CHAPITRE IV
Les habitudes de l'aristocratie anglaise sont fort différentes des usages français. En Angleterre, l'hiver appartient aux châteaux, et la belle saison à Londres. En conséquence, je m'embarquai pour l'Angleterre, au commencement du mois d'avril. Là, comme ailleurs, et peut-être plus qu'ailleurs, je croyais insuffisante l'étude des lieux sans l'étude des hommes, et, afin de me faire ouvrir le milieu politique dans lequel je désirais pénétrer, j'emportai plusieurs lettres d'introduction, une entre autres pour M. Bilew, membre irlandais du Parlement et une autre pour le général Alava, ambassadeur d'Espagne.
Le général Alava avait été aide de camp du duc de Wellington, durant la guerre des Espagnols contre l'empereur Napoléon. Dans une charge de cavalerie^ une blessure singulière avait fait de lui, selon sa propre expression, un mari inutile, l'avait brouillé avec madame Alava et Pavait contraint
110 CHAPITRE QUATRIÈME (l8"o-1836).
à échanger la carrière militaire contre la carrière diplomatique. Il comptait de nombreux amis en France. A Londres, la chapelle espagnole servait de paroisse à un grand nombre de catholiques, et le vieux général se plaisait à en faire les honneurs. Il aimait beaucoup à tenir table ouverte, un peu comme à la campagne, c'est-à-dire sans luxe et sans invitation préalable. Son mot était : « Venez quand vous voudrez; faute de mieux vous trouverez toujours l'omelette secourable ! » Sa conversation enjouée, comme celle d'un jeune homme, instructive comme celle d'un vieux soldat et d'un vieux diplomate, tenait fidèlement tout ce qu'avait promis son accueil. Je lui exprimai le désir de connaître le duc de Wellington, et il se hâta de le satisfaire.
Le duc de Wellington avait un aspect étrange : une énorme tète reposait sur son corps petit et frêle et un nez démesuré se rencontrait presque avec un menton proéminent. Personne ne prêtait plus à la caricature qui en usait largement. Au milieu de tout cela, et malgré tout cela, une dignité naturelle, un très beau regard, un serrement de main, comme quelques Anglais excellent à le donner, annonçaient tout de suite le noble personnage à qui on avait affaire. Le duc me reçut très cordialement à deux titres : je lui étais présenté par un de ses meilleurs amis et j'était Angevin. Angers possédait avant la Révolution, sous le titre d'Académie d'équitation, une école de cavalerie renommée dans toute l'Europe. Arthur Wellesley, depuis lord Wellington, avait été envoyé à cette école, et en gardait fort bon
souvenir. Angers ne l'avait pas oublié non plus, et son nom, inscrit sur la porte d'une petite chambre, a été longtemps conservé dans le très beau bâtiment qui porte toujours le nom d'Académie, quoiqu'il ne soit plus qu'une caserne d'infanterie.
A chaque anniversaire de la bataille de Waterloo, le duc de Wellington célébrait lui-même sa victoire par un grand banquet, où tout le service, cristaux, argenterie, vermeil, objets d'art, trophées, tout, était exclusivement composé des cadeaux de tous les souverains de l'Europe. Ce sentiment, peu modeste, qui portait ou qui autorisait le grand capitaine anglais à se glorifier ainsi sans scrupule, se retrouvait souvent chez lui ou autour de lui. L'Angleterre prenait tant de goût à se personnifier danslev<2m§'wee<r(/eA^«;?o/eow, que ce vainqueur eût cru manquer au patriotisme et diminuer le triomphe de son propre pays, en diminuant ou en refusant des ovations qui n'avaient plus, à ses yeux, rien de personnel. Sa statue, aux traits fort reconnaissables,dans l'attitude d'Achille combattant et complètement nu, était érigée, en face de ses fenêtres, à quelques pas de son hôtel. Un très beau buste de Napoléon était placé en holocauste, aux pieds de son escalier. Toute réserve faite au nom de la France et peut-être au nom d'un goût délicat, on ne pouvait, une fois en présence du duc de Wellington, exiger plus de simplicité dans la distinction, ni plus d'affabilité dans un flegme qui ne provenait d'aucune morgue, mais simplement du caractère.
Je me sentis beaucoup plus dans mon élément auprès d'O'Connell, et je pénétrai plus avant dans
-il2 CHAPITRE QUATHIÈME (1835-1836).
son intimité. Par une singulière coïncidence, lui aussi avait passé quelques années de collège en France, à Sainl-Omer, sous la direction d'un ordre religieux. O'Gonnell n'était pas seulement le représentant de la race irlandaise, il était la personnification de l'Irlande elle-même; impétueux, Tellement, le geste saccadé, l'humeur inégale, négligé et même désordonné dans son costume, la perruque mal faite et mal posée sur la tête, incorrect et brusque, sans perdre jamais un cachet de bonhomie et de bonté dont tout son génie était empreint. M. de Montalembert, qui l'avait vu quelques années avant moi, et sur son terrain le plus favorable, en Irlande, avait éprouvé une sorte de désenchantement dont je fus surpris de loin et que je m'expliquai de près. M. de Montalembert qui avait bien, lui aussi, son impétuosité, était instinctivement et invinciblement aristocrate. O'Gonnell, quoique de vieille race, ce qu'il ne dédaignait pas de rappeler, était avant tout, démocrate; son éducation, ses allures ne rappelaient rien de son origine. On sentait en l'apercevant, plus encore en l'écoutant, qu'il avait grandi en dehors de toute tradition, qu'il avait vécu sous l'oppression et dans la révolte et que Dieu l'avait prédestiné à briser plutôt qu'à construire. Sa taille colossale, son poing toujours prêt à se fermer, sa voix vibrante qui montait si naturellement jusqu'à l'apostrophe, tout en lui annonçait le héros d'une lutte de peuple à peuple.
