napoléon, quelque pacifique que ce Napoléon voulut paraître.

Le nouveau gouvernement fut donc installé en pleine agitation des partis à l'intérieur, mais en pleine sécurité extérieure.

Lorsque je pris, non sans effroi, possession du fauteuil de M. de Fontanes, soigneusement conservé au ministère de l'Instruction publique, le premier objet qui frappa mon regard sur le bureau du grand-maître de l'Université fut un très beau portefeuille de maroquin rouge, sur l'enveloppe duquel était écrit : « De la part de M. de Persigmj. Souvenir de Londres 1835. » On pourrait croire que celui qui m'envoyait ce portefeuille avait contribué à me le faire donner. On a vu qu'il n'en était rien. Voici, du reste, quelle avait été la suite de nos relations.

Condamné par la Chambre des Pairs, après la tentative de Boulogne, M. de Persigny fut transféré à la prison de Doullens et me demanda quelques livres en m'en abandonnant le choix. Je lui envoyai : Mes Pri" sons de Silvio Pellico, les Confessions de saint Augustin et les Etudes philosophiques de M. Nicolas, en insistant franchement sur les consolations chrétiennes auxquelles une longue captivité devait ouvrir son cœur et son intelligence. 11 fut loin de m'en savoir mauvais gré. Il m'encouragea, au contraire, m'assurant que ce genre d'études lui était doux, en attendant qu'il lui devînt utile. 11 poursuivait, en même temps, un travail scientifique sur les pyramides d'Egypte et il s'y attacha si passionnément que ses yeux faillirent en être victimes. Une grave ophthalmie se déclara, et une oisiveté forcée accrut les rigueurs de la détention. Le directeur de la

iOn CHAPITRE ONZIÈME (1848-1849).

prison, touché de son courage patient, lui obtint la permission de se faire soigner dans une maison de santé.

Comme il n'avait aucune fortune, ce fut à l'hôpital de Versailles qu'il reçut asile, sous une surveillance que les diverses autorités exerçaient d'une façon très bienveillante. Le maire de Versailles, M. de Rumilly, traita même son hôte avec une véritable cordialité. Par son entremise, M. de Persigny reçut la permission de venir une fois par semaine à Paris pour y consulter les bibliothèques et soumettre ses théories égyptiennes à quelques membres de l'Institut. J'eus assez souvent part à ses visites hebdomadaires, et chaque fois il me toucha par l'invariable sérénité de sa résignation. Etant allé un jour lui rendre ses visites à Versailles, la vue de sa chambre d'hôpital, sous les combles, me fit prendre la résolution de solliciter son élargissement complet. Mais je n'étais pas en crédit, et l'occasion tardait à s'offrir, lorsqu'on 1846 je fus nommé député. Parmi les collègues qui me témoignèrent une bienveillance courtoise, se distingua le duc d'Elchingen, second fils du maréchal Ney, aide de camp d'un des princes d'Orléans, et je me promis aussitôt d'utiliser cette bonne grâce au profit de M. de Persigny. Un jour que nous faisions partie du même bureau, je lui dis :

« Voulez-vous me permettre, Monsieur le duc, de vous recommander un de mes amis qui devrait plutôt être l'un des vôtres, car il souffre depuis longtemps pour la cause napoléonienne?»

Mon ouverture fut gracieusement accueillie et,

quelques jours après, le duc d'Elchingen vint me trouver à mon banc et me dit :

« Votre affaire est arrangée. Que M. de Persigny écrive à Tun des princes ou, s'il l'aime mieux, au ministre de l'Intérieur — c'était M. Duchâtel — en motivant sa demande sur sa santé et sur ses travaux, scientifiques. Remise entière de sa peine lui sera 1res promptement accordée.

— L'affaire est moins arrangée que vous n'avez la bonté de le croire, lui répondis-je, si l'on exige une démarche personnelle de M. de Persigny. Il ignore celle que j'ai faite près de vous de mon propre mouvement, et, tel que je le connais, quoique son temps soit uniquement consacré désormais à des études étrangères à la politique, je suis convaincu qu'il ne voudra ni paraître désavouer sa cause par une déclaration expresse, ni contrister le prince auquel il s'est passionnément dévoué. »

J'implorai donc de nouveau le duc d'Elchingen, et de démarche en démarche, il obtint la promesse de se contenter d'une lettre qui ne serait adressée qu'à moi et que je lui remettrais. « Sous cette forme, je n'en désespère pas, » dis-je à mon bienveillant collègue, en le remerciant très cordialement; et dès le lendemain, je me rendis à Versailles où je racontai à M. de Persigny tous les détails de cette négociation.

