Voir la note à la fin du chapitre, page
fus promplemcnt rassuré par l'affectueuse cordialité qui s'établit aussitôt entre des hommes venus de points si divers et dont plusieurs se voyaient ou se parlaient pour la première fois. Bientôt môme j'entrai en pleine confiance quand je vis ceux dont on pouvait redouter riiostilité ou du moins la froideur montrer le zèle le •plus chaleureux et quand, d'autre part, je vis ceux dont on pouvait craindre quelque exagération ou quelque imprudence, donner des gages immédiats de la modération dans les vues et dans les paroles. Mon assiduité forcée au Conseil des ministres et à l'Assemblée ne me permettant pas de remplir régulièrement les devoirs d'un président, j'invitai la Commision à se constituer elle-même, et l'union déjà faite dans les esprits se manifesta par le choix unanime de M. Thiers pour diriger les débats quand je serais absent.
Une de mes principales espérances reposait sur l'abbé Dupanloup, que je connaissais d'ancienne date et qui venait de se révéler au public par son beau livre De la pacification religieuse^ dont le titre seul résumait notre commun programme. A partir de ce jour, l'abbé Dupanloup avait trouvé sa voie, et durant trente ans il ne la quitta plus. Sa nature, d'ailleurs, <3tait faite pour traiter avecles hommes et pour prendre de l'empire sur eux. Il avait au même degré toutes les véhémences de la conviction et toutes les délicatesses de la charité. Quand il s'enflammait, et l'on peut dire quand il s'emportait, on sentait que son cœur demeurait sans fiel et qu'un adversaire même y avait toujours sa place. Quand au contraire il fai-
sait des avances, et, dans une certaine mesure, des concessions, on voyait parfaitement le point qu'il ne dépasserait jamais, et l'on sentait qu'il ne faillirait pas plus, dans le service de la vérité, par défaut de discernement que par défaut d'énergie. L'attraction do M. Thiers pour l'abbé Dupanloup et de l'abbé Dupanloup pour M. Thiers devint aussitôt évidente à tous les yeux.
Notre table de travail avait la forme d'un long fer achevai. En qualité de président, M. Thiers était assis au sommet; l'abbé Dupanloup était allé modestement prendre place à l'un des bouts de la table. Quand l'abbé Dupanloup parlait, M. Thiers ne se contentait pas d'adhérer de la tête et du geste ; je me souviens de l'avoir vu plusieurs fois quitter sa place, longer le mur derrière ses collègues, entrer dans l'intérieur du fer à cheval et là, debout en face de l'abbé Dupanloup, recueillir toutes ses paroles avec l'air de jouissance d'un homme qui se dit : « Je tiens enfin le vrai ! »
Je demeure désintéressé dans le récit, comme je demeurai désintéressé dans la discussion, car je m'étais imposé une réserve absolue, et un jour, interpellé par M. Thiers, en termes très affectueux, je répondis : « Que la Commision ne s'occupe pas du ministre qui est assis dans ce fauteuil ; il est là pour vous écouter et s'instruire, il ne doit pas prendre part au débat. » Cette attitude m'était d'autant plus facile qu'on tomba immédiatement d'accord sur les deux points essentiels, l'évidence du péril social, l'urgence du remède à lui opposer.
Nul ne surpassa M. Tliiers dans l'ardeur à signaler le mal et dans un énergique appel au sentiment religieux, capable seul de combattre et de vaincre une imminente anarchie.