M. de Montalembert fut parmi nous le plus hardi des orateurs parlementaires. O'Gonnell ne séparait jamais l'action de la parole et se montrait partout
le « grand agitateur. » Ce caractère faisait, pour ainsi dire, saillie en lui, mais n'excluait pas le côté patriarcal. 11 était vraiment touchant, dans son intérieur, et payait, par l'affection la plus expansive, la respectueuse vénération dont il était l'objet. Sa maison à Londres était une petite Irlande, fidèle image de la grande ; les entretiens roulant presque toujours sur la patrie ou sur l'Église, avaient un accent ému et incomparablement élevé. Je ne le vis jamais, sans un accroissement de respect, et, quand plus tard, en 1848, je le saluai à Paris, première étape d'un voyage à Rome qu'il ne devait point achever, mon admiration inquiète ne fut pas plus attendrie qu'à l'heure confiante où j'avais pris congé de lui à Londres.
La chambre des lords et le Parlement n'étaient pas encore en possession du magnifique palais de Westminster, et je ne sais si plus de solennité dans les séances résultera de plus de splendeur dans l'édifice. A la date de mon voyage, rien n'était moins imposant ; les plus graves débats n'apportaient aucun changement à l'habitude des séances de nuit, au sortir de longs repas, toujours fort en honneur à Londres. 11 en résultait que beaucoup de lords ou de députés se livraient sans scrupule au sommeil, et ceux qui ne dormaient pas se tenaient renversés sur leur siège, comme s'ils avaient regretté et appelé le sommeil pour leur propre compte. L'art oratoire s'en ressentait nécessairement, mais cette attitude de l'auditoire ne contribuait peut-être pas moins que le bon sens national, à préserver l'éloquence an-
U4 CHAPITRE QUATRIÈME (l83o-l836).
glaise de l'enflure ou de la déclamation classique La nation qui a le plus d'abandon dans ses assemblées publiques est celle qui en a le moins dans les salons et même dans les relations pri^'ées. J'ai assisté à Londres à des réunions magnifiques; j'yaivu la plus baute et la plus brillante aristocratie ; j'ai connu dans l'éclat de leur règne, lady Blessington, la marquise de Londonderry, la marquise de Salisbury, lady Holland; j'ai assisté à de somptueux et interminables dîners où, après la retraite des femmes, le vin circulait sans interruption sur la table, dans de petits chariots d'argent ; partout ma curiosité a été satisfaite, quelquefois dépassée; mais la froideur dominait le tout à un beaucoup plus haut degré que dans les réunions analogues de France, d'Allemagne ou d'Italie. Londres tout entier a, selon moi, le même caractère : il éblouit plus qu'il n'attache. Mais tout change dès qu'on a franchi son énorme enceinte, et l'Angleterre revêt alors un charme qui n'a point d'égal. Rien n'est comparable, je me plais à le répéter après tout le monde, non seulement aux châteaux anglais, mais aux simples maisons de campagne, aux moindres parcs et à ces routes ombragées, sinueuses, qui se détournent ou s'allongent par respect pour un vieil arbre et semblent avoir horreur de l'inflexible régularité des routes françaises. Au point de vue des souvenirs traditionnels, Windsor l'emporte certainement sur Versailles. Toute l'histoire d'Angleterre y est résumée, continuée même dans les additions modernes, sans interruption ni contraste de style. La féodalité s'y perpétue, sans se montrer
pourtant ni exclusive ni oppressive; les promenades même joignent à leur aspect grandiose un cachet d'utilité et font vivre dans une magnifique harmonie les chênes plusieurs fois séculaires, les serres aux plantes exotiques, les véneries et les haras. C'est bien la demeure de la souveraineté, chez le peuple où la souveraineté est en même temps l'institution la plus respectée de tous et la plus respectueuse envers tous.
Nulle part, après Windsor, cette cordiale alliance de la tradition et du progrès n*est plus sensible qu'à Oxford. Je n'ai jamais vu un Français partir pour l'Angleterre, sans lui recommander de visiter Oxford et Windsor. Je me permis de faire cette recommandation à M. Berryer lorsqu'il fît, en 1843, ce qu'on appela le « pèlerinage de Belgrave-Square ». Il s'en souvint, m'en remercia au retour et m'assura que, dans tout son voyage, rien ne l'avait autant frappé, autant captivé qu'Oxford. C'est une cité toute peuplée de monuments catholiques et conservée par des protestants, comme une sorte de Pompéi nationale. Les monastères sont devenus des collèges où retentissent encore les enseignements d'une science chrétienne, et les longs cloîtres sont incessamment parcourus par des jeunes gens à toque de velours, portant avec élégance le costume presque intact des vieux siècles. La ville n'est là que comme un appendice au service des écoles, et, quand on est revenu d'Oxford, on garde l'impression et le souvenir d'une rapide excursion en plein moyen âge.
L'Ecosse renouvelle la même impression. Je ne pourrais trouver dans mes souvenirs rien d'analogue
110 CHAPITRE QUATRIÈME (l83o-1836).
à la commotion — le mot est littéralement exact — que me causa Tapparition du panorama d'Edimbourg. J'arrivais, selon la mode anglaise, alors inconnue en France, perché sur l'impériale d'une malle-^poste et lorsque j'aperçus, avec un coin de mer à l'horizon, au pied des montagnes, mêlés aux ruines d'Holyrood, les pittoresques édifices d'Edimbourg, ses viaducs, ses rues superposées les unes aux autres, et dont quelques-unes semblent presque aériennes, je poussai des cris involontaires, de véritables cris, à la vive satisfaction de mes compagnons qui, peut-être, apprirent ce jour-là, à mieux admirer encore leur merveilleux pays. On n'a rien à décrire de l'Ecosse, après Walter Scott, et son nom vous accompagne d'un bout à l'autre de sa patrie bien-aimée. Je me bornerai à dire que j'éprouvai un bien vif sentiment d'intérêt et de sympathie pour Abboostford, où Walter Scott vécut de longues années et rendit le dernier soupir. Cette habitation, créée par lui, portait, comme ses romans, la vivante empreinte de son génie. On n'y trouvait pas moins le souvenir de sa bonté ; les voisins, les serviteurs prononçaient son nom ou s'entretenaient de sa mort toute récente, avec un accent qui excluait ridée de la banalité dans l'hommage. La bibliothèque, dans laquelle le châtelain avait mis tout son art, parce qu'il se proposait d'y passer sa vie, me fut montrée par la femme de charge qui avait vieilli au service de la famille. Elle parut répondre avec un visible plaisir à mes questions empressées, mais bientôt rémotion la gagna; elle s'interrompit pour contenir ses larmes, et je ne puis oublier avec quel accent elle
reprit après quelques instants de silence : « He was so yood at evenj hodijï — Il était si bon pour tout le monde. » — Qui n'envierait cette courte oraison funèbre?