« Je ne puis assez vous remercier, me répondit-il avec émotion, et si j'acceptais, ce serait uniquement pour ne pas paraître ingrat envers un ami tel que vous; mais accepter, c'est impossible!

— Comment! impossible! vous êtes fou! — Oui, vous devez le croire. Cependant, vous verrez bientôt que c'est vous qui vous trompez. Je ne demanderai aucune grâce, môme sous la forme la plus adoucie, parce que demander, de quelque façon que ce fût, ce serait promettre, et je ne promettrai rien, parce que je ne veux pas tenir. »

Je m'efforçai de le ramener à d'autres sentiments, mais j'y perdis ma peine et, quand je le quittai, il me dit en me serrant la main :

« Souvenez-vous bien de ceci : dans un an nous serons à leur place. »

Cela se passait en 1847.

Lorsque, l'année suivante, nous nous retrouvâmes tous les deux dans une Assemblée républicaine, avec la monarchie de Juillet en arrière, et Tempire en perspective, M. de Persigny, je dois l'avouer, prit un tout autre aspect à mes yeux. Je l'avais traité jusqu'alors en loyal fanatique, mais en esprit chimérique qu'on avait le droit de ne pas prendre au sérieux. Quand il se fut montré si sûrement prophète, je compris qu'on aurait tort de jouer avec lui. De son côté, en me voyant de près, dans l'arène politique, il sentit bien à quel point mes convictions étaient profondes, invariables, et formeraient la règle de ma vie tout entière. D'un commun accord, nous ne touchâmes plus à nos dissidences, et par un mutuel égard, par une mutuelle estime, nous cessâmes de parler politique, à partir du jour où nous fûmes devenus deux hommes politiques. Il ne m'offrit même plus de me présenter à son prince que je cou-

doyais tous les jours dans l'Assemblée, et il ne me rappela pas une seule fois la promesse ministérielle dont nous avions si souvent plaisanté depuis 1835. Je n'avais plus besoin de ses confidences pour voir venir ses projets, et j'étais plus tenté de m'en alarmer que d'en rire.

En même temps que le portefeuille de M. de Persigny, je trouvai au ministère, sur mon bureau, la lettre suivante du P. Lacordaire :

(( Dijon, 23 décembre 1848.

« Mon cher ami,

« Vous voilà ministre. En toute autre occasion, je vous en féliciterais, j'en féliciterais la religion et le pays. Mais, dans les circonstances présentes, je vous félicite surtout de n'avoir accepté qu'après des refus longs et sincères. Car il y a des probabilités que votre avènement est une préparation à un retour monarchique par l'Empire. Or, étant persuadé que ce retour serait funeste à la France, parce qu'il ne produirait qu'une répétition stérile et inférieure des temps passés, j'ai la crainte de voir votre nom et celui des catholiques compromis par une participation à cette œuvre dont le moindre malheur serait de manquer de portée. Mais si le sang, le chaos et un recul de vingt-cinq ans devaient de plus en être la suite^ mon regret en serait bien autrement amer et douloureux. Au moins, vous vous êtes préparé la consolation d'avoir accepté avec résistance et une résistance opiniâtre. Dieu en soit loué! Que si je me trompe et que

le Président de la république écoute d'autres inspirations que celles d'un cœur ambitieux et vulgaire, ou même que l'impatience d'un pays étonné de souffrir des révolutions qu'il fait : dans ce cas, je fais plus que vous féliciter, je suis beuieux et glorieux de votre présence au ministère. Vous y serez le premier ministre catholique que la France y ait eu depuis soixante ans; vous prendrez part au rude labeur d'asseoir une époque inconsistante, vous mettrez votre nom dans des libertés d'autant plus précieuses qu'elles sont nées au bord de l'anarchie, vous ne rétablirez ni la monarchie de Clovis, ni celle de Gharlemagne, ni celle de Louis XIV, ni celle de Louis XVIU, mais la monarchie du bien et de la justice. Enfin, si vous n'êtes pas un homme d'échauffourée, vous serez un homme de la seule sorte de choses qui demeurent, les choses qui coûtent du temps, de la douleur et de Ja vertu.