« 11 ne nous est pas permis de sommeiller en des circonstances aussi graves, s'écriait-il ; Condé seul peut dormir la veille de Rocroy. »
Peu après il développait ainsi la même pensée:
« Ah ! je comprends que quand il fait beau, quand l'air est calme et la mer tranquille, on som meille volontiers, surtout si le capitaine est éprouvé et l'équipage soumis. Mais malheur à qui dort quand la mer est houleuse, la tempête déchaînée, car la perte devient imminente. Nous y sommes, sur cette mer agitée, depuis trente ans ; imprudents que nous sommes, nous avons dormi, et voilà que les vents se sont élevés bien violents et que nous avons failli sombrer dans la tourmente. A l'œuvre donc, résolument ! Plus d'illusions, en présence de dangers trop réels, car les conséquences en sont déjtàbien terribles... Hélas! ce n'est qu'en échouant que nous nous sommes sauvés du naufrage complet! »
M. Cousin, quoique moins convaincu que M. Thiers de rétendue du mal, n'était pas moins explicite dans l'appel au clergé :
« Je me reporte avec empressement, disait-il, aux traditions de 1808, alors que trois évêques et le directeur de Saint-Sulpice figuraient dans le Conseil de l'Université. J'insiste sur l'autorité religieuse; loin de la craindre, je l'appelle de tous mes vœux. Que le clergé et l'Université se rapprochent par une grande
réconciliation, et tous les problèmes de renseignement primaire seront bien faciles à résoudre. »
Les membres les plus catholiques de la Commission jouaient, pour ainsi dire, le rôle de modérateurs. M. de Montalembert en appelait plus que jamais à la liberté de la concurrence. M. de Riancey ajoutait :
« La protection ne vaudra jamais la liberté ! La Restauration avait voulu créer des comités monarchiques et religieux, et cela n'a servi qu'à exciter les mauvaises passions contre ce qu'on appelait la direction cléricale de l'enseignement. »
M. Laurentie disait à son tour :
« C'est bien plutôt un rôle négatif qu'il convient de donner à l'Etat, en matière d'enseignement, qu'une mission active; il faut bien surlout, et cela dans son propre intérêt, que l'Etat se garde d'imposer aucune doctrine. Je n'en veux citer d'autre preuve que celle du gouvernement de la Restauration, qui n'a perdu tant de sa force dans l'esprit général que parce qu'on estimait qu'il imposait certaines doctrines, notamment dans l'enseignement. Aussi était-ce avec grande raison qu'un ecclésiastique, à qui M. l'évêque d'Hermopolis demandait ce qu'il pouvait faire d'utile pour un établissement qu'il dirigeait, lui répondit : La plus grande grâce que je vous demande^ c'est de ne plus nous protéger. M. l'évêque d'Hermopolis , dont la raison était si droite, comprit la justesse de cette réponse. »
Quand on en vint à discuter la gratuité de l'enseignement, M. Cousin ne tarit pas en magnifiques éloges sur les généreuses fondations du passé.
428 aiAPITRE ONZ-lÊME (1848-1849).
« M. Cousin. — Jésus-Christ a dit : Pauperes evangelizaniur. C'est là même la plus grande œuvre qu'ait accomplie l'Eglise.
M. DE MoNTALEMBERT. — Et elle n'y a pas failli ; toutes ses écoles ont toujours été gratuites. Cette grande institution conservatrice, la plus grande de toutes, n'a jamais reculé devant ce devoir de l'instruction gratuite.
M. l'abbé Dupanloup. — Et elle n'y faillira pas plus dans l'avenir qu'elle n'y a failli jusqu'ici. »
M. Cousin. — Oui. Monsieur l'abbé, et c'est pour cela que l'Eglise sera toujours bénie !
M. Thiers répéta à plusieurs reprises :
« Il ne faut pas que les instituteurs soient partout des anti-curés. »
Enfin, la Commission tout entière applaudit à ces nobles paroles d'un de ses membres, M. Michel, paroles qui furent reproduites dansl'exposé des motifs de la loi :
« Prétendre plier un enfant au joug de la discipline et de l'obéissance, créer en lui un principe d'énergie qui le fasse résister à ses passions, accepter volontairement la loi du travail et du devoir, contracter les habitudes de l'ordre et de la régularité, et ne pas demander cette force à la religion, c'est tenter une œuvre impossible. »
L'enseignement obligatoire fut repoussé à la presque unanimité et, quant à la gratuité, on tomba d'accord sur ce point que, si on la rendait universelle, ce ne serait pas faire que personne ne payât l'enseignement, mais faire, au contraire, qu'il fût payé par l'impôt, c'esi-à-dire par tout le monde.