Au retour de l'Ecosse, je me disposai à regagner la France, en sacrifiant l'Irlande, tant j'avais souffert du mal de mer dans la rapide traversée de Boulogne à Douvres. Les pauvres langues humaines n'ont guère qu'un mot pour peindre chacune de nos affections ou de nos souffrances, sans tenir compte de l'infinie diversité des nuances. On dit : «la douleur»; mais que de nuances n'y a-t-il pas dans ce sentiment ; et qu'il est différent chez un homme et chez un autre, alors même qu'ils sont frappés du même coup! On dit: «la joie », sans distinguer Tabîme qui sépare les impressions différentes que peut renfermer ce mot, depuis la sensation des plus frivoles plaisirs, jusqu'à l'émotion des plus mâles et des plus patriotiques satisfactions! J'ose affirmer que le mot « mal de mer » accuse la même indigence. 11 n'y a pas deux passagers qui l'aient au même degré et, très rarement, je le crois, on en souffre autant que moi. Car, tandis que la plupart des malades se sentent guéris en touchant terre, il ne m'a pas fallu moins d'une semaine, à chacune de mes traversées, pour me remettre des souffrances d'une navigation qui dure à peine deux heures.
J'emportai de l'Angleterre beaucoup de reconnaissance pour l'accueil que j'avais reçu, un sérieux profit intellectuel, une lumière plus vive sur mon propre pays, mais point de liaisons durables, sauf une et avec
J18 CHAPITRE QUATRI-ÈME (l83o-1836).
un Français. Je ne puis omettre ici la naissance singulière de celte amitié qui se rencontrera à diverses reprises dans le reste de ma vie. Je logeais à l'hôtel Grillon, Albemarle-Street, hôtel français, qui m'avait été signalé par les journaux, M. le duc d'Orléans y étant descendu l'année précédente. Les Français y abondaient et le marquis de Gricourt, que j'avais connu à Paris, me présenta le vicomte de Persigny, son compagnon de voyage. M. de Persigny me frappa par une conversation originale et par la franchise de ses opinions politiques extrêmement différentes des miennes.
Dans les hôtels d'Angleterre et à l'hôtel Grillon en particulier, on ne reçoit pas de visites dans sa chambre à coucher ; mais seulement dans un salon commun destiné à cet usage. Je fus donc surpris de voir M. de Persigny entrer un matin dans ma chambre et plus surpris encore de son langage : « Monsieur, me dit-il, je vous connais peu, mais assez cependant pour vous aborder avec confiance, et j'espère vous avoir inspiré le même sentiment. Une lettre inattendue m'obligeant à quitter immédiatement l'Angleterre, je ne puis attendre ici l'argent qui devait me venir de France. Mes effets sont plus que suffisants pour acquitter ma dette dans l'hôtel oij je vais les laisser en gage, mais je vous prie de me permettre de vous confier quelques livres et quelques souvenirs auxquels je tiens, veuillez me les garder et me les rapporter quand vous rentrerez dans notre pays? » Je l'engageai à différer son départ jusqu'à l'arrivée de son argent, mais je m'aperçus vite que je ne le persua-
derais pas et que son parti était pris. Je pris alors le mien : « Je vous offre un expédient meilleur que le vôtre, lui dis-je; demandez votre note, prenez-en le montant dans ma bourse ; partez tranquillement avec tout ce qui vous appartient, et remboursez-moi dès que vous le pourrez. » Il me remercia cordialement, noblement, me serra la main et me quitta pour aller faire son paquet.
Je le croyais parti lorsque rouvrant ma porte, il vint me dire : « Votre procédé me pénètre de reconnaissance et je veux vous le témoigner en ne vous cachant pas le véritable motif de mon départ. Le prince Louis Bonaparte, auquel je suis tout dévoué, m'appelle impérieusement en Suisse. Laissez-moi vous supplier de partir avec moi. Vous verrez par vous-même que là est l'avenir de notre pays et je connais assez le prince pour savoir d'avance avec quelle justesse de coup d'œil il vous rendra justice. » Je ne dissimulai point à mon interlocuteur la surprise que me causait cette confidence et j'ajoutai: «Je dois vous rendre franchise pour franchise. En vous offrant le petit service dont vous mè remerciez trop, je n'ai pas obéi à un sentiment personnel, mais à un point d'honneur tout français. Si nous nous étions rencontrés dans une auberge de Paris, je vous aurais laissé exécuter votre départ à votre guise, sans m'en mêler; mais, en Angleterre, dans une maison où on nous a vus ensemble, une solidarité nationale existe entre nous et cela réduit à bien peu de chose votre dette envers moi. » 11 insista et se mit à développer avec beaucoup de feu, la grandeur du second et prochain Empire.
Je l'écoutai quelque temps avec une curiosité stupéfaite, puis coupant court à l'entretien : « Vous savez, lui dis-je, que je suis d'une province oii la fidélité royaliste est inébranlable; votre insistance, toute flatteuse qu'elle soit, demeurerait donc absolument inutile. » Un dernier effort tenté l'ayant convaincu que ma résistance était bien réellement invincible, il me dit avec une sorte de solennité ces propres paroles : « Je respecte votre sincérité, mais je connais aussi votre patriotisme. Vos yeux s'ouvriront. Lé prince Napoléon régnera et vous ferez partie de son premier ministère ! «
Malgré l'accent pénétré du prophète, j'accueillis la prophétie par un éclat de rire, et je répliquai sur le ton de la plaisanterie : « Promettez-moi, Monsieur, que vous me donnerez mon portefeuille. — Hé bien l Monsieur, je vous le promets. » Ce qu'il y a de douloureux, c'est que les destinées de la France furent assez agitées, assez compromises, pour que deux jeunes gens de vingt-cinq ans qui échangeaient, en se jouant, une telle gageure, finirent par être pris au mot tous les deux. En entrant au ministère, en décembre 1848, j'y trouvai, déposé par M. de Persigny, le portefeuille qu'il m'avait annoncé en 1835; je l'ai conservé dans ma retraite et je n'y jette jamais les yeux sans me répéter tristement : « Malheureux, bien malheureux est le pays où une telle aventure ne reste pas dans \& domaine du roman !»