« En récompense de mon petit sermon, voici une supplique d'un Polonais estimable et bon chrétien qui a perdu l'indemnité qui lui était allouée par suite de l'expédition de Posen, autorisée du gouvernement provisoire. Elle est adressée au ministre de l'intérieur. Si vous pouvez l'appuyer en quelque manière, vous me ferez plaisir. Pour ce qui est de moi, je ne vous demanderai jamais rien que de me garder une place dans votre cœur, quelque part qu'il soit. »

c(Fr. Henri-Dominique Lacordaire,

« des Frères prêcheurs. »

Cette lettre m'eût éloquemment rappelé mon

devoir, si j'avais été tenté de roiibfier, mais je n'avais rien plus à cœur que de me justifier à mes propres yeux en entreprenant, sans perdre une minute, ma double tâche : la liberté rcligiense en France, le salut du pape en Italie. Je m'appliquais donc de mon mieux à chercher la limite précise entre la prudence et la timidité, quand un étrange incident nous avertit brusquement de la fragilité de notre situation.

Nous étions à peine installés dans nos fonctions ministérielles, que nous reçûmes de M. Odilon Barrot un billet appelant chacun de nous en hâte à la chancellerie. Nous y courûmes, et M. Barrot nous communiqua d'une voix émue les pièces suivantes. C'était d'abord une lettre du ministre de l'Intérieur au président du Conseil. Elle était ainsi conçue :

« Monsieur le Ministre et cher collègue,

« Un grave dissentiment qui s'est élevé entre M. le Président de la république et moi me met dans l'impossibilité de continuer mes fonctions. Je dépose ma démission entre vos mains. Veuillez la communiquer à M. le Président delà république.

(c Votre afîectionné et dévoué collègue, a Léon de Malleville. »

« Post-scriptum. — Veuillez, dès aujourd'hui môme, charger un de mes collègues, par intérim, du portefeuille de l'Intérieur. Je désire me retirer de fait immédiatement. »

Voicila lettre qui motivait cette retraite précipitée :

« Elysée, le 27 décembre 1848.

« Monsieur le Ministre,

« J'ai demandé à M. le préfet de police s'il ne recevait pas quelquefois des rapports sur la diplomatie ; il m'a répondu affirmativement, et il m'a ajouté qu'il vous a remis hier les copies d'une dépêche sur l'Italie. Ces dépêches, vous le comprendrez, doivent m'être remises directement, et je dois vous exprimer tout mon mécontentement du retard que vous mettez à me les communiquer.

« Je vous prie également de m'envoyer les seize cartons que je vous ai demandés *. Je veux les avoir jeudi. Je n'entends pas non plus que le ministre de l'Intérieur veuille rédiger les articles qui me sont personnels. Cela ne se faisait pas sous Louis-Philippe^ et cela ne doit pas être.

« Depuis quelques jours aussi je n'ai pas de dépêches télégraphiques. En résumé, je m'aperçois que les ministres que j'ai nommés veulent me traiter comme si la fameuse Constitution de Sieyès était en vigueur; mais je ne le souffrirai pas.

« Recevez, Monsieur le Ministre, l'assurance de mes sentiments de haute distinction.

« Louis-Napoléon Bonaparte. »

1. Il s'agissait du dossier relatif aux affaires de Strasbourg et de Boulogne et au procès du prince Louis Bonaparte devant la Cour des Pairs.