En même temps la Commission comprit parfaitement qu'elle ne pouvait pas détourner les yeux de l'état précaire et souvent misérable dont souffrait, dans beaucoup de départements, l'enseignement primaire et qu'un sûr moyen d'améliorer l'institution était d'améliorer le sort de l'instituteur lui-même. L'exposé des motifs fut encore l'écho de la Commission en disant : « On ne met pas impunément aux prises l'indigence et l'orgueil. Un gouvernement ne doit tendre de pareils pièges à personne. L'individu y succombe d'abord, la société y périrait bientôt après. Montrons-nous inflexibles envers les torts, mais après avoir apaisé les souffrances. »
Le traitement fixe de l'instituteur fut augmenté.
Avant de passer à la rédaction du projet de loi, la Commission voulut s'éclairer encore par une enquête et elle appela devant elle le Frère Philippe, supérieur des frères des Écoles chrétiennes et le Père Etienne, supérieur des Lazaristes et des Sœurs de charité, en même temps que MM. Ritt et Rapet, inspecteurs de l'Université.
L'entente fut plus rapide encore sur l'enseignement secondaire. Le mal — tout le monde le reconnaissait — y était moins grand, le remède plus facile, et tout se réduisit, pour ainsi dire, à la question de savoir si l'on donnerait une liberté sincère, ou si, empruntant au dix-huitième siècle quelques exemples qui n'étaient pas les meilleurs, on inaugurerait la liberté en proscrivant les ordres religieux, particulièrement l'ordre des Jésuites. M. Thiers était là-dessus plein d'ombrages, et tout en se rendant compte de son in-
430 CHAPITRE Or^ZIÈME (1848-1849).
conséquence, il ne se sentait pas encore le courage qu'il déploya plus tard à la tribune de l'Assemblée.
Au jour fixé pour la solennelle discussion de ce point capital, la Commission fut au grand complet; la victoire ne fut pas remportée sans combat; le triomphe né devint définitif qu'après deux émouvants discours de l'abbé Dupanloup.
« Eb I quoi, dit-il, on admet et j'admets certainement pour mon compte, dans la loi, toutes les sectes protestantes avec leurs subdivisions ; vous laissez pleine liberté aux quakers ; pourquoi donc, à l'égard de l'Eglise, cette effroyable injure de lui refuser certaines congrégations qu'elle approuve ? Et vous dites cependant que vous vouiez être en paix avec l'Église; alors, entendez-vous donc avec elle ! »
M. Thiers répliqua avec une certaine vivacité, tout en se défendant de partager des préjugés vulgaires.
« Assurément, dit-il, je ne crains pas l'ultramontanisme, comme on a pu le craindre autrefois. Je suis même tout prêt à lui tendre la main. Mais, cependant, il me paraît bien grave de renoncer à ces grandes maximes solennellement posées par l'Eglise de France. »
M. Cousin évoquait également le gallicanisme, mais, tout en proclamant, comme M. Thiers, que, depuis la Révolution française, l'ultramontanisme ne présentait plus aucun danger
M. Dupanloup répliqua :
« M. Cousin nous a dit avec un langage aussi bienveillant que le sentiment qui l'inspirait, qu'il
prenait la liberté de faire remarquer très respectueusement à l'Eglise que, dans l'intérêt de son action religieuse, elle avait peut-être tort de lier le sort des Jésuites au sien, par un sentiment d'amourpropre poussé trop loin. Je réponds à M. Cousin, — et ici, quoique je n'aie aucune mission de l'Église, je puis cependant affirmer que telle est sa pensée, — que l'insistance de l'Eglise en faveur des Jésuites n'est pas affaire d'amour-propre. L'Eglise peut assurément ne pas tenir les Jésuites pour la perfection absolue, mais elle les considère comme parfaitement innocents de toutes les accusations portées contre eux ; c'est sa conviction profonde ; elle ne peut pas en avoir d'autre ; et comme l'Eglise est la justice, elle ne peut, comme Pilate, condamner ce qui est juste, et se croire quitte ensuite, en se lavant les mains, parce qu'elle n'aura pas fait, mais laissé faire... Je vois l'institut des Jésuites solennellement approuvé par le Concile de Trente; depuis, en 1761, dans une assemblée générale du clergé de France, un seul évêque, sur vingt et un, leur est défavorable ; quatre autres se bornent à demander quelques modifications aux règles de l'institut; — et c'était pour obtenir un avis défavorable aux Jésuites que le roi avait convoqué ces évêques... Leur cause est celle de la justice et de la vertu! »
Au lever de cette mémorable séance, M. Thiers saisit, devant M. de Montalembert et devant moi, le bras de M. Cousin en s'écriant : « Cousin! Cousin! avez-vous bien compris quelle leçon nous avons reçue là? Il a raison, labbé! Oui, nous avons combattu
contre la justice, contre la yertu et nous leur devons réparation. »
Une vive lumière avait lui dans l'esprit de M. Thiers et une grande réconciliation allait se faire dans la vérité par la liberté. Une paix féconde était assurée à l'avenir de la France, si la France et l'avenir demeuraient fidèles à la liberté comme à la vérité.