A mon retour d'Angleterre, je passai, comme d'habitude, l'aulomne en Anjou. Je revins ensuite à Paris, où je m'attachai de plus en plus au salon et à la per-
sonne de madame Swetchine. La vicomtesse de Virieu qui m'avait présenté à elle, était, comme sa mère la comtesse de Lostan^^^es, une personne fort spirituelle, fort digne d'apprécier madame Swetchine et d'en être goûtée. Elle avait mis quelque obstination à m'ouvrir ce salon, dont la réputation même m'effrayait. Je ne pouvais séparer les personnages célèbres qui le fréquentaient de ridée d'une contrainte pédantesque, et e n'avais pas la hardiesse de l'affronter. Cependant le jour où, cédant aux affectueuses instances de madame de Virieu, je franchis le seuil redouté, un heureux hasard fît que madame Swetchine se trouvait seule. Rien ne troubla donc ou n'égara cette première impression qui décide quelquefois si légèrement, et pourtant si souverainement, du jugement que l'on porte. Je trouvai la simplicité, je puis même dire la timidité, là où je m'étais figuré le despotisme de l'intelligence. Très promptement, je me sentis, comme tous les fidèles de madame Swetchine, contristé, lorsque la porte s'ouvrait pour de nouveaux venus et je crois même que je fus assez ingrat pour quereller madame de Virieu de n'avoir pas vaincu plus tôt mon aveugle résistance. Les amis de madame Swetchine me firent aussi l'honneur de devenir les miens.
L'abbé Lacordaire, qui n'avait besoin ni du succès, ni de la gloire, pour donner le sentiment d'une incomparable supériorité éclatant dans toute sa personne et dans ses moindres paroles ; M. de Montalembert, que la Pologne brouillait de temps en temps, quoique bien à tort, avec madame Swetchine, dont le rapprochait promptement une vivo sympathie;
M. de Meliin, le futur historien et déjà le collaborateur de la sœur Rosalie, furent les premiers à m'ouvrir les rangs de cette petite milice chrétienne qui eut d'illustres généraux, avant d'avoir beaucoup de soldats. U me suffit d'indiquer ces noms, en contenant ce qu'ils m'inspirent, parce qu'ils se retrouveront bientôt mêlés à mon existence même, et que je ne veux rien anticiper, pour ne rien abréger sur ce que je leur dois. Je me bornerai donc, pour le moment, à mentionner les relations que je formai avec quelques compatriotes de madame Swetchine, en vue du voyage que je me proposais de faire en Russie. C'était entrevoir ce pays par un beau côté que de rencontrer, presque tous les jours, la comtesse Strogonoff, dont M. Thiers faisait tant de cas, l'ambassadeur de Russie et son frère, les deux comtes Pahlen, le prince Jean Gagarin, aujourd'hui le R. P. Gagarin, et le comte Grégoire Schouwaloff, mort depuis sous le froc religieux.
A de plus rares intervalles, apparaissait M. Labensky attaché à l'ambassade ou au consulat de Russie. Ce n'était là du reste ni son vrai titre ni son vrai mérite; ils étaient dans un très noble caractère et dans un talent littéraire dont il se cachait comme d'autres s'en seraient vantés. C'est sous le nom de Jean Polonius que M. Labensky publia, dans un mystère trop bien gardé, quelques élégies françaises qu'on pourrait attribuer à Millevoye. Peut-être avait-il dès lors les motifs secrets de la mélancolie que révélait sa conversation et qui abrégea fatalement ses jours. J'en retrouve l'impression dans ces vers que je me répète quelquefois ;
Quand l'automne est presque finie, Et que tout semble, dans les vents, Annoncer les derniers moments De la nature à l'agonie,
Souvent un beau soleil d'été Se lève sur les paysages, Et vient visiter les bocages Qu'il dédaigna dans leur beauté!
Mais les bois ont perdu leurs teintes, Mais les oiseaux sont envolés ; Tous les parfums sont exhalés, Toutes les voix se sont éteintes!
Ce lac, au bord délicieux, A l'onde autrefois si limpide, Aujourd'hui jaunâtre et fangeux.
Ne roule plus qu'une eau fétide.
Ce tronc, qui fut jadis ormeau.
N'a gardé qu'une feuille morte.
Qui, seule, attend sur son rameau.
Que le vent se lève et l'emporte.
Ainsi quand j'aurai vu pâlir De mes ans la fleur prinlaniére, Lorsque, dans la nature entière, Tout me dira qu'il faut mourir.
Peut-être alors, à ma vieillesse, Le sort offrira-t-il enfin L'être charmant que ma jeunesse Aura rêvé longtemps en vain.
De ce bien trop tardif à naître.
Un autre, hélas! héritera; Un autre à mes yeux ravira Celle qui m'eût aimé, peut-être!
124 CHAPITRE QUATRIÈME (l83o-183(3).
Et moi, silencieux témoin, L'œil morne et chargé de tristesse, Je les verrai passer de loin.
Brillants d'amour et de jeunesse.
Je verrai de ce couple heureux Le souffle dans l'air se confondre.
Les yeux interroger les yeux, Les regards aux regards répondre.
Hélas ! je ne gémirai pas De la perte de tant de charmes.
Je ne verserai pas de larmes, Car qui me plaindrait ici-bas!
Mais je détournerai la tête De ce spectacle de bonheur, Et si, de ma douleur muette.
L'excès n'a pas brisé mon cœur,
Dieu seul et moi pourrons connaître Ce que pèse un dernier soupir.
Qu'exhale encore le désir.
Quand l'espérance a cessé d'être.
Une entreprise aussi longue et aussi lointaine que l'exploration de la Russie exige un compagnon et je m'associai au vicomte François de la Bouillerie, aujourd'hui coadjuteur du cardinal-archevêque de Bordeaux. Nous achetâmes une solide calèche et nous nous assurâmes un courrier qui déjà connaissait bien le nord, et pouvait même, au besoin, nous servir de guide en Orient. Nous partîmes dès les premiers jours du printemps, et, grâce à la direction que nous suivions, nous eûmes la bonne fortune de le voir naître partout sur notre chemin, en Allemagne d'abord,
puis en Russie où il s'épanouissait à peine quand nous y arrivâmes.