Cette lettre était si étrangement injurieuse qu'aucun de nous n'hésita sur le parti à prendre. M. Barrot, le plus ému parce qu'il était le plus étonné, s'interrompit à diverses reprises en s'écriant : « Ce paysci est bien malheureux ! La France croyait toucher au port, et la voilà rejetée dans les tempêtes. Ce paysci est bien malheureux! » Pour revêtir la forme solennelle, dont M. Barrot se départait rarement, le patriotisme et l'honnêteté n'étaient pas en lui moins sincères. Peut-être même, M. Barrot était-il plus modeste que bien des hommes qui eussent mieux surveillé leur altitude et leur visage. 11 écrivit donc d'une main rapide et avec une indignation contenue la lettre suivante :

<( Monsieur le Président,

« C'est avec un douloureux regret que nous venons déposer dans vos mains nos démissions. En acceptant le pouvoir dans des conditions difficiles, nous n'avions été inspirés que par l'espoir de vous aider à réparer les maux de la patrie. Nous voyons, par la lettre que vous avez adressée à M. Léon de Malleville, qu'il ne nous serait pas possible de réaliser cet espoir. Dans la forme, elle blesse notre dignité ; dans le fond, elle méconnaît les devoirs que notre responsabilité nous impose.

« Nous savions bien tout ce que la double responsabilité, encore imparfaitement définie, du Président de la république et de ses ministres pouvait jeter d'embarras dans nos rapports officiels; nous comptions, pour les surmonter, sur notre déférence, d'un

4i4 CHAPITRE OINZIÈME (1848-1840).

côté, sur votre confiance, de l'autre : nous nous étions abusés. D'autres seront plus heureux, c'est notre vœu unanime.

« Veuillez agréer, Monsieur le Président, riiommage de notre profond respect. »

Chacun de nous s'empressa de signer cette lettre et M. Barrot monta en voiture pour la porter à l'Elysée. Nous nous demandions, avec une curiosité résignée, quel accueil il allait recevoir, lorsque nous le vîmes rentrer brusquement dans le salon où il nous avait laissés : « Je viens de m'apercevoir, nous dit-il, que je suis parti, non pas sans ma tête, mais sans mon chapeau. » Nos chapeaux étaient épars sur les meubles du salon, et M. Barrot ne parvenant pas à reconnaître le sien, nous mîmes chacun le nôtre sur notre tête. M. Barrot, en riant comme nous de l'incident, s'empara du seul resté sans maître et repartit.

L'attente de son retour ne fut pas très longue. M. Barrot avait deux expressions d'après lesquelles on pouvait préjuger tout de suite l'impression qu'il voulait traduire au sujet du Président. Quand c'était une impression de mécontentement ou de méfiance, il disait « le Prince-Président»; quand c'était une impression de confiance et de mutuel accord, il disait : « Cet excellent jeune homme ». Ce fut par cette seconde formule qu'il entama son récit :

«Cet excellent jeune homme, nous dit-il, est vraiment autant à plaindre qu'à blâmer. Son éducation ne l'a point préparé aux devoirs parlementaires. Son caractère garde encore quelque chose d'impérieux et

d'irascible. Mais ses intentions sont droites, et vous auriez été touchés, comme moi, de la spontanéité de son regret. Toutefois, je ne pouvais me contenter d'une assurance verbale et fugitive. Voici une déclaration écrite et signée. »

Nous étions stupéfaits de ce complet revirement, et nous écoutâmes la lecture du document que voici

« Monsieur le Mirgstre,

« J'ai été extrêmement surpris et peiné en rece- Tant la lettre que vous m'adressez au nom de vos collègues. 11 m'est impossible d'accepter votre démission; ce serait une calamité pour le pays, et les intérêts de notre patrie doivent passer avant tout.

« Je dois vous dire que je regrette profondément que les termes de ma lettre aient pu vous blesser. Rien n'était plus loin de ma pensée, car je suis plein de confiance pour vous et pour tous vos collègues. J'ai eu, à la vérité, un moment d'humeur, hier, en pensant qu'on ne me traitait pas peut-être comme le chef responsable de l'État et j'ai manifesté à M. le ministre de l'Intérieur ce sentiment de déplaisir. Mais, je le répète, si j'ai pu offenser M. de Mallcville et le cabinet tout entier, je le déplore de toute mon âme, et j'espère qu'après cette explication il ne restera d'autre trace de ce différend que mes sincères regrets.

« Recevez donc, Monsieur le Ministre, pour vous et vos collègues, l'assurance de ma haute estime et de ma confiance.