On a eu, depuis, malgré d'immenses services, de graves reproches à faire à M. Thiers. 11 a été quelquefois, à partir de 1871, infidèle aux plus nobles sentiments et aux meilleurs actes de sa carrière. On n'en doit pas moins reconnaître que si sa jeunesse appartient aux entraînements révolutionnaires et sa vieillesse à des ambitions entachées de personnalité, son âge mur, c'est-à-dire la plénitude de son intelligence et de ses forces, appartient franchement au parti conservateur.
11 a eu peur, en 1848, dit-on souvent avec dédain. Eh bien! quand cela serait vrai, ne mériterait-il pas encore notre reconnaissance? La peur en troublait bien d'autres à celte date, et la peur donne plus souvent de mauvais conseils que de bons. La peur, encore plus que la perversité, a fait la Terreur en i793, et si elle ne produisit pas les mêmes crimes en 1848, elle contribua puissamment aux folies et aux dangers de cette époque. L'homme à qui elle conseille l'aveu de ses torts et l'énergie de la résistance porte d'avance en lui-même quelque chose de supérieur à ceux qui vont grossir le cortège de l'imbécillité et de la tyrannie. Chez un tel homme la peur doit s'appeler : patriotisme, clairvoyance, et, dans certains
cas : héroïsme. L'histoire contemporaine a peu de ces exemples. Ne les méconnaissons pas, et si envers M. Thiers nous devons finir par la sévérité, ne commençons pas par l'ingratitude. Rendons justice aux services pour avoir le droit de faire justice des défaillances. Espérons surtout que plus les hommes oublient le bien qui a été fait, plus Dieu s'en souvient!
Une lettre de M. L. Veuillot à Monseigneur Rendu, évêque d'Annecy, en date du 2 août 1849, marque bien l'origine des hostilités du directeur de V Univers contre la loi de 1850 et contre ses auteurs. Yoici les principaux passages de cette lettre :
« ...Vous savez dans quels combats nous sommes et vous en êtes inquiet. Je puis vous dire que mes chagrins domestiques m'ont été à peine plus sensibles que ceut que j'ai ressentis en voyant la fausse voie où nos amis s'engagent. Je suis désolé surtout de l'attitude de M. de Montalembert. M. de Falloux m'a moins surpris. Je n'ai jamais compté sur lui. Quoique chrétien plein de ferveur, il n a jamais été précisément un des nôtres, ce que nous appelons un catholique avant tout... J'étais si fixé sur ce point avant le 10 décembre 1848, que j'ai beaucoup insisté dans un Conseil qu'il a tenu entre nous pour qu'il n'entrât point au ministère. Ma vraie raison, que je n'ai point osé dire, était qu'il laisserait nos idées à la porte. Il n'y a point manqué. C'est essentiellement un homme d'accommodement, de transaction et d'affaires, avec beaucoup plus d'ambition qu'il ne suppose en avoir. M. Dupauloup de même. Ce n'est pas M. de Falloux, comme on le pense, qui a rétabli le Pape. C'est le Président, qui a mis dans toute cette affaire une volonté inflexible et beaucoup de cœur. Je le tiens d'une source sûre, du Nonce lui-même.