Berlin était déjà le centre du mouvement intellectuel et artistique de l'autonomie allemande. Nous lui consacrâmes notre première station. Son musée, qui possède les plus admirables Rembrandt, était disposé et entretenu avec un soin qui commençait à éveiller la jalousie de Dresde. Les bibliothèques visaient aussi à la primauté, et Spontini régénérait l'Opéra nouvellement installé dans une salle monumentale. Celte activité universelle se personnifiait dans le baron Alexandre de Humboldt, préparant déjà la publication de son Cosmos. Jamais science ne fut aussi mondaine et jamais le monde ne s'était vu courtiser ainsi par un savant. Intime conseiller du roi, et très fier du nouvel éclat de la Prusse, M. de Humboldt prenait parla toutes les délibérations politiques, accompagnait tous les soirs son souverain à l'Opéra ou au Théâtre allemand et partait lestement pour telle ou telle capitale de l'Europe, dès qu'il s'agissait de commencer ou d'achever une négociation délicate. Il apportait le même entrain, la même bonne grâce dans son empressement auprès des femmes, et c'est à la duchesse de Rauzan que je dus mon introduction auprès de celui qu'on appelait couramment à Berlin : Alexandre le Grand. L'inépuisable prodigalité de son esprit et de ses heures ne se refusait à rien, et les étrangers puisaient dans ce trésor avec la dernière indiscrétion Nous en fîmes l'expérience. Il nous conduisit luimême une première fois au musée de Berlin; une autre fois, il nous fit assister à une répétition de la
Vestale, où Sponlini dirigeant l'orchestre, entra dans une amusante fureur parce que les statues du temple manquaient leur entrée et le laissaient crier vainement : « Vier Statuen! vier Statuent » Ce luxe d'hospitalité nous était accordé, non dans une saison morte, mais au moment où les princes français, fils de Louis- Philippe, visitaient, pour la première fois, la Prusse et l'Autriche et obtenaient un succès personnel , bientôt suivi du mariage de M. le duc d'Orléans avec la princesse Hélène de Mecklembourg.
De Berlin, nous gagnâmes Kœnisberg et nous entrâmes en Russie par la Courlande. Riga est un port commercial fort animé. Les souvenirs du roi Louis XVIII, conservés avec ceux des anciens princes de Courlande, nous arrêtèrent quelques instants à Mittau, et après une courte station dans le petit château de Rleinropp, en l'honneur de la baronne de Meyendorff si appréciée dans le monde artistique de Paris, nous arrivâmes à Saint-Pétersbourg. Nous y fûmes accueillis tout d'abord par les plus beaux rayons d'un soleil qui ne devait plus nous quitter pendant toute la durée de notre séjour; car, à partir du mois de mai, la Russie se dédommage de ses interminables nuits d'hiver par des jours qui subissent à peine deux ou trois heures d'obscurité.
Les personnages officiels, qui entouraient alors l'empereur Nicolas, étaient les contemporains et les analogues de ceux que j'avais connus à Vienne. Le comte de Nesselrode jouait, depuis longtemps en Russie, le même rôle que le prince de Melternich en Autriche; mais il était d'un aspect tout différent. C'était
un petit homme, au regard spirituel, voilé par d'épaisses lunettes. Le grand air que j'avais admiré dans le chancelier autrichien ne se retrouvait ici que dans la comtesse de Nesselrode dont le visage et la taille étaient aussi nobles qu'imposants. Les gens qui ne la voyaient qu'officiellement ou rapidement lui avaient fait une réputation de raideur et de sévérité. C'était une erreur et une injustice. Je ne m'appuie pas, à cet égard, sur le bon accueil qu'elle nous fit, puisque nous le devions à la recommandation de madame Swetchine, mais sur mille traits de bonté généreuse qui nous furent attestés par des témoins d'autant plus croyables qu'ils étaient presque involontaires ; car cette femme de premier ministre n'aimait pas la flatterie et ne caressait pas les flatteurs. La comtesse de Nesselrode avait à la cour, et aux yeux même de la famille impériale, une autorité morale indépendante de sa haute situation. Elle se tenait debout là où tout le monde pliait, et sans aucune affectation libérale à laquelle elle ne songeait assurément pas. On comprenait, en la voyant, que la dignité personnelle peut se maintenir partout et qu'elle tient moins aux conditions extérieures qu'à l'élévation des sentiments et à la noblesse du caractère.
Madame de Nesselrode était, à Pétersbourg,rexemple le plus en évidence de cette dignité personnelle; mais ce n'est pas le seul que j'y ai rencontré; ce genre de courage y est même plus fréquent que ne le font supposer les maximes et les pratiques du gouvernement. L'empereur était despote dans la plus haute acception de ce mot; toutefois, avec une sincère prétention
à la justice, à la bienveillance même, quand le pouvoir n'y était pas trop intéressé. 11 écoutait la vérité autant de fois qu'on avait la hardiesse de la lui dire et le comte de Benkendorff, aide de camp favori, à qui était confié le redoutable ministère de la police, passait pour prêter à la clémence un persévérant et souvent un heureux appui.
L'aristocratie russe, à cette date, était loin d'appeler l'émancipation des paysans, mais elle la prévoyait, et tacitement s'y préparait. J'ai dû à l'amitié du prince Alexandre Bariatinsky, plus tard vainqueur de Schamyl et feld-maréchal, communication d'un mémoire intime que lui avait légué son père et qui contenait, sur les abus du servage, sur l'impossibilité de leur prolongation, sur l'initiative souhaitable de la noblesse russe, les plus prophétiques, les plus nobles et les plus lumineuses instructions. Les sujets du tzar ne se font pas faute de reprocher à Pierre-le-Grand l'établissement du pouvoir absolu chez eux, et de le rendre responsable de toutes les conséquences de cette innovation. J'avais cru, sur le témoignage de Voltaire, à l'enthousiasme de la Russie pour ce civilisateur sauvage; je ne fus entièrement détrompé qu'à Moscou, mais déjà Pétersbourg m'avait averti. Quel douloureux retour sur l'aristocratie française m'était suggéré, quand je voyais qu'elle aurait pu agir à temps et sur elle-même au dix-huitième siècle, comme l'autocratie et l'aristocratie russes se disposaient à le faire au dix-neuvième !