« Louis-Napoléon Bonaparte. »

416 CHAPITRE OnNZIÈME (1848-1849).

Après de si formelles excuses, il devenait impossible de maintenir une démission que nous n'aurions pu justifier devant rAssemblée. Le parti conservateur eût refusé de comprendre comment, par une susceptibilité à laquelle on retirait son premier motif, nous allions courir le risque de faire rappeler une seconde fois M. Jules Favre, si près encore de la porte du cabinet. Nous résolûmes donc de faire tous, le lendemain matin, une démarche près de M. de Malleville pour le supplier de ne pas se séparer de nous, démarcbe sur laquelle, dans ses Mémoires^ M. Barrot commet une insignifiante erreur de date. Rien ne put guérir la blessure de M. de Malleville, ni fléchir sa résolution. M. Bixio, qui avait partagé notre sentiment et retiré sa démission, la maintint alors, pour ne point désavouer M. de Malleville, son ancien et intime ami.

Un remaniement ministériel s'ensuivit. M. Léon Faucher remplaça M. de Malleville à l'Intérieur ; M. Lacrosse remplaça M. Faucher aux Travaux publics, et, sur ma vive insistance, M. Buffet succéda à M. Bixio, au ministère de l'Agriculture et du Commerce.

Le Président, nous l'avons tous constaté, mit beaucoup de soin à effacer les souvenirs pénibles qui pouvaient survivre à l'incident du 27 décembre. De notre côté, nous nous efforçâmes de rétablir, par la réciprocité de nos égards, les bonnes relations indispensables à une action commune. Nous nous tenions pour avertis que les paroles d'un taciturne ne sont pas toujours aussi méditées qu'elles sont rares, et que l'on

n'emploie pas nécessairement à réfléchir le temps que l'on passe sans parler. Nous savions désormais que le chef de l'État pouvait passer soudainement d'une somnolence apparente à un acte violent et qu'on pouvait, presque sans transition, sortir du calme par une brusque secousse, .peut-être par une prompte catastrophe. Jamais le proverbe : Qui ne dit mot consent^ ne fut moins vrai qu'avec lui. Il ne soutenait jamais son avis, mais il y renonçait encore moins. Lord Palmerslon disait de lui :

« Son esprit est aussi plein de projets qu'une garenne est pleine de lapins, et, comme les lapins, ses projets se terrent pour ne pas être contrariés. »

Nous ne tardâmes pas à reconnaître la justesse de cette pittoresque comparaison.

A l'avènement d'un gouvernement définitif, l'amnistie pour les condamnés et les transportés de Juin devint le mot d'ordre et le cri de l'extrême gauche. Le Président nous proposa de l'accorder pleine et entière, comme don de joyeux avènement. M. Barrot se récria et répondit, en notre nom à tous, que dans l'état des esprits, avant d'avoir reçu les gages d'une profonde et sincère réconciliation , l'amnistie ne pouvait être qu'un leurre et un piège; ceux qui la demandaient ne songeant pas a soulager des victimes, mais à recruter et à encourager des soldats. Il ajoutait qu'en face de l'Assemblée qui, au lendemain des terribles journées de Juin, avait décrété d'aussi nécessaires mesures , les annuler six mois après leur promulgation, c'était jeter à cette Assemblée même un sanglant outrage. Durant tout le cours

de cette démonstration, l'impassibilité du Président ne se démentit pas une minute et quand M. Barrot eut cessé de parler, il dit, de sa voix lente et calme :

« C'est une question qu'il faut ajourner, je le comprends; passons à autre chose ! »

En sortant de l'Elysée, nous nous félicitâmes de ce résultat, et nous respirâmes plus à l'aise. Douze ou quinze jours après, tout au plus, M. Passy exposait, en conseil, notre situation financière, et concluait ainsi : « Tout recouvrera bientôt son équilibre si l'esprit public reprend confiance. »

— « Vous avez bien raison, Monsieur Passy, reprit alors le Président, tout dépend de la confiance publique, et un pays ne donne sa confiance qu'à un gouvernement fort. Le meilleur signe de cette force serait l'amnistie. Il faut la demander en même temps que le vote du budget. »

A ces mots que rien n'avait amenés et que rien ne suivait, nous restâmes muets d'étonnement. Mais M. Passy, l'un des hommes qui connaissaient le mieux l'Assemblée, ne demeura pas court longtemps. Il dressa son index, ce qui était son geste favori dans les arguments suprêmes, et se soulevant à moitié, comme un homme prêt à sortir de son fauteuil :

«Monsieur le Président, dit-il, je remets mon portefeuille à qui osera présenter de la même main le budget qui doit fermer des plaies et une amnistie qui les rouvrirait toutes.