« Je ae comptais donc pas sur M. de Falloux ; mais je comptais sur Montalembert. 11 a cédé à deux influences anciennes et qui lui ont toujours été fatales, celle de M. Dupanloup et surtout celle de Thiers... Se repentant uniquement d'avoir cru trop tôt l'Église inutile, M. Thiers voudrait aujourd'hui l'employer, mais à sa guise. M. de Montalembert ne veut pas voir cela, et il faut avouer que sur une foule de points, il semble n'être plus du tout le même homme que nous avons connu...
tt Le grand mal de la loi Falloux, c'est qu'elle est un manque de foi. Elle proclame que nous-mêmes ne croyons plus à ce que nous avons tant demandé. Or, comme j'y crois encore pour ma part, comme je crois que le salut est dans la liberté de l'Église et n'est que là, je m'en tiens à nos vieilles doctrines et je n'entre point dans ua accommodement qui les outrage. J'aime mieux un argument qu'une po* sition.
« Si j'avais le bonheur de vous voir, Monseigneur, je vous dirais et je vous expliquerais beaucoup aechoses qui ne peuvent tenir dans une lettre, malheureuse
434 CHAPITRE ONZIÈME (l848).
ment je suis obligé de passer à la course et d'arriver tout de suite au résultat qui a été celui-ci : qu'il fallait diviser au plus vite le parti catholique pour eu sauver quelque cliose et éviter qu'il ne tombât tout entier, sur la question religieuse, dans les bras de l'Université, sur la questioa politique, dans le sein du conservatorisme bourgeois représeuté par M. Tiiiers.
« Je vous demande le secret, Monseigneur, sur toutes ces confidences. Je crois qu'en somme, après cette bagarre, le parti catholique restera et même que Montalembcrt en restera le chef, averti seulement, et cela est nécessaire, que son autorité n'est point absolue. Mais, dût-on le perdre, ce serait un moins grand malheur encore que de taut perdre et le drapeau et l'armée et les principes. « Agréez, Monseigneur, etc.
« Louis VEUILLOT. «
En regard du passage de cette lettre relatif au rétablissement du Pape dans ses États, il suffit de placer cette simple constatation d'un témoin assurément mieux renseigné que le directeur de ïUnivers sur les délibérations du Conseil des ministres.
« M. de Falloux, dit M. Odilon Barrot, obéissant aux impatiences de son parti et à ses propres convictions, nous pressait vivement de nous prononcer pour la restauration immédiate du pouvoir du Pape à Rome ; il ne laissait guère passer de séance du Conseil sans y poser cette questioa d'iuterveotion (Odilon Barrot, Mémoires, t. III, p. 145).
EXPÉDITION ROMAINE. — LE CHOLÉRA. — LE GÉNÉRAL CHANGARNIER. — FIN DE L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.
Le ministère avait pour force l'homogénéité de la droiture et de la loyauté; pour faiblesse, la nouveauté des contacts, l'incohérence des antécédents. Prudent par nécessité autant que par inclination, il devait, avant d'entrer en campagne, s'étudier lui-même et pénétrer le personnage principal avec lequel il avait à concerter ses mouvements. Tout était bizarre et nouveau dans cette situation : les pouvoirs, les devoirs et les hommes. L'opinion républicaine continuait à tenir les cartes, alors même que la France avait cru et voulu les lui faire tomber des mains. Son échec foudroyant dans la grande élection populaire tournait à un simple contre-temps, et l'expérience républicaine, qui avait paru toucher à son terme, reprenait son cours incontesté. M. Dufaure qui, en 1847, s'était séparé de l'Opposition de gauche à cause de la campagne des banquets et du refus de toast au Roi, avait été le dernier ministre du général Cavaignac, et M. Barrot, qui s'était ardemment uni
•436 CHAPITRE DOUZIÈME (l849).