La société de Saint-Pétersbourg, sous l'empereur Nicolas, était circonspecte dans les conversations poli-
tiques, mais elle prenait sa revanche dans les entretiens littéraires. Livres anglais, livrcîs français, romans nouveaux, revues diverses s'étalaient sur toutes les tables, et nous n'avions, M. de la Bouillerie et moi, qu'à prémunir les salons oii nous étions reçus, contre de trop faciles célébrités. La réclame, telle qu'on la prati(|ue aujourd'hui, était alors d'invention récente et, à rélranger surtout, on la prenait au pied de la lettre. Maintes fois, nous fûmes réduits à passer pour illettrés ou à convaincre nos interlocuteurs qu'ils étaientdupesd'élo^es mercanliles,sansaucune portée. Le Jowiial officiel russe était rédigé en français. Grâce à la différence des calendiiers, on lisait à Pétersbourg les nouvelles de France à la date sous laquelles elles avaient paru à Paris et l'on aurait pu croire que des nouvelles déj\ anciennes de douze jours étaient des nouveilesdu malin même. Quand on jouait la comédie de société, et on la jouait souvent, c'était toujours la comédie ou le vaudeville français. Le comte Wilehorski, ingénieux compositeur de salon, écrivait presque toujours ses mélodies sur des paroles françaises que, la plupart du temps, il composait aussi. A travers tant d'années qui me séparent de lui, je n'ai pu oublier ce petit poème, exquis dans sa brève originalité, et dont la musique augmeulait singulièrement le charme ;
Q'iand ma voix lui parlait lout bas El lui jurait tendress^e extivrne, Elle n'a pas dit : « Je vous aime. » Eile a dit : « Vous ne m'aime^, pas! »
130 CHAPITRE QUATRIÈME (l8835-i:5r)}". -
Lorsque, dans un tianspoit soudain,
Ma iriaiii osa saisii' la sienne, ,
Elle n'a pas serré la mienne,
Elle a dit : « Vous partez demain! )>
î< Ma's fînand nous serons séparés, Parl;mei<^2-vous ma trislesse? >) Elle n'a pas fait de promesse, Mais elle a dit : a Vous m'oublierez ! »
Le poète le plus populaire alors, après Pouchkine, élait Koslof, jeune encore, aveugle et constamment étendu sur une chaise longue où le clouait une paralpie qui, du moins, avait respecté le cerveau. Il se prit d'une grande afTection pour mon compagnon de voyage qui, a son tour, lui adressa ces très jolis vers :
Ami, vous qui ne voyez pas, Diles-nous quelle clai lé sa. nie Illumine la nombre enceinte De vos leiièbres d'ici-bas ;
El tandis que noire œil re^'arde Ou (les ('Utiles ou des Heurs, Dites-nous quels rayons me Heurs, Quelles autres fleurs Dieu vous garde.
Ami, vous qui ne marchez pa«!, Dites- noiis ({uei vol vous seconde Et vous «nipurle vers un monde Que n'aUei^'uent jamais nos pas.
Pouitant nous marchons d'un pas ferme El nos pieds ne sont jamais las, N«*us courons vite... hélas! h las !
Nous a'dtiej^uoas jamais le îeriuc.
VOYAGE EN ANGLETERRE ET EN RUSSIE. i:H
Ami, vous qui ne maicliez jias, Enseignez moi donc voire voie Et puis vous ferez que je voie, Ami, vous qui ne voyez pas.
A partir de ce jour, tous les albums élégants se présentèrent à la plume de M. de la Bouillerie qui se laissait parfois gagner par le goût un peu précieux des salons de Pétersbourg h cette époque. Je me rappelle, entre autres, ce quatrain :
Je dis à la rosée une foule de choses, Tous les matins, nous nous voyons.
Pour intimes amis, j'ai les papillons roses, Eux et moi, nous nous tutoyons.
Dans la belle saison, la société se transporte à quelques verstes de Saint-Pétersbourg dans des îles formées par la Neva, parsemées d'élégantes et même de somptueuses maisons de campagne. L'Opéra s'y transporte aussi, et l'on éprouve une singulière impression, en en sortant vers minuit, de se retrouver au grand jour. Les maisons dont, à celte époque, on recherchait l'hospitalité aux îles, étaient celle du prince de Butera, ambassadeur de Naples, qui avait épousé une Russe, et du comte de Fic()ueimont, ambassadeur d'Autriche, écrivain pohtiquo laborieux et distingué. La comtesse de Ficquelinont, Russe aussi, était d'une si parfaite beauté, qu'ambassadrice à Naples, elle avait vu ajouter son nom au proverbe italien : Vedere Napoli^ la Ficquelmont e morire. Vo\Y Nafdes, la Ficquelmont et mourir! Sa liile, Eli5>e-Alex, lilleule de l'empereur Alexandre,
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aiijoiinlMiui princesse Clary, promettait, à tons égards, de inarclier sur les traces de sa mère. Le sceptre des salons n'était pas moins bien tenu par la comtesse Sophie Bobrinslvi. l'un des esprits les plus clairvoyants it les plus fermes d'une société où la distinction était tort répandue.
Nos opinions nous interdisaient l'ambassade de France sous le roi l.oiiis-Philippe; nous y perdions beaucoup, car elle était confiée alors à M. de Baranle. Ce choix eût été [dus heureux h t(»ute autre cour qu'à celle de Russie. LVmpereurNicolas avait des habitudes exclusivement militaires et en dehors d'elles, tout succès personnel était interdit. Avec lui, les audiences les plus importantes se passaient à cheval et on perdait les meilleures occasions, quand on ne pouvait l'accompagner aux revues. Un général, un cavalier distingué avaient alors, à la cour de Russie, beaucoup plus de chances de crédit qu'un académicien accompli, tel que M. de Bai'ante.