— Ah ! si c'est là votre avis, reprit le Président d'un air plein de bonhomie, je m'en rapporte à vous. »

Et nous reprîmes la discussion du budget, comme,

si elle n'avait pas été interrompue. En sortant de ce Conseil, nous nous dîmes tristement : «C'est un monomane sur qui la raison glisse sans pénétrer. Toutefois, prenons patience tant qu'il voudra bien mettre sa douceur de parti-pris au-dessus de son obstination de nature. » La verte riposte de M. Passy avait été prononcée d'un tel ton et le Président en avait été si visiblement déconcerté que nous crûmes en avoir fini: il n'en était rien. Quelques semaines après, M. Drouin de Lhuys traçant le tableau de nos relations extérieures et ne dissimulant pas quelques inquiétudes, le Président prit la parole après lui :

« Vous n'avez pas, dit-il, indiqué sulfîsamment le moyen d'imposer h. l'Europe. Ce serait de lui montrer tous nos partis réconciliés, et comme gage de cette réconciliation, proclamer l'amnistie. »

A cette conclusion, aussi inattendue cette fois que les précédentes, nous nous récriâmes tous ensemble avec une telle unanimité que le Président ne put s'empêcher de rire en disant :

« Je vois que, décidément, l'amnistie n'a pas de succès auprès de vous. »

Là-dessus, nous nous mîmes à rire aussi, sentant bien que la victoire ainsi avouée était définitive ; et, en effet, il n'y revint plus. Désormais, il nous connaissait mieux et nous le connaissions mieux aussi; nous avions la preuve que s'il était impossible de le convaincre, il n'était pas impossible de l'arrêter.

Pour mon compte, j'eus tout d'abord et constamment à me louer de lui. 11 savait parfaitement dans quelle mesure et à quelles conditions mon concours

lui appartenait, et comme je ne pouvais lui causer aucune déception personnelle, je ne lui causais jamais non plus un mouvement d'humeur. Sur un point cependant j'étais tout à fait à tâtons avec lui, c'était précisément le point que j'avais le plus à cœur : la question religieuse. Là-dessus, M. de Persigny n'en savait pas plus que moi, et quand je lui disais : « Tâchez que votre prince ne nous rende pas la situation trop difficile ; elle le sera hien assez sans qu'il s'applique à l'aggraver », M. de Persigny me répondait par l'assurance bien sincère de sa sympathie personnelle pour le catholicisme, mais sans me garantir, au même degré, les dispositions du Président. Chaque jour me démontrait, d'ailleurs, sans que M. de Persigny m'en fît l'aveu explicite, que les amis et les conseillers du malheur n'étaient plus les seuls qui entourassent le prince Louis, que la fortune avait apporté déjà son flot accoutumé de nouveaux venus et que les serviteurs les plus dévoués n'étaient pas désormais les mieux écoutés.

En réalité, le Président, très préoccupé de faire plus et autrement que les gouvernements qui l'avaient précédé, adoptait à priori toutes les utopies, se flattait de détruire le paupérisme en un tour de main, et de centupler la fortune de la France à l'aide de chimériques inventions. M. Emile de Girardin lui inspirait une véritable foi. Son premier mouvement avait été de lui confier le ministère des Finances, puis il s'était rabattu sur la Direction générale des postes. Rencontrant une égale résistance à ces deux combinaisons, il en fit du moins son conseiller intime. A l'issue de

l'un des premiers conseils tenus à TElysce, je ine trompai de porte en sortant, et je me trouvai face à face avec M. de Girardin, qui attendait dans un petit salon que notre séance fut terminée pour recevoir, à son tour, son audience presque quotidienne.

Au milieu de tous ces embarras, je pris mon parti de marcher tout droit devant moi, de me renfermer strictement dans les attributions des deux ministères qui m'étaient confiés, mais là, d'agir très librement et très activement.