à tous les mouvements de la Gauche, devenait le premier ministre du Prince-Président. Le Prince luimême, en descendant de la tribune oii il venait de prêter un serment solennel à la République, allait chercher à son banc le général Gavaignac - qui Taccueillait de mauvaise grâce — et il lui serrait la main comme pour renouer, sous tous les yeux, la po- Jitique qu'il inaugurait à celle qui venait de finir.
L'opinion républicaine aurait dû recevoir notre ministère comme une bonne fortune inespérée; elle lui témoigna, au contraire, une mauvaise humeur très voisine de l'hostilité. M. Odilon Barrot, avec un infatigable courage, M. Léon Faucher, avec plus <l'énergie que de tact, soutenaient des luttes incessantes. Grâce à leurs liaisons personnelles, ils arrivaient peu à peu à rallier la Gauche modérée, et à la séparer de la Gauche extrême, dans les questions de 'Cabinet; mais ils ne conquéraient jamais qu'une majorité douteuse et boudeuse qui soutenait le ministère, faute de mieux et crainte de pire, en lui rendant la vie dure et en lui vendant cher son pain quotidien.
La question romaine était le premier et le principal champ de bataille.
Le général Gavaignac avait vivement pressé Pie IX d'accepter un asile en France, si le séjour de Rome xlevenait impossible, et le Président ainsi que son rministère demeuraient très fidèles à ce vœu. Nous le fîmes exprimer directement au Saint-Père, par rhomme le plus capable de le lui faire agréer, M. de €orcelle. On peut aisément supposer que je ne restai j)oint personnellement en arrière, de ce côté, et je
remis à notre ambassadeur une lettre que j'ai eu la consolation de retrouver depuis dans le recueil des hommages qui ont le plus touché le Souverain Pon-^ tife durant son exil, recueil qu'il a fait publier sous le titre de Orhe Catlolico, Voici celte lettre :
« Très Sainl-Père,
« Dans l'affliction profonde que j'ai éprouvée en me voyant chargé d'un fardeau au-dessus de mes forces, j'ai ressenti cependant une bien douce consolation : c'est l'espoir de rendre quelques services passagers à l'Eglise et de rencontrer quelque occasion de montrer mon dévouement particulier à Votre Sainteté. Cette occasion, le malheur des temps ne l'a que trop fait naître !
« Celui qui aura l'honneur de déposer cette lettre aux pieds de Votre Sainteté lui dira mieux que personne les vœux et les pensées du gouvernement auquel j'appartiens. 11 pourra ajouter, devant Dieu, que la présence de Votre Sainteté et les bénédictions qu'elle apporte achèveraient certainement ce que les intentions des hommes ont toujours d'incomplet.
« Pour moi, Très Saint-Père, sans entrer prématurément dans de si graves intérêts, je n'ai^ en ce moment, à cœur qu'un désir, celui de pénétrer Votre Sainteté de la conviction de mon plus fihal,. de mon plus inaltérable dévouement.
« La France tressaillera d'allégresse lorsque le pied du Saint-Père touchera son sol, et si la position que-
j'occupe actuellement permet que je sois le premier à le recevoir, veuille Voire Sainteté croire que je serai le premier surtout par l'inexprimable émotion de mon âme.
«Veuille le Très Saint-Père agréer d'avance l'iiomniage des sentiments si profondément sincères avec lesquels je suis et demeurerai toujours,
« De Sa Sainteté^ « Le très humble serviteur et fils,
« Alfred de Falloux.
« Paris, le 8 janvier 1849. »
Le Saint-Père daigna me répondre* :
« Pie IX, pape.
« Cher Fils, salut et bénédiction apostolique.
« Nous avons reçu, avec une grande bienveillance, votre lettre du 8 de ce mois, dans laquelle Nous avons reconnu les très louables sentiments de respect et d'affection que vous avez pour Nous. Grande a été notre consolation en apprenant qu'on vous avait donné une charge si importante. Vous la remplirez, Nous en avons la confiance, de telle sorte que la très sainte Religion aura part aux fruits de vos