Au point de vue de la curiosité, nou<î fûmes promptement dédommagés par la bonne grâce russe due au patronage de madame de Nesselrode. Nous eûmes, en effet, pour principaux ciceroni d'abord son fils, Dmitri de Nesselrode, cœur ouvert, plus enclin aux vo\ag(S qu'aux affaires et qui abandonna promptenuM»! la carrière diplomatique; puis, deux brillants chevaliers-gardes : le prince Alexandre Troiibelzkoy et le baron Georges de lleeckeren. Alexandre Troubetzkoy voulut nous couiluire lui-môme au châbau impérial de Tsarkoë-Selo où son père, aide de camp <le l'Kmpereur, nous donna un déjeuner avec abondance de
\in de riiampagne, selon Finvariable usage de toute bonne table russe. La Russie consomme certainement, à elle seule, beaucoup plus de vin de Champagne que la Cbam| agne n'en produit, et se fait illusion en s'aidaut de tous les vins blancs de France et particulièrement des vins de TAnjou. Tsarkoë-Selo est une fort belle résidence où chaque souverain s'est [>lu à laisser une empreinle particulière. L'impératrice Catherine a recouvert d ambre toutes les paras et jusqu'au plafond de son cabinet favori. Le parc très étendu contient toutes sortes d'animaux rares.
Durant le déjeuner, le prince Troubefzkoy m'interrogea sur mes voyages précédents, et quand je nommai Prague, il me demarida si j'y avais rencontré le prince Louis de Roban. Sur ma réponse affirmative, il s'informa de lui très affectueusement : « Nous avons été, me dit-il, l'un vis-à-vis de l'autre, dans une singulière situation ; » — et, sans se faire prier, il raconta l'histoire suivante que je reproduis ici pour l'instruction des partisans du divorce. — « Le prince Louis avait épousé une duchesse de ***. — Comment, interrompis-je vivement, le prince Louis de Roban n'a jamais été marié! — Vous croyez cela, vous autres jeunes Français. Mais moi je suis bien payé pour savoir le conlndre; car j'ai épousé sa femme, et, en 181o, nous nous sommes trouvés tous les trois ensenible à rii^tel de Bellevue, à Bruxelles. La duchesse de *** était protestante et pouvant ainsi réclamer le divorce, elle le réclama pour m'épouser. Le prince de Ruban, condamné par sa
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loi religieuse au célibat perpétuel, dut en prendre son parti. Je devins, à mon tour^ victime des goûts changeants de la belle duchesse, mais, du moins, j'ai |)n me consoler en me remariant avec la princesse Tionbclzkoy que vous connaissez et qui m'a donné siïpt enfants dont Alexandre est Taîné. La duchesse de *** ne s'en est pas tenue là : elle a épousé, depnis moi, nn Prussien protestant. Vous voyez que nous sommes deux en Europe, vraiment obligés de demander, quand nous en trouvons l'occasion, des nouvelles du prince Louis de Rohan! »
Georges de ïleeckeren élait un Français passé au service russe, à la suite d'une série d'incidents qui ne manquent pas d'originalité. Son père, le baron d'AnIhès, avait été député de l'Alsace sous la Restauration. Georges, son fils aîné, se destinait à la carrière militaire lorsqu'éclata la révolution de Juillet. Devenu alors, comme tant d'autres, un carliste désœuvré, il était en très bons rapports avec le grand -duc de Dade, son voisin. Un joiu^ il trouva chez ce dernier le duc de Lucques, prince instruit, curieux et for nomade. Le jeune légitimiste lui fut naturellement présenté et reçut un cordial accueil. Après quelques semaines de séjour et d'excursions en commun, le duc de Lucques lui dit : ^< Il est vraiment regrettable que vous végétiez dans votre pays d'Alsace, et avec vos iKîureuses dispositions, vous devez, à tout prix, reprendre votre carrière interrompue, La Prusse est, à cet égard, une très bonne école. Je suis en bons termes avec le roi et je lui écrirai de grand cœur à votre sujet. % Le Français hésita, puis la vocation
militaire J'emporttant, il partit pour Berlin avec une chaleureuse reconimandation de son auguste protecteur. Adressé au ministre de la guerre^ il apprit bientôt qu'il allait être admis dans un régiment en qualité de sous-olficier. Sous-officier n'était pas son affaire. 11 serait sorti de Saint-Cyr officier, et il refusa de déchoir. Le roi le manda : « Vous croyez peut-être, lui dit il, qu'un roi de Prusse peut faire tout ce qu'il veut. Detrompez-vous ! Ici, les règlements militaires sont rigoureux, et nul ne peut vous en affranchir: mais ce que je ne puis pas fiire, je puis le demander pour vous, à mon gendre l'empereur de Russie. JNul doute qu'il ne désire, comme moi, rendre un bon office à un royaliste français. Je vais lui envoyer la lettre du duc de LuCi[ues et j'y ajouterai ma propre recommandation. » Gcoiges demanda à réfléchir et, finalement, il accepta avec gratitude l'offre du roi. A Pélersbourg, excellent début et prompt appel du jeune aspirant militaire dans le cabinet du ministre de la guerre : « Vous subirez votre examen tel jour, et, aussitôt après, vous serez apte à recevoir un brevet d'officier. » — «Un examen, murmura Georges, ce n'est pas ce qu'on m'avait promis à Berlin. Je suis brouillé depuis deux ans avec ma théorie! Puis-je venir de si loin pour un échec personnel, et, ce qui me serait plus sensible, pour une avanie au nom français? Je vous remercie sincèrement, mais je refuse. » Le ministre écouta peu sa réponse, lui dit en souriant qu'il poussait trop loin la modestie, et le lendemain, on lui apportait à son réveil une convocation pour
I i(i CHAPITRE QUATRIÈME ^183o-1830).
un examen à bref délai. Le premier mouvement fut encore un refus; mais se rappelant le sourire bienveillant a\ec lequel 0:1 l'avait congédié, il fiait par se résoudre aux chances de celte nouvelle a\enlure et se rendit, au jour fixé, devant les examinaleurs. On lui adressa pour la forme quelques questions élémentaires; on se déclara satisfait et, peu après, il reçut un brevet de chevalier-garde dans le régiment de rim|>ératrice. Cela lui donnait rang de capitaine et accès à la cour.