Je n'avais, pour remplir mon rôle, rien à faire que de ne pas le gâter par mes fautes personnelles; je n'avais qu'à suivre l'impulsion donnée par mes amis, qui étaient à la fois mes devanciers et mes maîtres. Mes fautes pouvaient être de deux sortes : laisser échapper l'occasion, ou prétendre faire de la liberté d'enseignement le triomphe exclusif de mon parti et de ma personne; je ne fus, grâce à Dieu, tenté ni de l'un ni de l'autre.

On me fait tantôt un crime, tantôt un honneur de la loi de 1850. En réalité, je n'ai droit ni au reproche ni à l'éloge au delà d'une très modeste mesure. Mon seul mérite a été d'avoir su m'effacer à propos et de bonne foi. Je n'avais grande confiance ni dans l'avenir du ministère dont je faisais partie ni dans mon propre avenir. Je sentais qu'il fallait travailler à une œuvre capable de me survivre et qui pût^ à mon défaut, être défendue par d'autres. Que devais-je faire pour cela? Quelque chose de très simple : appeler les représentants de tous les partis sincères à une œuvre collective dans laquelle chacun eût son propre on-

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Yrage et sa propre solidarité à protéger. Ce calcul était élémentaire, et M. de Montalembert m'en eût suscité la pensée, si elle n'était née spontanément de notre commune inspiration et de notre égal dévouement.

Nous tombâmes donc immédiatement d'accord, lui et moi, sur les principaux points de la conduite à tenir : réclamer le concours de tous les partis, sans assurer d'avance la prépondérance à aucun, sauf à celui de la liberté; appeler à l'honneur ceux qui avaient pris part au combat, en s'assurant toutefois que les anciens combattants croyaient l'heure de la paix venue; appeler FUniversité elle-même, par ses plus éminents représentants, à reconnaître la nécessité et à se donner le mérite d'une loyale concurrence ; enfin prendre au mot le libéralisme éclairé par l'expérience et sincèrement résolu à réparer ses injustices et ses erreurs. Ce plan une fois admis, les noms propres s'imposaient d'euxmêmes.

Le 4 janvier, je publiai dans le Moniteur un rapport au Président et la nomination de deux Commissions, presque immédiatement réunies en une seule, chargées de préparer à la fois une large réforme législative sur l'enseignement primaire et sur l'enseignement secondaire. Cette Commission se composait de vingt-quatre membres, et, au point de vue des intérêts qu'elle était chargée d'étudier, elle pouvait se décomposer ainsi :

Pour l'Université, MM. Cousin, Saint-Marc Girardin, Dubois, Poulain de Bossay, Bellaguetet Michel;

pour les catholiques, partisans de la liberté d'enseignement, MM. de Montalembert, de Melun, Laurcntie, Augustin Cochin, Henri de Riancey, de Montreuil, Roux-Lavergne, l'abbé Sibour, cousin de l'archevêque de Paris, et l'abbé Dupanloup ; pour l'État et pour l'Assemblée, — afin de tenir, en cas de conflit, la balance entre les prétentions diverses, — MM. Thiers, Freslon, de Corcetic, le pasteur Cuvier, Eugène Janvier, Peupin, Fresneau, Bûchez et Corne. Ces deux derniers, après quelque hésitation, donnèrent leur démission et ne furent pas remplacés.

On m'a quelquefois reproché de n'avoir pas appelé dans la Commission, — au lieu de M. Roux-Lavergne, l'undes principaux rédacteurs de r^?z2V<?r5, — M.Louis Veuillot lui-même, comme j'avais appelé M. Laurentie pour V Union et M. de Riancey pour Y Ami de la Religion. On a cru que j'aurais évité par là \q?: attaques opiniâtres dont le travail de la Commission fut l'objet dans V Univers. Assurément je ne prévoyais pas alors ce que M. Louis Veuillot est devenu depuis. Nous étions même en bonnes relations, mais je n'avais pu méconnaître les tendances générales de son caractère et de son esprit. Après mûre réflexion, j'aimai mieux l'exposer à la tentation de critiquer des choses faites sans lui que de l'armer du droit d'empêcher de les faire ^

Ce ne fut pas sans anxiété que j'inaugurai les séances d'une telle Commission pour une telle œuvre. Mais si j'avais pu concevoir quelques inquiétudes, je

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