Odilon Barrot, Mémoires, t. 111, pages
4o4 CHAPITRE DOUZIÈME (1849).
dixième partie des victimes ; la Peur a tué le reste. » Ce mince incident ne m'avait point paru de nature à être porté devant le Conseil des ministres, mais le président en avait été informé, et le lendemain, il me dit : « Si vous m'aviez averti, j'aurais aimé à visiter les lycées avec vous. Cependant je ne suivrai pas votre mauvais exemple. Je me propose de parcourir les hôpitaux, et, si vous le voulez, je vous emmènerai avec moi. » J'acceptai, et le lendemain, nous com mençâmes par la Salpêtrière.
Un monde entier s'abrite dans cet établissement, qui renfermait alors un assortiment complet d'anciennes cantinières et de veuves de soldats, vieux débris de TEmpire. A peine le président avait-il mis le pied dans la première cour qu'une troupe de ces vieilles femmes se précipita vers lui , s'efforçant, à qui mieux mieux, de saisir sa main ou son habit. Celles que la foule empêchait d'approcher lui envoyaient, de leurs deux mains, les baisers les plus passionnés en criant à tue-tête : « Vive mon petit Napoléon ! Vive mon amour de Napoléon ! Vive le prince Eugène! Vive le roi Joseph! » Nous eûmes toutes les peines du monde à traverser cette multitude absolument éperdue. Je ne m'attendais nullement à une démonstration pareille, et j'en fus d'autant plus frappé, qu'à notre sortie de la Salpêtrière, aux abords de laquelle une multitude populaire s'était amassée, une même ovation et les mêmes cris nous accueillirent et escortèrent la voiture du président aussi longtemps qu'ils purent la suivre.
Je dois ajouter qu'en visitant les malades, le pré-