11 n'en fallait pas davantage pour fixer sur lui tous les regards; il les soutint plus vaillamment que ceux d'un examinaleur et fut désormais de toutes les fêtes. Un jour de gala, il fut mis en relations avec le baron de Ileeckeren, ambassadeur de Hollande, o Votre nom m'est bien connu, lui dit l'ambassadeur : une branche de votre famille est issue d'une Ilasfeldt. — C'est précisément la mienne. — Nous sommes donc parents ! « Là-dessus explication généalogique et satisfaction réciproque. Au bout de quelque temps, l'ambassadeur dit au chevaliergarde : « Plus je vous observe, plus je m'atlacbe à vous; je n'ai pas d'enfants, prenez mon nom et je vous adopte. — Monsieur l'ambassadeur, reprit Georges d'Anthès, je suis pénétré de reconnaissance, mais mon père trouverait certainement mauvais que j'échangeasse son nom contre un autre. — Je vais lui écrire; je lui ferai connaître la fortune que je prétends vous assurer, et je lèverai, je l'espère, toutes les objections. » L'ambassadeur écrivit. Georges était l'aîné de cinq enfants. Tout le monde
bénit une telle aubaine et Georg(;s d'Anlhès était devenu Georges de lleeckpren lorsqu'il nous fit, avec la bonne grâce h\ \)\us traiiçaise, les bonneurs de Pétershourg. Jamais la Fortune ne conduisit plus complaisaninient par la main un favori qui lui eût fait moins la cour; mais elle ne larda pas à avoir un de ces caprices dont elle est coulumière et le roman, peu de temps après, eut un douloureux dénouement sur lequel je reviendrai.
On nous parla beaucoup de la féfe de l'Impératrice qui se célébrait, au luois de juillet, à Pelerbof, avec une extrême magnificence et à Moscou, peut être avec moins de féerie, mais avec un caractère plus national. Nous avions passé deux mois à Pétersbourg et aux îles; c'était déjà la Russie, mais ce n'élait pas toute la Russie. Afin d'acquérir des notions plus complètes sur un peuple destiné probablement à un grand rôle dans le monde moderne, nous préférâmes passer celte fête à Moscou, et nous fîmes à Pélersbourg des adieux pleins de reconnaissance.
Les chemins de fer étaient chose ignorée en ce temps, et deux cents lieues à parcourir, dans un pays monotone, nous eussent paru bien longues, sans l'observation des figures, des costumes et des usages. Les postillons en fourrures, le choix des chevaux de posie à chaque relai, où les paysans éleveurs sollicitaient à Tenvi notre préférence, les préposés du gouvernement se bornant à protéger les voyageurs contre les prétentions exorbitantes ou les réclamalions de mauvaise foi, et contre les piévenances des soi-disant aubergistes chez lesquels on ne trouve
138 CIIAPITUE QUÂTRIFME (1835-1836).
guère que du thé; tout cela nous faisait un spectcU'Ie d.ins lequel noire courrier jouait fort bien soa rôle. Quoique roniiiin d'origine, Antonio conmiissait le pays pour l'avoir parcouru plusieurs fois, et toutes les ru^es, dont la plupart des étrangers sont Ticliuies, lui étaient familières. Il était inépuisable en dialogues pleins de saillies, avec tous ceux auxquels il avait affaire. Quand nous Jugions [)ar sa pantomime et par sa physionomie qu'il était cwntent de son propre personnnge, nous lui demandions une traduction de ses im[)récalions consistant ordinairement à comparer ceux dont il était mécontent à l'un des peuples dont il prétendait bien connaître le caractère : Celui-là était « plus fainéant qu'un Espagnol! » cet autre « plus entée qu'un Allemand ! » ceux-ci étaient « pires que des Turcs! » Nous passions ainsi en revue ks peuples d'Orient et d'Occident, chacun avec un trait caractéristique. Du reste, Antonio prenait grand soin de nous, il ne se faisait jamais de querelle que dans notre intérêt, et ne se séparait de personne sans de cordiales poignées de main. Nous devons à son intelligence, à son économie et à sa fidélité un hommage que j'aurais grand plaisir à faire passer sous ses yeux, si je savais où le prendre; je ne; l'ai revu qu'une fois, dans mon second voyage à Rome, en 1840. Il était très papalin, augurait mal de l'Italie et se disposait à reprendre Id \ie nomade, son véritable élément.
Moscou dépassa ce que nous en attendions. Beauté des sites, intérêt des monuments qui ont survécu à l'incendie, mœurs coniplètemeut russes, tout nous
instruisit, tout nous cliarmn. Le Kremlin est encore l'arsenal et la vraie représentation de la vieille nationalité. Les églises sont des édifices de slvle moiùé oriental et moitié chrétien. Les couvents ont un aspect plus austère et les litanies du soir, au couvent Siinonoff, laissent une impression de foi religieuse dont on ne saurait se défendre. La ville a été reconstruiie, après 1812, sur un très beau plan et dans de très larges proportions. Les sciences et les arts y ont des académies fort distinguées où l'arislocratie, moins dissipée ou moins occu[>ée de manœuvres militaires qu'à S.iint-Pétersbourg, occupe le premier rang. Le vrai foyer de la chaleur nationale est à Moscou, et jamais capilaîe, dépouillée par la volonté d'un maiire, n'a plus fièrement ressaisi et plus vaillamment défendu la primauté intellectuelle. Nous célébrâmes la fête de llmpéralrice chez le gouverneur, le prince Serge Galitzin qui recevait toute la population dans son imfuense parc. Dîner et souper à l'européenne dans l'intérieur du palais; au dehors, jeux innombrables, joutes sur leau, danses moscovites qui se prolongèrent toute la nuit.
Nous eûmes là le spectacle de la Russie dans ses plus libres allures. Ces danses pourraient s'appeler plus justement drame ou pantomime, car le chant et les gestes s'y mêlent à une action qui a un sens (>récis, quelquefois comique, plus souvent attachant et pathétique. Certains personnages se détachent des chœurs de chanteurs ou des groupes de danseurs, et viennetit seuls, au milieu d'un espace vide, égayer ou émouvoir les spectaleurs qui prennent eu\-meaies,