Moniteur du l^ avril
« Civita- Vecchia, le 26, à onze heures du matin.
« Nous sommes maîtres de Civita-Vecchia sans coup férir. Les autorités n'ont fait aucune résistance. Les habitants et la garde nationale nous ont accueillis avec acclamations. »
Personne alors ne douta que quarante-huit heures après, une dépêche analogue ne parvînt à Paris, datée de Rome. Une poignante déception attendait cette espérance. Après comme avant l'événement, il demeura démontré que la résistance ne se serait pas produite sans la trop généreuse confiance du commandant en chef. En débarquant à Civita-Vecchia, il y trouva six cents volontaires de toutes nations, bien armés, rompus à la guerre des barricades et qui promirent, si la liberté leur était laissée, de ne point user de leurs armes contre nous. Le général Oudinot eut l'imprudence d'accepter cet engagement et de leur ouvrir les portes de la ville. Ils en sortirent aussitôt pour courir à Rome et y appeler Garibaldi qui, s'éloignant en hâte des frontières napolitaines, rejoignit ses amis à la tête de douze ou quinze cents hommes. Ces deux bandes étaient suffisantes pour imposer à la population romaine, à l'aide d'une véritable terreur, la résolution qui n'était ni dans ses mœurs ni dans ses désirs, et quand nos régiments se présentèrent sans une seule batterie d'artillerie, ils trouvèrent les portes fermées. Ce furent des coups de canon qui répondirent à nos paroles pacifiques. L'échec militaire était aisément réparable, mais moralement il devait avoir et il eut des conséquences graves.
Le Conseil se réunissait tous les malins à l'Elysée, et les pénibles dépêches du général Oudinot y arrivèrent quelques minutes avant l'heure de notre réunion. Lorsque j'entrai dans le salon habituel de nos séances, le président vint au-devant de moi, avec une bienveillance calme et me dit : « Vous allez être très malheureux; je le suis aussi, mais je crois que M. Barrot prend ce mécompte trop à cœur. » Et en même temps il m'amena près du président du Conseil, étendu dans un fauteuil, presque évanoui. L'accueil du président m'indiquait du moins qu'il se rendait bien compte de la situation et que je pouvais compter sur lui pour la faire comprendre à M. Barrot. Je m'employai donc de mon mieux à le tirer de ce profond désespoir. M. Drouin de Lhuys ne tarda pas à me venir en aide. M. Buffet, moins que personne, était homme à reculer, et peu à peu nous amenâmes M. Barrot à reconnaître que, sans user nos forces en stériles gémissements, nous n'avions plus qu'à porter devant l'Assemblée une bonne contenance et un ferme langage. N'était-il pas évident, en effet, que l'Autriche était, après notre échec, ce qu'elle était avant, sinon plus menaçante encore, et qu'une humiliation de nos armes, qui ne serait pas immédiatement réparée, serait la double défaite de l'influence française et de l'esprit libéral en Italie?
Un thème de discours se retrouvait pour M. Barrot, et c'était là qu'il excellait. Il ne voyait pas toujours très vite ni très loin, mais il écoutait avec bonne foi des opinions autres que les siennes, et, quand il les
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avait adoptées, quand surtout il les avait conduites au feu de la tribune, il se les assimilait si bien qu'il les tenait complètement pour siennes. En plus d'une occasion, ses Mémoires font foi de cet heureux et aimable don. Un homme d'État pouvait aisément avoir plus de pénétration que lui; aucun n'apporta dans les résolutions prises, spontanées ou non, plus de courage et plus de loyauté.
Quant au président, il avait été, dans nos délibérations, très attentif et très sensible à tout ce qui concernait l'honneur militaire. L'armée le préoccupait dans le présent; elle le préoccupait sans doute davantage encore pour l'avenir, et ce côté de la question remporta dans son esprit sur tous les autres points de vue. Il poussa même très loin la hardiesse; car sans demander l'assentiment du Conseil, il écrivit directement au général Oudinot une lettre qui souleva les plus violentes clameurs dans l'Assemblée, que la plupart des ministres n'eussent certainement pas contre-signée, mais qu'ils n'osèrent pas désavouer et que M. Barrot défendit même en termes élevés. Elle était ainsi conçue :
« Elysée national, 8 mai 1849.
« Mon cher général,
« La nouvelle télégraphique qui annonce la résistance imprévue que vous avez rencontrée sous les murs de Rome m'a vivement peiné. J'espérais, vous le savez, que les habitants de Rome, ouvrant les yeux à
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l'évidence, recevraient avec empressement une armée qui venait accomplir chez eux une mission bienveillante et désintéressée.
« Jl en a été autrement. Nos soldats ont été reçus en ennemis, notre honneur militaire est engagé. Je ne souffrirai pas qu'il reçoive aucune atteinte. Les renforts ne vous manqueront pas. Dites à vos soldats que j'apprécie leur bravoure, que je partage leurs peines, et qu'ils pourront toujours compter sur mon appui et sur ma reconnaissance.
« Recevez, mon cher général, l'assurance de ma haute estime.
« L. N. Bonaparte. »
Cette lettre publiée par la Patrie ne fut pas insérée au Moniteur ; mais elle n'en provoqua pas moins une interpellation de M. Grévy, violemment commentée par M. Ledru-Rollin. L'interpellateur accusait le gouvernement de se mettre en complète contradiction avec la politique tracée par l'Assemblée. M. Barrot répliqua qu'aucune politique ne pouvait nous imposer cette haute inconséquence de nous engager sur le territoire romain, et, après en avoir pris possession, de laisser s'accomplir précisément ce que nous voulions empêcher : le triomphe d'une démagogie cosmopolite. L'inconséquence signalée par le président du Conseil eût été si honteuse pour la France, si périlleuse pour l'Italie, que la gauche ne put trouver moyen ni de formuler ni de faire voter une politique con- Iraire à celle du cabinet.
M. Barrot ne voulut cependant pas refuser toute consolation à Fopposilion, et consentit, du haut de la tribune, à l'envoi d'un négociateur extraordinaire, ([ui tenterait encore une fois les solutions pacifiques. Le choix de l'homine à qui serait confiée une si délicate mission se fixa sur M. Ferdinand de Lesseps, qui devait plus tard conquérir une si juste renommée/ Récemment consul de France à Barcelone, M. de Lesseps, y avait fait preuve d'une grande énergie. Nous comptions donc trouver en lui un homme ayant à la fois l'expérience des révolutions et la parfaite connaissance du caractère des populations méridionales. Il partit muni d'instructions précises, conféra dans le camp français avec le général Oudinot, puis fut introduit dans Rome même avec le consentement des trois triumvirs. Mais, à notre grande surprise, notre négociateur se laissa ou intimider par les fanfaronnades de Garibaldi ou séduire par l'habileté de Mazzini, et il finit par conclure avec la république romaine une convention inacceptable. Elle fut repoussée par les généraux français et déférée par nous au Conseil d'État, qui censura M. de Lesseps : 1° comme ayant tenu une conduite absolument opposée aux instructions qu'il avait reçues; 2° comme ayant souscrit à des stipulations contraires aux intérêts de la France et à sa dignité. De retour à Paris, M. de Lesseps se sentit lui-même dans une situation tellement inexplicable qu'il laissa percer les signes visibles d'une sorte de trouble mental. Son langage devint incohérent, et à trente ans de distance, M. Odilon Barrot se demande, dans ses